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Full text of "Perceval le Gallois ou le Conte du Graal publié d'après les manuscrits originaux par Ch. Potvin"

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WIDENER  UBRARY 

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f&arbara  Collège  îLibrarg 

1  ROM  THE  BSQJ7B8T  OF 

JOHN  AMORY  LOWELL, 

Clam,  of 

This  fund  is  $20,000,  and  of  its  income  thrce  quarters 
shall  be  s  peut  for  books  and  one  quarter 
bc  added  to  the  principal. 


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séant  à  Jttotw, 


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fovu  à  200  eocem^iaiué  deétîurt  au  cottwtetce. 


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ou 


le  Conte  ètt  tBvaal 


TOME  1. 


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ou 

le  Conte  èu  <&raal 


PUBLIÉ    D'APRÈS   LES   MANUSCRITS  ORIGINAUX 
par 

CH.  POTVIN. 


PREMIERE  PARTIE  :  LE  ROMAN  EN  PROSE. 


Jïïons 

DEQUBSKE-MASQUILLIER ,  imprimeur  de  la  Société  des  Bibliophiles  belges. 
M  DCCC  LXVI. 


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\ — — 


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JJcrcetnil  le  (Gallois. 


PREMIÈRE  PARTIE: 


LE  ROMAN  EN  PROSE 


DE  LA  FIN  DU  XII. e  SIÈCLE, 


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iez  Festoire  du  seintime 
veissel  que  l'en  apele 
Graal  *,  en  quoi  li  pre- 
cieus  sanc  au  Sauvéor 
fu  recéuz  au  jor  qu'il  fu 
rois  an  croiz  et  crucefiez 
pour  le  sien  peuple  ra- 
cheter des  poignes  (Panier*.  Josephus  le  mist  an  reraan- 
hrance  par  Fanoncion  de  la  voiz  d'un  ange,  por  ce  que 
la  vérité  fust  seue  par  son  escript  de  bons  chevaliers 
et  de  bons  preudesommes,  conmant  il  voudront  sou- 
frir  poigne  et  travcillier  de  *  |a  loi  Jhesucrist  avan- 
cer, que  il  vost  renouveler  par  sa  mort  et  par  son 
crucefiemant. 


JJi  hauz  livres  du  Graal  conroance  u  non  du  pere*et  du  fil  et 
du  seint  esperit;  ces  trois  perssones  sont  une  sustance5,  si  est  Diex, 


Vamaktis  dd  Manuscrit  ds  Birni.  — 1  Le  graal.  —  »  Le  penle  ai  jor  qu'il  fn  ernceflés 
por  racheter  d'infer.  —  8  Por  la  loi.  —  «  £1  non  del  père.  —  *  Substance. 


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et  de  Dieu  si  vient 1  li  hauz  contes  del  Graal,  et  tuit  cil  qui  l'oent 2 
le  doivent  antendre  et  oblier  toutes  les  vileingnies  qu'il  ont  an 
leur  cuers.  Car  il  iert  mout  profitables  à  touz  ceus  qui  l'orront  de 
cuer.  Pour  les  preudesommes  et  por  les  bons  chevaliers  3,  les  fez 
Josephus  nos  raconte  ceste  seinte  estoire,  por  le  lignage  du  Bon 
Chevalier  qui  fu  après  le  crucefiement  Nostre  Seignor.  Bons  che- 
valiers fu  il  sanz  faille,  quar  il  fu  chastes  4  et  virges  de  son  cors  et 
hardiz  de  cuer  et  poissanz,  et  si  ot  tesches  sanz  vileignies.  N'estoit 
pas  bauz  de  parler  et  ne  sanbloit  pas  à  sa  chière  qu'il  fust  si  cou- 
rageus;  mès,  par  poi 5  de  parole  qu'il  déloia  à  dire,  avindrent  si 
granz  merveilles  6  en  la  greignor  Breteigne  que  toutes  les  illes  et 
toutes  les  terres  an  chéirent  an  grant  doulor  ;  mès  puis  les  remist 
il  en  joie  par  l'autorité  de  sa  bone  chevalerie  7.  Bons  chevaliers  fu 
il  par  droit,  car  il  fu  du  lignage  Joseph  d'Abarimacie.  Et  cil  Joseph 
fu  oncles  sa  mère,  qui  out  esté  sodoiers  Pilaste  8,  ne  ne  demanda 
gerredon  de  son  service  autre  que  le  cors  au  Sauvéour  dt-spandrede 
la  croiz.  Li  dons  li  sanbla  estre  mout  granz  quant  il  li  fu  ostroiez, 
et  li  gerredons  sanbla  estre  mout  peliz  à  Pilate.  Car  Joseph  l  avoit 
mout  bien  servi.  Et  se  il  li  éusl  demandé  ne  or  ne  terre  en  avoir, 
il  li  éust  donné  volentiers.  Et  por  ce  li  fisl  Pilate  le  don  du  cors 
au  Sauvéor,  car  il  cuida  qu'il  le  déust  vimant  9  traîner  parmi  la 
cité  de  Jérusalem,  quant  il  l'éust  osté  de  la  croiz,  et  leissier  *°  le 
cors  fors  de  la  cité Â  aucun  vilein  leu 11  ;  mès  li  bons  sodoiers  n'an 
ot  talent,  ainz  annoura 12  le  cors  au  plus  qu'il  pot,  ainz  le  coucha  u 
seint  monument  et  garda  la  lence  dont  il  fu  féruz  13  et  le  seintime 
veissel  en  quoi  cil  qui  le  créoit  reciurent 14  péoureusement  le  sanc 
qui  découroit  de  ces  15  plaies  quant  il  fu  mis  an  la  croiz.  De  cest 
lignage  fu  li  bons  Chevaliers  por  quoi  cist  hauz  estoires  est  traitiez. 
Ygloas 16  ot  non  sa  mère,  li  rois  Peschierres  fu  ces  oncles,  et  li  rois 
de  basse  gent 17  qui  fu  nommez  Pelles,  et  li  rois  qui  fu  nommez 


1  Si  niuel.  —  *  L 'oient.  —  *  por  les  boos  chevalier*  dont  on  oru  ramenievoir  les 
fais.  —  *  Castes.  —  5  Par  moult  pou.  —  «  Meschéances.  Ce  mol  de  Berue  est  plus  conforme 
au  sujet.  —  '  Par  sa  bone  chevalerie.*—  8  Pylate  VII  ans.  —  »  Vmant  (Vilement)  est 
laissé  en  blanc  dans  Berne.  —  m  Laissiet.— 11  Lieu.  —  »  Honora  — 13  Féruz  el  costé.  — 
14  Eq  quoi  cil  qai  le  créoient  reciurent.  Ces  mots  manquent  à  notre  Ms.  — 15  Ses.  — 
m  Iglals.  —  «  De  la  basse  gent. 


—  3  — 


da  Ghastel  Mortel  en  cui  il  ot  aulrelant  de  mal  comme  il  en  ot  en 
cetui 1  de  bien,  où  il  an  ot  moût;  et  cist  troi  furent  si  oncle  de  par 
Yglaï  sa  mère  qui  mout  fu  bone  dame  et  loial,  et  li  Bons  Chevaliers 
ot  une  serour  qui  ot  à  non  Dindrane2.  Cil  qui  fu  chiés  du  lignage 
de  par  sa  mère  3  ot  non  Nichodemus.  Gais  4  li  gros  de  la  croiz 
des  ermites  fu  pères  Julien  5.  Cil  Juliens  ot  Vt  frères,  mout  bons 
chevaliers  autresint  coume  il  fu.  Et  ne  vesquirent  chaucuns  en  lor 
chevalerie  que  XII  anz  6  et  morurent  tuit  d'armes  7  par  lor  grant 
hardement,  por  avencier  la  loi  qui  renouvelée  estoit.  Il  furent 
XII  frères.  Juliens  li  gros  fu  li  ainez,  Gorgalians  fu  après ,  Bruns 
Brandalis  fu  li  tiers,  Bertholez  8  li  quarz,  Brandalus  de  Gales  fu 
li  quinz,  Elinaus  de  Gavalon  9  fu  li  sistes,  Galobrutes  10  fu  li 
sestièmes,  Meralis  del  pré  del  paiés  fu  li  huitièmes,  Frommers  11 
de  la  vermeille  lande  fu  neuvièmes,  Melaarmaus  d'Arban  12  fu  li 
disièmes,  Galiaus  de  la  blanche  tor  li  onzièmes,  Aliliaus  13  de  la 
gaste  cité  fu  li  douzièmes.  Tuit  cil  morurent  d'armes  u  service  del 
seint  propheste  qui  a  voit  renovelée  la  loi  par  sa  mort,  etpleissièrent 
ces  armerais  aus  plus  qu'ils  porent  14  à  lour  povoir.  De  ces  deus 
manières  de  genz  dont  vos  avez  oï  les  vois 15  et  les  recors,  nos 
raconte  Joseph  us  li  bons  chevaliers  clèrs 16  que  cil  Bons  Chevaliers 
an  17  fu  estraiz,  dont  vos  orroiz  bien  le  non  et  la  menière. 


Jj'autorité  de  Tescripture  nos  dit  que  après  le  crucefiemant 
Notre  Seignor,  n'avença  nus  rois  terriens  tant  la  loi  Jhesucril  comme 
fist  li  rois  Artus  de  Breteigne,  par  lui  et  par  ces  bons  chevaliers  qui 
repeirant  estoient  an  sa  cort.  Li  bons  rois  Artus,  après  le  cruceûe- 
ment  Nostre  Seignor,  si  corn  je  vos  ai  dit,  estoit  mout  puisanz 
rois  18  et  bien  créanz  an  Dieu,  et  mout  avenoient  de  bones  aven- 
tures an  sa  cort.  Et  avoit  an  sa  cort  la  table  raonde  qui  garnie  estoit 
des  meillors  chevaliers  du  monde.  Li  rois  Artus,  après  la  mort  son 


1  Ces.  H.  — 1  Qui  ot  nom  Dandraoe.  —  *  Son  père.—*  Glais.— *  Julien  le  gros  des  tans 
de  Camaalot.  —  •  Et  ne  vesqoi  chalcuos  que  XII  ans  chevaliers.  —  7  A  armes.  —  •  Ber- 
tholes  li  chaos.  —  •  Elinaos  d'Esea valor».  — 10  Calobrutus.  — 11  Fortunes.  —  '*  D'Abanie. 
—  15  Alibans.  — ,«  Plaissierent  ses  eoemis  à  leur  povoir.  —  «  Les  nons.  —  «  Li  bons 
clercs.  —  *•  GhOTaliors  fu.  —  «  Notre  Seignor,  estoit  si  come  je  vos  dis  et  estoit  rois 
puisanz. 


père,  mena  la  plus  hauste  vie  et  la  pf  us  cointe  que  nus  rois  menast 
onques,  si  que  tuit  li  prince  et  tuit  li  baron  prenoient  exanple 1 
à  lui  de  bien  feire.  Li  rois  Artus  fu  X  ans  an  tel  estât,  conroe  je  vos 
ai  dit,  ne  n'estoit  nus  rois  terriens  tant  loez  corn  il  estoit;  tant  que 
une  volentez  delatanz  2  li  vint,  et  commança  à  perdre  le  talant  de 
largesce  que  il  souloit  avoir  3,  ne  ne  voloit  cort  tenir,  ne  à  Nouel,  ne 
à  Pasques,  ne  à  Pentecouste.  Li  chevalier  de  la  table  réonde,  quant 
il  virent  son  bienfet  alenti,  si  s'anpartirent  *  et  conmanciérent 
sa  cort  à  deloignier  5;  car  de  IlIC  et  LXVI  chevalier  qu'il  souloit 
avoir  de  sa  meignie  6,  n'avoit-il  ore  mie  plus  de  XXV  au  plus.  Ne 
nule  aventure  n'avenoit  mès  an  sa  cort.  Tuit  li  autre  prince  avoient 
lor  bienfet  délaie  por  ce  que  il  véoient  li  roi  Artus  meintenir  si 
foiblement.  La  reine  Guenièvre  en  estoit  si  dolante  qu'ele  ne  savoit 
nul  conseil  7  de  li  méismcs  prendre  8,  ne  conment  ele  i  pouisl 
mestre  conroi  se  Diex  ne  Pi  metoit.  Dès  ore  commancera  l'estoire. 


Vje  fu  un  jor  de  l'Acencion  que  li  rois  estoit  à  Kardeil 9. 
Et  estoit  levez  du  mengier,  et  aloit  par  la  sale  de  chiez  an  autre, 
et  esgarda  et  vit  la  reine  qui  estoit  assise  à  une  fenestre.  Li  rois 
ala  séoir  joule  lui  10  et  Pesgarda  enmi  le  vis  et  vit  que  les  lermes 
li  chéoient  des  euz.  «  Dame,  fist  li  rois,  que  avez-vos  et  por- 
quoi  plourez-vous?  »  —  «  Sire,  dit-ele,  je  ai  droit  se  je  plour. 
Vos  méimes  ne  déussiez  11  vos  pas  mener  joie.  »  —  «  Dame, 
cer.tes,  non  faz-je.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  vos  avez  droit.  Je  ai 
yéu  à  cest  jor  ou  à  austres  jors  qui  sanblabes  estoient  à  celui 
de  hautescé,  que  vos  aviez  si  grant  planté  de  chevaliers  an 
vostre  cort  que  à  poignes  les  povoit  l'an  nonbrer  i2.  Or  an  i  a 
si  poi  chaucun  jor  que  j'en  ai  grant  vergoigne,  ne  nule  aven- 
ture n'i  aviennent 15  mès.  Si  ai  grant  paor  que  Diex  ne  vos  14 
ait  mis  en  oubli.  »  —  «  Certes,  Dame,  fet  li  rois,  je  n'ai  volenté 
de  feire  largesce  ne  chose  qui  tort  à  ennor  15.  Ainz  m'est  mes 


i  Prenoient  garde.  —  »  Delaians.  —  5  Souloit  faire.  —  «  S'en  départirent.  —  5  À  eschiver 
cl  à  lalssier.  —  *  Maisnie.  — 7  Ne  savoit  conroi.  —  8  La  fin 'de  la  phrase  jusqu'à  l'alinéa  ne 
se  trouve  pas  dans  Berne.  —  9  Li  rois  ert  à  Cardoel  nn  jour  de  l'Acencion.  — 10  Delès  li.— 
"  Devei.—  "Apainesles  poïst-oo  d ombrer.- «  Atient.—  «  Nenos.— "Qailorlà hooor. 


talanz  muez  en  foibletez  1  de  cuer.  Et  par  ce,  sa-je  bien  que  je 
per  mes  chevaliers  et  l'amor  de  mes  amis.  »  —  «  Sire,  dit  la 
réine,  se  vos  aliez  à  la  chapelc  de  seint  Augustin  qui  est  an  la 
blanche  forest  que  Tan  ne  peut  trouver  se  par  aventure  non,  je 
cuit  que  vos  auriez  talant  de  bien  feire  al  repairier  2,  car  nus  nu 
requist  onques  desconsilliez  que  Diex  nu  conseillast  par  l'amdr 
de  lui,  porquoi  il  le  requéist  de  bon  cuer  5.  »  —  «  Dame,  fet  li 
rois,  et  je  irai  volentiers,  quar  je  l'ai  oï  bien  tesmoignicr  ainsint 
com  vos  le  dites  an  plusors  leus  où  j'ai  esté  4.  »  —  «  Sire,  fet-ele, 
li  leus  est  moult  perilleus  et  la  chapele  est  mout  aventureuse. 
Mes  li  plus  preudoms  hermites  5  qui  soit  u  réaume  de  Gales  a 
son  abitacle  lez  la  chapele,  ne  ne  vit  plus  fors  de  la  gloire  Dieu.  » 

—  «  Dame,  fet  li  rois,  il  me  couvendra  aler  touz  armez  et  sans 
chevaliers.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  vos  porroiz  bien  mener  avec  vos 
I  chevalier  et  un  vallet.  »  —  «  Dame,  fet  li  rois,  je  n  oséroie.  Car 
li  leus  est  perilleus,  et  que  plus  6  i  raoinne  l'an  genz,  moins  i 
treuve  l'en  aventures  7.  »  —  «  Sire,  fet  ele,  I  valet  manroiz  vos 
par  mon  los,  ne  jà  por  ce  ne  vos  venra  se  bien  non,  se  Dieu 
plest.  »  —  «  Dame,  fet  li  rois,,  à  vostre  pleisir  soit,  mès  je  dout 
mout  qu'il  ne  m'an  viegne,  se  mal  non  8.  »  —  Sire,  fet  la  réine, 
non  fera,  se  Dieu  plest  9.  »  Atant  se  lièveli  rois  de  delez  la  réine, 
et  li  rois  esgarde  devent  lui  et  voit  un  garçon  10,  grant  et  fort  et 
bel  et  juene,  qui  Chaus  avoil  non,  et  estoit  fuiz  Yvain  l'Aoutre. 

—  <  Dame,  dit-il  à  la  réine,  cestui  manrai  ge  avec  moi  se  vos  le 
me  loez.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  il  me  plest  bien,  car  je  l'ai  mout  oï 
tesmoignier  à  preu.  »  Li  rois  apele  le  valet,  cil  vient  et  s'ajenoille 
devant  lui.  Li  rois  le  fet  redrecier  et  li  dit  :  <  Céanz  gerroiz-vos 
encore  annuit 11  en  ceste  sale  i2,  et  gardez  que  mes  chevaus  soit 


1  Eo  foiblesce.  —  *  Al  repairier,  n'est  pas  dans  noire  Ms,  mais  dans  B.  —  5  Car  nus 
descoo8illiez  nelreqmst  onqoes  que  Diex  nel  conseillaist  pour  lai,  poor  qu'il  le  priast  de 
bon  cuer.  —  «  An  lieu  de  ces  derniers  roots  :  an  plusors,  etc.  B.  dit  :  •  Et  talens  m'en 
est  venus  111  jors  a.  »  —  *  Le  mot  hermites  ne  se  trouve  que  dans  B.  -  6  Notre  Ms.  au 
lien  de  :  et  que  plus,  porte  :  car  plus.  J'ai  préféré  B.  —  7  B.  dit  au  contraire  .*  Plus  i 
treuve  on  cruels  aventurés.  Notre  version  prête  au  roi  un  caractère  pins  noble.  —  »  Que 
mais  ne  m'en  viegn«.—  »  Non  sera,  sire,  Dius  vos  en  défende!  —  w  Vallet.  —  »  Chaos, 
dit-i!,  céans  vos  gerrois  annuit.  — M  En  cele  sale,  n'est  pas  dans  notre  Ms. 


anselez  au  point  du  jor  et  mes  armes  prestes.  Car  je  voudrai 
mouvoir  à  Peure  que  je  vos  di,  et  vos  méimes  avec  moi  sans  point 
de  compaignie.  »  —  «  Sire,  fet  li  valez,  à  vostre  pleisir.  »  Et  li 
vespres  aproucha,  et  li  rois  et  la  réine  se  vont  concilier.  Quant 
Tan  ot  mangié  an  la  sale,  li  chevalier  alèrent  à  lor  ostiex  ;  li  valez 
demoura  en  la  sale,  il  ne  se  vost  desvestir  ne  deschaucier  ;  car  la 
nuit  li  sanbloit  estre  trop  corte,  et  porce  qu'il  vost *  estre  prez  au 
mein  2,  au  commandement  le  roi.  Li  valez  fu  couchiez  ainssint 
com  je  vos  ai  dit;  u  premier  sonme  3,  li  sanbloit  que  li  rois  s'an 
fust  alezsanz  lui;  li  valiez  enestoit  mout  effracz  et  venoit  à  son 
roncin  et  li  metoit  lasele  et  le  freing  et  chauçoit  ses  espérons  et 
ceignoit  c'espée  4,  ce  li  estoit  avis  en  dormant,  et  issoit  du  chastel 
grânt  aléure  après  le  roi,  et,  quant  il  ot  chevauchié  grant  pièce, 
si  antra  en  une  grant  forest,  et  esgardoit  an  ta  voie  5,  si  véoit  les 
escloz  del  cheval  le  roi,  ce  lui  estoit  avis;  et  suivi  la  trace  grant 
pièce,  tant  que  il  vint  à  une  lande  de  la  forest  et  que  il  penssa  que 
li  rois  estoit  ilec  descenduz  ;  li  valiez  penssa  que  la  voie  ferrée  li 
estoit  faillie  6,  si  resgarde  à  destre  et  vit  une  chapele  anmi  la  lende, 
et  voit  anviron  un  grant  cimetire  où  il  avoit  mout  de  sarqueuz,  ce 
li  estoit  avis.  Il  se  pansa  en  son  cuer  qu'il  irait  vers  la  chapele,  car 
il  cuidoit  que  li  roiz  i  fust  antrez  por  orer.  Il  ala  cele  part  et  des- 
cendu Quant  li  valez  fu  descenduz,  si  atacha  son  roncin  7  et  antra 
dedanz  la  chapele,  il  nu  vit 8  ne  de  nule  part  ne  d'autre,  fors  un 
chevalier  qui  gisoit  morz  anmi  la  chapele  desus  une  litière,  et  estoit 
couvers  d'un  riche  drap  de  soie,  et  avait  entor  lui  cierges  ardanz  9 
qui  estoient  *o  fichiez  an  chandeliers  d'or.  Cil  Valez  se  mer- 
veilla  mout  conmant  cist  cors  estoit  ilec 11  leissiez,  quant  il  n'avoit 
antor  lui  fors  les  ymages,  et  plus  se  merveilloit  du  roi  qu'il  në 
trouvoit;  car  il  ne  le  savoit  quel  part  querre.  Il  osle  un  des 
estavaus  et  prant  le  chandelabre  d'or  et  le  met  antre  sa  house  et 
sa  cuise  12,  et  ist  fors  de  la  chapele  et  remonste  sor  son  roncin  et 


i  Voloit.  — 1  Al  matin.  —  *  El  primerain  somme  qu'il  fa  endormis.  —  *  S'espée.  — 
5  La  voie  par  devant  lui.  —  6  Et  que  il  s'apenssa  queli  rois  ert  illec  descendus  ou  assez 
près,  car  li  esclot  li  èrent  failli.  —  7  Cheval.  —  *  Il  ne  vit  nu  lui  ne  d'une  part,  etc.  — 
»  £t  avoit  II II  estavaus  environ  lui  ardaos.  —  10  Notre  Ats.  dit  :  qui  estoient  grant 
fichiez.  —  ii  lUec  H  seus  laissiez.  —  "  Et  le  met  eu  sa  huese  et  ist  fors,  etc. 


s  an  revêt  et  trespasse  le  senaetire,  et  ist  fors  de  la  lande,  et  entre 
en  la  forest  1  et  pansae  que  il  ne  cesserait  2  s'auroR  le  roi 
trouvé. 

Si  con  il  antre  an  un  chemin  u  bois  3,  si  voit  venir  devant 
lui 4  un  borne  noir  et  hideus,  et  estoit  assez  greindres  à  pié  que  il 
n  estoit  à  cheval 5.  Et  tenoit  un  grant  coutel  agu  an  sa  main,  à  deuz 
trancbanz,  ce  li  estoit  avis.  Li  valiez  vint  ancontre  lui  grant  aléure 
et  li  dist  :  «  Vos  qui  là  venez,  ancontrastes-vos  le  roi  Artus  en 
ccsle  forest?  »  —  «  Nanil,  fet  li  mesages,  mès  je  vos  ai  ancontré, 
dont  je  suis  mout  liez  en  mon  cuer,  car  vos  vos  estes  partiz  de  la 
chapele  6  comme  lierres  et  comme  traites.  Car  vos  an  aporlez  le 
chandelabre  d'or  dont  7  li  chevaliers  estoit  ennourez,  qui  gist  en 
la  chapele  morz.  Si  veil  que  vos  me  le  randez,  si  le  reporterai,  ou, 
se  ce  non,  je  vos  desli.  » — «  Par  foi,  fet  li  valiez,  je  nu  vos  randrai 
mie,  ançois  l'anporlerai,  si  en  ferai  présant  au  roi  Arlu  8.  »  — 
«  Par  foi,  fet  cil,  vos  le  conparrois  mout  chièremant,  si  vos  nu  me 
randez  en  haste.  »  El  li  valiez  fiert  des  espérons  et  cuide  celui 
outrer  ;  et  cil  le  haste  et  fiert 9  du  coustel  u  coslé  senestre  *<>,  si  qu'il 
li  an  bat  u  cors  jusqu'au  manche.  Li  valiez  qui  gisoit  an  la  sale  à  ^ 
Kardeil,  qui  ce  ot  songié,  c'esvcilla  et  cria  à  haute  voiz  :  «  Seinte 
Marie  !  le  prouvoire  !  aidiez  !  aidiez  !  car  je  sui  morz.  »  Li  rois  et  la 
réine  oïrent  le  cri  et  li  cbambellauc  saillirent 11  sus  et  distrenl  au 
roi  :  «  Sire,  vos  poez  bien  movoir,  il  est  jorz.  »  Li  rois  se  fet  vestir 
et  chaucier.  Et  cil  crie  à  tel  povoir  corn  il  a  :  «  Amenez-moi  le 
provoire,  car  je  muiri  »  Li  rois  i  vet  grant  aléure  et  la  reine,  et 
li  chambellanz  portent  granz  torches  12  de  chandeles.  Li  rois  li 
demande  que  il  a,  et  cil  li  conte  tout  ainsint  con  il  a  songié.  c  Ha, 
fetli  rois,  est-ce  dont  songes?  »  —  «  Oïl,  sire,  fet-il,  mès  il  m'est 
mout  leide  chose,  car  il  m'est  mout  leidemant  avérez13.  »  U  hauce 


*  Notre  Ms.  porte  :  et  ist  de  la  foret.  —  «  Noire  Ms.  porte  :  qu'il  ne  pansseroit.  — 
5  Chemin  herbe  u  a.  —  «  Si  voit  Tenir  devant  loi,  manque  à  notre  Ms.  —  s  Que  s'il  estoit 
à  cheval.  —  6  Notre  Ms.  dit  :  forest.  —  7  Le  chandelabre  d'or  malvaisemenl,  de  qooi  li 
chevalirs,  etc.  —  8  Présent  le  roi  Artq.  —  »  Le  fiert.  —  m  Al  désire  costé.  —  "  La  réine 
et  li  chambellanc  oïrent  le  cri,  il  saillirent.  —  »  Tordus.  —  w  011,  sire,  fet-il,  mes  il 
m'est  mout  leidement  avéré. 


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le  braz  senestre  :  «  Sire,  fet-il,  esgardez  çà  ;  vez-ci  le  cous  tel 
qai  m'est  mis  a  costel  jusqu'au  manche  *.  »  Après,  mest  la  main 
â  sa  heuse  ou  li  cbandelabres  estoit,  il  le  trait  fors  et  le  monstre  au 
roi.  «  Sire,  fet-il  2,  por  cest  chandelabre  sui  je  navrez  à  mort, 
que  je  vos  présant.  »  Li  rois  prent  le  chandelabre  et  l'esgarda  à 
merveille,  car  onques  mès  si  riche  n'avoit  véu.  Li  rois  le  montre  à 
la  réine  :  «  Sire,  fet  li  valiez,  ne  péchiez  3  mie  le  coustel  de  mon 
cors  jusqu'à  tant  *  que  je  soie  confès.  »  Li  rois  manda  un  sien 
chapelein,  si  le  fist  confès  5  et  feire  sa  droiture  mout  bien.  Li  rois 
méimes  li  trait 6  le  coustel  du  cors  et  l'âme  s'aparti  ilec  7.  Li  rois 
li  fist  feire  son  servise  mout  richemanl  et  ensevelir  et  entierrer. 
Yvains  li  Àoltres,  qui  pères  fu  au  vallet,  fu  mout  dolanz  de  la 
mort  son  fil.  Li  rois  Àrtus,  par  le  commandemant  8  Yvain  son 
père,  donna  le  chandelabre  d'or  à  Seint-Pol,  à  Londres,  car  l'iglise 
estoit  fondée  nouvelemant,  et  li  rois  Artus  vouloit  que  ceste  aven- 
ture merveilleuse  fu  9  séue  partout,  et  que  l'an  priast  an  l'iglise 
por  l'âme  de!  valet  qui  por  le  chandelabre  fu  ocis. 


JUi  rois  Artus  s'arma,  la  matinée,  si  corn  je  vos  ai  dit  et  con- 
mancié  à  dire,  por  aler  à  la  chapele  seint  Augustin.  La  réine  li  dist  : 
«  Sire,  que  manroiz-vos  *o  avec  vos?  »  —  c  Dame,  fet-il,  je  n'i  aurai 
conpaignie  se  de  Dieu  non,  quar  vos  povez  bien  savoir  par  ceste 
aventure  qui  avenue'  est,  que  Diex  ne  veust  11  consantir  que  nus 
aust 12  avec  moi.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  Diex  soit  garde  de  vostre 
cors  et  vos  lest  revenir  sauvement,  si  que  vos  puissiez  avoir 
volanté  de  bien  feire,  par  quoi  vostre  los  soit  essauciez  qui  mout 
est  descréuz  13  !  »  —  «  Dame,  fet-il,  à  Dieu  en  souviegne!  >  Ces 
destriers  fu  amenez  14  au  perron  ;  li  rois  monta  15  touz  armez.  Li 
rois  ot  ceinte  c'espée.  Messire  Yvains  li  Aoltres  li  bailla  son  escu 
et  son  glaive.  Quant  li  rois  ot  pendu  l'escu  16  al  col  et  il  tint  le 
glaive  an  sa  main,  l'espée  ceinte  17,  sor  le  grant  destrier  armez, 


>  Qai  m'est  el  cors  dwqu'al  manche.  —  *  Fet-il,  manque  dans  notre  Ma.  —  *  Sachiei. 
—  «  Jusqu'à  ce.  —  *  Confesser.  —  «  Traist.  —  7  Lors.  —  •  Par  le  los.  —  »  Foist.—  «o  Qui 
Ira  aroec  vos?  —  «  Vuet.  —  »»  Voisl.  —  **  Dechéus.  —  "  Li  f u  amenez.  —  »s  1  monta.  — 
"  Notre  Ms.  porte  :  Tôt  pendu  a  col.  — 17  Ces  deux  derniers  mots  manquent  dans  B. 


—  9  — 


bien  sanbla  estre  au  corsage  et  à  la  contenance  chevalier  de  grant 
povoir  et  de  grant  hardemant.  Il  s'afiche  si  roidemant 1  ès  arçons 
qae  il  les  fist  croissir  2  et  le  cheval  ploier  desouz  lui,  qui  mout 
estoit  fors  et  isniaus;  et  fiert  des  espérons,*  et  li  chevaus  li  rant  un 
grant  saust.  La  réine  estoit  à  fenestre  de  la  sale,  et  chevaliers  jus- 
qu'à XXV  estoient  tuit  venus  au  perron.  Quant  li  rois  s'anparti  : 
«  Seignors,  fet  la  réine,  que  vos  sanble  du  roi?  Dont  ne  sanble-il 
estre  preudon?  »  —  c  Certes,  dame,  oïl;  c'est  grant  do u mâche  3 
au  siècle  quant  il  ne  porsiut  son  bon  commencement,  car  Tan  ne 
set  ne  roi  ne  prince  miex  anseignié  de  toute  courtoisie,  ne  dé  toute 
largesce,  se  il  le  vouloit  feire  autresinl  con  il  soloit.  »  Li  cheva- 
liers se  tèsent  atant,  et  il  rois  Àrtus  s'an  vet  grant  aléure.  Et  antre 
an  une  grant  forest  aventureuse,  et  chevaucha  au  lonc  du  jor  tant 
qu'il  vint,  à  l'avesprir,  en  l'espoisse  de  la  forest.  Et  choisit  une 
petite  meson  dejoute  4  une  petite  chapele,  et  li  sanbla  bien  hermi- 
tages.  Li  rois  Artus  chevaucha  cele  part  et  descentdevent  cele  petite 
meson  et  antre  dedanz  et  trait  son  cheval  après  lui,  qui  à  grant 
poigne  antra  an  l'uis,  et  coucha  son  glaive  à  1ère,  et  apoia  son  escu 
à  la  messière,  et  a  desceinte  s'espée  et  deslaça  sa  ventaille.  Il  esgarda 
devent  lui  et  vit  orge  5,  si  i  mena  son  cheval  et  lui  osta  le  freing  et 
après  a  l'uis  clos  et  serré  de  la  petite  meson.  Et  li  senbla  qu'il  i  ot 
un  escrit 6  en  la  chapele  :  li  un  plouroient  ainsint  feite  et  ainsint 
doucement  conme  anges  7,  et  li  autre  ainsint  durement  conme 
annemi.  Li  rois  oï  tiex  voiz  en  la  meson  8,  si  se  merveilla  mout  que 
ce  peut  9  estre.  Il  treuve  un  huis  en  la  petite  meson  qui  euvre  10 
sor  un  cloitre  petit  par  ou  Tan  vet  à  la  chapele.  Li  rois  i  est  alez  et 
antre  dedanz  le  petit  moutier,  et  esgarde  partout,  mes  il  n'i  voit 
riens  que  les  ymages  et  les  crucefiz.  El  ne  cuide  pas  que  li  escrois 
de  ses  voiz  vienne  d'eus  11 .  La  voiz  failli  ilec  quant  il  fu  dedanz 12; 
il  se  merveilla  conmant  ceste  meson  et  cist  esmitages  estoit  sous  43 
et  que  li  hermites  estoit  devenuz,  qui  ilec  14  manoit  là  dedanz;  il 


*•  Fièrement.  —  »  Es  estriers  que  il  fesist  les  arçons  croistre.  —  «  Dolors.  —  «  Delex.  — 
*  Orge  et  panture.  —  6  Estrif.  —  7  Partaient  antre  si  docement  comme  angle.  —  »  Oï  tiex 
voiz  en  la  meson,  manque  dans  B.— 9  Pooit.—  19  Ovroit.  — «  Que  li  eslris  moeve  d'els. 
—  "  La  Toisa  failli  lues  qu'il  fu  entres  là  dedans.  — 13  Sens.  — 14  JUec  manque  à  fi. 


—  10  — 


aprocha  l'autel  de  la  chapele  et  esgarda  par  devant  I  sarceil 1  tout 
descouvert,  et  vit  gésir  Termite  là  dedanz,  tout  veslu  de  ces  dras, 
et  voit  la  barbe  longue  jusqu'à  la  ceinture  et  ces  meins  croisiées 
desus  son  piz.  11  avoit  une  croiz  desus  lui,  dont  l'image  li  venoit 
à  la  bouche  2,  et  avoit  ancore  vie  en  soi,  mès  il  estoit  près  de 
finer,  car  il  définoit  3.  Li  rois  fu  granl  pièce  devant  le  sarceil  et 
esgarda  moût  volentiers  l'ermite,  car  mout  li  sanbloit  qu'il  avoit 
esté  de  bonne  vie.  La  nuit  estoit  parvenue,  et  si  avoit  la  dedanz  * 
conme  se  XX  cierges  5  i  alumassent.  Il  ot  volenté  de  demourer  6 
ilec  tant  que  cist  preudoms  seroit  desviez.  Il  se  votaséoir  devant7 
le  cerqueil,  quant  une  8  voiz  li  huscha  mout  orriblement  qu'il 
s'an  alast,  car  l'an  voloit  loianz  feire  un  jugement  qui  ne  sereit  pas 
fez  tant  con  il  i  fust  9.  Li  rois  s'anparti,  qui  volantiers  i  fust 
demourez,  et  s'an  revint  an  la  partie  de  la  10  petite  meson  arrières, 
et  s'asiet  desor  un  siège  où  li  heçmites  souloit  séoir.  Et  oï  l'estres  11 
et  la  noise  recommander  12  dedanz  la  chapele  et  oï  les  uns  parler 
hauz  *3  et  les  austres  bas,  et  connoissoit  bien  aus  14  voiz  que  li  un 
sont 15  anges  et  li  autre  déable.  Et  oï  que  li  déable  destreingnofent 
l'âme 16  de  l'ermite  et  que  lor  jugemant  est  auques  aprouchiez,  si 
an  font  grant  joie.  Li  rois  Arlus  en  est  mout  dolanz  quant  il  voit  *7 
que  les  voiz  des  anges  18  sont  acqisies.  Li  rois  est  si  pan§sis  qu'il 
n'a  talant  de  boivre  ne  de  mangier.  Ainsinl  conme  il  s'anbrunchoit 
a  terre,  pleins  d'annui  et  de  contraire,  il  oï  an  la  chapele  la  voiz 
d'une  dame  qui  parloit  si  doucement  et  si  haust  que  n'est  hons  u 
monde  terrien  19,  tant  éust  grant  duel  et  grant  pesance,  s'il  oïst  la 
douce  voiz20  de  sa  reson,  que  il  ne  refust  en  joie.  Eledistau 
déable  21  :  «  Alez  fors  de  çoians  2*,  car  vos  n'avez  droit  en  l'âme 
du  preudonme,  que  que  il  ait  fait  çà  en  arrières23;  car  il  est  pris  u 
service  mon  fiuz  et  ou  mien,  et  feisoit  sa  pénitance  en  cest  hermitage 


*  Sarquen.  —  »  Dusqa'en  la  boche.  —  5  Dévioit.  —  «  La  dedans  si  grant  clarté.  — 
s  Chan  Joiles.  —  •  Qu'il  dormiroit.  —  7  Dales.  —  •  Tant  c'uoe.  —  »  Fust  demoré.  — 
w  La  partie  de  manque  dans  B.  — 11  l/estrif.  —  «  Notre  Ms.  porte:  rocoomance.  — 
15  Haut.  —  m  a*.  —  w  Estoient.  —  *«  Desrainoleot  l'a  m  me.  —  "  Dolanz  en  son  cuer, 
qaar  il  ot.  —  »  Notre  Ms.  dit  :  les  ornes  des  autres  enges.  —  w  Homs  terrien  el  inonde. 
—  «o  La  dame  et  la  douce  vois.  —  «  As  anemis.  —  **  Hors  le  chaiens.  —  83  Fet 
arrières. 


~  11  - 


des  péchiez  qu'il  avoit  fez.  >  —  «  Voire,  Dame,  font  li  déables, 
mès  il  nos  avoit  plus  servi  que  il  n'a  voit  vos  ne  vostre  fiuz  i.  Quar 
il  a  esté  XL  anz  2  ou  plus  murtriers  et  robéor  en  ceste  forest  3. 
Or  n'a  esté  que  Y  anz  en  cest  ermitage.  Or  4,  le  nos  voulez  tolir.  » 
—  «  Non  fas,  tolir  nu  vos  veil-je  mie,  car  s'il  éust  esté  ausint  * 
pris  en  vostre  service  conme  6  il  est  u  nostre,  vos  l'éussiez  tout 
quite.  »  Li  déable  s'an  vont  tuit  desconfit  et  tuit  doutant,  et  la 
douce  mère  Dame-Dieu  si  prant  7  l'âme  del  ermite  qui  estoit 
partiz  du  cors,  si  la  coumanda  8  aus  angles  et  aus  arcangles, 
qu'il  9  en  facent  présant  à  son  chier  fil,  en  pqradis.  Et  li  engle  la 
pranent,  si  coumancent  à  chanter  de  joie  :  Te  Deum  laudamus. 
Et  la  seinte  Dame  les  conduit  et  s'en  vet  aveques  eus.  Josephus  de 
ceste  estoire  nos  fet  sage  et  remembrance  10  et  nos  dist  que  cist 
prendons  ot  non  Calixins  11 . 


JJi  rois  Àrtus  fu  an  la  petite  meson  jouste  la  chapele  et  ot  oïe 
la  voiz  de  la  douce  mère  Dieu  et  les  angles;  il  ot  grant  joie  et  fu 
moût  liez  de  l'âme  au  preudomme  qui  portée  an  fu  en  paradis.  Li 
rois  ot  dormi  la  nuit  moul  petit  et  estoit  louz  armez.  11  vit  le  jor 
aparoircler  et  bel;  li  rois  s'an  vet  vers  12  la  chapele  crier  â  Dieu 
merci 13,  et  cuide  trouver  le  sarqueil  descouvert  là  où  li  esmites 
gisoit,  mès  non  fet  u,  ains  estoit  couvert  de  la  plus  riche  lame  que 
nuz  15  véist  onques  et  avoit  par  desus  une  croiz  vermeille,  et  san- 
bloit  que  la  chapele  fust  toute  ancenssée.  Quant  li  rois  ot  fet  s'oroi- 
son  là  dedanz,  il  s'an  rerevint 16  arrières  et  met  son  frain  et  sa  sèle, 
et  monte,  et  prant  son  escu  et  son  glaive,  et  se  part  de  n.  la  petite 
meson  et  s'an  entre  an  la  forest  et  chevauche  grant  aléure,  tant 
que  vint,  en  droit  oure 18  de  tierce,  à  49  une  des  plus  bêles  forés  20 
que  nus  homs  véist  onques.  Et  voit  à  l'entrée  une  barre  lan- 
céice  2*,  et  regarde  à  destre  ainçois  qu'il  entrast  dedanz  et  voit  séoir 


i  Vostre  fias  ne  tos.  —  »  LXII  ans.  —  »  Mnrdrissières  en  ceste  forest  et  robères.  — 
«  Si.  —  5  Autint  manque  dans  B.  —  •  Si  comme.  —  7  Mère  Dien  prent.  —  8  Si  l'a  con- 
mandée.  —  •  Notre  Ms.  porte.-  qui.  —  w  De  ceste  estoire  fet  remembrance.  —  11  €a- 
fixtes.  —  11  Clair  aptroir,  si  s'en  Ta  en.  —  15  Dien  prier  et  crier  merci.  —  m  Non  fist.  — 
»  Nus  homs.  —  "  Revint.  —  "  En.  —  »  Vient  encore  l'enre.  —  m  Ko.  —  »  Landes.  — 
?i  Lancie. 


—  12 


une  damoisele  desouz  un  grant  arbre  feillu,  et  tenoil  les  reignes  de 
sa  mule  en  sa  main.  La  damoisele  estoit  de  grant  biauté  et  vestue 
assez  reignablemant.  Li  rois  tome  cele  part,  si  la  salue,  et  dit 1  : 
«  Damoisele,  fet-il,  Dex  vos  doinl  joie  et  bone  aventure  !  »  — 
«  Sire, fet-ele,  et  à  voz  si  face*!  »  —  c  Damoisele,  fet  li  rois, 
a-il  nul  recet  an  ceste  lande?  »  —  c  Sire,  fet  la  damoisele,  il  n'i 
a  recet  fors  une  chapele  seintime  et  un  hermite  qui  est  delez  3  la 
chapcle  seint  Augustin.  »  —  «  Est-ce  dont  la  chapele  seint 
Augustin?  »  dist  li  rois  4.  —  «  Oïl,  sire,  por  voir  le  vos  di,  mes 
la  lande  et  la  forest  anviron  est  si  périlleuse  que  nus  chevaliers 
n'an  revient  qui  ne  soit  ou  morz  5  ou  plaiez  ;  mes  li  leus  de  la 
chapele  est  de  si  grant  dignetez  que  nus  n'i  vet  tant  desconseillez 
qu'il  n'en  reviegne  conseillez,  se  jl  an  puet  retorner  vis.  Et  Damediex 
soit  garde  de  vostre  corz,  car  je  ne  vi  mès  pièça  nul  qui  mieuz 
éust  sanblant  d'estre  bon  chevalier6, et  ce  seroil  grant  doumache  se 
vos  ne  Testiez,  et  je  ne  me  partirai  mès  de  ci,  si  aurai 7  véu  vostre 
fin.  »  —  «  Damoisele,  dit  li  rois,  vos  m'en  verroiz  repeirier,  se 
Dieu  plest.  »  —  «  Certes,  dit  la  damoisele,  j'en  seroie  mout  lie, 
quar  donc  demanderoie  à  loisir  noveles  [de  celui  que  je  quier.  » 
—  Li  rois  s'en  va  vers  la  barre  par  ù  on  entroit  en  la  lande  et 
entre  là  dedanz  et  regarde  à  destre  el  regort  de  la  forest  et  voit  la 
chapele  seint  Augustin  et  l'ermitage  mout  bel],  il  vet  cele  part  et 
descent  [et  li  semble  que  li  hermites8]  soit  apareillez  à  la  messe 
chanter  9.  Il  areingna  son  cheval  au  rein  d'un  arbre  jouste  la  cha- 
pele et  cuide  là  dedanz  antrer;  mès,  s'il  dcust  conquerre  tous  les 
réaumcs  du  inonde,  il  n'i  péust.  antrer  et  si  ne  l'an  fesoit  nus 
desfansse,  car  li  huis  estoient  ouvert11,  ne  il  ne  véoit  nullui  qui  li 
desfandist.  Li  rois  en  est  mout  vergondous 12.  Etesgarda  I  image 
qui  estoit  de  Nostre  Seignor  là  dedanz,  et  li  cria 13  merci  mout  dou- 


*  Si  la  salue  et  dit  manque  dans  B.  —  *  Sire,  dist-elle,  et  vos  tos  jors.  —  s  Un  hermi- 
Uge  qoi  est  dedens.  —  *  Dist  li  rois  manque  dans  notre  Ms.  —  5  Que  nos  chevaliers 
n'i  puet  aler  qu'il  ne  revienne  morz,  etc.  —  6  Car  je  n'en  vi  nul  mes  pièça  mieux  sem- 
blait estre  bon  chevalier.  — 1  Je  ne  partirai  de  ci  s'aurai  véu.  —  *  Ces  passages  placés 
entre  crochets  manquent  dans  notre  Ms.,  un  coin  du  feuillet  de  vélin  étant  déchiré  à 
cet  endroit.  Berne  nous  a  permis  de  rétablir  le  texte  complet.  —  9  Pour  chanter  la  messe. 
—  w  Ne  pôusUl  entrer  là  dedans. — "  Estoit  ouvers.  —  »  £  ot  mont  vergogne.—  "  Pria. 


—  13  — 


cernent  et  regarda  devers  l'autel.  Et  regarde  le  seint  hermite  qui 
estoit  revestuz  por  la  messe  chanter  et  disoit  son  confîteor,  et  voit 
à  destre  i  le  plus  bel  enfant  que  il  véist  onques,  et  estoit  revestuz 
d'aube  2  et  avoit  une  couronne  d'or  an  son  chief,  chargiée  de 
pierres  précieuses  qui  randoient  mout  grant  clarté.  A  la  senestre 
partie,  avoit  une  dame  si  bele  que  toutes  les  biautez  du  monde  ne 
se  porr oient  compasser  3  à  sa  biauté.  Quant  li  seinz  hermites  ot  dit 
son  confîteor  et  il  ala  à  l'autel,  et  la  dame  prist  son  fil  et  ala  séoir 
à  la  destre  partie  vers  l'autel  desus  une  chaière  mout  riche,  et  mist 
son  fil  desuz  ses  jenouz  et  le  comança  à  beisier  mout  doucement 
et  dist  :  c  Sire,  fet-ele,  vos  estes  mes  pères  et  mes  fiuz  et  mes 
sires  et  garde  de  moi  et  de  tout  le  monde.  »  Li  rois  Artus  oï  les 
paroles  et  voit  la  biauté  de  la  dame  et  de  l'enfant,  si  se  merveille 
mout  de  ce  [qu'ele  .l'apele  son  père  et  son  fil.  Il  esgarde  à  une 
verière  derrière  l'autel  et  voit  une  flambe  parmi  venir,  luès  que  la 
messe  fu  comencie,  plus  clère  que  nus  rai  de]  soleil  [ne  lune  ne 
estoile],  et  plus  encor  jetoit  clarté  tele  que,  se  toutes  les  lumières  du 
monde  fussent  ensemble,  n'eussent  li  pareil.  Et  est  descendue  desus 
l'autel.  Li  rois  Artus  le  voit  qui  mout  s'an  est  merveilliez.  Mais 
mout  li  poise  de  ce  qu'il  ne  peut  entrer  là  dedanz,  et  oï,  là  ù  li  seinz 
hermites  chantoit  la  messe,  les  respons  moult  biaus  et  li  senblcnt 
estre  respons  4  d'angles.  Et,  quant  la  seinte  esvcngile  5  fu  léue,  li 
rois  Artus  esgarda  vers  l'autel  et  vit  que  la  dame  prist  son  enfant 
et  l'ofri  ès  mains  au  seint  hermite  6,  ne  il  ne  lava  mie  ses  mains, 
quant  il  ot  receue  l'offrande.  Si  s'an  merveilla  moult  durement  li 
rois  Artus,  mès  il  ne  s'an  déust  pas  merveillier  se  il  séust  la  reson  ; 
car  s'il  n'éust  les  meins  nestes  et  mondes  et  le  cors  de  toutes 

vices7  Et  quant  li  enfes  li  fu  offers,il  le  mist  cfesus  l'autel;  après 

conmança  son  sacrement.  Et  li  rois  Artus  se  mist  à  jenoillons  par 
devant 8  la  chapele  et  conmança  Dieu  à  proiier  pt  à  batre  sa  coupe. 
Et  regarda  9  après  le  préfet 10  et  li  sanbla  que  li  seinz  hermites 


1  A  destre  del  hermite  —  »  Ce  détail  manque  à  Berne.  —  5  Comparer.  —  *  Voit.  — 

*  Li  tains  Evangile.  —  «  Le  passage  qoi  suit  est  ainsi  dans  B.  :  mais  de  ce  s'esmer- 
villa  mont  li  rois  Artus,  que  li  sains  hermites  ne  lava  mie  ses  mains  qnant  il  ot  recéae 
l'offrande.—  7  Cette  dernière  phrase  qui  n'est  pas  achevée  ici  est  omise  dans  Berne.  — 

*  Defors.  —  9  Regarda  vers  l'autel.  —  w  Le  préfasce. 


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-  u  -~ 


tenist  antre  ses  mains  un  home»  sanglant 1  u  costé  et  ès  paumes  et 
ès  piez,  et  couronné  d'espinnes,  et  le  voit  an  propre  figure.  Et  quant 
il  l'a  tant  esgardé,  si  ne  set  qu'il  devient,  li  rois  an  a  pitié  an  son 
cuer  de  ce  qu'il  a  véu  et  l'en  vindrent  les  termes  du  cuer  aus  eux. 
Et  regarde  devers  l'autel  et  cuide  véoir  l'umaine  figure  elle  voit  mué 
en  la  forme  de  l'anfant  qu'il  avoit  devant  véu. 


louant  la  messe  fu  chantée,  la  voiz  du  seint  angle  dist  :  «  lté 
missa  est..*  Li  fiuz  prit  la  mére  par  lg  main  et  c'esvanouirent  2 
de  la  chapele  à  la  greignor  conpaignie  et  à  la  plus  bele  que  nus 
éust  onques  véue.  La  flambe  qui  descendue  estoit  parmi  la  ver- 
rière s'an  ala  avec  cele  conpaignie.  Quant  li  hermites  ot  fet  son 
service  et  il  fu  desvestuz  des  armes  Dieu,  il  s'an  vet  au  roi  Artus 
qui  ancore  estoit  defors  la  chapele.  «  Sire,  dist-il  au  roi,  or  povez- 
vos  bien  antrer  çoianz  et^mout  péussiez  estre  joianz  en  vostre 
cuer  se  vos  éussiez  deservi  par  quoi  vos  i  fussiez  antrez  an  conman- 
cement  de  la  messe.  »  Li  rois  Artus  antra  an  la  chapele  sanz  nul 
deforz  3.  «  Sire,  fet  li  hermites  au  roi,  je  vos.  connois  bien.  Si 
fis-je  le  roi  Uter  Pandragon  vostre  père.  Par  vostre  pechié  et  par 
vostre  déserte,  ne  péustes  vos  4  antrer  çoianz  tant  conrae  l'an 
chanta  la  messe.  Nou  feroiz  vos  demain,  se  vos  n'avez  avant 
amandé  vostre  meffet  à  Dieu  et  au  seint  que  l'an  aoure  çoianz. 
Car  vos  estes  li  plus  riches  rois  du  monde  5  et  li  plus  aventureus  ; 
si  devroil  à  vos  touz  li  mondes  prandre  example  de  bien  feire  et 
de  largesce  et  d'onor;  et  vos  estes  li  exanples  6  de  vileignie  feire  à 
touz  les  riches  homes  qui  ore  soient  u  monde.  Si  vos  an  mécharra 
mout  durement,  se  vos  ne  rcmetez  vostre  afeire  au  point  où  vos 
l'aviez  coumancie.  Car  vostre  cort  estoit  la  souvereinne  de  toutes  les 
cors  et  la  plus  aventureuse;  or  est  la  pis  vaillant.  Mout  peut  estre 
dolanz  qui  d'anor  à  honte  vet,  mès  cil  ne  puet  avoir  reproche  qui 
mal  li  face,  qui  de  honte  chiet  7  à  honor  ;  car  l'anor  8  où  il  est 
trouvez  le  rescoust  à  Dieu  ;  mais  li  blasmes  ne  peut  rescorre  home 


1  Noire  Ma.  dit  :  on  borne  sanglant  entre  ses  nuins.  —  *  S'esranuirent  Tors  de  la  cha- 
pele. —  z  Deffois.  —  *  Uni  antrer.  —  5  Et  li  plus  poissaoz  et  li  plûmeotureus».  — 
8  Li  essemplares.  — 7  Vient.  —  8  Li  onora. 


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—  15  — 


se  il  a  gerpi  *  honor  por  honte;  car  la  honte  et  la  vileinnie  an  qnoi 
il  est  pris  2  juge  le  mauveis  3.  » 


c  Oire  4,  por  moi  conseilliez  ving-ge  ci  6,  et  porestre  inieuz 
conseilliez  que  je  n'avoie  esté.  Je  voi  bien  que  li  leus  est  seinlimes, 
et  je  vos  requier  que  vos  priez  à  Dieu  qui 7  me  conseut,  et  je  metrai 
poigne  an  moi  amander.  »  —  «  Diex  vos  leist  vostre  vie  amander  8, 
dit  li  seinz  hermites,  ainsint  que  vos  puissiez  aidier  à  esfacier  la 
mauveise  loi  9  et  à  essaucier  la  loi  qui  est  renouvelée  par  le  cruce- 
fiement  du  seint  propheste.  Mès  une  grans  dolors  est  avenue  an 
terre  novelemant  par  I  jeune  chevalier  qui  fu  herbegiez  an  l'oslel 
au  riche  roi  Peschcor  :  si  aparut  à  lui  li  seintimes  Graaus,  et  la 
lance  de  quoi  li  fiers  seigne  10  par  la  poigle;  ne  ne  demanda  de 
quoi  ce  servoil  ne  dont  ce  venoit 11  ;  et  por  ce  qu'il  nu  demanda, 
sont  toutes  les  terres  conméues  an  guerre,  ne  chevalier  n'an- 
contre  autre  an  forest  qu'il  ne  li  core  sus  et  ocie  s'il  peut,  et  vos 
méimes  vos  an  aparcevroiz  bien,  ainz  que  vos  partoiz  de  ceste 
lande.  •  —  c  Sire,  fet  li  rois  Artus,  Diex  me  12  desfande  d'an- 
goisse, de  mort  *3  et  de  vileignie,  car  je  ne  ving  ça  por  autre 
chose  fors  por  ma  vie  amander 14,  et  je  si  ferai  se  Diex  me  ramaigne 
sauvemant.  •  —  t  Voire,  fet  li  hermites,  qui  dedanz  XL  anz 
a  esté  III  ans  mauveis,  il  n'a  voit  pas  esté  anterinemanl  bons.  »  — 
c  Sire,  fet  li  rois,  vos  dites  vérité.  »  Li  hermites  s'an  part,  si  le 
conmande  à  Dieu.  Li  rois  vint  à  son  cheval  et  monta  le  plus  tost 
qu'il  onques  pot;  et  met  son  escu  à  son  col,  et  prant  son  glaive  an 
sa  main,  et  s'an  torne  arrières  grant  aléure,  et  n'ot  pas  alé  une 
archiée  16  quant  il  vit  venir  un  chevalier  à  desroi  ancontre  soi,  et 
àéok  sor  un  grant  cheval  noir  et  avoit  escu  autretel  et  glaive.  Et  si 
estoit  li  glaives  anson  gros  près  du  fer  et  ardoit  à  grose  flanbe 
tresque  desouz  les  poinz  au  chevalier      11  aloigne  son  glaive  et 


»  Guerpie.  —  *  Troré.  —  5  Le  juge  malveis.  —  *  Sire,  dit  H  rois  Artus.  —  s  Amender.  — 
•  Ci  à  vous.  —  7  Qu'il.  —  «  En  bien  amender.  —  »  A  effacer  la  mauvaise  loi,  ces  mots 
si  importants  el  qui  annoncent  tout  le  aojat  manquent  dans  B.  —  10  La  pointe  saine.  — 
«  Ne  eni  on  en  servoit.  —  m  Moi.  —  ,s  D'anieuse  mort.  —  u  A  amendor.  —  «  Notre  Ms.  : 
orz.  — 19  Cherauchié  une  traitiée.—  17  Et  ardant  à  grosse  flambe,  laide  et  hideuse,  flt 
descendent  la  flambe  dusque  sor  le  poing  del  chevalier. 


-  16  — 


cuide  férir  le  roi;  ii  rois  l'esehive1  et  cil  passe  outre;  après,  U 
demande  :  «  Sire  chevaliers,  por  quoi  me  haez  vos?  »  —  «  Je  ne  vos 
doi  anmer,  fet  li  chevaliers.  »  —  «  Por  quoi 2?  fet  li  rois.  » — «  Por 
ce  3  que  vos  éustes  le  chandelabre  mon  frère,  qui  li  fu  robez  mau- 
veisement,  »  —  «  Savez-vous  donc  qui  je  sui?  fet  li  rois.  »  — 
c  Oïl,  fet  li  chevaliers,  vos  estes  li  rois  Artus  qui  jadis  fastes  bons, 
or  estes  mauveis.  Si  vos  desfi  conme  mon  mortel  annemi.  »  U 
se  trait  arrières  por  mieuz  poindre  son  eslès  4  ;  li  rois  voit  qu'il 
n'an  peut  eschaper  5  sanz  estor,  il  aloigne  son  glaive  quant  il  voit 
celui 6  venir  qui  aporte  le  sien  glaive  tôut  ardant.  Li  rois  fiert  le 
cheval  des  espérons  au  plus  duremant  qu'il  peut  et  ancontre  le 
chevalier  de  son  glaive  et.  li  chevaliers  lui.  Et  s'entrefièrent  si  dure- 
ment 7  que  li  glaive  archoient  sanz  péçoiier,  et  qu'il  se  désaûnent 
andui  et  perdent  les  estriex;  il  s'entrehurtent  si  duremant  des 
cors  et  des  chevaus  que  li  eil  lor  es  tan  cèlent  ès  testes  et  que  li 
sans  roie  8  fors  au  roi  Artus,  parmi  la  bouche  et  parmi  le  nés.  Li 
uns  se  trait  an  sus  de  l'autre,  et  repranent  9  leur  aleines.  Li  rois 
regarde  le  glaive  au  noir  chevalier  qui  art,  et  se  merveille  mout 
duremant  qu'il  n'est  péçoiez  por  le  grant  cop  qu'il  an  ot  recéu,  ainz 
quide  qu'il  soit  déables  ou  40  annemis.  Li  noirs  chevaliers  ne  veust 
pas  leissier  le  roi  Artus  atant,  ainz  vient  envers  lui  à  grant  eslès. 
Li  rois  le  voit  vers  lui  venir,  si  se  ceuvre  de  son  escu  por  le  péour 
de  la  flanbe;  li  rois  le  reçoit  au  fer  de  son  glaive  et  le  fiert 11  par 
si  grant  aïr  qu'il  le  fet  ploiier  *2  sor  la  croupe  de  son  cheval.  Cil 
resaust  sus  à  force 15,  qui  estoit  de  grant  vertu,  et  fiert  le  roi  desouz 
la  boucle  de  son  escu,  si  que  li  fiers  ardanz  li  perce  l'ëscu  et  la 
manche  de  son  haubert  et  li  conduit  le  fer  tranchant 1S  parmi  le 
braz.  Li  rois  santi  la  plaie  et  la  chalor,  si  fu  pleins  de  grant  aïr 
et  cil  retrait  son  glaive  à  lui  et  ot  grant  joie  an  son  cuer  quant  il 
santi  le  roi  navré.  Li  rois  ne  fu  mie  joianz  et  esgarda  le  glaive, 
cel  vi  qui  esteiuz  estoit,  que  plus 17  n'ardoit.  Si  s'an  merveilla  moult. 


1  Li  rois  manque  i  notre  Ms.  —  *  Et  vous,  pourquoi.  —  s  Por  ce,  dit-il.  —  *  Prendre 
son  estais.  —  8  Partir.  —  «  Celui  ters  lui  venir.  — 7  Durement  andui.  —  *  Ist.  —  «  Repran- 
dent.  — 10  fit.  _  u  Le  fiert  emmi  le  pis.  —  **  Sovine.  —  13  Resailli  es  arçons.  — 14  Le 
fust.  —  «  Tous.  —  m  Ire.  —  «  Et  plus. 


—  17  — 


c  Sire,  fet  li  chevaliers  je  vos  cri  merci.  Jà  mès  mes  glaives 
ne  fost  esteioz  d'ardeur  2  s'il  ne  fust  baigniez  en  vostre  sanc.  » 
—  «  Jà  Dieus  ne  m'ait,  fet  H  rois  Artus,  quant  je  jà  merci  an  aurai, 
se  j'an  puis  esploitier.  »  Il  broche  vers  lui  de  grant  eslès  et  le 
fiert  u  gros  du  piz  3  et  le  porte  à  terre  4  et  lui  et  le  cheval  tout 
an  un  mont 5,  et  trait  6  son  glaive  à  lui  et  esgarde  celui  qui  gisoit 
conme  morz  et  le  leisse  en  la  lande  et  se  trait  vers  l'oissue  inèlement. 
Et,  si  conme  li  rois  s'an  aloit,  il  oï  grant  7  esfrois  de  chevaliers 
venir  très  parmi  la  forest;  il  sanbloit  bien  qu'il  an  i  éust  XX 
ou  plus;  de  la  forest  les  voit  antrer  an  la  lande,  armez  et  bien 
enchevauchiez.  Et  viennent  à  grant  esploit  vers  le  chevalier  qui 
morz  gisoit  anmi  la  lande.  Li  rois  Artus  devoit  oissir  fors  de  la 
forest  8,  quant  la  damoisele  li  vint  au  devant  9,  que  il  leissa  souz 
l'arbre.  «  Sire,  fet-ele,  por  Dieu,  retornez  arrière  et  si  m'aportez 
le  chief  du  chevalier  qui  là  gist  morz.  »  Li  rois  regarde  en  arrière 
et  voit 10  le  grant  péril  et  la  foison  des  chevaliers  qui  là  sont  luit 
armez,  c  Ha  !  damoisele,  fait-il 11 ,  vos  me  volez  ocirre.» — c  Certes, 
sire,  non  fas,  mais  12  il  me  seroit  mout  grant  mestier  que  je 
Téusse;  ne  onques  chevaliers  ne  m'es con dit  de  chose  13  que  je  li 
demandasse  ne  de  don  que  je  li  demandasse 14.  Or  doint  Diex  que 
vos  ne  soiez  li  plus  vileins.  >  —  «  Ha,  damoisele,  je  sui 
navrez  mout  durement  parmi  le  braz  dont  je  lieng  l'escu.  »  — 
«  Sire,  fet-ele,  ce  sai-je  bien.  Ne  vos  n'an  povez  estre  gariz 
si  vos  le  chief  ne  m'aportez  del  chevalier.  »  —  *  Damoisele, 
fet-il,  je  m'en  pènerai,  combien  45  qu'il  m'an  doie  avenir.  » 

Li  rois  Artus  esgarde  anmi  la  lande  et  voit  que  cil  qui 16  sont 
venuz  ont  depécié  le  chevalier  tout  pièce  à  pièce,  et  chaucun  enporte 
ou  pié  ou  cuisse,  ou  bras  ou  poing,  et  c'espandent  par  la  forest. 
Et  voit  le  darrien  chevalier  qui  anporte  sor  le  fer  de  son  glaive  le 


i  Li  noirs  chevaliers.  —  1  Estanchies  d'ardoir.  —  »  B.  ajoute  :  et  li  en  fîer.t  son 
glaive  el  cors  demi  ôn*,  —  *  A  terre  estendn.  —  5  B.  omet  :  tout  eâ  on  mont.  —  «  Retrait. 

—  7  11  et  un  grant.  -  »B.  omet  :  de  la  forest.  —  »  A  rencontre.  —  10  B.  omet  :  et  voit. 

—  u  Notre  Ifs.  omet  :  fait-il.  —  M  Notre  Ms.  :  car.  —  »  Bon.  —  *«  B.  n'a  pas  cette  répé- 
tition. —  »  Comment.  —  "  Qni  là. 

S 


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chief,  et  li  rois  vet  après  lui  grant  aléure  et  li  crie  :  c  Ha!  sire 
chevaliers,  atandez-vos  *,  si  parlez  à  mpi  2.  >  _  c  Que  vos 
plest  5?  »  fet  li  chevaliers.  —  c  Je  vos  requier  *  sor  toutes  anmors 
que  vos  me  daigniez  5  le  chief  de  cest  chevalier,  fet  li  rois,  que  vos 
emportez  6  sor  le  fer  de  vostre  lance  7.  »  —  c  Je  vos  la  donrai, 
fet  li  chevaliers,  par  un  co venant.  »  —  c  Par  quel?  »  dit  li  rois. 

—  c  Par  tel  8  que  vos  me  dites  qui  le  chevalier  ocist  dont  je  port 
le  chief  que  vos  demandez.  »  —  t  Ne  le  puis-je  autremant 
avoir  ?  »  fet  li  rois. —  «  Nanil.  »  fet  cil.  —  t  Et  je  le  vos  dirai,  fet  li 
rois  9.  Sachiez  tôt  de  voir  que  li  rois  Àrtus  l'ocist.  »  —  t  Et  où 
est-il?  »  fet  li  chevaliers.  —  «  Querez-le  tant  que  vos  l'aiez 10,  »  fet 
li  rois  Artus,  car  je  vos  an  ai  dit 11  la  vérité  ;  donez-moi  le  chief.  » 

—  c  Vola n tiers,  »  fet  li  chevaliers.  Il  abeis'e  son  glaive  et  li  rois 
prant  le  chief.  Li  chevaliers  avoit  à  son  col  un  cor,  il  le  met  à  sa 
bouche  et  le  sone  trop  durement 12.  Li  chevalier  qui  mis  c'estoient 
dedanz  la  forest  oïrent  le  cor,  si  retornenl  arrière  grant  aléure,  et 
li  rois  Artus  s'an  vet  vers  le  chesne 13  de  la  lande  là  où  la  damoisele 
l'atant.  Et  li  chevalier  viennent  adès  14  vers  celui  qui  le  chief  li 
avoit  dpné  et  li  demandent  porquoi  il  a  sonné  le  cor.  c  Por  ce, 
fet-il,  que  cil  chevaliers  qui  là  s'an  vet  m'a  dit  que  li  rois  Àrtus 
ocist  le  chevalier  noir  15  et  que  nos  le  suivons.  »  —  «  Nos  ne  le 
suivrons  pas,  font  li  chevalier,  car  c'est  li  rois  Àrtus  meïmes  qui 
anporte  le  chief,  ne  nos  n'avons  povoir  de  lui  ne  d'autrui  mal 
feire 16,  puisqu'il  a  passé  17  la  barre.  Mès  vos  le  comparroiz,  qui 
l'an  leissastes  aler  quant  il  fu  si  prochiens  de  vos.  >  Il  c'esleissent 
vers  lui  et  l'ocient  et  détranchent  et  anporte  chaucun  sa  pièce 
ainsint  conme  de  l'autre.  Li  rois  Artus  est  oissuz  fors  de  la  barre 
et  vient  à  la  pucele  qui  l'atant  et  li  presante  le  chief.  c  Sire,  fet 
la  damoisele,  grant  merciz. '»  — Damoisele,  fet-il,  volentiers.  » 

—  c  Sire,  fet  la  damoisele,  vous  povez  bien  descendre,  car  vos 


1  Arreslés.  —  •  B.  omet  ces  derniers  mots.  —  «  B.  ajonle  :  beas  sire.  —  *  B.  ajoute 
encore  :  beas  sire.  —  *  ftonés.  —  •  Portés.  —  7  Glaire.  —  8  B.  répète  :  par  quel  coventf  et 
omet  :  par  tel.  —  »  B.  omet  :  fet  li  rois.  — 10  Qoerex-le  tant  que  tos  Taies  troré.  — 11  Dite. 
—  11  Si  durement  qne  li.  —  *s  L'issue.  —  u  A  desroi.  —  15  B.  ajoute  je  veul,  fait-il, 
qne  tous  le  sachiet.  —  19  Pooir  de  nuiui  mal  faire  ne  de  loi.  —  "  Passée. 


9 


—  19  — 


n'avez  garde  deçà  la  barre.  »  Atant  est  li  rois  descenduz.  <  Sire, 
fet-ele,  osiez  vostre  hauberc  séurement,  si  vos  restreindrai  la  plaie 
de  vostre  braz,  ear  vos  n'an  poez  garir  se  par  moi  non.  »  Li  rois 
oste  son  hauberc  et  la  damoiselle  prant  le  sanc  *  du  chevalier  qui 
ancore  decouroit  2  touz  chaus,  et  an  loe  le  roi  Àrtus  sa  plaie  3; 
après  li  fist  revestir  son  hauberc.  «  Sire,  fet-ele,  vos  ne  fussiez 
jà  mès  gariz  se  par  le  sanc  de  çest  chevelier  noir  *.  Et  por  ce 
anportoient-il  le  cors  par  pièces  et  le  chief ,  por  ce  5  qu'ils 
saYoient  bien  que  vos  estiez  navrez;  et  li  chief  m'aura  mout  grant 
mestier,  car  I  chastel  m'an  iert  randuz  qui  m'iert  toluz  6  par 
traïson,  se  je  ne  tru\s  le  chevalier  que  je  vois  querre  par  qui 
il  me  doit  estre  randuz.  »* —  «  Damoisele,  fet  li  rois,  et  7  qui 
est  li  chevaliers?  »  —  t  Sire,  fet-ele,  il  fu  fiuz  Vilein  8  le  gros 
des  vaus  de  Kamaaloth,  et  est  apelés  Perlesvax.  »  —  Porquoi 
Pèrlevax?  »  fet  li  rois.  —  t  Sire,  fet-ele,  quant  il  fu  nez,  si 
demanda  son  père  conmant  il  auroit  non  an  droit  bautesme  9.  Et 
il  dist  qu'il  vouloit  qu'il  eust  non  Perlesvax  ;  quar  li  sires  de 
Mores  li  toloit  la  greignor  partie  des  vaus  de  Kamaaloth,  si.voloit 
qu'il  an  souvenist  son  fil  par  cel  non,  se  Diex  le  monte- 
ploioit 10  tant  qu'il  fust  chevaliers.  Li  valiez  fu  mout  biaus  et 
mout  genz  et 11  conmança  à  aler  par  les  forés  et  à  lancier  de  ces 
gaveloz  aus  sers  et  aus  biches,  conme  galois.  Ses  pères  et  sa  mère 
l'anmoient  mout.  Et  estoient  un  jor  venuz  hors  de  leur  recet  por 
esbattre,  de  quoi  la  forest  fu  mout  prochiene.  Si  avoit,  entre  le 
recel  et  la  forest,  une  mout  petite  chapele  qui  séoit  sur  IIII 
coulonbes  de  marbre.  Et  estoit  couverte  d'un  fust  et  avoit  dedanz 
un  petit  autel  et  avoit  devant  l'autel  un  sarqueil  mout  bel  et  estoit 
pardessus  la  figure  d'un  home  escripte.  Sire,  fet  la  damoisele  au 
roi,  li  valiez  demanda  à  son  père  et  à  sa  mère  quex  homs  gisoit 
dedanz  cel  sarceil.  Li  pères  respondi  :  «  Biau  fiuz,  fet-il,  certes 
je  ne  le  vos  sai  dire,  car  li  sarceuz  i  est  ainçois  que  li  pères  mon 


i  Le  sanc  del  chief  al  cberalier.  —  *  En  decoroit.  —  8  Et  le  lie  le  roi  Artn  sor  la  plaie. 
—  *  Ne  fust.  — 5  B.  omet  la  répétition  de:  por  ce.  —  •  Qo'on  m'atolo.— *B.  omet:  et.— 
*  Julien.  —  •  Baptesme.  —  10  Multiplioit.  —  "  Et  çrot  et  commança. 


—  20  — 


père  fust  nez.  Et  onquesn'oïdire  à  nullui  qu'il  séust  qu'il  a  dedanz, 
fors  tant  que  les  lestres  qui  sont  sour  le  sarcueil  dient  que,  quant 
li  mieudres  chevaliers  du  monde  vendra  ci,  li  sarceuz  aouverra  4 
et  desjoindra  touz  et  verra  l'en  ce  qu'il  a  dedanz. 


c  JL/amoisele,  fet  li  rois,  i  a-il  mout  pasez2  de  chevalier  puis 
que  li  sarceuz  i  fu  mis?  »  —  «  Oil  3,  tant  que  je  ne  nus  n'an  set 
li  nombre4.  Ne  onques  ne  s'en  remut  li  sarceuz.  Quant  li  valiez  oï  s 
parler  son  père  et  sa  mère,  fl  demanda  que  chevaliers  estoit.  Biau 
fiuz,  dit  la  mère,  vos  le  devriez  6  bien  savoir,  par  lignage.  Ele 
dit  au  valet  qu'il  avoit  XI  oncles  7  de  par  son  père  qui  avoienl  tuit 
esté  8  ocis  à  armes.  Et  ne  vesqui  chaucuns  que  XII  ans  chevaliers. 
Sire,  fet-eleau  roi,  li  valez  dist 9  que  ce  ne  demandoit-il  mie, 
mès  con  fès 10  chevaliers  estaient.  Et  li  pères  respondi  que  c'estoient 
cil  u  monde  où  il  avoit  plus  de  valor.  Après  si  dist  :  Biau  fiuz,  il 
ont  haubers  de  fer  vestus  por  lor  cors  garantir  et  hïaumes  laciez 11 
et  escus  et  glaives  et  espèes  ceindre  par  lor  cors  12  desfandre. 


c  kjire,  fet  la  damoisele  au  roi,  quant  li  pères  ot  ainsint  parlé 
au  vallet,  il  retornèrent  ansanble  u  chastel.  Quant  vint  lendemain 
la  matinée,  li  valiez  se  leva  et  oï  les  oisiaus  chanter,  et  se  panssa 
qu'il  iroit  déduire  an  la  forest  par  le  jor  qui  biaus  estoit.  Et  monta 
sor  un  des  chacéors  son  père  et  porta  ces  gaveloz  conme  galois  et 
ala  an  la  forest  et  trouva  I  cerf  et  le  suivi  bien  IIII  lieues  galesches, 
tant  qu'il  vint  an  une  lande  et  trouva  II  chevaliers  touz  armez  qui 
là  se  combatoient;  et  avoit  H  uns  I  vermeil  escu  et  li  autres  I  blanc; 
il  dégerpi  la  chace  *3  por  regarder  la  mellée  14  et  vit  qui  li  ver- 
meus  chevaliers  conquéroit  le  blanc;  il  lança  un  de  ses  gaveloz 
au  chevalier  vermeil  si  durement  qu'il  li  fauça  son  hauberc  et  li 
fist  passer  parmi  le  cors  *?.  Li  chevaliers  chéï  morz.  Sire,  fet  la 
damoisele,  li  chevaliers  au  blanc  escu  an  mena  grant  joie,  et  li 


*  0?erra.  —  •  Passé. — »  OH,  sire.  —  «  Je  nés  tos  sai  nombrer.  —  *  Oï  ainsi.  —  «  Deve- 
riés.  —  ?  Oncles  éns.  —  8  Esté  tait.  —  s  Respondi.  —  10  Quel.  —  "  Hiaaroes  ès  chiés. 
—  «  Espées  rhaintes  por  els  desfendre.  —  18  I!  gnerpi  la  trace  del  cerf.  —  "  Mesiée.  — 
«  Coer. 


valiez  li  demanda  se  li  chevalier  *  estaient  si  aesiez  à  ocirre. 
c  Je  cuidoie,  fet  li  valiez,  que  nus  n'an  péust  fausser  ne  maus- 
mettre  2;  car  je  n  eusse  pas  lancié  de  mon  javelot,  »  fet  li  valiez. 
Sire,  cil  anmena  le  destrier  chiés 3  son  père  et  sa  mère;  il  furent 
moût  dolant  quant  ils  orent *  les  noveles  du  chevalier  que  il  ot  ocis. 
Il  orent  droit,  que  grant  poigne  lor  an  vint 5  puis.  Sire,  li  valez  se 
départi  de  chez  son  père  et  de  sa  mère  6,  et  s'an  vint  à  cort  le 
roi  Artu.  Li  rois  le  fist  chevalier  mout  volontiers  quant  il  sot  sa 
volonté,  et  après  se  départi  de  la  terre  et  ala  aventurer  par  toutes 
les  terres.  Or  est  li  miudres  chevaliers  qui  soit  u  monde.  Si  le  vois 
querre  et  je  auroie  mout  grant  joie  à  mon  cuer  se  je  le  povoie  trover. 
Sire,  se  vos  l'ancontrez  par  aucune  aventure,  an  aucune  de  ces  forés, 
il  porte  un  escu  vermeil  à  un  cerf  blanc.  Si  li  dites  que  ses  pères  est 
morz  et  que  sa  mère  perdra  toute  sa  terre  se  il  ne  la  vient  secorre  ; 
et  que  li  frères  au  chevalier  au  vermeil  escu  qu'il  ocist  an  la  forest 
de  son  gavelot  la  7  guerroie  avec  le  seignor  des  Mores.  »  —  c  Da- 
.  moisele,  fet  li  rois,  se  Diex  le  me  donoit  ancontrer,  j'an  seroie  mout 
liez,  et  forniroie  *  mout  bien  vostre  mesage.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  or 
vos  ai-je  dit  ce  que  je  quier,  or  si  me  dites  vostre  non.  »  —  «  Cil  ^ 
qui  me  connoissent  m'apelent  Artu.  »  —  c  Artus  !  avez-vous  ains- 
sint  non? —  t  Damolsele,  fet-il,  oïl.  »  —  c  Se  m  Vit  Diex,  fet-ele, 
ce  vos  hé-je  plus  que  devant,  car  vos  avez  le  non  au  plus  mauveis 
roi  du  monde  et  je  voudroie  qu'il  fust  aussi  ci  conme  vous  estes 
ore  *°.  Mès  il  ne  se  mouvra  en  pièce  sous  de  Cardeil  tant  con  il 
puisse  ;  ainz  garde  la  réine  que  Fan  ne  li  toille,  ainsint  conme  je 
Pai  oï  tesmoignier,  car  je  ne  vi  oncques.ne  l'un  ne  l'autre,  festoie 
esméue  à  aler  à  sa  cort;  mès  je  ai  bien  ancontré  XX  chevaliers, 
I  après  autre,  à  qui  j'an  demandoie";  si  m'an  ont  dit  ainsint  li  un 
conme  li  autre,  car  chaucun  m'a  dit  que  la  cort  le  roi  Artus  est  la 
plus  vil  du  monde  et  que  tuit  li  chevalier  de  la  table  raonde  Font 


*  Se  chevalier.  —  1  Que  les  armes  del  chevalier  ne  poïst  nos  fausser  ne  malmeUre.  — 
*  Sire,  li  valiez  en  amena  le  cheval  chiès,  etc.  —  *  Surent.  —  «  Créât.  —  *  S'enparti 
del  recel  son  pere  et  sa  mère.  —  »  Le.  —  »  Damoisela,  fait  li  rois,  J'en  seroie  mont  liés 
se  Diex  le  me  laissoit  trover  et  si  fornlroifl,  etc.  —  •  Damoisele,  feit  li  rois,  volentiers, 
cil,  etc.  —  *°  Qu'il  fnst  ore  ci  ausi  comme  vous  estes.  —    De  lui. 


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—  22  — 


gerpie  par  sa  maoveistié.  »  —  c  Damoisele,  fet  li  rois,  de  ce  peut-il 
estre  mount  dolanz  ;  à  son  conmancemant,  oi  je  dire  que  il  le  fist 
raout  bien.  »  —  c  Et  qui  chaust,  fet  la  damoisele,  de  son  bien 
conmancier  *,  quant  la  fin  est  mauveise?  Et  mout  me  poise  quant 
si  biaus  chevaliers  et  si  preudon  conme  tous  estes  2  a  le  non  à  si 
mauveis  roi*  »  —  «  Damoisele,  fet  li  rois,  Tan  n'est  pas  bons  par 
le  non  mès  par  le  cuer.  »  —  t  Vos  dites  vérité  3,  fet  la  damoisele, 
mès  por  le  non  du  roi  m'an  despit4  li  vostres.  Et  quel  part  iroiz 
vos?»  fet-ele.  t  Je  irai  à  Kamaaloth  &  où  je  trouverai  le  roi  Artus, 
quant  g'i  venrai.  »  —  «  Of  tost,  fet-ele,  l'un  mauveis  avec  l'autre. 
Ainsint  l'espoir-je  de  vos  puisque  vos  i  alez.  »  —  c  Damoisele,  vos 
diroiz  vostre  pleisir,  car  je  m'an  vois  6.  A  Dieu  vos  conmant,  »  — 
c  Et  jà  Diex  ne  vos  conduie  !  fet-ele,  se  vos  alez  à  la  cort  le  roi  Artus.  » 


•  ixtant  s'an  parti  li  rois  et  monta  7  et  leisa  la  damoisele  sor 
l'arbre  et  entra  en  la  haute  forest  8,  et  chevaucha  à  grant  esploit 
plus  tost  qu'il  pot  venir  à  Cardeil.  Et  ot  bien  chevauchié  X  lieues 
galesches  quant  il  oï  une  voiz  en  l'espoisse  de  la  forest  et  conmença 
à  huchier.  c  Artus,  li  rois  de  la  grant  Breteigne  9,  mout  peuz 
estre  joieus  à  ton  cu^r  de  ce  que  Diex  m'a  tramis  à  toi.  Et  si  te 
mande  que  tu  teignes  court  au  plus  prochiènement 10  que  tu  porras  ; 
car  li  siècles,  qui  est  anpiriez  por  toi  et  por  ton  deloiement  de  ton 
bienfet,  en  amandera  mout.  »  La  voiz  se  test  atant  et  li  rois  fu 
mout  joieus  an  son  cuer  de  la  voiz  qu'il  ot  oïe  11 .  Li  contes  ne 
parole  ci  plus  d'aventure 12  qui  avenist  au  roi  Artus  an  sa  revenue 
ne  an  son  repeire  13.  Ainz  a  tant  chevauchié  qu'il  est  revenuz  à 
Cardeil.  La  réine  et  si  chevalier  firent  mont  grant  joie  de  lui 
Li  rois  fu  descend uz  au  perron  et  monta  an  la  sale  et  se  fist 
désarmer.  Et  montra  à  la  réine  la  plaie  qu'il  avoit  u  braz,  qui 
moult  avoit  esté  grant  et  merveilleuse  15  ;  mès  ele  garissoit 


i  B.  omet  :  de  son  bien  eommencier.  —  *  Semblés  estre.  —  *  Voir.  —  «  Me  desplaist. 
—  5  Cardoël.  —  «  B.  omet  :  car  je  m'an  Tois.  —  *  Atant  remonta  li  rois  et  s'era  parti.  — 
•  Et  entra  en  la  haute  forest,  manque  dans  notre  Ms. — »  Roi  Artnt  de  le  grant  Bretaigne. 
— 10  Tost.  —  «  De  ce  qu'il  ot  oï.  —  Ne  parle  pins  ci  d'autre  aventure.  —  «  Au  roi 
Artu  en  son  repairier.  —  "  Fisent  gral  feste  de  lui  et  grant  joie.  — 15  Grans  et  annuieuse. 


—  23  — 


belemant.  Li  rois  s'an  vet  ep  la  chambre,  et  la  réine  avec  et  fet 
li  rois  vestir  d'une  robe  de  drap  de  soie,  fourée  d'ermine  toute,  et 
seeot  et  manlel  *.  «  Sire,  fet  la  réine,  vos  avez  mout  éu  et  poigne 
et  travail.  »  —  «  Dame,  ainsint  le  convient  il  soufrir  à  preude- 
somes  por  annor  avoir  car  à  poignes  peut  nus  annor  avoir 
sans  travail.  »  Il  conte  à  la  réine  3  toutes  les  aventures  qui  avenues 
li  sont4  puis  qu'il  s'an  parti,  et  par  quel  manière  5  il  fu  navrez 
el  braz,  et  de  la  damoisele  qui  tant  l'avoit  blasmé  de  s'onnor  6. 
<  Sire,  fet  la  réine,  or  savez-vous  bien  7  que  hauz  hons  et  riches 
et  puissans  doit  estre  mout  honteus  quant  il  devient  mauveis.  »  — 
«  Dame,  fet  li  rois,  ce  me  feit  bien  antandant  8  la  damoisele.  Mès 
une  voiz  m'a  mout  réconforté  que  j'ai  oïe  an  la  forest,  quar  ele  me 
dist  que  Diex  me  mandoit  que  je  tenisse  cort  prochiènemant.  Et  je 
i  verrai  la  plus  bele  aventure  avenir  que  je  onques  véisse.  » — 
«  Sire,  fet-ele,  vos  devez  estre  mout  joieus  9  quant  il  sovient  au  10 
Sauvéor  de  vos.  Or  si  feistes  son  conmandement.  »  —  <  Certes, 
dame,  si  ferai-je.  Car  onques  nus  n'ot  plus  grant 11  talent  de  bien 
faire  que  j'ai  ores*  ne  d'anor,  ne  de  largesce.  »  —  Sire,  fet-ele, 
Diex  en  soit  loez  » 


iV  conmancc  ci  l'autre  branche  du  seint  Graal,  el 
nom  du  père  et  du  fil  et  du  seint  esperit.  Li  rois 
Arlus  fu  à  Kardeil  et  la  réine,  à  mout  poi  de 
chevaliers.  Talanz  et  volentez  li  fu  venus 13  par  le 
pleisir  de  Dieu  d'anor  et  de  largesce  feire  14  tant 
con  il  pon  oit.  Il  fit  sééler  ces  lestres  et  les 
traniist 16  par  toutes  ces  terres  el  par  toutes  les 
viles 17  et  manda  aux  barons  et  aus  chevaliers  qu'il  tendroit  cort  à 


1  Et  la  réine  fet  test  ir  le  rois  une  roabe  de  soie  et  (Termine  et  cote  el  sorcot  et  mante.  — 
*  A  preodommes  por  bonor  avoir.  —  *  Il  conte  la  reine.  —  *  Qae  a  énes.  —  *  Comment. 

—  •  Blasme  por  son  nom.  —  i  Poés-vos  bien  savoir.  —  •  Entendre.  —  •  Liés.  — 10  Le.  — 
i*  Millor.  —  «  Aorés  et  sa  roore.  Après  ces  mots  B.  ajoute  à  l'encre  ronge  :  cire  manche. 

—  t»  Retenns.  —  «  B.  omet  :  faire.—  «  Ses.  —  m  Enyoia.  —  «  laies. 


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Pannenoisance 1  qui  siet  sor  la  mer  de  Gales,  à  la  prochiène  *  feste 
St  Jehan,  après  la  Pantecoiisle.  Et  por  ce,  la  veust-il  retenir  3  à 
cel  jor  que  la  Pantecouste  estoit  trop  prochienne,  ne  n'i  péussent 
pas  tuit  estre  cil  qui  adonc  i  seront  *.  Les  noveles  alèrent  par 
toutes  les  terres;  si  viennent  chevaliers  à  grant  foison,  car  li  bienfet 
estoient  5  si  délaiez  par  touz  les  réaunes  que  chàucuns  avoit  pris 
garde  au  roi  Artus  qui  noient  ne  feisoit  mès  6.  Or  si  se  merveil- 
loient  tuit  dont  cil  talanz  li  iert  venuz.  Li  chevaliers  de  la  Table 
Réonde,  qui  esparz  estoient  par  les  terres  et  par  les  forés,  en  sorent 
les  noveles  par  la  volanté  de  Dieu7;  il  en  menoient  mout  grant 
joie,  et  revindrent  à  la  cort  à  grant  esploit.  Mes  sires  Gauvains  ne 
Lancelot  n'i  vindrent  pas  à  cel  jor*  Mès  tuit  li  ajutre  vindrent,  qui 
devant  venoient 8.  Li  jorz  de  la  Seint  Jehan  vint,  li  chevalier  i 
furent  venuz  de  toutes  parz,  qui  mout  se  merveillent  por  ce  que  9 
li  rois  n'avoit  cele  cort  tenue  à  la  Pantecouste,  mès  il  n'an  savoient 
pas  la  reson  10.  Li  jors  fu  biaus  et  clers  et  li  airs  clers  et  purs 11; 
et  la  sale  fu  granz  et  large  et  garnie  à  grant  planté  de  bons  cheva- 
liers *2.  Les  napes  furent  mises  sor  les  dois  dont  il  i  ot  à  grant 
planté  par  la  sale.  Li  rois  et  la  réine  orent  lavé  et  alèrent  asséoir 
ans  chief  des  dois  13,  li  autre  chevalier  s'asiéent  dont  il 
ot  CV  15  et  plus,  ce  dit  li  contes.  Kex  li  seneschal  *6  et  misire 
Yvains  li  fiuz  le  roi  Urien  servirent  le  jor  aus  table  du  mangier, 
et  XXV  chevaliers  avec  ails.  Et  Luquans  li  bouteilliers  servi  devant 
le  roi  la  coupe  d'or.  Li  souleus  *7  raioit  parmi  les  verrières  parmi 
la  sale  de  toutes  parz,  an  la  sale  18  qui  jonchiée  estoit  de  flours  et 
de  jonz  et  de  mantatres 19,  et  randoit  une  oudor  autresint  conme 
se  ele  fust  anbaussemée.  Et,  si  conme  l'an  ot  20  servi  du  premier 
mès,  et  l'an  atandoit  le  secont,  atant  ès-vos  III  damoiseles  où  eles 
antrent  an  la  sale.  Cele  qui  devant  venoit  séoit  sor  une  mule  plus 


*  Pannenoisense.  —  •  Manque:  prochiène.  —  »  Tenir.  —  «  Ièrent.  —  *  Estoit.  —  •  Artn 
qui  Tilment  le  faisoiU  —  i  Volonté  Dieu.  —  •  Toit  li  antre  qui  adont  Tfroient.  — 
•  Porcoi.  —  10  L'acoison.  —  »  Et  li  airs  purs.  —  »  B.  ajonte  ceei  :  Et  11  jors  fa  renn  qne 
Ta  rors  dut  commencier.— »  Séoir  al  chief  d'un  dois. — »«  S'assisent.— **  11  i  ot  bien  VC. 
— 16  Kès  li  seneschans.  — 17  Solias.  — 18  Par  totes  les  verrières  de  la  sale.—»  Métastre. 
—  »  Si  c'on  ot. 


—  25  - 


blanche  que  n'est  noif  négiée  1  et  avoit  I  frain  d'or  et  sele  à  arçon 
d'ivoire,  bandée  *  de  riches  pierres,  et  à  feutre  d'un  vermeil  samit 
goûte  d'or.  La  damoisele  qui  séoit  desor  la  mule  estoit  mout  gente 
de  cors,  mès  n'estoit  pas, mout  bele  de  vis;  et  estoit  vestue  d'un 
riche  drap  de  soie  et  d'or,  et  avoit  un  mout  riche  chapel  qui  li 
couvrait  tout  le  chief.  Et  estoit  louz  chargiez  de  chières  pierres  5 
qui  flamboient  conme  feus.  Grant  meslier  *  li  estoit  qu'ele  éust  le 
chief  couvert,  quar  ele  estoit  tote  chenue  et  portoit  à  son  col  son 
destre  bras  pandu  à  une  astele  5  d'or.  Et  gisoit  son  braz  sor  un 
oreillier  le  plus  riche  6  que  nus  véist  onques.  Et  estoit  touz  char- 
giez de  campeneles  d'or;  et  tenoit  an  cele  main  le  chief  d'un  roi 
séélé  en  argent  et  couronné  d'or.  L'autre  damoisele  qui  après  venoit 
chevauchoit  au  fuer  d'escuier,  et  portoit  une  maie  troussée  der- 
rière lui,  et  avoit  par  desore  un  brachet,  et  portoit  à  son  col 
un  escu  bandé  d'argent  et  d'azur  à  une  croiz  vermeille,  à  une 
boucle  d'or,  toutes  pleines  de  pierres  7  précieuses.  La  tierce 
damoisele  venoit  à  pié  et  estoit  secourciée  haust  conme  valez  à 
pié  8,  et  portoit  une  courgiée  9  an  sa  main,  dont  ele  chaçoit  les 
deux  chevaus i0.  Chaucune  de  ces  II  estoit  plus  bele  que  11  la 
première,  mès  cele  à  pié  les  passoit  de  biauté.  La  première 
damoisele  vient  devant  le  roi  là  u  il  siet  al  mangier  et  la  réine. 
*  Sire,  fet-ele,  li  Sauvierres  du  monde  vos  doint  honor  et  joie  et 
bone  aventure,  et  à  madame  la  réine  ?t  à  tous  ceuz  de  ceste  sale 
por  l'amor  de  vos!  Si  nu  tenez  mie  à  vileignie  se  je  ne  descent,  car 
je  ne  pui  descendre  là  où  a  chevaliers,  ne  ne  doi  trésqu'à  cele 
houre  que  li  Graaus  soit  conquis.  »  —  «  Damoisele,  fet  li  rois,  je 
te  vodroie  *2  volentiers.  »  —  t  Sire,  fet-ele,  je  le  sai  bien  *3;  ne 
vos  annuit  pas  se  je  vos  di 14  la  besoigne  que  je  quier.  »  —  t  Non 
fera-il,  damoisele  dites  vostre  pleisif .  »  —  t  Sire,  fet-ele,  li 
escuz  que  ceste  damoisele  porte  fu  Joseph  le  bon  sodoiier 16  qui 


i  Que  noif  oégie. *-  *  Et  sele  d'ivoire  bordée.—'  De  pierres  précieuses.  —  *  Grans 
mestiers.  —  *  Son  destre  bras  i  une  estole.  —  •  Sor  un  des  plus  beaux  oreilliers.  — 
*  Tôt  ptain  de  riches  pières.  —  •  Escorcie  haust  cou  me  valex.  —  »  Seorgie.—  »  Chera- 
chéures.  —  «  De.  —  M  Vossissa  moult.  —  w  C«  sai-je  bien.  —  "  Ne  ne  tos  annuit  pas  se 
je  di.  —  w  B.  ajoute  :  Fait  li  rois. — w  Notre  Ms.  porte  :  le  bon  chevalier  soudoier. 


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N 


—  26  — 

Dieu  4  despandi  de  la  croiz.  Si  vos  an  faz  présant,  ainsint  conme 
je  vous  dirai  :  que  vos  garderoiz  l'escu  à  un  chevalier  qui  pour 
el  vendra  2,  et  le  feroiz  pandre  à  cele  coulombe  enmi  vostre  sale,  et 
le  garderoiz  que  nus  ne  le  puisse  oster  \se  cil  non,  ne  pandre  le 
à  son  col;  et  de  cest  escu  conquerra  il  le  Graal,  et  leira  *  un  autre 
escu  ça  dedanz  vermeil  à  un  cerf  blanc;  et  li  brachet  5  demorra 
ça  dedanz  que  la  damoiseie  porte,  ne  ne  demanra  joie  jusqu'à  là 
'que  li  chevaliers  vendra  6.  »  —  c  Damoiseie,  fet  li  rois,  l'escu  et 
le  brachet  garderons  nos  bien,  la  vostre  grant  merci 7,  quant  vos 
le  daignâtes  feire  aporter.  *  —  «  Sire,  fet  la  damoiseie,  ancore 
n'ai-je  pas  tout  dit  ce  que  l'an  m'a  anchargiée  8.  Li  mieudres  rois 
qui  vive  an  terre  et  li  plus  loiauz  vos  manda  saluz  et  li  plus 
droituriers  9,  de  qui  est  granz  dolors,  quar  il  est  chaùz  en  une 
doulereuse  langour.  >  —  «J)amoisele,  fet-il 10,  c'est  mout  grant 
doumage  11,  s'il  est  tiex  con  vos  dites.  Si  vos  pri  que  me  dites 
qui  il  est.  »  —  t  Sire,  fet-ele,  ce  est  li  rois  Peschierres,  de 
qui  est  grant  doulours.  »  —  t  Damoiseie,  fet-il,  vos  dites  voir,  et 
Diex  li  doint  ce  que  ces  cuers  vodroit.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  sa vez-vos 
porquoi  il  est  çhéus  an  langeur?  »  —  «  Damoiseie,  nanil,  mës  je 
lesauroie  volantiers.  »  —  «  Et  je  le  vos  dirai,  fet-ele;  ceste  lan- 
guer 12  li  est  venue  par  celui  qui  se  herberja*3  an  son  os  tel,  à  qui 
li  seintimes  Graaus  s'aparut;  por  ce  que  cil  ne  vost  demander  de 
qu'il  an  servoit 14,  toutes  les  terres  an  furent  conméues  en  gerre, 
ne  *5  chevalier  n'ancontra  puis  autre  *G  où  il  n'éust  contançon 
d'arme  sans  nule  autre  achoison 17;  vos  méimes  vos  en  povez  bien 
estre  apercéuz,  car  vos  avez  vostre  bienfet  délaié  grant  pièce,  de 
quoi  vous  avez  esté  mout  blasmez  et  tuit  li  autre  baron  qui  pris 
ont  garde  à  vos,  car  yos  estes  le  miréour  au  siècle  18  de  bien  feire 
et  de  mal.  Sire,  je  méiiçes  me  doi  mout  plaindre  *9  del  cheva- 


1  Dieu  nostre  Seignor.  —  *  Un  chevalier  qui  por  huec  vendra.  —  8  Qnar  nos  no  la 
poroit  osier.—  4  Laira.— «  Brachés.— •  Chacnns  dusqti'à  Tenre  que  lî  chevaliers  i  vendra. 
—7  Mercis.  —  »  Chn  qu'on  m'a  chargie.  —  8  Ad  lien  de  :  Et  li  pins  d  roi  tarière,  B.  porte  : 
Sire,/aît-ele,  ce  est  li  riches  rois  Peschieres.  — 10  Riit  li  rois.  —  "  Oonmages.  La  phrase 
suivante,  &  partir  de  ce  mot,  jusqu'à  :  vos  dites  voir,  manque  dans  B.  —  *■  Languers.  — 
»  Héberga.—  i<  Por  ce  qu'il  ne  volt  demander  cui  on  en  servoit  et.— 15  Ne,  manque  dans 
notre  Ms. — m  Autre  en  forest  ne  en  lande.  —  "  Contenu  d'armes  sans  raisnable  ocoison. 
—  m  Le  miréors  al  siècle.  — 19  Me  duel  mout. 


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—  87  - 


lier,  si  vos  monterrai  porquoi.  >  Si  desceovre  son  cbief  du  riche 
chapel,  si  montra  au  roi  et  à  la  réine  et  à  toz  les  chevaliers  de  la 
sale  sa  teste  toute  chenue  sanz  cheveus  *.  c  Sire,  fet-ele,  mes  chiés 
estoit  mout  biaus  et  cheveluz  et  galonez  de  riches  trécéors  d'or,  au 
point  2  que  li  chevaliers  vint  an  l'ostel  le  riche  roi  Peschéor,  mës 
je  deving  chauve  3  por  ce  qu'il  ne  fist  la  demande  ;  ne  jà  mès  ne 
serai  chevelue  jusqu'à  icele  oure  que  chevaliers  i  ira  qui  mieuz  fera 
la  demande  que  cist  ne  fist,  ou  chevaliers  qui  le  Graal  conquerra. 
Sire ,  ancores  n'avez  vos  pas  éu  *  le  grant  doumaje  qui  avenus 
an  est.  Il  a  defors  5  ceste  sale  un  char  que  III  cers  blans  ont 
amené,  et  povez  bien  feire  véoir  con  riches  il  est;  je  vos  di  que 
li  traiant  sont  de  soie  et  li  chevillon  d'or  et  li  merriens  del  char 
est  bruis  6,  li  char  est  touvers  par  desus  d'un  noir  samiz  et  a 
desuz  une  croiz  d'or  tant  corn  il  dure;  et,  au  desoz  la  couverture  el 
char,  a  C.  et  L  chiés  de  chevaliers,  de  qui  li  un  sont  séélé  an  or  et 
li  autre  an  argent  et  li  tierz  an  pion  7.  Si  vos  mande  li  rois  Pes- 
chierres  que  cest  doumaches  est  avenuz  de  celui  qui  ne  demanda 
de  que  l'an  servoit  du  Graal.  Sire,  la  damoisele  qui  l'escu  porte 
tient  an  sa  main  le  chief  d'une  réine  qui  est  séélez  an  pion  et 
couronnez  de  coivre  8,  et  si  vos  di  que  par  la  réine  dont  vos  véez 
ci  le  chief  fu  cist  rois  trait9  dont  je  port  le  chief  et  les  III  manières 
de  chevaliers  dont  li  chief  sont  ès  chars  10.  Sire,  anvoiez  véoir  là 
defors  la  richesce  et  l'atour  du  char.  »  —  Li  rois  i  envoia  véeir 
Kex  11  le  sèneschal.  Il  regarda  bien  dedans  et  defors  ;  après  est 
revenuz  au  roi  :  t  Sire,  fet-il,  onques  mès  si  riche  char  ne  vi,  et 
si  i  a  trois  cers  blancs  qui  le  char  moignent,  les  plus  grans  et  les 
plus  biaus  12  que  nus  véist  onques.  Mès,  se  vos  m'an  créez,  vos 
panrois  13  celui  qui  devant  est,  quar  il  n'i  a  si  cras  et  si  an  feroiz 
feire  bon  lardez.  »  —  «  Avoi,  fet  li  rois,  Kex,  vos  avez  dit 14  grant 
vileinie;  je  ne  le  voudroie  avoir  fet  por  un  autel  roiaume  est 15 
cist  de  Logres.  »  —  c  Sire,  fet  la  damoisele,  qui  coustumières 16  est 


i  Ghanneet  samYhmls.— *  Al  jour.  —  »  Chenue.  —  «  Vén.  —  *  Làdefori.— •  D'ébenus. 
—  *  Plonc.  —  »  Keavre.  —  »  Trahis.  —  »  Li  chiés  sont  el  char.  -  "  I  anroia  Ké.  —  «  Les 
plus  beaos  et  les  pins  cras.  —  «  Nos  prenderoos.  —  u  Dite.  —  «  Por  no  tel  roianme 
corne  est.  —  *•  Coutnmiers. 


—  28  — 


de  vileinie  feire,  si  s'an  oste  moat  à  enviz.  Misire  Kcx  1  dira  son 
pleisir,  mès  je  sai  bien  que  vos  ne  panroiz  pas  garde  à  son  dit. 
Sire,  fet  la  daraoisele,  commandez  à  pandre  l'escu  à  cele  coulombe 
et  le  brachet  à  mètre  ès  chambres  la  reine  avec  les  puceles.  Si  nos 
an  irons,  car  nos  avons  ci  assez  esté.  »  —  Misire  Yvains  prist 
l'eseu  et  l'osta  2  à  la  damoisele  du  col,  par  le  conraandemant  du 
roi  3,  et  le  pant  à  la  coulombe  anmi  la  sale;  et  Tune  des  puceles 
la  reine  prant  le  brachet  et  le  porte  an  chanbres  la  reine  ;  et  la 
damoisele  prant  congié  et  s'an  tome  4,  et  li  rois  la  coumande  à 
Dieu.  Quant  li  rois  ot  5  mangié  an  la  sale,  la  réine  et  li  rois  se 
vont 6  apoiier  aus  fenestre  por  esgarder  les  III  damoiseles  et  les 
III  blans  sers  qui  le  char  anmenoient;  et  dissoient  li  plusor  que  la 
damoisele  qui  an  à  pié  aloit  après  les  II' à  cheval  iert  la  plus  me- 
séaisiée.  La  damoisele  chenue  s'an  aloit  devant,  et  ne  remistson 
chapel  an  son  chief  jusqu'à  icele  eure  qu'ele  dut  antrer  dedanz  la 
forest  et  que  li  chevalier  qui  aus  fenestres  estoient  ne  les  porent 
mès  véoir.  Dont  remist  ele  son  chapel  en  son  chief.  Li  rois  et  la 
réine  7  et  li  chevalier,  quant  il  ne  les  porent  mès  véoir,  descen- 
dirent des  fenestres  et  distrent  li  auquant  8  que  onques  n'avoient 
véue  nule  chanue  damoisele  se  ceste  non. 


ijLtant  se  test  ores  li  contes  du  roi  Artus,  et  retorne  à  parler  9 
des  III  puceles  et  du  char  que  li  troi  cers  anmenoient.  Eles  sont 
antrées  an  la  forest  et  chevauchent  à  grant  esploit.  Quant  eles  orent 
esloignié  le  chastel  VII  lieues  galesches,  si  virent  venir  un  cheva- 
lier par  cele  voie  où  eles  10  dévoient  aler.  Li  chevaliers  séoit  sor  un 
grant  cheval  mesgre  et  descharné,  et  ces  haubers  estoit  anraouil- 
liez  M  et  ces  escuz  trouez  an  plus  de  VII  lieus  12.  Et  la  coulor  an 
fu  13  si  esfacie  que  l'an  n'en  povoit  la  connoissance  véoir 14  ne  con- 
noistre.  Et  portoit  un  glaive  mout  gros  en  sa  main.  Quant  il 


«  Notre  Ms.  dit  :  Y  valût.  —  *  Prant  l'eseu  et  l'oste.  —  «  Le  congié  al  roi.  —  «  Confié  al 
roi  si  s'en  torne.  —  5  Quant  on  ot.  —  •  Li  rois  et  la  reine  et  li  cheralier*  s'alérent.  — 
*  B.  omet  :  et  la  reine.  —  8  Li  plusors  chevaliers.  —  »  Arthas  et  parole.  — »  Notre  Ms. 
dit  :  ut  —  ii  EnroUlés.  —  "  Liens.  —  **  B*  omet  :  an  fn.  —  *«  B.  omet  s  reoir  ne. 


—  29  — 


aproocha  h  damoisele,  si  la  salue  mout  hautement,  c  Damoisele, 
bien  puissiez-vos  venir  et  la  vostre  conpaignie  î  »  —  c  Sire,  fet-ele, 
joie  et  bone  aventure  vos  ostroit  Diex  !»  —  c  Damoisele,  fet  li 
chevaliers,  de  quel  part  venez-vos?  »  —  c  Sire,  d'une  cort  que  li 
rois  Artus  tient,  grant  plénière  *.  Alez-i-vos,  sire  chevalier,  fet  la 
damoisele,  por  véoir  le  roi  Artu  et  la  réine  et  li  chevalier  qui  là 
sont?  »  —  «  Nanil,  fet-il,  je  les  ai  véuz  meintefoiz  2,  mès  je 
sui  mout  joianz  del  roi  Artus  qui  s'est  repris  à  bien  feire,  car 
meintefois  an  a  esté  coutumiers.  »  —  c  Quel  part  avez-vos  la  voie 
anprise?  »  fet  la  damoisele.  —  c  An  la  terre  3  le  roi  Peschéor,  se 
Diex  la  *  me  veust  consantir.  »  —  t  Sire,  fet-ele,  dites-moi  vostre 
non,  et  si  vos  aretez5  dejoute  moi.  »  Li  chevaliers  tire  son  frain 
et  les  damoiseles  s'arestent  6.  «  Damoisele,  fet-il,  mon  non  vos 
doi-je  bien  dire.  L'an  m'apele  monseignor  Gauvain  7,  le  neveu  le 
roi  Artu.  »  —  «  Quoi,  misires  Gauvain  estes-vos?  Par  foi  8,  li 
cuers  le  me  disoit  bien.  »  —  «  Damoisele,  fet-il,  oïl 9,  »  —  c  Diex 
en  soit  ahourez,  car  si  bons  chevaliers  conme  vos  estes  doit  bien 
aler  véoir  le  riche  roi  Peschéor.  Or  vos  veil-je  proier,  par  la  vallor 
qui  an  vos  est  et  par  la  franchise,  que  vos  retornez  avec  moi  et 
que  vos  me  conduisiez  outre  un  chastel  qui  est  an  ceste  forest,  où 
il  a  un  poi  de  périt.  »  —  c  Damoisele,  fet  misires  Gauvains,  à 
vostre  merci,  volanté  10.  »  Il  retorne  avec  la  damoisele  parmi  la 
forest  qui  hauste  estoit  et  feillie  et  poi  hantée  de  gent.  La  damoisele 
li  conte  l'aventure  des  chiés  qu'ele  portoient  et  qui  èrent  u  char, 
antresint  coume  ele  fist  à  la  cort  le  roi  Artus,  et  de  l'escu  et  du 
brachet  qu'ele  i  avoit  leissié;  més  à  monseignor  11  Gauvain  poise 
mout  de  la  damoisele  qui  estoit  à  pié  après  eus  12.  «  Damoisele, 
fet  misires  Gauvains,  porquoi  ne  monste  ceste  damoisele  qui  va  à 
pié,  sor  le  char  13?  »  —  «  Sire,  fet-ele,  nou  fera.  Ele  ne  doit  aler 
se  è  pié  non.  Més  se  vos  estes  si  bons  chevaliers  conme  l'an  dit, 
ele  aura  par  tans  feite  sa  pénitance.  »  —  «En  quele  manière?  » 
fet  li  Gauvains.  «  Je  le  vos  dirai,  fet-ele.  Se  Diex  vos  moigne  à 


1  B.  ajouta  :  A  Pennenoisense.  —  *  Maintes.  —  8  Damoisele,  an  la  terre  —  4  Le.  — 
*  Estes.  —  «  Arrêtent  et  11  chars.  —  7  Oq  m'appele  Gauwaio.  —  •  Fail-ele.—  »  B.  ajoute  : 
je  sais  Gaanuns.  —  »  a  rostre  plaisir.  —  «  Mes  mensignor.  —  «  Kls.  —  «  Col  char. 


—  30  — 


l'ostel  le  riche  roi  Peschéor,  et  li  seintimes  Graaus  s'apert  devant 
vos 4,  et  vos  demandez  qui  l'an  an  sert2,  ele  aura  fete  sa  pénitence 
et  je,  qui  sui  chanue,  recevrai  cheveléure3.  Et,  se  vos  ainsint  ne 
le  feites,  il  nos  couvandra  soufrir  mout  anuiz,  trèsqu'à  icele  oure 
que  li  Bons  Chevaliers  vendra  et  que  il  aura  4  le  Graal  conquis. . 
Car,  par  celui  qui  premièremant 5  i  fu,  qui  ne  fist  la  demande, 
sont  toutes  les  terres  an  doulor  et  an  gerre,  et  an  languist  li  bon 
rois  Peschières.  »  —  «  Damoisele,  fet  misires  Gauvains,  Diex  m'en 
doint  courage  et  volanté  que  je  â  gré  li  viengne  de  feire  tel  chose  6 
et  de  quoi  je  soie  louez  à  Dieu  et 7  au  siècle  !  » 


lYlisires  Gauvains  et  les  damoiseles  s'an  vont  grant  aléure 
et  trépassent  la  haute  forest,  vert  et  feillue,  où  li  oisel  chantent g, 
et  antrent  an  la  plus  hideuse  forest  et  an  la  plus  orrible  que  nus 
véist  onques  ;  et  sanbloit  que  onques  verdeur  n'i  éust  9,  ainz  èrent 
toutes  les  branches  nues  et  sèches  10  et  tuit  li  arbre  noir  et  brullé 
ainsint  conme  de  feu  11  ;  et  la  terre  arse  et  noire  par  desuz,  sanz 
verdure  et  pleigne  de  granz  crevaces.  ^Damoisele,  fet  misires  Gau- 
vains, ceste  forest  est  mout  leide  et  mout  hideuse.  Dure-ele  auques 
itele?»  —  c  Sire,  ele  dure  IX  lieues  12  galesches,  mès  nos  ne 
l'outerrons  pas  tote.  »  Misires  Gauvains  regarde  d'oures  an  autre  la 
damoisele  qui  vient  à  pié,  et  mout  Tan  poise  se  il  le  péust  amender. 
Il  chevauchent  tant  qu'il  vindrent  an  une  grant  valée  et  voit 13 
aparoir  un  chastel 14  qui  estoit  enclos  d'une  cengle 15  de  mur,  leide 
it  ennieuse.  Conme  plus  aproche  le  chastel,  plus  li  sanble  hideus, 
et  voit  granz  sales  aparoir  qui  mout  èrent  de  leide  figure  16  et 
voit  la  forest  anviron  autretele  conme  il  l'avoit  trouvée  arrières,  et 
voit  un  aigle  17  descendre  du  chief  d'une  monteigne,  laide  et 
orrible  *8  et  noire,  qui  parmi  le  chastel  aloit  si  durement  bruiant 
que  ce  sanbloit  estre  foudre  et  tounoires  19.  Misires  Gauvains  voit 


*  A  toi.  —  *  Cui  on  en  sert.  —  *  Reserai  chevelue.  —  *  Nos  conrendra  soffrlr  notre 
annai  dasqn'a  cele  heure  que  li  boens  chevaliers  aura.  —  *  Premerainemeot.  —  «  Et 
volante  faire  chose  qui  en  gré  li  viengne.—  1  B.  omet  :  à  Dien  et.  —  *  Li  oiselet  chan- 
toient.  —  •N'i  éust  éne. — 10  Sèches  et  naes  de  feailles.  —  «  Aatresi  corne  bralé  de  feu.— 
"  Bien  X  liewes.  —  «  Mesire  Ganvains  regarde  el  regort  d'une  grant  valée  et  voit.  — 
"  Chastel  noir.  -  «  Chaingle.  -  *•  Faitnre,  —  «  Ewe.  —  ts  Torble.  —  »  U  tonoire. 


—  31  — 


l'antréè  de  la  porte  si  laide  et  si  orrible  conme  se  ce  fust  anfers  ; 
et  ot  dedanz  le  chastel  granz  cris  et  plours;  et  oit  que  li 
plusor  dient  :  «  Diex,  qu'est  devenus  li  Bons  Chevaliers  et  quant 
venra-il?»  —  «  Daraoisele,  fet  misires  Gauvains,  quex  chastel 
est-ce  ci,  qui  si  est  laiz  et  hideus  *,  où  l'an  démaigne  tel  doulor  et 
regreste  la  venue  du  Bon  Chevalier?»  —  «  Sire,  c'est  li  chastiaux 
du  Noir  Hermite.  Si  vos  veil  proiier  2  que  vos  ne  vos  entremêlez 
de  chose  que  cil  de  laianz  me  facent;  iost  vos  en  porriez  bien 
morir,  ne  vos  n'auriez  force  ne  povoir  contre  eus.  »  Il  aprochent 
le  chastel  à  II  archiées  près,  et  voici  parmi  la  porte  venir  3  cheva- 
liers armés  sor  noirs  chevaus,  et  lor  armes  4  toutes  noires  cl  lor 
escuz,  et  esloient  CLII  mout  péoureus  à  voir  5,  et  vienent  à  mout 
grant  eslès  vers  la  damoisele  et  vers  le  char,  et  prennent  les 
C  et  LU  chiés,  chaucun  le  sien,  et  les  mettent  anson  lor  glaives, 
et  rentrent  dedanz  le  chastel  à  mout  grant  joie.  Misires  Gauvains 
vit  l'estoutie  que  li  chevalier  orent  feite  6,  il  en  a  mout  grant  honte 
à  soi  méimes  7  de  ce  qu'il  ne  s'est  méuz.  c  Mesire  Gauvain,  fet  la 
damoisele,  or  povez  savoiyjae  vostre  force  ne  vaussist  ci  gaires.  » 
—  c  Damoisele,  ci  a  mal  enastel  où  Tan  robe  ainsint  la  gent.  »  — 
c  Sire,  cist  doumages  n'iert  amandez,  ne  cil  maufeitor  8  de  là 
dedanz  pleisiez,  ne  cil  gîtez  de  la  prison  qui  là  dedanz  crient  et 
plorent,  jusqu'à  cele  ore  que  li  Bons  Chevaliers  venra,  que  vos 
oïstes  ore  regreter-.  »  —  «  Damoisele  9,  mout  peut  estre  liez  li 
chevaliers  qui  tant 10  de  maie  gent  destruira  par  sa  valor  et  par 
son  hardement.  »  —  «  Sire,  quar  c'est  li  mieudres  chevaliers  du 
monde  11  et  si  est  assez  de  jeune  aage,  mès  je  sui  moult  dolante 
an  mon  cuer  de  ce  que  je  ne  sai  veraies  noveles  de  lui i2.  Car  je 
le  verroie  plus  volantiers  que  nul  home  qui  vive.  »  —  «  Damoisele, 
ausint  feroie-je,  fet  misires  Gauvains,  et  puis  m'an  retorûeroie  j>ar 
vostre  congié.  »  —  c  Nanil,  sire,  si  vanrois  outre  le  chastel,  puis 
vos  anseignerai  la  voie  par  où  vos  devez  aler.  » 


*  Lai*  et  histeus.  —  >  Requerre  et  prier.  —  5  Notre  Hs.  omet  :  Tenir.  —  «  Érent  tontes 
noires  et  lor  esens  et  lor  glaives.  —  *  Notre  Ms.  omet  :  à  véoir.  —  •  Ce  commencement 
de  phrase  manque  à  B.  — 1  Mesires  Gauwains  a  mont  grant  honte  en  soi  méisme.  — 
a  N'iert  restorés  ne  cis  outrages,  ne  cil  malfaiteur.  —  *  Fet  mesires  Gaurains.  —  *•  Liés 
qui  tant.  —  "  Li  mieldre  del  monde.  —  t*  Notre  Ms.  omet  :  de  lui. 


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XJLtant  s'an  vont  u  chastel 1  tuit  ansamble.  Si  com  il  dévoient 
entrer  u  mur  2  du  chastel,  ès-vos  I  chevalier  où  il  ist  fors  par  une 
fausse  poterne  du  chastel,  et  séoit  sor  un  grant  cheval,  armez,  un 
glaive  an  son  poing,  et  avoit  à  son  col  un  vermeil  escu  où  il  a  voit 
escrit  un  eigle  d'or.  «  Sire  chevaliers,  fet-il  à  monseignor  Gauvain,. 
[je  vos  proie  que  vous  arrestez.  »  —  t  Que  plaist-vos?  »  fet  misires 
Gau vains3].  »  Il  vos  convient,  fet-il,  jouster  à  moi  et  conquerre 
cest  escu,  ou  je  vous  conquerrai.  Et  li  escuz  est  mout  riches, 
si  vos  devez  an  grant  poigne  mestre  de  l'avoir  et  du. conquerre,  car. 
H  fu  au  meillor  chevalier  qui  onques  fu  de  sa  loi  et  au  plus  pois- 
sant et  au  plus  sage.  »  —  t  Qui  fu-il  donc?  »  fet  misires  Gauvains. 

—  c  U  fu  Judas  Macabé,  celui  qui  fet  a  d'un  oisel  à  prandre  autre.  > 

—  t  Vos  dites  voir,  fet  misires  Gauvains,  bons  chevaliers  fu-il.  »  — 
t  Dont  porriez  vous  estre  bien  joieus  fet  cil,  se  vos  le  povicz 
conquerre  5,  car  U  vostres  si  est  li  plus  poures  et  li  plus  escroiz 
que  je  onques  mes  véisse  porter  à  chevalier  6.  Car  à  poines  en 
peut  l'an  la  coulor  connoistre.  *  —  c  ^r  povez  bien  véoir,  fet  la 
damoisele  au  chevalier,  que  li  siens  escuz  n'a  pas  7  esté  oiseus, 
ne  li  chevaus  sor  quoi  il  siet  n'a  pas  esté  si  séjournez  conme  li 
vostres.  >  —  c  Damoisele,  fet  li  chevaliers,  Ion  plez  8  n'i  a  mestier. 
U  le  convient  jouster  à  moi;  quar  je  le  desfi9.  »  —  Fet  misires 
Gauvains  :  c  foi  bien  que  vos  dites.  »  H  se  traist  arrières  et  prant 
son  escu  10,  et  li  chevaliers  autresi,  et  vient  li  uns  vers  l'autre 
quanque  cheval  pèvent  randre,  les  glaives  aloigniez.  Li  chevaliers 
fiert  monseignor  Gauvain  sor  son  escu,  où  il  n'a  voit  pas  grant 
force11,  et  passe  outre  et  au  passer  brise  li  chevaliers  son  glaive 12, 
et  misires  Gauvains  le  fiert  de  son  glaive  anmi  le  piz  et  le  porte  à 
terre  par  desus  la  croupe  de  son  cheval,  tout  anferré  de  son  glaive 
dont  il  avoit  bien  pleine  pausmée  an  la  forcele.  Il  retrait  son  glaive 


*  B.  omet  :  U  chastel.  —  »  Outrer  le  mur.  —  *  La  phrase  placée  entre  crochets  appar- 
tient à  B.  —  «  Moult  joians.— *  Se  ?os  povex  son  escn  conqoerre.  —  «  Chevalier  porter.  — 
7  Fet  la  damoisele  del  char,  que  li  chevalier  et  li  escus  n'ont  pas.— 8  Lons  plez.—  »  Jouster 
à  moi  en  totes  Ans  et  je  te  deffi.  — w  Son  eslés.  — 11  Deffois.  —  «  Et  Pompasse  outre  un 
grant  doe,  et  brise  son  glaive  al  passer  outre. 


—  33  — 


à  lui,  et,  quant  li  chevaliers  se  santi  desferez,  il  sailli  an  piez  et 
vint  droit  à  son  cheval  et  vost  mestre  le  pié  an  restrier,  quant  la 
damoisele  du  char  c'escrie  :  t  Misire  Gauvain,  ostez  le  chevalier, 
car,  se  il  estoit  remontez,  trop  i  aroit  poigne  à  lui  conquerre.  » 
Quant  li  chevaliers  ot  nonmer  monseignor  Gauvain,  il  se  trait 
arrières  :  «  Conment,  fet-il,  est-ce  donc  li  bons  Gauvains,  li  niés 
le  roi  Artu?  »  —  t  Oïl,  fet  la  damoisele,  c'est-it 1  san  faille.  »  — 
t  Sire,  fet  li  chevaliers  à  monseignor  Gauvain,  esles-vous  ce2?  » 

—  t  Oïl,  fet-il,  je  sui  Gauvains.  »  —  «  Si  vos  plest,  sire,  fet-il, 
je  m'an  tieng  à  conquis.  Et  mout  sui  dolanz  que  je  nu  soi  ainçois 
que  je  fusse  mêliez  à  vos.  »  11  oste  l'escu  de  son  col  et  li  tant  : 
c  Sire,  fet-il,  tenez  l'escu  qui  fu  au  meillor  chevalier  que  l'an 
séust  qui  fu  de  son  tens  de  la  loi  3;  car  je  n'an  connois  nul  an 
qui  il  fust  mieuz  anploiez  qu'an  vos.  Et  de  cest  escu  sont  conquis 
tuit  li  chevalier  qui  an  cest  chastel  sont  an  prison.  »  Misires  Gau- 
vains prant  l'escu  qui  mout  estoit  biaus  et  riches,  c  Sire,  fet  li 
chevaliers,  or  me  donez  le  vostre;  car  II  escuz  ne  porterez  vous 
pas.  »  —  «  Vos  dites  voir,  »  fet  misires  Gauvains.  Il  oste  la  guige 
de  son  col  et  li  vost  doner  l'escu,  quant  la  damoisele  à  pié  :  «  Avoi, 
sire  chevaliers  qui  misires  Gauvains  avez  non,  que  volez-vos  feire*? 
Se  il  anporte  là  dedanz  le  chastel  vostre  escu,  cil  du  chastel  vos 
tandront  por  recréu  et  por  conquis,  et  vendront  ça  fors  por  vos 
conquerre  et  vos  anmanront  u  chastel  à  force,  où  vos  seroiz  gîtez 
an  la  doulereuse  prison  ;  quar  l'an  ne  porte  là  dedanz  escu  se  de 
chevalier  conquis  non.  » — t  Sire  chevaliers,  [fet  misires  Gauvains]5, 
vos  ne  volez  pas  mon  bien,  selonc  ce  que  cele  damoisele  me  dit.  » 

—  €  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  vos  jcri  merci,  et  autre  foiz  me  tieng 
à  conquis;  et  mout  fusse  joianz  se  je  an  péusse  porter  vostre  escu 
laianz  et  mout  an  eusse  grant  honor;  car  jà  mès  escuz  de  si  bon 
chevalier  n'i  an  anterra,  et  mout  me  doit  estre  bel  de  vostre  venue, 
.conmant  que  vo9  m'aiez  navré  de  la  greignor  plaie;  [car  vos  m'avez 
gelé  de  la  greignor  paine] 6  que  onques  chevaliers  éust.  »  —  t  Quex 


*  B.  omet  :  c'eit-il.  —  *  Vos  en  kérroie-je?  —  »  Qoe  Pan  séust,  etc.  Cette  fin  de  phrase 
manqoe  dans  B.  —  *  S'wcrie  :  Mesires  6.,  que  rolei-yos  faire?  —  *  et  ».  Les  mots  placés 
entre  crochets  manquent  dans  notre  Ms. 


3 


—  34  — 


est  la  paine  *  ?  »  fet  misires  Gauvains.  «  Sire,  fct-il,  je  le  vos  dirai. 
Ci  devant  avoit  trespas  de  chevaliers  meintes  foiz  et  de  hardiz  et  de 
couarz.  Si  me  covenoit  à  eus  contandre  et  jouter  et  randre  mellée, 
et  lor  feisoie  présant  de  l'escu  aussiut  conme  je  fis  à  vos  2.  Je  trou- 
voie  les  plusors  hardiz  et  desfansables ,.  qui  me  navroient  an 
plusors  leus;  mès  onques  chevaliers  ne  m'abati  ne  ne  me  dona 
'  si  grant  cop  conme  vos  féites.  Et,  puisque  vos  enportez  l'escu  et 
je  sui  conquis,  jà  mès  chevaliers  qui  past  devant  cest  chastel 
n'aura  garde  moi  ne  de  chevalier  qui  là  dedanz  soit.  »  —  «  Par 
mon  chief,  fet  misires  Gauvains,  or  aim  mieuz  la  conqueste  que 
devant.  »  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  m'an  irai  à  vostre  congié, 
ne  ne  porrai  ma  honte  céler  u  ehastel,  ainz  le  covendra  monstrer 
tout  an  apert.  »  —  t  Diex  vos  doint  bien  feirel  »  fet  misires  Gau- 
vains. «  Misires  Gauvains,  fet  la  damoisele  du  char,  donez-moi 
vostre  escu  que  li  chevaliers  an  vouloit  porter.  »  —  «  Damoisele, 
fet-il,  volantiers.  »  La  damoisele  qui  aloit  à  pié  prant  l'escu  et  le 
met  dedanz  le  char.  Et  li  chevaliers  qui  conquis  estoit  remonta 
desor  son  cheval  et  rantra  dedanz  le  chastel  ;  et,  quant  il  fu  antrez, 
si  i  leva  une  noise  et  un  granz  cris,  si  granz  que  toute  la  forest  et 
toute  la  valée  en  conmença  à  retentir.,  «  Misires  Gauvains,  fet  la 
damoisele  du  char,  li  chevaliers  est  honiz  3  et  là  gitez  en  prison 
autre  foiz.  Or  tost,  misires  Gauvains,  or  vos  en  povez  aler.  »  Atant 
se  remestent  tuit  ansenble  à  la  voie  et  esloignent  le  chastel  4  une 
lieue  englesche  5.  «  Damoisele,  fet  misires  Gauvains,  quant  vos 
pleira,  je  aurai  vostre  congié.  »  —  «  Sire,  fet-el,  Diex  soit  garde 
de  vostre  cors,  et  mout  grant  merciz  de  votre  convoiement  !  »  — 
€  Dame  fet-il,  li  nostres  7  servises  vos  est  touz  prez.  »  — 
c  Sire;  gran  merciz,  fet  la  damoisele,  et  véez  ilec  vostre  voie  à 
cele  grant  croiz  à  Tantrée  de  cele  forest.  Et  est  la  plus  duisant 
qui  soit8,  quant  vos  auroiz  trespassée  ceste  qui  mout  est  an- 
nieuse.  »  Misires  Gauvains  s'an  torne,  et  la  damoisele  à  pié 
l'escrie  :  c  Sire,  vos  n'estes  pas  si  apanssez  conme  je  cuidoie.  »  Et 


1  Notre  Ms.  :  plaie.—  *  Corne  je  fis  rot.  —  5  Honir,  manque  à  notre  Ms.  —  «  Dn  ehastel 
—  5  Une  grant  liene  ftalesche.  —  «  Damoisele.  —  »  Li  miens.  —  8  Et  trorerét  là  dedans 
la  pins  bêle  forest  et  la  pins  déduisant  qui  soit. 


—  35  — 


misires  Gauvains  retorne  le  chief  de  son  cheval  mout  esfraement  : 
i  Por  quoi,  fet-il,  damoisele,  le  dites-vos?  »  —  c  Por  ce,  fet-ele, 
que  n'avez  ancore  demandé  à  ma  damoisele  por  quoi  ele  porte  son 
braz  à  sen  col  pandu  an  cele  astele  d'or  où  li  rices  oreilliers  est, 
sor  quoi  li  braz  gist.  Autresint  apanssez  seroiz-vous  an  là  cort  au  . 
riche  roi  Peschéor?»  —  c  Ma  douce  amie,  fet  la  damoisele  [du 
char]  *,  n'an  blâmez  mie  monseignor  Gauvain  [seulement],  mais 
le  roi  Artu  avant,  et  tous  les  chevaliers  qui  èrent  an  la  cort.  Car 
il  n'an  i  ot  nul  apanssé  du  demander.  Misires  Gauvains,-  alez-vos 
an,  car  por  noiant  le  demanderiez  ore,  car  je  ne  le  vos  diroie  pas, 
ne  jà  ne  le  sauroiz  se  par  le  plus  couart  chevalier  du  monde  non, 
qui  est  à  moi  et  me  va  querrant,  ne  ne  me  set  où  trouver.  »  — 
<  Damoisele*  fet  misires  Gauvains,  je  ne  vos  an  os  plus  anpres- 
ser.  »  Atant  s'aa  part  la  damoisele,  et  misires  Gauvains  an  vet  sa 
voie  *  qu'ele  li  avoit  anseigntée  3. 


ne  autre  branche  du  Graal  conmance  ci,  el  non 
du  père,  el  non  del  fil,  el  non  du  seint  esperit. 
Ici  se  test  li  contes  des  trois  damoiseles  et  del  char 
et  dit  que  misires  Gauvains  a  trespassée  la  forest 
qui  tant  est  leide  4  et  est  antrez  an  la  plus  bele 
forest  et  an  la  grant  et  an  la  haute  et  an  la 
planteureuse  de  bestes.  Et  chevauche  à  grant  esploit,  mès  mout 
est  esbahiz  de  ce  que  .la  damoisele  li  a  dit  et  de  ce  5  qu'il 
n'an  ait  blasme.  Mout  chevaucha  au  lonc  du  jor,  tant  qu'il  fu 
vespres  et  li  souleus  dut  couchier  6.  Et  esgarda  devant  lui  et  voit 
la  meson  d'un  hermite  et  la  chapele  an  l'espoisse  de  la  forest,  et 
sordoit  une  fonteingne  par  devant  la  chapele,  qui  mout  estoit  et 


*  Tons  les  passages  placés  entre  crochets  ne  sont  pas  dans  notre  M».,  ils  ont  été 
empruntés  i  celai  de  Berne.  —  *  S'en  remet  tots  la  Toie.  —  »  B* ajoute  ici  i  l'encre  ronge  : 
Une  branche,  et  passe  auisittt  à  ces  mots  :  El  nom  del  père  et  del  fll  et  del  saint  eipe* 
rit.  —  «  La  maie  forest.  —  *  It  doute  qu'il  n'en  ait  blasme  en  mout  de  liens.—*  Esconser- 


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clère  et  raide,  et  avoit  par  desus  un  arbre  tout  réont 1  et  large,  qui 
randoît  onbre  à  la  fonteingne.  Une  damoisele  séoit  desouz  l'onbre  2 
et  tenoit  une  mule  par  les  reignes,  et  avoit  à  l'arçon  de  la  sele 
pandu  le  chief  d'un  chevalier.  Et  misires  Gauvains  vint  cele  part 
et  est  deftenduz  :  <  Damoisele,  fet-il,  Diex  vos  doint  bone  aven- 
ture3! »  —  «  Sire,  fet-ele,  et  à  vos  toujours!  »  Quant  ele  se  fu  levée 
ancontre  lui  :  «  Damoisele,  fet-il,  que  atandez-vos  ci?»  —  «  Sire, 
fet-ele,  je  atant  Termite  de  ceste  seinte  chapele  [qui  est  alés  en  la 
forest],  et  li  veil  demander  nouveles  d'un  chevalier.  »  — «  Guidiez- 
vos  qu'il  les  vos  die,  ne  que  il  les  an  sache?  »  —  t  Sire,  oïl,  ce 
m'est  avis,  si  conme  Tan  me  dit 4.  »  Atant  ès-vos  l'ermite  qui  venoit 
et  salue  la  damoisele  et  monseignor  Gauvain  et  euvre  l'uis  de  sa 
meson  et  met  les  deus  chevaus  5  anz,  et  lor  abat  les  frains  et  lor 
donc  herbe  avant  et  orge  après;  et  lor  vost  oster  les  seles,  quant 
misires  Gauvains  saust  avant  :  <  Sire,  fet-il,  nou  ferez;  il  n'a- 
fierl  0  pas  à  voz.  »  —  t  Tôt  soie  hermites,  fet-il  7,  si  an  sai-je 
bien  à  chief  venir;  car  je  fui,  an  cor  le  roi  Uter  Pendragon,  valez 
et  chevaliers  XL  ans,  et  an  cest  hermitaje  ai-je  esté  plus  de  XX  ans.» 
Et  misires  Gauvains  le  regarde  à  merveille  :  «  Sire,  fet-il,  il  sanble 
que  vos  n'aiez  mie  XL  ans.  »  —  «Ce  sai-je  bien  de  voir.  »  fet  li 
hermites.  Et  misires  Gauvains  oste  les  seles  et  pansse  plus  de  la 
mule  à  la  damoisele  que  de  son  cheval.  Et  li  bermiles  prant  mon- 
seignor Gauvain  par  la  main  et  la  damoisele,  et  les  moigne  an  la 
chapele.  Et  li  leus  estoit  mout  biaus  «  Sire,  fet  li  hermites  à 
monseignor  Gauvain,  vos  ne  vos  désarmeroiz  pas,  fet-il  ;  car  ceste 
forest  est  trop  aventureuse  et  nus  preudome  ne  doit  estre  desgar- 
niz.  »  Il  vet  por  son  glaive  et  pour  son  escu  et  les  met  dedanz  la 
chapele.  Il  lor  aporte  devant  lor  tel  viande  conme  il  avoit  et  de  la 
fonteinne  [à  boivre  quant  il  orent  mangié].  <  Sire,  fet  la  damoisele, 
d'un  chevalier  que  je  vois  querre  vos  sui  venue  demander  9.  »  — 
«  Qui  est  li  chevaliers?»  fet  li  hermites.  «  Sire,  ce  est  li  Chastes 


1  Qui  tout  réons  estoit.  —  *  L'arbre.  —  8  Bone  aventure  vous  doinst  Diex.  —  *  Sire,  oïl, 
ce  dit.  —  5  Chevachéures.  —  «  Car  il  n'aflerl.  —  7  Tôt  soe,  fet  li  hermites.  —  •  Quar  li 
lieus  i  estoit  mont  beaus.  —  9  Demander  norcles. 


—  37  - 


Chevaliers  du  seintime  lignage.  Il  a  chief  (Tor,  et  regarl  de  lion,  et 
oombril  de  virge  pucele,  et  cuer  d'acier,  et  cors  d'olifant1,  et  tesches 
sanz  vileinnie.  »  —  <  Damoisele,  fet  li  hennîtes,  je  nu  vos  ansei- 
gnerai  mie,  quar  je  ne  sai  pas  certeignement  où  il  est,  mès  il  a 
jéu  an  ceste  chapele  par  II  foiz,  non  pas  une  2,  n'a  pas  encor  I  an.  » 

—  t  Sire,  fet-ele,  ne  m'an  diroiz-vous  plus,  ne  a  us  très  noveles?  » 

—  c  Nanil  5,  »  dit  li  hermites.  <  Et  vos?  fet-ele,  misires  Gau- 
vains.  »  —  <  Damoisele,  fet-il,  je  le  verroie  autresint  volantiers 
eonme  vos.  Mès  je  ne  truis  qui  nouveles  m'an  die.  »  —  <  Et  la 
damoisele  del  char,  sire,  véistes-vos?  »  —  «  Oïl,  dame,  fet-il,  n'a 
gaires  que  je  me  parti  de  li.  »  —  <  Portoit  ore  ancore  son  braz  à 
son  col  pandu?  »  —  c  Oïl,  fet  misires  Gauvains,  ele  Pi  portoit.  » 

—  c  Grant  pièce,  fet  la  damoisele,  l'i  a  porté.  »  —  <  Sire,  fet  li 
hermites  4,  eonmant  est  vostre  non  5?  »  —  c  Sire,  fet-il,  l'an 
m'apele  Gauvain,  le  neveu  le  roi  Artu.  »  —  c  Tant  vos  ain-je 
mieuz.  »  fet  li  ermites.  «  Sire,  dit  la  damoisele,  vos  estes  del  lignage 
au  poior  6  roi  qui  soit.  »  —  c  Duquel  roi  dites-vos?  »  fet  misires 
Gauvain.  c  Je  di,  fet-ele,  du  roi  Artus  par  qui  touz  li  siècles  [est 
empiriés,  car  il]  anconmança  bien  à  feire  et  ore  est  devenuz  mau- 
veis.  J'an  anhaï 7  1  chevalier  por  aïnor  de  lui,  que  je  trouvai  8  vers 
la  chapele  seint  Augustin,  et  estoit  li  plus  biaus  chevaliers  que  je 
onques  véisse.  Il  ocist  un  chevalier  dedanz  la  barre  mout  hardie- 
mant.  Je  li  demandai  le  chief  du  chevalier  et  le  r'ala  por  ec  et  se 
mist  an  grant  péril  ;  il  le  m'aporta  et  je  li  fis  grant  joie;  mès,  quant 
il  me  dit  qu'il  ot  non  Artus,  je  ne  l'an  soi  gré  de  la  bonté  qu'il  m'ot 
feite,  por  ce  qu'il  avoit  le  non  du  mauveis  roi.  » 

«  Damoisele,  fet  misires  Gauvains,  vos  diroiz  vostre  pleisir  ; 
je  vos  di  que  li  rois  Artus  a  tenue  la  plus  riche  cort  qu'il  tenist 
onques,  et  de  la  mauveistié  dont  9  vos  li  portez  blâme  se  vost  il 
eschiver  à  toujorz  mès,  et  fera  plus  de  bien  et  plus  de  largesce 


1  Notre  M  s.  porte  :  et  coer  de  falor  et  tesches  sans  vileioie.  J'ai  préféré  la  version  de  B. 

—  *  B.  omet  :  non  pas  une.  —  5  Damoisele,  je  non.  —  «  01!,  fet  messire  GanTains.  —  Ele 
ie  portera  grant  pièce,  fet  la  damoisele.  —  Sire,  fet  li  hermites.  —  5  Nons.  —  6  Al  pior. 

—  '  Je  hé  trop.  —  8  Qui  me  tro?a.  —  9  De  coi. 


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#• 


—  38  — 


qu'il  ne  fist  onques  que  Fan  .sache 1  orandroit,  tant  conme  il  vivra  ; 
et  je  ne  connois  nul  chevalier  qui  port  son  non.  »  —  «  Vos  avez 
droit,  fet  la  damoisele,  se  vos  le  rescovez  2,  puisqu'il  est  vostre 
oncle;  mès  vostre  rescousse  ne  li  vaudra  geires  se  il  méimes  ne 
s'an  oste.  »  —  t  Sire,  fet  li  hennîtes  à  monseignor  Gauvain ,  la 
damoisele  dira  son  pleisir  ;  Diex  garisse  le  roi  Artus  3 1  car  ces  pères 
me  fist  chevalier.  Or  si  sui  prêtres  et  ai  puis  servi,  an  l'ermitage, 
puis  que  g'i  ving  le  roi  Peschéor,  par  la  volenté  de  notre  Seignor 
et  par  son  conmandemant,  et  tuit  cil  qui  le  servent  s'aparçoivent 
bien  de  son  gerredon,  car  li  leus  de  son  servise  5  repaire  est  si 
dous  que,  quant  l'an  i  a  esté  un  an,  ne  sanble  il  pas  que  l'an  i  ait 
esté  I  mois,  par  la  seintéé  du  leu  et  de  lui,  et  an  son  chastel 6  où  je 
ai  fet  meintefois  li  servise  an  la  chapele  où  li  seinz  Graaus  s'aparut7. 
Por  ce,  sui-je  ainsint  de  jeune  aage  [par  sanblant],  et  tuit  cil  qui 
le  servent.  »  —  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  par  où  vet-an  an  son 
ostel?  » — c  Sire,  [fet  li  hermites],  nus  ne  vos  an  peut  anseignier  la 
voie,  se  la  volanté  nostre  seignor  ne  vos  i  moinne;  et  i  voudroiz-vos 
aler?»  —  «  Sire,  [fet  misires  Gauvains],  c'est  la  greindre  voulante 
que  je  aie.  »  —  «  Sire,  fet  li  hermites,  or  vos  doinst  Diex  voulanté 
et  courage  de  feire  la  demande  8  que  li  autres  chevaliers  à  qui  li 
Graaus  s'aparut  ne  vost  feire,  por  quoi  meintes  meschéances  sont 
avenues  puis  à  meintes  genz.  » 


ixtant  leissièrent  le  parler,  et  li  hermites  mena  monseignor  - 
Gauvain  an  sa  meson  reposer,  et  la  damoisele  demoura  en  la  cha- 
pele. L'endemain,  quant  1  aube  aparut,  misires  Gauvains,  qui  ot 
jéuz  touz  armez,  se  leva  et  trova  mise  sa  sele,  et  la  damoisele 
autresi,  et  les  frains  mis;  et  vient  à  la  chapele  et  treuve  9  l'ermite 
qui  iert  apareilliez  por  la  messe  chanter  *o,  et  voit  la  damoisele 
ajenoilliée  devant  une  ymage  de  Nostre  Dame,  et  prioit  Diex  et  la 
doce  Dame  qu'il  11  la  conseust  de  ce  qui  mestier  li  seroit,  et  pieu- 


*  Et  plu»  de  Parg esse  tant  corn  i!  Tirra  que  nus  rois  que  ore  tache.  —  *  Rescoés.  — 
»  Arto.  —  «  Que  je  fiog  en  l'ermitage.  —  *  Senrioe  sainiisme.  —  *  Par  la  sainteté  du 
lien  et  par  la  dochor  de  ton  chai  tel.  — 7  S'apert.  —  *  ûez  courage  feire  la  demande.  — 
'  Voit. — *e  por  mette  chanter.  —  "  Kt  proie  Dien  et  la  douée  mère  merci  qu'il,  etc. 


—  .39  — 


roit  mout  tandremant,  si  que  les  lerraes  li  couraient 1  aval  la  face. 
Et,  quant  ele  ot  grant  pièce  oré,  si  se  dresce  2,  et  misires  Gauvains 
si  li  dist  que  bonjor  li  donast  Diex  3.  Et  ele  li  ranvoie  son  salu. 
c  Damoisele*,  fet-il,  moi  sanble  que  vos  n'estes  pas  très  bien 
joieuse  4.  »  —  «  Sire,  fet-eie,  je  ai  droit,  car  je  sui  près  de  mon 
désertèment,  car  je  ne  puis  trouver  le  Bon  Chevalier.  Or  si  me 
convient  aler  au  chastel  du  noir  hermite  et  i  porterai 5  le  chief 
qui  pant  à  l'arçon  de  ma  sele;  car  autremant  ne  porroie  passer 
parmi  la  forest,  que  mes  cors  riï  fust  detenuz  ou  vergondez;  ce 
iert  la  quitance  du  passage;  puis,  querrai  la  damoisele  du  char,  et 
irai  par  la  forest  sauvemant.  »  Atant  a  li  hermites  la  messe  con- 
mapciée  et  misires  Gauvains  et  la  damoisele  l'ont  oïe.  Quant  la 
messe  fu  chantée,  monseignor  Gauvains  prist  congié  à  Termite  et 
la  damoisele  autresi.  Et  misires  Gauvains  s  an  vet  d'une  part  et  la 
damoisele  d'autre,  et  conmandent  6  li  un  l'autre  à  Dieu. 


se  test  atant  li  contes  de  la  damoisele  et  dit  que  misires 
Gauvains  s'an  vet 7  parmi  la  haute  forest  et  chevauche  à  grant 
esploit  et  prie  à  Dieu  mout  doucement  que  il  le  meste  an  tel  voie 
par  où  il  puisse  8  aler  à  la  meson  au  riche  roi  Peschéor  9.  Et  che- 
vaucha jusqu'à  ore  de  midi,  et  vint  an  la  forest  plénière  et  vit 
desouz  10  un  arbre  un  valet  descendu  d'un  chacéor.  Misires  Gau- 
vains le  salue  et  cil 11  li  dit  :  c  Sire,  bien  puissiez -vos  venir!  »  — 
€  Biau  douz  anmis,  quel  part  iroiz-vos?  »  fet  misires  Gauvains. 
«  Sire,  je  vois  querre  le  seignor  de  cesle  forest.  »  —  c  Gui  &t  la 
forest 12?  »  fet  misires  Gauvains.  c  Sire,  ele  est  au  meillor  cheva- 
lier del  monde.  »  —  «  Sauriez-m'en- vos  dire  noveles?»  —  «  11  doit 
porter  un  escu  bandé  d'asur  et  d'argent,  à  une  croiz  vermeille  el 
une  boucle  d'or.  Je  di  qu'il  est  bons  chevaliers,  si  nu  déusse-je  pas 
louer,  car  il  ocist  mon  père  an  ceste  forest  d'un  gavelot.  Li  Bons 


i  L'en  qneoreot.  —  *  Redresce.  —  *  GauTains  li  dist  bonjor  li  doinst  Des.  —  4  Qne  Vos 
ne  soiés  pas  bien  lie.  —  *  Porter.  —  6  Commande.  — 7  Si  se  taist  li  contes  de  la  damoi 
seie  et  parole  de  monseigneur  Ganvaio.  Ci  dit  li  contes  que  mesires  GaaTains  s'en  ra.  — 
•  Pnist.  —  9  A  la  tere  le  roi  Peschenr.  — 10  Dasqn'à  l'heure  de  midi  et  rit  en  la  forest 
plaoiére  dosons.  —  «  Notre  Ms.  omet  :  cil.  —  u  Coi  est-ele  la  forest? 


—  40  — 


Chevaliers  estoit  valiez  quant  il  l'oeist  *,  et  je  veogeroie  volantiers 
mon  père  de  lui,  se  je  le  irouvoie  ;  car  il  me  toii  le  meillor  chevalier 
qui  fust  u  réaume  de  Logres,  quant  il  ocist  mon  père.  Il  le  me  toli 
bien,  quant  il  le  m'ocist  sans  desfansse  2,  de  son  gavelot  ;  ne  je  ne 
serai  jà  mès  à  eise  ne  à  repos  si  l'aurai  vengié.  »  —  <  Biax  douz 
amis,  (et  misires  Gauvains,  puis  que  il  est  si  bon  chevalier,  gardez 
que  vos  n'acroissiez  vostre  doumache  de  vos  méimes,  et  je  voudroie 
que  vos  l'éussiez  trouvé  par  si  que  maus  ne  l'an  venist 3.  » 

c  Ge  ne  voudroie-je  *  pas,  fet  li  valez,  car  je  ne  le  verrai  jà 
an  cest  leu  que  je  ne  li  coure  sus,  conme  à  mon  ennemi  mortel.  » — 
c  Biau  douz  amis,  fait  misires  Gauvains,  vos  diroiz  votre  pleisir, 
mès  dites-moi  se  il  a  nul  recet  an  ceste  forest  où  je  me  puisse  annuit 
herberger.  >  —  «  Sire,  fet  li  valiez,  je  n'i  sa  recet  jusqu'à  XX  lieues 
en  tous  sans  5  en  vostre  voie;  vos  n'avez  que  targier,  car  près  est  de 
none.  »  Et  misires  Gauvains  salue  le  vallet,  si  s'an  vet  grant  aléure 
si  conme  cil  qui  ne  sot  ne  voie  ne  santier,  se  ainsint  non  conme6 
aventure  le  moigne.  Et  li  plest  mout  la  forest,  qui  si  est  bele,  et  ce 
qu'il  voit  trespasser  les  bestes  par  granz  routes  7.  Si  chevaucha 
tant  qu'il  vint  à  l'avesprir  8.  La  vesprée  estoit  bele  9  et  série  et  li 
souleus  devoit  esconser.  Et  ot  chevauchié  XX  lieues  galesches  puis 
qu'il  fu  partiz  du  vallet;  il  douta  mout  qu'il  ne  trouvast  nul  recet. 
Il  trouva  la  plus  bele  praierie  du  monde,  et  regarda  avant  soi 
quant  il  ot  chevauchié  II  archiées,  et  voit  un  chastel  aparoir  de  la 
forest  10  desor  une  monleigne.  Et  estoit  clos  de  granz  murs  à 
querniaus,  et  avoit  dedanz  riches  sales  dont  les  feneslres  paroient 
par  defors  11  les  murs,  et  il  avoit  Une  tor 12  enciene  u  mileu  13  et 
estoit  avironnez  de  granz  èves  et  de  granz  praieries  u.  Misires  Gau- 
vains se  trait  cele  part  et  esgarda  vers  l'antrée  du  chastel,  si  an  voit 
un  valet  oissir  grant  aléure  sour  un  roncin,  et  venoit  la  voie  que 


1  Notre  Ils. dit: il  oci*t.  —  * DcfBance.  —  3 Que  dos  l'éussiens  Irové  par  si  que  mal 
ne  Ken  dôust  avenir.  —  *  Feroie-je.  —  s  Lieues  galesches.  —  «  Ne  les  voies  ne  les  chemins 
fors  ensi  corne.  —  7  Les  bestes  trespassenl  devant  lui  à  grant  ronte.  —  8  Qu'il  vient  à 
l'aresprir  à  un  des  chiés  de  la  forest.  —  »  Coie.  —  w  Près  de  la  forest.  — 11  Sales  feoestrées 
qui  paroient  par  deous.  —  11  Grant  tor.  —  15  Eromi  le  chastel.  —  u  Prairies  et  de  riches 
forest. 


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—  41  — 


misires  Gauvains  venoit.  Et  quant  li  valiez  apressa  *,  si  le  salue 
moul  hautement. 


ire,  bien  puissiez-vos  venir!  »  —  «  Bone  aventure  aiez- 
vosî  fet  misires  Gauvains.  Biau  douz  anmis,  quex  c  h  a  s  lia  us 
est-ce  ci?  »  —  «  Sire,  c'est  li  cbastiaus  à  la  vesve  dame.  »  — 
c  Conmant  a-il  non?»  —  c  Akamaalot,  et  fu  Viliain  le  gros,  qui 
mout  fu  loiaus  chevaliers  et  preudon.  Il  est  morz  pièça  et  ma  dame 
est  demourée  sanz  aïe  et  sanz  conseil.  Si  est  li  chastiaus  degerré,  car 
Fan  li  veust  tolir  à  force  ;  li  sires  des  Mores  et  uns  autres  chevaliers 
qui  la  gerroient  et  li  vuellent  tolir  son  chastel 2.  Ele  dcsirre  mout  la 
revenue  de  son  fil,  car  ele  n'a  plus  de  conseil  fors  d'une  soie  fille  et 
de  V  chevaliers  autres3  qui  li  aident  à  garder  son  chastel.  Sire, 
fet-il,  la  porte  est  fermée  et  li  ponz  traiz  amont,  car  Tan  garde  le 
chastel 4;  raès  vos  me  diroiz  vostre  non  et,  se  il  vos  plest,  g'irai 
avant  et  ferai  le  pont  abeissier  et  la  porte  desfermer,  et  diroiz  que 
vos  i  herbergeroiz  annuit.  »  —  <  Grant  merciz,  fet  misires  Gau- 
vains, mout  saura  l'an  bien,  ainz  que  je  me  parte  du  chastel,  mon 
non.  >  Li  valiez  s'an  vet  grant  aléure  et  misires  Gauvains  chevauche 
tout  le  pas,  car  il  avoit  grant  jornée  à  feire,  et  trova  une  chapcle 
qui  séoit  antre  la  forest  et  le  chastel,  et  esloit  assise  sor  MI  cou- 
lonbes  de  marbre,  et  avoit  dedanz  un  sarceil  mout  bel.  La  chapele 
n'esloit  close  de  nule  riens,  ainz  voi  l'en  le  sarceil  tout  an  aperl;  et 
misires  Gauvains  s'i  arcste  por  esgarder.  Et  li  valiez  est  antrez  u 
chastel  et  a  fet  le  pont  abeissier  et  la  porte  ouvrir;  il  descent  et  est 
venuz  an  la  sale  où  la  veve  dame  estoit  et  sa  fille.  Et  la  dame  de- 
manda au  vallet  por  quoi  il  estoit  retornez  3.  <  Dame,  por  le  plus 
bel  chevalier  que  je  onques  mes  véisse,  qui  çoianz  veust  herber- 
gier,  et  est  garnis  de  toutes  armes  et  chevauche  sanz  conpaignie.  » 
—  c  Et  conment  a-il  non?  »  Cet  la  dame,  t  Dame,  il  me  dist  vos  le 
sauriez  bien  ainz  qu'il  se  parte  6  de  cest  chastel.  »  La  dame  con- 


i  Qaant  li  râliez  le  voit  et  il  Tôt  auques  aproebiô.  —  *  B.  ajoute  :  Et  bien  l'en  ool . 
tolo  VU.  —  8  Anciens.  —  *  On  garde  le  chastel  près.  —  5  Fait  la  dame  ao  vallet  :  «  Porcoi 
estes-ros  retornés  de  faire  moa  message?  »  —  6  Que  nos  saverieos  bien  son  nom  ainz 
qu'il  partesist. 


—  42  — 

mança  lors  à  plôrer  de  joie  et  sa  fille  ausinl  ;  et  tandent  lor  mains 
vers  le  ciel  *  :  *  Biau  sire  Diex,  fet  la  veve  dame,  se  ce  est  me  fiuz  2, 
je  n'oi  onques  mès  joie  qui  à  cesle  s'apareillast 3 ;  je  ne  seroie  pas 
déséritet  de  m'arçnor,  ne  me  perdroie  mon  chastel  que  l'en  me  veust 
tolir  à  tort,  por  ce  que  je  n'ai  seignor  ne  avoé.  » 

A.lant  se  liève  la  veve  dame  et  sa  fille  et  s'an  vont  desour  le 
pont  del  chastel  et  voient  monseignor  Gauvain  qui  ancore  esgardoit 
le  sarceil  de  la  chapele.  «  Or  tost,  fet  la  dame,  au  sarceil  porrons 
nos  bien  véoir  se  ce  est  il.  »  Eles  s'an  vont  vers  la  chapele  grant 
aléure,  et  misires  Gau vains  les  voit  venir,  si  descent.  «  Dame,  fet-il, 
bien  puissiez- vos  venir,  et  vos  et  vostreconpaignie!  y  La  dame  ne 
respont  mot,  ainz  vient  au  sarceil;  quant  ele  nu  treuve  ouvert,  si 
chiet  pasmée.  Et  misires  Gauvains  est  mout  esfraez  quant  il  voit  ce4. 
La  dame  revint  de  pâmoison  et  giète  un  grant  pleint.  «  Sire,  fet  la 
damoisele  à  monseignor  Gauvain,  bien  soiez-vos  venuz  !  Ma  mère  5 
cuida  oreins  que  vos  fussiez  ces  fiuz,  si  an  mena  mout  grant  joie  ; 
et  ore  voit  bien  que  vos  ne  Testes  pas,  si  an  est  mout  dotante;  quar 
cis  sarceuz  doit  ouvrir  tantost 6  conme  il  revendra,  ne  ne  saura  Tan, 
très  qu'à  icele  eure,  qui  gist  dedanz.  »  La  dame  se  dresce  et  prant 
monseignor  Gauvain  par  la  main  :  «  Sire,  fet-ele,  conment  est 
votre  nom?  »  —  t  Dame,  fet-il,  Tan  m'apele  Gauvain,  le  neveu  le 
roi  Artu.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  vos  soiez  le  bien  venuz  por  l'anmor 
de  mon  fiuz  et  por  amor  de  vos  !  »  La  dame  fet  mener  à  un  vallet 
dedanz  le  chastel  son  cheval  et  porter  son  escu  et  son  glaive.  Puis, 
antrent  dedanz  le  chastel  et  moignent  monseignor  Gauvain  an  la 
sale  et  le  font  désarmer;  après  li  aporte  l'en  Tève  por  laver  ces 
mains  et  son  vis,  car  il  esloit  camoissiez  du  hauberc.  La  dame  li  fet 
veslir  une  riche  robe  de  dras  de  soie  et  d'or  et  forrée  d'ermine.  La 
vesve  dame  ist  hors  de  sa  chambre  et  fet  séoir  monseignor  Gauvain 
dejouste  lui.  «  Sire,  fet-ele,  savez-me-vos  dire  novele  de  mon  fiuz 
que  je  ne  vi  piéça,  ore  dont  je  auroie  mout  grant  mestier.  » 


i  Les  ciels.  — *  Se  ce  estoit  mes  fils.  —  »  Notre  Ms  :  M'aparillast.—  4  Quant  il  le  Toit. 
—  &  Madame  ma  mère.  —  *  Ici  s'arrête  le  premier  fragment  dn  Ms.  de  Berne.  - 


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ame,  fet-il,  je  ne  vos  sai  à  dire  ouïes  nouvelles  de  lui,  ce 
poise  moi,  car  il  est  li  chevaliers  du  monde  que  je  verroie  plus 
volentiers,  se  c'est  vostre  fiuz  que  Tan  dit.  Conmant  a-il  non?  »  — 
«  Sire,  fet-ele,  Pelles  va  us  an  droit  bautesme,  et  estoit  mout  |)iaus 
valiez  quant  il  se  parti  de  çoianz.  Orsuna  l'an  dit  que  ce  est  li  plus 
biaus  chevaliers  qui  vive  et  li  plus  hardiz  et  li  plus  nez  de  toutes 
vileinies.  Si  m'auroit  grant  mestier  ces  hardemenz,  car  il  me  leissa 
en  grant  gerre,  quant  il  s'anparti  de  ci,  por  le  chevalier  au  vermeil 
escu  qu'il  ocist;  il  s'an  ala  dedanz  la  semaintoe  si  c'onques  puis  ne 
le  vi,  si  a  jà  bien  VII  anz  passez.  Or  si  me  guerroie  li  frères  au 
chevalier  qu'il  ocist  et  li  sires  des  Mores,  et  me  veullent  tolir  mon 
chastel  si  Diex  ne  m'an  conseille.  Car  mi  frère  me  sont  trop  loig,  et 
li  rois  Pelles  de  la  Basse  Gent  a  gerpie  sa  terre  por  Dieu  et  est 
antrez  en  un  henni tage;  li  rois  du  Chastel  Mortel  a  autretant  de 
mauvestié  et  de  félonnie  conme  cist  dui  ont  de  bien  en  eus,  qui 
assez  en  i  ont.  Cil  ne  m'i  feront  ne  secourz  ne  aide,  car  il  cha- 
longent  monseignor  le  roi  Peschéor  et  le  seintime  Graal  et  la  lance 
dont  la  pointe  seingne  chaucun  jor;  mès,  se  Dieu  plest,  il  ne 
l'aura  jà.  » 

<  Dame,  fet  misires  Gauvains,  il  ot  an  l'ostel  le  roi  Peschéor  I 
chevalier  devant  qni  li  seinz  Graaus  aparut  111  fois,  ne  onques  ne 
vost  demander  de  quoi  il  servoit  ne  qui  il  honoroit.  >  —  «  Sire,  dit 
la  fille  à  la  veve  dame,  vos  dites  voir,  et  si  est  il  li  mieudres  che- 
valiers del  monde,  ce  dist  l'an  por  l'amor  de  mon  frère,  mès  je  ain 
mout  tous  les  chevaliers  par  anmor  de  lui;  mès  par  le  fol  sans  du 
chevalier  est  chéuz  li  rois  Peschièrres  mes  oncles  en  langour.  »  — 
€  Sire,  fet  la  dame,  tuit  bon  chevalier  doivent  aler  véoir  le  riche 
roi  Peschéor;  dont  n'iroiz  vous?  »  —  c  Dame,  fet  paisires  Gauvains, 
oïl,  au  plus  tost  que  je  pourrai.  Car  je  n'ai  aillors  la  voie  enprisc.  » 
—  t  Sire,  fet-ele,  dont  iroiz-vos  mon  fiuz  véoir,  si  direz  à  mon 
fiuz,  se  vos  le  véez,  ma  mesaise  et  ma  mestance,  et  le  roi  Pescbierre 
mon  frère.  Mès  gardez,  misires  Gauvains,  que  vos  soiez  mieuz 
apanssez  que  ne  fu  li  chevaliers.  »  —  «  Dame,  fet  misires  Gauvains, 
je  ferai  ce  que  Diex  m'enseignera.  »  Endemantres  qu'il  parloient 


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—  44  — 


ainsint,  atant  ez-vos  les  V  chevaliers  à  la  veve  dame  qui  vcnoient 
de  la  forest,  et  font  aporter  cers  et  biches  et  cenglers.  Si  descen- 
dirent et  font  grant  joie  de  monseignor  Gauvain,  quant  il  soient 
que  ce  iert  il. 


Vouant  la  viande  fu  p restée,  il  s'asistrent  au  mangier  et 
furent  mout  bien  conraé  et  servi.  Atant  ez-vos  le  vallet  qui  ot  la 
porte  ouverte  à  monseignor  Gauvain.  Si  s'ajenoille  devant  la  veve 
dame1.  «  Et  quex  nouveles?  »  fet-ele.  —  «  Dame,  il  aura  une  mout 
grant  assemblée  ès  va  us  qui  jadis  furent  nostres.  Jà  i  sont  tandues 
les  loges  galesches,  et  si  sont  cil  anmedui  qui  vos  gerroient  et 
autre  chevalier  à  grant  foison.  Et  ont  devisié  que  cil  qui  mieuz  le 
fera  asanbler  prandra  la  garnison  an  cest  chaste),  quar  il  le  gar- 
dera à  un  an  anconlre  touz  les  austres.  >  La  dame  vesve  conmence 
à  plourer.  «  Sire,  fet-ele  à  monseignor  Gauvain,  or  povez  oïr,  cest 
chastel  n'est  pas  miens,  ainz  veullent  dire  cil  chevalier  qu'il  est 
leur,  si  com  vos  entandez.  »  —  c  Certes,  dame,  fet-il,  il  font  grant 
vileinie  et  péchié.  » 


Vouant  la  table  fu  ostée,  la  damoisele  chiet  à  monseignor 
Gauvain  au  piez  en  ploraat;  il  l'en  redresce  tantost  et  li  dist  : 
t  Ha!  damoisele,  mar  i  féistes.  »  —  «  Sire,  por  Dieu,  preigne-vos 
pitié  de  ma  dame  ma  mère  et  de  moi.  »  —  «  Certes,  damoisele, 
pitié  en  ai-je  grant.  »  —  c  Sire,  ore  verra  l'en,  à  cest  besoing,  se 
vos  estes  bons  chevaliers.  Car  la  chevalerie  est  bone  qui  bien  fet 
por  Damedié.  »  La  veve  dame  et  sa  fille  s'an  vont  an  la  chanbre 
et  li  liz  monseignor  Gauvain  fu  fez  enmi  la  sale.  Si  se  vet  couchier 
et  li  V  chevalier  autresi.  Misires  Gauvains  fu  la  nuit  an  grant 
penssée.  L'endemçin,  quant  il  fu  levez,  il  ala  la  messe  oïr  à  une 
chapele  qui  loianz  estoit  et  après  menja  MI  soupes  en  vin;  si 
s'arma  après  ;  tantost  lors  demanda  aus  V  chevaliers  qui  loianz 
ièrent  s'il  iront  véoir  L'asanblée.  c  Oïl,  sire,  font-il,  se  vos  i  alez.  » 
—  «  Par  foi,  voirement  i  irai-je.  »  fet  misires  Gauvains.  Li  che- 


*  J'ai  retranché  ici  le  commencement  d'une  phrase,  inachevée  :  Et  li  dist  qu'il. 


—  45  — 


valier  se  sont  armez  tantost  et  a  l'en  amené  leur  chevaus  et  le 
monseignor  Gauvain,  et  H  vet  prandre  congié  à  la  vesve  dame  et  à 
sa  fille.  Mès  de  ce  meinent-eles  grant  joie  qu'eles  li  ont  oï  dire  qu'il 
ira  avec  leur  chevaliers  à  l'asenblée. 

Mjsires  Gauvains  et  li  V  chevalier  raonstèrent  et  issirent 
fors  du  chastel  et  chevauchièrent  grant  aléure  devant  une  forest. 
Misires  (?auvains  esgarde  devant  li,  an  la  forclose  de  la  forest,  et  voit 
la  plus  bele  qu'il  onques  mès  éust  véue,  et  est  si  grant  qu'il  n'an 
pot  pas  la  quarte  partie  véoir  ne  savoir.  El  est  garnie  de  hautes 
forest  d'une  part  et  d'autre,  et  de  granz  pierres  u  milieu  et  de  bestes 
sauvages,  t  Sire,  font  li  V  chevalier,  vez-ci  les  vaus  de  Kamaa- 
loth  que  Tan  a  toluz  à  madame  et  à  sa  fille,  et  des  plus  riches 
chastiaus  qui  soient  en  Gales  très  qu'à  VII.  »  —  t  C'est  torz  et 
péchiéz.  »  fet  misires  Gauvains.  Il  ont  tant  chevauciiiù  qu'il  voient 
les  enseignes  et  les  escuz  là  où  l'asanblée  doit  estre,  et  voient  jà 
montez  les  plusors  des  chevaliers  touz  armez  et  por  courre  lor 
chevaus  aval  la  praierie.  Et  voient  les  paveillons  tanduz  d'une  part 
et  d'autre.  Et  misires  Gauvains  s'areste  et  li  V  chevalier  desouz 
un  arbre  et  voient  que  chevalier  asanblent  et  d'une  part  et  d'autre. 
Uns  des  V  chevalier  qui  èrent  avec  lui  li  fist  connoistre  le  seignor 
des  Mores  et  le  frère  au  chevalier  au  vermeil  escu  qui  avoit  non 
Chaos  li  rois.  Tantost  conme  li  tornôiemenz  fu  assanblez,  misires 
Gauvains  et  li  chevalier  viennent  à  l'asanblée,  et  misires  Gauvains 
s'an  vet  à  un  chevalier  galois  et  le  porte  à  terre,  et  lui  et  le  cheval, 
tout  en  I  mont.  Et  li  V  viennent  après  à  grant  eslès  et  abatent 
chaucuns  le  sien  et  c'esbaudissent  mout  por  monseignor  Gauvain. 
Chaois  li  rois  voit  monseignor  Gauvain,  mès  il  nu  connoisl  pas;  il 
vet  vers  lui  de  plein  eslès  et  misires  Gauvains  le  reçoit  au  fer  de 
son  glaive  et  le  hurte  si  durement  qu'il  li  brise  la  chenole  du  col 
et  li  fet  voler  le  glaive  des  poinz.  Et  misires  Gauvains  cerche  les 
renz  et  d'une  part  et  d'autre,  et  ne  trouve  ne  n'ancontre  chevalier 
devant  li  an  sa  voie  qu'il  ne  meste  jus  du  cheval  ou  qui  ne  soit 
navrez,  ou  par  lui  ou  par  les  V  chevaliers,  qui  moignent  mout  grant 
joie  de  ce  que  il  li  voient  feire.  Il  li  monstrent  le  seignor  des  Mores 
qui  venoit  à  mout  grant  route  de  gent.  Il  vet  cele  part  à  grant 


—  46  — 


eslès.  Si  s'antrefièrent  de  lor  glaives  si  aïréement  qu'il  les  arçonent 
et  péçoient  et  s'antrehurtent  si  durement  des  chevaus  et  des  cors 
que  li  sires  des  Mores  pert  les  estriex,  et  est  brisiez  li  arçons 
derierres,  et  chiet  à  terre  par  desus  la  croupe  del  cheval,  si  que  li 
coinz  de  son  hiaume  fiche  pleine  paume  en  la  prée.  Et  misires 
Gau vains  prent  le  cheval,  qui  mout  estoit  riches  et  bons,-  maugré 
toute  sa  gent,  et  le  donna  à  un  des  V  chevaliers,  et  cil  le  fej  mener 
el  chastel  de  Kamaaloth  par  un  vallet.  Misires  Gauvains  cerche 
les  rans  d'une  part  ët  d'autre  et  fet  tant  d'armes  conme  nus  cheva- 
liers péut  plus  feire  méime;  li  V  chevalier  ceillent  grant  hardement 
et  firent  plus  d'armes,  cel  jor,  que  il  onques  mès  n'orent  fet.  Car  il 
n'i  ot  celui  au  moins  qui  n'oit  chevalier  abatu  et  cheval  gaeingnié. 
Li  sires  des  Mores  fu  remontez  desor  son  riche  cheval,  et  ot  grant 
vergoingne  de  ce  que  misires  Gauvains  I'ot  abalu.  Il  choisit  mon- 
seignor  Gauvain  et  vet  vers  lui  grant  aléure  et  cuide  vengier  sa 
honte.  11  s'antreviennent  de  grant  eslès,  et  misires  Gauvains  le  fiert 
du  tronçon  qui  li  estoit  remés  enmi  le  piz,  si  qu'il  Fesquartèle 
tôt.  Et  U  sires  dès  Mores  rebrise  son  glaive  sor  lui.  Misires  Gauvains 
trait  l'espée  el  gièle  le  tronçon  à  terre,  et  li  sires  des  Mores  fet  ense- 
ment  et  conmande  à  sa  gent  qu'il  ne  se  mellent  d'eus  deus  ;  car 
il  ne  trova  onques  chevalier  qu'il  ne  conquist.  U  se  donent  granz 
cox  sor  les  hiaumes,  si  que  les  estancèles  en  volent  et  les  espées 
usent.  Li  cop  monseignor  Gauvain  sont  greignor  que  li  autre,  car 
il  les  done  si  granz  et  si  orribles  que  le  sa  ne  raie  au  seignor  des 
Mores  parmi  la  bouche  et  parmi  le  nés,  si  que  li  haubers  an  est 
touz  sanglanz;  et  ne  peut  plus  andurer,  ainz  fiance  prison  à 
monseignor  Gauvain  qui  mout  en  est  liez,  et  li  V  chevalier  ense- 
ment.  Li  sires  des  Mores  vet  descendre  à  sa  tente  et  misires  Gau- 
vains avec  lui  et  descent,  et  misires  Gauvains  prant  le  cheval  et 
dit  à  un  des  V  chevaliers  :  «  Gardez-le-moi.  »  Et  tuit  li  chevalier 
sont  repeirié  an  lor  tentes,  et  s'aedrdent  tuit  et  dient  tuit  que  li 
chevaliers  au  vermeil  escu  et  à  l'eigle  d'or  Ta  mieuz  fet  que  nos,  et 
demandent  au  seignor  des  Mores  s'il  s'i  acorde  *,  et  il  dist  :  c  Oïl.  » 


i  Le  Ms.  dit  :  acordent. 


-  47  - 

t  Sire,  font-il  à  roonseignor  Gauvain,  dont  avez-vos  le  garde  an 
cest  chastel  à  Kamaaloth.  »  —  «  Grant  merciz,  seignors,  »  fet 
monseignor  Gauvains.  Il  apèle  les  V  chevaliers  et  lor  dist  :  c  Sei- 
gnors, je  veil  que  vos  i  soiez  por  moi  et  que  vos  le  gardoiz  par  le 
los  des  chevaliers  qui  ci  sont,  »  —  «  Sire,  nous  le  volons  bien  mout 
volentiers.  »  —  c  Sire,  fet  monseignor  Gauvains  au  seignor  des 
Mores,  et  vos  doing  conrae  mon  prison  à  la  veve  dame  qui  annuit 
me  herberga.  »  —  «  Sire,  fet— il,  non  devez  feire.  Assanblée  de 
tornoi  n'est  pas  gerre.  Por  ce  ne  devez  mon  cors  enprisoner  en 
chastel.  Car  je  sui  bien  poissans  de  ma  reançon  paiier  ci.  Mès 
dites-moi  quex  li  vostres  nons  est.  >  —  «L'en  m'apele  Gauvain.  » 
. —  «  Ha,  misires  Gauvains,  je  ai  meintefoiz  oï  parler  de  vos,  ne 
onques  mès  ne  vos  vi.  Mès,  puisque  li  chastiaus  de  Kamaaloth  est 

.  en  Yostre  garde,  je  vos  créant  loiaument  que,  devant  un  an  et  un 
jor,  n'ara  mès  li  chastiaus  garde  de  moi  ne  toute  la  terre  à  la  dame, 
ne  de  moi  ne  d'autre,  là  où  je  l'an  puisse  destorner,  et  si  le  vos 
fianz  devant  tous  ces  chevaliers  qui  ci  sont.  Et,  se  vos  volez  or  ne 
argent  de  moi,  je  vos  an  donrai  à  vostre  volanté.  »  —  «  Sire,  fet 

-misires  Gauvains,  gran  merciz,je  m'an  tieng  bien  atant  comme 
vos  an  avez  dit.  »  Misires  Gauvains  prant  congié  et  s'an  retorne 
vers  le  chastel  de  Kamaaloth,  et  an  voie  par  I  valet  le  cheval  au 
seignor  des  Mores  à  la  fille  à  la  veve  dame,  qui  mout  grant  joie  en 
fist.  Et  li  V  chevalier  anmoignent  lor  gaieng  devant  eus.  Et,  quant 
il  vindrent  el  chastel,  a  dont  fu  grant  la  joie.  Se  misires  Gauvains  fu 
bien  herbergiez  la  nuit  el  chastel,  l'an  ne  s'an  doit  pas  merveillier. 
Il  conta  à  la  dame  conmant  li  chastiaus  estoit  en  la  garde  à  ces 
chevaliers.  Quant  il  vint  à  la  matinée,  misires  Gauvains  se  parti 
del  chastel  et  prist  congié.  Mès  il  ot  avent  oïe  messe  ;  car  tiex 
estoit  sa  coustume.  La  veve  dame  et  sa  fille  le  conmandent  à  Dieu, 
et  li  chastiaus  demeure  an  greignor  garde  qu'il  nfe  l'ot  trové. 


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—  48  — 


ne  autre  branche  del  Graal  conmance  ci,  el  nom 
du  père  et  del  fil  et  del  seint  esperit.  Et  ce  test  ci 
li  conles  de  la  mère  au  Bon  Chevalier,  et  dit  que 
misires  Gauvains  s'an  vet,  si  conme  Diex  et  aven- 
ture le  moignent,  vers  la  terre  au  riche  roi  Pes- 
chéor.  Et  antre  an  une  grant  forest,  touz  armez, 
son  escu  à  son  col  et  son  glaive  an  sa  main.  Et  prie  Notre  Seignor 
qui  le  conseust  de  cest  seint  message  qu'il  a  enpris,  si  qu'il  le  puisse 
honorablement  achever.  Il  chevaucha  tant  qu'il  vint  à  la  vespréeà 
un  recet  qui  estoit  anmi  la  fbrest.  Et  estoit  avironez  d'une  grant  ève 
et  avoit  anviron  granz  pleisseiz  de  bois,  si  que  à  grant  poigne 
povoit  Tan  choissir  la  sale  qui  mout  estoit  grant.  La  rivière  qui  l'avi- 
ronnoit  esloit  èveroial,  carele  ne  perdoit  son  sounon  ne  son  cors, 
jusqu'au  la  mer.  Et  misires  Gauvains  panssa  que  c'estoit  recet  à 
preudonme;  il  se  trait  cele  part  por  herbergier.  Si  conme  il  aprou- 
choit  le  pont  du  recet",  il  regarde  et  voit  un  nain  séoir  sor  I  estage. 
Il  sailli  sus  :  «  Misires  Gauvains,  fet-il,  bien  puissiez-Vos  venir!  » 
—  c  Biau  douz  amis,  fet  misires  Gauvains,  bone  aventure  vos  doint 
Dex!  Connoissiez-me-vos  donc?»  fet-il.  t  Bien  vos  connois-je,  fet 
li  nains,  car  je  vos  vi  au  lornoiement.  En  meillor  point  ne  poviez- 
vos  mie  venir  çoianz,  car  mi  sires  n'i  est  pas.  Mès  vos  i  troverez 
madame,  la  plus  bele  et  la  plus  gente  et  la  plus  courtoise  du  réaume 
de  Logres,  et  si  n'a  pas  encore  XX  anz.  »  —  t  Biaus  anmis,  fet 
misires  Gauvains,  conmanta  non  li  sires  du  recet?»  —  tSire, 
l'an  l'apele  del  petit  Gomeret.  Je  vois  dire  à  ma  dame  que  misires 
Gauvains  vient,  li  bons  chevaliers,  et  qu'ele  face  grant  joie.  »  Et 
misires  Gauvains  se  merveille  mout  de  la  joie  que  li  nains  li  fet, 
quar  il  a  meintes  vileignies  trouvées  en  plusieurs  leus,  en  cors  de 


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_  49  — 


plusors  nains.  Li  nains  est  venuz  en  la  chambre  où  la  dame  estoit 
«  Or  tost,  dame,  fet-il,  menez  grant  joie,  car  misires  Gauvains 
vient  herbergier  avec  vos.  »  —  c  Certes,  fet-ele,  de  ce  sui-je  raout 
liée  et  mout  dolanle,  liée  por  ce  que  li  bons  chevaliers  gcrra  çà 
dedanz,  et  dolante  por  ce  que  c'est  li  chevaliers  u  monde  que  mes 
sires  het  plus.  Si  le  reisone  por  amor  de  lui,  car  il  m'a  dit  mein- 
tefoiz  c'onques  misires  Gauvains  ne  porta  foi  n'a  dame  n'a  damoi- 
sele,  qu'il  q'an  féist  sa  volanté.  »  —  c  Dame,  fet  li  nains,  il  n'est 
pas  voir  quanque  l'an  dit.  * 

Atant  misires  Gauvains  antre  an  la  corl  et  descent,  et  la 
damoiscle  li  vient  à  rencontre,  et  li  dit  :  «  Sire,  à  joie  et  à  bone 
aventure  soiez-vos  venyz!  »  —  t  Dame,  fet-il,  et  vos  aiez  honor  et 
bone  aventure  !  »  La  dame  le  prant  par  la  main  et  l'anmoigne  an 
la  sale,  et  le  fet  asséoir  sor  une  coste  de  pailles.  Et  un  vallet  moinne 
son  cheval  establer.  Et  li  nains  huche  II  autres  valiez  et  fet  mon- 
seignor  Gauvain  désarmer  et  il  i  aide  mout  viguereusement,  et  fet 
de  Fève  aporter  por  laver  ses  mains  et  son  viaire.  c  Sire,  fet  li 
nains,  encore  avez  vos  tous  les  poinz  enflez  des  cox  que  vos 
recéustes  et  donnastes  au  tornoiement.  »  Monseignor  Gauvains  ne 
li  respondi  noiant.  Et  li  nains  antre  an  la  chambre  et  aporte  une 
robe  d'esquarlate  forrée  d'ermine,  et  la  fet  vestir  à  monseignor 
Gauvain.  Et  la  viande  fu  preste,  et  la  table  fu  mise,  et  la  dame 
s'assiet  au  mangier.  Il  a  esgardé  la  dame  maintefoiz  por  la  grant 
biauté,  et,  se  il  voussist  croire  son  cuer  et  ces  euz,  il  éust  tote 
changiée  sa  panssée;  mès  il  avoit  si  son  cuer  noué  et  eslaint  qu'il 
ne  li  leissoit  pensser  chose  qui  à  vileinie  tornast,  por  le  haust 
pèlerinage  qu'il  avoit  anpris;  ainz  conmança  ces  euz  à  oster 
d'esgarder  la  dame,  qui  de  très  grant  biauté  estoit  esprise.  Après 
mangier,  fu  fez  li  Hz  monseignor  Gauvain,  et  il  s'apareille  d'aler 
couchier.  La  dame  li  dist  que  bone  aventure  li  donast  Diex.  Et  il 
li  respont  ensement.  Quant  la  dame  fu  an  sa  chambre,  li  nains 
dist  à  monseignor  Gauvain  :  c  Sire,  je  gerrai  devant  vos,  si  vos 
soulacerai  tant  que  vos  soiez  endormiz.  »  —  c  Gran  merciz,  fet-il, 
et  Diex  le  me  lest  déservir  an  aucun  tens  !  »  Li  nains  s'apuie 
devant  monseignor  Gauvain  sor  une  couste,  et,  quant  il  vit  qu'il 

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—  50  — 


dormoit,  il  se  liève  au  plus  coiement  qu'il  pot  el  vient  à  une  nef 
qui  esloit  an  la  rivière  qui  couroit  derière  la  sale,  et  antre  anz, 
puis  nage  contremont  la  rivière.  Et  vient  à  une  pescherie  où  il  avoit 
une  sale  mout  bele  an  une  petite  ilète,  el  l'anclot  un  braz  marins 
de  la  rivière.  Li  jaleus  estoit  venuz  por  esbatre  et  gisoit  anmi  la 
sale  sour  une  couche.  Li  nains  ist  de  .  la  nef  là  dedanz  et  alume 
plein  son  poing  de  chandeles  et  vient  devant  la  couche.  «  Quest-ce? 
fet  li  nains,  dormez-vos?  »  Et  cil  s  esveille  mout  effraéement  et  li 
demande  que  il  a  et  dont  il  vient,  t  En  non  Dieu,  fet-il,  vos  ne 
gisez  mie  si  à  eise  com  fet  misires  Gauvains.  »  —  «  Que  savez-vos?» 
fet-il.  c  Ju  sai  bien,  fet  li  nains,  car  ju  leissai  ores  an  vostresale 
et  si  cuit  qu'il  sont  couchiez  lui  et  votre  famé  braz  à  braz.  »  — 
«  Gonment!  fet-il,  je  li  avoie  desfandu  qu'ele  ne  herberjast  mon- 
seignor  Gauvain.  »  —  t  Par  foi,  fet  li  nains,  ele  li  a  fet  la  greignor 
joie  que  je  li  véisse  onques  mès  feire  à  nullui.  Mès  hastez-vos  de 
venir,  car  j'ai  grant  paor  qu'il  ne  l'anmaint.  »  —  «  Par  mon  chief, 
fet  li  chevaliers,  je  n'irai  pas  tant  con  il  i  soit.  Mès  ele  le  conparra, 
quant  il  s'an  sera  alez.  »  —  c  Dont  iert  à  tort,  ce  dist  li  nains,  si 
conme  je  cuit.  » 


IVlisires  Gauvains  gisoit  an  la  sale,  qui  garde  ne  se  donoit 
de  ce;  il  voit  que  li  jorz  aparut,  biaus  et  clérs,  si  s'est  levez.  La 
damoisele  vient  à  l'uis  de  la  sale  et  ne  vit  pas  del  nain,  si  connut 
bien  sa  traïson  ;  elle  dist  à  monseignor  Gauvain  :  c  Sire,  por  Dieu, 
aiez  merci  de  moi,  car  li  nains  m'a  traïe.  Se  vos  esloigniez  nostre 
forest  et  vos  ne  m'aidiez  à  rescourre  de  la  doulor  que  mes  sires  me 
fera  soufrir,  vos  i  auroiz  grant  péchié.  Gar  vos  savez  bien  que  je 
ne  doi  estre  ancourpèe  vers  mon  seignor  ne  vers  autre,  par  droit, 
de  chose  que  vos  aiez  feite  vers  moi,  ne  je  vers  vos.  »  —  c  Vos 
dites  voir.  »  fet  misires  Gauvains.  Atant  c'est  armez  et  prant  congié 
à  la  dame  et  s'an  ist  fors  du  bel  recet  et  s'anbuche  an  la  forest  près 
d'ilec.  Atant  ez-vos  le  jalous  chevaliers  où  il  vient,  lui  et  son  nain. 
Et  antre  dedanz  la  sale.  La  dame  li  vient  à  l'ancontre  :  <  Sire, 
fet-ele,  bien  puissiez-vos  venir!  »  —  •  Et  vos  aiez,  fet-il,  honte  et 
maie  aventure,  comme  la  plus  desloial  qui  vive,  quant  vos  avez 
annuit  herbergié  an  mon  ostel  et  an  mon  lit  celui  que  je  plus 


resoigne  I  »  —  t  Sire,  fet-ele,  an  vostre  ostel  le  herbergai-je,  mès 
onques  vostre  liz  ne  fu  vergondez  par  moi,  ne  jà  n'iert.  »  —  t  Vos 
maniez,  fet-il,  conme  fause.  »  Il  s'arme  tout  erramment  et  fet 
armer  son  cheval,  puis  fet  la  dame  desceindre  et  despoillier  en  sa 
chemise,  qui  merci  li  crioit  mout  doucement  en  plourant.  Il  monte 
sor  son  cheval  et  prant  sbn  escu  et  son  glaive,  et  fet  la  dame 
prandre  au  nain  par  les  tresces  et  la  fet  amener  après  lui  en  la 
forest.  Et  s'areste  desus  un  lac  d'une  fonteigne  et  la  fet  entrer  en 
•  Tève  qui  sordoit  mout  froide,  et  descent  et  ceilli  verges  cinglanz  an 
la  forest  et  la  conmança  à  batre  et  à  férir  très  parmi  le  dos  et  parmi 
les  mameles,  si  que  li  ruz  de  la  fonteigne  en  estoit  toz  sanglanz. 
Et  ele  conmança  mout  haust  à  crier.  Adont  primes  Toi  monseignor 
Gauvains  et  se  desbuche  de  là  où  il  estoit  et  vient  celle  part  grant 
aléure.  «  Par  foi,  fet  li  nains,  vez-ci  monseignor  Gauvain  où  il 
vient.  »  —  c  Par  foi,  fet  li  chevaliers,  or  sa-je  bien  que  il  n'i  ot 
se  viieinie  non,  et  que  ce  est  bien  chose  prouvée.  »  Atant  est  misires 
Gauvains  vcnuz  et  dist  :  «  Avoi,  sire  chevaliers,  porquoi  ociez-vos 
la  meillor  dame  et  la  plus  loial  que  je  onques  véisse?  Onques  mès 
ne  trouvai  dame  qui  tant  m'annourast  ;  si  Tan  déussiez  savoir  mout 
bon  gré  ;  ne  an  sa  contenance,  ne  an  son  parler,  ne  an  soi  ne  tro- 
vai-je  se  tous  les  biens  non,  que  Tan  peut  trouver  an  bone  dame  et 
en  loial.  Si  feites  grant  mal  et  grant  péchié  quant  vos  la  maumetez 
ainsint.  Si  vos  voudroie  prier  par  franchise  et  par  amor  que  vos  li 
pardonnesiez  vostre  ire  et  que  vos  la  méissiez  hors  de  Tève.  Et  si 
vos  jurrai  sor  seinz  an  cele  chapele  c'onques  mal  ne  vileignic  ne  li 
requis,  ne  talant  n'an  oi.  »  Li  chevaliers  fu  pleins  de  grant  ire 
porce  qu'il  vit  que  misires  Gauvains  n'an  estoit  pas  alez,  et  une 
angoisseuse  jalousie  li  alume  le  cuer  et  le  cors  et  ancharja  har- 
dement  de  grant  folie  et  d'outrage,  et  misireâ  Gauvains  qui  ancor 
est  devant  li  le  meut  en  greignor  errour.  Et  toutes  voies  li  dit  por 
la  péor  qu'il  ot  de  li  :  «  Misires  Gauvains,  fet-il,  je  l'an  oslerai  par 
un  convenant  que  vos  jousteroiz  à  moi  et  je  à  vos,  et,  se  vos  me 
povez  conquerre,  quite  sera  du  meffet  et  du  blasme.  Et  se  je  vos 
conquier,  ele  an  iert  ancoupée;  tiex  en  iert  li  juises.  »  —  c  Je  ne 
demant  mieuz.  »  fet  misires  Gauvains. 


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—  58  - 


A.tant,  fet  li  chevaliers  au  nain  feire  mestre  hors  la  dame  du 
lac  de  la  fonteigne,  et  la  fet  séoir  en  une  lande  où  il  dévoient 
jouster.  Li  chevaliers  se  trait  arrière  por  prandre  son  eslès,  et 
misires  Gauvains  vient  tant  conme  li  chevaus  li  [peut  randre 
vers  Marine  le  jalous.  Et,  quant  il  le  voit  venir,  si  eschive  son 
cop ,  il  beisse  son  glaive  et  vient  à  sa  famé  qui  se  dementoit 
mout  durement  et  plouroit  conme  cele  qui  coupe  n'i  avoit,  il  la 
fiert  parmi  le  cors  et  lotit,  puis  s'antorne,  tant  con  cheval  Fan  peut* 
porter,  vers  son  recet.  Misires  Gauvains  voit  la  damoisele  morte  et 
le  nain  qui  s'anfuit  grant  aléure  après  son  seignor,  il  le  conssuit  et 
le  démarche  au  piez  de  son  cheval  tanX  qu'il  li  criève  le  cuer  du 
ventre,  puis  s'an  vet  vers  le  recet,  car  il  cuide  antrer  dedanz.  Mès 
il  trouva  le  pont  fermé  et  la  porte  verrouilliée.  Et  Marins  li  escrie  : 
c  Geste  honte  et  ceste  mésaventure  m'est  avenue  par  vos;  mès  vos 
le  conparroiz  encore,  se  je  vif.  »  Misires  Gauvains  ne  vost  pas 
pleidier  à  lui;  ainz  se  retrait  arrière  et  revient  là  où  la  dame 
gisoit  morte,  et  la  charge  desor  le  col  de  son  cheval  toute  sanglante. 
Après  l'anporte  à  une  chapele  qui  estoit  defors  l'antrée  du  recet. 
Puis  descendi  et  le  mist  dedanz  la  chapele  au  plus  bêlement  qu'il 
péut,  conme  cil  qui  mout  an  estoit  dolanz  et  correciez.  Après, 
reclot  l'uis  de  la  chapele  conme  cil  qui  péor  ot  du  cors  por  les 
bestes  sauvages,  et  se  panssa  que  l'an  la  venroit  ansevelir  et  enterrer 
quant  il  s'an  seroit  partiz. 

Autant  s'an  part  monseignor  Gauvains,  moult  courreciez,  car 
onques  mès  chose  ne  li  avint,  ce  li  sanble,  dont  il  li  pesast  plus  au 
cuer.  Et  il  chevauche,  panssis  et  enbrons,  parmi  la  forest,  et  voit 
un  chevalier  venir  la*  voie  que  il  venoit,  si  venoit  an  sauvage  me- 
nière;  il  chevauchoit  à  reculions  an  mout  sauvage  menière,  ce 
devant  derrière,  et  avoit  les  reignes  de  son  cheval  très  parmi  son 
piz,  et  portoit  le  pié  de  son  escu  desus  et  le  chief  desouz  et  son 
glaive  ce  desouz  desuz,  et  son  hauberc  et  ses  choses  de  fer  trousée 
à  son  col.  Il  voit  monseignor  Gauvain  venir  toute  la  foresf,  qui 
mout  se  merveille  de  lui  quant  il  le  voit,  mès  cil  ne  le  voit  pas, 
mès  il  li  crie  mout  haust  :  c  Gentil  chevaliers  qui  là  venez,  por 


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Dieu,  oe  me  feites  nul  mal,  car  je  sui  li  Couarz  Chevaliers.  »  — 
«  Par  Dieu,  fet  misires  Gauvains,  vos  ne  me  sanblez  pas  home  qui 
Fan  doie  mal  feire.  »  Et,  se  ne  fust  la  grant  pansée  de  la  grant  ire 
qu'il  avoit,  volantiers  éust  ris  de  sa  contenance,  c  Sire  chevaliers, 
fet  misires  Gauvains,  vos  n'avez  garde  de  moi.  »  Atant  s'aproche  et 
le  voit  anmi  le  visage,  et  li  Couarz  Chevaliers  lui.  c  Sire,  fet-il,  bien 
puissiez-vos  venir!  »  —  «  Et  vos  autresinl*  fet  misires  Gauvains. 
A  qui  estes-vos,  sire  chevaliers?  »  —  «  A  la  damoisele  du  char.  »— 
'  «  Tant  vos  ain-je  mieuz,  »  fet  misires  Gauvains.  «  Enhaudieus, 
fet  li  Couarz  Chevaliers,  dont  n'auré-je  garde  de  vos.  »  — *Non 
voir,  fet  misires  Gauvains,  soiez  tout  aséur.  »  Li  Couarz  Chevaliers 
voit  Fescu  monseignor  Gauvain  et  le  connoist  :  c  Ha,  sire,  fet-il, 
or  sai-je  bien  qui  vos  estes.  Or  descendrai-je  et  chevaucherai  à 
droit  et  remetrai  mes  armes  à  point.  Car  vos  estes  misires  Gau- 
vains, ne  nus  ne  devoit  conquerre  cel  escu  se  vos  non.  »  Li  che- 
valiers descent  et  met  ses  armes  à  droit,  et  prie  monseignor  Gau- 
vain qu'il  s'arest  tant  qu'il  soit  armez  ;  et  il  si  fet  mout  volantiers 
et  li  aïde.  Atant  ez-vos  un  chevalier  où  il  vient  grant  aléure  au. 
travers  de  la  forest  connue  tempeste,  et  avoit  un  escu  parti  de 
blanc  et  de  noir.  «  Misires  Gauvains,  fet  cil,  arestez-vos,  car  je 
vos  des  G,  de  par  Marin  le  jalous,  qui  por  vos  a  sa  famé  ocise.  »  — 
c  Sire  chevaliers,  fet  misires  Gauvains,  de  ce  sui-je  mout  dolanz 
an  mon  cuer,  car  ele  n'avoit  mort  déservie,  i  -  i  Ce  ne  vaut 
Doiant,  fet  li  Partiz  Chevaliers,  car  je  vos  en  requier  la  mort.  Se 
je  vos  conqueir,  li  torz  en  est  vostres,  et,  se  vos  me  conquérez, 
misires  tient  le  blâme  et  la  honte  por  seue,  et  si  tanra  son  ostez  de 
vos,  se  vos  m'an  leissiez  eschaper  vif.  »  —  c  Ce  ne  vos  vé-je,  fet 
misires  Gauvains,  car  Diex  sait  bien  que  je  n'i  ai  coupes.  »  — 
«  Ha,  misires  Gauvains,  fet  li  Couarz  Chevaliers,  ne  vos  combatez 
pas,  sor  ma  fiance.  Car  vos  n'aurez  jà  ne  secors  ne  aïde  de  moi.  » 
—  t  J'ai  achevées  [maintes  aventures]  fet  misires  Gauvains,  sanz 
vos;  si  ferai-je  ancor  ceste,  se  Diex  m'an  voust  aidier.  »  Il  s'antre- 
vienent  de  plein  eslés  et  brisent  lor  lances  sor  lor  escuz,  et  misires 
Gauvains  hurte  le  cheval  et  passe  outre  et  abat,  tout  ensanble, 
et  lui  et  le  cheval.  Après,  trait  l'espée  et  li  cort  sus.  Et  li  chevaliers 
li  escrie  :  c  Avoi,  misires  Gauvains,  me  voulez-vos  donc  ocirre? 


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—  54  — 


je  me  rant  conquis,  car  je  ne  vcil  pas  mourir  por  autrui  folie,  et 
si  vos  en  cri  merci.  »  Misires  Gauvains  pansse  qu'il  ne  li  fera  plus 
mal,  car  les  conmandemanz  son  seignor  doit  il  bien  feire.  Il  tant 
ces  mains  et  li  fet  houmage,  de  par  son  seignor,  de  son  recet  et  de 
toute  sa  terre,  et  devient  ces  hon. 


ixtant  s'en  part  li  chevaliers,  et  misires  Gauvains  remaint 
ileques.  «  Sire,  fet  li  Couarz  Chevaliers  à  monseignor  Gauvain, 
je  ne  voudroie  pas  estre  si  hardiz  conme  vos  estes.  Car,  se  m'ait 
Diex,  s'il  m'éust  ausint  desfié  conme  il  fist  vos,  je  m'an  fusse  fouiz 
tantost,  ou  je  li  fusse  chéuz  au  piez  por  crier  li  merci.  »  —  •  Vos 
ne  volez  se  pès  non.  »  fet  misires  Gauvains.  «  Par  Saint  Jaques, 
fet  li  Couarz,  i  a  grant  droit.  Car  il  ne  vient  de  gerre  se  mal  non  ; 
ne  je  n*oi  onques  plaie  ne  blecéure,  se  aucuns  rains  ne  la  me  fist; 
et  je  voi  vostre  viaire  tôt  déplaié  et  navré  an  plusors  leus.  Si  m'ait 
Diex,  de  tel  hardiece  n'ai-je  cuire,  et  chaucun  jor  pri-je  Dieu  que 
m'an  desfande.  Si  vos  conmant  à  Dieu,  car  je  m'an  vois  après  ma 
damoisele  del  char.  »  —  c  Vos  n'an  iroiz  mie  ainsint,  fet  misires 
Gauvains,  ains  me  diroiz  ainçois  por  quoi  vostre  damoisele  du 
char  porte  son  braz  à  son  col  pandu  en  tel  menière.  »  —  c  Sire,  ce 
vos  dirai-je  bien.  Ele  servi,  du  seintime  Graal,  de  cele  main,  le 
chevalier  qui  fu  en  l'ostel  le  roi  Peschéor,  qui  ne  vost  demander  de 
quoi  ii  Graaus  servoil;  por  ce  qu'ele  en  tint  le  précieus  veissei 
en  quoi  li  glorieus  sans  dégoûta  de  la  poigte  de  la  lance,  si  n'en 
vost  nule  autre  chose  tenir  jusqu'à  cele  houre  qu'ele  revendra 
el  seint  leu  où  il  est.  Sire,  fet  li  Couarz  Chevaliers,  or  m'an 
puis-je  bien  aler,  s'il  vos  plest;  et  vez-ci  mon  glaive  que  je  vos 
doing,  quar  je  n'an  ai  que  feire.  »  Misires  Gauvains  le  prant, 
car  li  siens  estoit  tronçonnez,  et  se  part  du  chevalier  et  le  con- 
mande  à  Dieu.  Et  s'an  vet  grant  aléure  et  misires  Gauvains  parmi 
la  forest  et  est  mout  traveilliez  et  mout  las.  Et  chevaucha  tant  que 
li  souleus  dut  esconser.  Et  ancontre  un  chevalier  qui  s'an  venoit 
au  travers  de  la  forest  et  s'an  venoit  vers  monseignor  Gauvain, 
grant  aléure,  si  conme  cil  qui  estoit  fcruz  parmi  le  cors;  el  crie 
sor  toute  la  forest  :  «  Conmant  avez-vos  non,  sires  chevaliers?  »  — 
c  Je  ai  non  Gauvains.  »  —  «  Ha  !  misires  Gauvains,  fet  cil, 


—  55  — 


ainsint  sui-je  navrez  en  vostre  servise.  •  —  c  Conmant  en  mon 
servise?  »  fet  misires  Gauvains.  <  Sire,  je  vouloie  enterrer  la 
damoisele  que  vos  aportastes  an  la  chapele,  et  Marins  li  jalous  me 
courut  sus,  et  me  navra  en  plusors  leus,  en  tel  menière  que  vos 
véez.  Et  je  avoi  jà  la  fosse  feite  à  m'espée  por  le  cors  anterrer, 
quant  il  la  me  toli  et  l'abandonna  as  bestes  sauvages.  Or  m  an  vois 
ci  ilec  à  une  «hapele  à  un  ermite  qui  est  an  ceste  forest,  por  moi 
confesser.  Car  je  sai  bien  que  je  ne  vivrai  pas  longuement,  car  la 
plaie  me  gist  mout  près  del  cuer.  Mès  je  mourrai  plus  à  eise  de  ce 
que  je  vûs  ai  trouvé  et  vos  ai  monstré  l'annui  que  Tan  m'a  fet  por 
vos.  »  —  «  Certes,  fet  misires  Gauvains,  ce  poise  moi.  > 


iitant  s'an  part  li  chevaliers,  et  misires  Gauvains  chevaucha 
tant  que  il  trouva  en  la  forest  un  chastel  mout  bel  et  mout  riche, 
et  encontra  un  ancien  chevalier  qui  estoit  oissuz  del  chastel  por 
esbatre,  et  tenoit  un  oisel  sor  son  poing.  Il  salue  monseignor  Gau- 
vain,  et  il  lui,  et  li  demanda  quel  chastel  ce  est,  que  il  voit  si  bel 
aparoir.  Et  il  dist  que  c'est  li  chastiaus  à  l'orgeuleuse  pucele  qui 
onques  ne  daigna  demander  à  chevalier  son  nom.  «  Et  nos  qui  à 
lui  somes,  ne  Posons  feire  por  lui.  Mès  vos  seroiz  mout  bien  her- 
bergiez  el  chastel,  car  ele  est  mout  courtoise  an  autre  manière,  et 
la  plus  bele  que  Tan  sache.  Ne  oncques  an  autre  manière  n'ot 
seignor,  ne  onques  ne  daigna  anmcr  chevalier,  s'ele  n'oït  dire  qu'il 
fust  le  meillor  chevalier  du  monde.  Et  je  m'an  irai  avec  vos  por 
courtoisie.  »  —  <  Gran  merciz,  sire.  »  fait  misires  Gauvains.  Il 
antrent  u  chastel  andui  ansanble  et  descendent  à  un  perron  devant 
la  sale.  Li  chevaliers  prant  monseignor  Gauvain  parmi  la  main  et 
l'anmoigne  contremont  et  le  fet  désarmer  et  li  porte  un  sercot 
d'esquarlate,  fouré  de  veir,  et  li  fet  afubler.  Puis  amoinne  la  dame 
du  chastel  à  monseignor  Gauvain,  et  il  se  dresce  anconlre  li  : 
t  Dame,  fel-il,  bien  puissiez-vos  venir!  »  —  €  Et  vos,  soiez  bien 
venuz,  sire,  fet-ele.  Volez-vos  véoir  ma  chapele?  »  —  t  Damoisele, 
fet  misires  Gauvains,  à  vostre  pleisir.  »  Et  ele  Fi  moigne  et  prant 
par  la  main  monseignor  Gauvain ,  et  il  regarde  la  chapele  et  li 
sanble  bien  c'onques  mès  n'antra  an  si  bele  ne  an  si  riche,  et  voit 
1III  sarceuz  dedanz,  les  plus  biaus  que  nus  véist  onques.  Et  avoit 


—  50 


à  la  destre  partie  de  la  chapele  III  pertuis  an  I  mur,  qui  estaient 
tuit  avironnez  d'or  et  de  pierres  précieuses,  et  voit  outre  les  trois 
pertuis  grant  luminaire  de  cbandeles  devant  III  filatieres  qui  là 
estoient.  Et  fleuraient  plus  souef  que  baumes.  «  Sire  chevaliers, 
fet  la  damoisele,  véez-vos  ces  sarceus?  »  —  «  Damoisele,  fet 
misires  Gauvains,  oïl.  »  —  c  Li  III  sont  fet  por  les  III  meillors 
chevaliers  du. monde,  et  li  quarz  por  moi.  Li  uns  a  non  mon- 
seignor  Gauvains,  et  li  autres  Lanceloz  du  lac.  Je  les  ain  por 
anmors  chaucun  par  foi.  Et  li  tiers  a  non  Pellesvaus.  Celui  ain-je 
plus  que  les  autres  II.  Et  en  ces  III  pertuis  sont  les  reliques  mises 
por  amor  d'eus.  Et  or  esgardez  que  je  feroie  d'eus  se  lour  III  chiés 
estoietot  çà  dedanz  ;  et,  se  je  ne  le  puis  feire  àus  III  ansanble,  je  le 
ferai  aus  II  ou  à  l'un.  »  Ele  met  la  main  vers  les  pertuis,  et  trait 
'  une  cheville  hors,  qui  fichiée  estoit  parmi  le  mur,  et  un  tranchéor 
d'acier  chiet  hors,  d'acier,  plus  tranchant  que  nul  rasors;  et  clot 
les  III  pertuis  :  c  Et  ainsint  lor  trancheroie-je  les  chiés  quant  il 
cuideroient  aourer  les  reliques,  si  sont  outre  les  III  pertuis.  Après, 
ferai  les  cors  prandre  et  mestre  les  ès  III  sarceuz  et  mout  riche- 
ment ennourer  et  ensevelir,  car  je  ne  puis  avoir  joie  d'eus  en  lor 
vie.  Et,  quant  la  fin  de  ma  vie  iert  venue,  que  Diex  le  voudra,  si 
me  ferai  mestre  el  quart  sarcueil,  et  aurai  la  conpaignie  des  trois 
bons  chevaliers.  »  Misires  Gauvains  ot  la  parole,  si  s'en  merveille 
mout  durement  et  voudroit  bien  que  la  nuit  fu  trespassée.  Il 
issent  fors  de  la  chapele.  La  damoisele  fet  monseignor  Gauvain 
mout  honourer  cele  nuit,  et  out  grant  compaignie  de  chevaliers  là 
dedanz,  qui  le  servoient  et  qui  aidoient  le  chaste!  à  garder.  Il 
honorent  mout  monseignor  Gauvain,  mès  il  ne  sorent  pas  que  ce 
fust  il,  ne  il  nu  demandèrent  pas;  car  ce  n'est'oit  pas  la  coutume 
du  chastel.  Mais  ele  savoit  bien  que  il  trespassoient  parmi  la  forest 
souvant,  elo  avoit  conmandé  à  IIII  de  ces  chevaliers,  qui  la  forest 
gardoient  et  les  trespas,  se  nus  de  ces  III  chevaliers  passast,  que  il 
li  amenassent  sanz  contredit;  et  ele  en  croislroit  à  chaucun  sa  terre. 

ires  Gauvain  fu  anuit  el  chastel  trèsqu'à  l'endemain  et 
ala  la  messe  oïr  en  la  chapele  ainz  qu'il  se  méust.  Après,  quant  il 
ont  oie  messe  et  il  fu  armez,  il  prist  congié  à  la  demoisele  et  oissi 


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-  57  - 


fors  du  chastcl  conme  cil  qui  n'a  lalant  de  plus  arestcr.  Et  antre 
an  la  forest  et  chevauche  une  grant  lieue  galesche  et  trouva  II  che- 
valiers séanz  en  un  destor  de  la  forest.  Et,  quant  cil  le  voient  venir, 
il  saillent  sus  les  chevaus  tuit  armé  et  viennent  contre  monseignor 
Gauvain,  les  escuz  aus  cox  et  les  glaives  ès  poinz.  c  Sire  cheva- 
liers, font-il,  aretez-vos,  si  nos  dites  vostre  non  sanz  mantir.  »  — 
c  Seignors,  fet-il,  mout  volentiers.  Mes  nons  ne  fu  onques  célez 
puis  que  Tan  le  me  demandast.  L'an  m'apele  Gauvain,  le  neveu  le 
roi  Artu.  »  —  «  Or,  çà,  sire,  bien  puissiez-vos  cstre  venuz;  autre 
demandieûz-nos  fors  vos;  si  vendroiz  à  la  dame  du  mont  avec  nos, 
qui  mout  vos  désirre  et  qui  fera  mout  grant  joie  de  vos,  au 
chastel  Orgeillous  où  ele  est.  »  —  Seignor,  fet  mesires  Gauvains, 
n'i  ai  loisir  de  l'aler,  car  j'ai  ail  lors  ma  voie  anprise.  »  —  «  Sire, 
font-il,  vos  i  co vient  à  venir  sanz  faille,  car  il  nos  est  ainsint  com- 
mandé que  nos  vos  i  maingnons  à  force,  se  vos  n'i  volez  venir 
déboneirement.  »  —  c  Je  vos  ai  bien  dit  que  je  n'i  irai  pas.  »  fet 
misires  Gauvains.  Lors  saillent  avant  et  le  prannent  par  le  fraing 
et  l'en  cuident  mener  à  force.  Et  misires  Gauvains  se  vergoigne  et 
trait  l'espée  et  fiert  l'un  par  tel  aïr  qu'il  li  cope  le  braz.  Et  li  autres 
let  le  fraing  et  s'an  tome  grant  aléure  et  cil  avec,  qui  afolez  estoit. 
Et  s'an  vont  vers  le  chastel  Orgeilleus  et  vers  l'orgeilleuse  pucele  del 
chastel,  et  li  monstrent  le  doumache  qui  avenuz  lor  estoit.  «  Qui 
vos  a  ainssint  malbailli?  »  fet  ele.  c  Certes,  dame,  misires  Gau- 
vains. »  —  «  Où  le  trovastes-vos?  »  —  c  Dame,  font-cil,  an  la 
forest,  où  il  venoit  vers  nos  grant  aléure  et  voloit  passer  le  destroit; 
quant  nos  li  déismes  qu'il  s'arestast  et  venist  à  vos,  il  n'i  vost  venir. 
Nos  li  féimes  force  et  il  trancha  le  braz  à  mon  cônpaignon.  »  Ele 
fet  sonner  un  cor  tôt  errant,  et  li  chevalier  du  chastel  s'arment  et  ele 
lor  commande  à  suivre  monseignor  Gauvain,  et  dist  qu'ele  croistra 
sa  terre  et  sa  garison  qui  li  amenra.  Il  furent  bien  XV  chevaliers . 
armez.  Ainsint  comme  il  dévoient  oissir  del  chastel,  atant  ez-vos  II 
gardes  de  la  forest  où  il  viennent,  anbedui  fu  feruz  parmi  les  cors. 
La  damoisele  et  les  chevaliers  lor  demande  qui  ce  lor  «  fet,  et  il 
dient  :  monseignor  Gauvain  qui  ce  lor  a  fet,  qu'il  voloient  amener 
el  chastel.  —  «  Est-il  loinz?  »  fet  la  damoisele.  c  Oïl,  fet-il, 
IIII  granz  lieues  galesches.  »  —  c  Et  plus  grant  folie  seroit  de 


—  58  — 


lui  suivre,  fet  li  uns  des  XVI  chevaliers,  car  nos  n'i  acroistrons 
fors  nostre  honte  et  nostre  doumage;  et  ma  dame  Ta  perdu  par  son 
for  fet;  car  nos  savons  bien  que  ce  fu  il  qui  çà  dedanz  jut,  se  il 
porte  un  escu  de  sinople  à  une  aigle  d'or.  »  —  «  Oïl,  fet  li  cheva- 
liers navrez,  sanz  faille.  >  —  <  Dont  est-il  ce?  fet  la  dame,  je  le 
connois  bien,  car  je  l'ai  perdu  par  mon  orgeil  et  par  mon  oustraje, 
ne  jà  mès  chevalier  ne  gerra  an  mon  ostel,  puisque  il  soit  estranges, 
que  je  ne  li  demande  son  non.  Mès  c'est  à  tart,  car  i  a  failli  à 
cetui  à  toujors  mès,  se  Dex  ne  le  me  ramoigne,  et  par  cetui  per- 
drai-je  les  deus  austres.  » 

A.tant  demoure  la  chace  de  monseignor  Gauvain  qui  s'an  vet 
et  prie  à  Dieu  qu'il  li  anvoit  verai  conseil,  de  ce  qu'il  a  enpris,  et 
qu'il  le  lest  an  aucun  lieu  venir  o.ù  il  puist  oïr  noveles  veraies  de 
l'ostel  au  roi  Peschéor.  Ainsint  con  il  le  pansoit,  il  ot  un  brachet 
glapir  et  s'an  vient  vers  lui  grant  aléure.  Si  conme  il  ot  aprochié 
monseignor  Gauvain,  il  met  le  nés  à  terre  et  trueve  une  trace  de 
sanc  parmi  une  voieerbeuse  en  la  forest,  et,  quant  misires  Gauvains 
vouloit  leissier  la  voie  de  la .  trace  del  sant,  li  brachez  venoit 
ancontre  et  glapissoit.  Monseignor  Gauvains  ne  vost  gerpir  la  trace, 
ains  suit  le  brachet  grant  aléure,  tant  qu'il  vient  anmi  la  forest, 
an  un  marès,  et  i  voit  une  meson  an  un  marès,  viez  et  ancienne. 
Il  passe  après  le  brachet  parJesus  le  pont  qui  mout  estoit  foibles, 
et  avoit  grant  ève  desouz,  et  vient  an  la  sale  qui  gaste  estoit  et 
ancienne.  Et  li  brachez  lest  le  glatir.  Misires  GaUvains  voit  enmi 
la  meson  un  chevalier  qui  estoit  feruz  parmi  le  piz  trèsqu'au  cuer, 
et  gisoit  ileques  morz.  Une  damoisele  issoit  hors  de  la  chambre  et 
aportoit  le  suaire  por  lui  ansevelir.  c  Damoisele,  fet  misires  Gau- 
vains, bone  aventure  aiez-vos!  »  La  damoisele,  qui  plouroit 
mout  landrement,  li  dist  :  <  Sire,  je  ne  vos  respondrai  pas.  »  Ele 
vient  vers  le  mort  chevalier,  et  cuidoit  que  ces  plaies  li  rescreuas- 
sent  à  seignier,  mès.  non  feisoient.  c  Sire,  fet-ele  à  monseignor 
Gauvain,  bien  soiez-vos  venuz.  »  —  «  Damoisele,  fet-il,  Diex  vos 
doint  plus  grant  joie  que  vos  n'avez.  »  Et  la  damoisele  dit  au 
brachet  :  <  Je  ne  vos  rouvoie  pas  cetui  amener,  mès  celui  qui  cest 
chevalier  ocist.  »  —  «  Savez-vos  donc  qui  l'a  ocis,  damoisele?  » 


fet  misires  Gauvains.  c  Oïl,  fet-ele,  bien  ;  Lanceloz  du  Lac  l'ocist 
en  cele  forest,  de  qui  Diex  ra'achat  vengeupe,  et  de  touz  ceus 
de  la  cort  le  roi  Àrtus,  car  il  nos  ont  feit  maint  annui  et  maint 
doumache.  Mès,  se  Dieu  plest,  il  an  iert  ancor  mout  bien  ven- 
giez, car  il  a  un  mout  bel  fil  et  je  suis  sa  seur  ;  si  a  mout  de 
bons  amis.  »  —  «  Damoisele,  à  Dieu  vos  conmant.  »  fet  misires 
Gauvains.  Atant  est  oissuz  du  gaste  manoir,  et  s'an  revêt  an  son 
chemin  qu'il  avoit  gerpi,  et  prie  à  Dieu  qu'il  li  laisl  trouver  Lancelot 
du  Lac. 


f  i  reconmance  une  autre  branche  del  Graal,  el  nom 
del  père  et  del  fil  et  del  seint  esperit.  Misires  Gau- 
vains s'an  vet,  et  vespres  aprouche,  et  avoit  à  destre 
unestroit  santierqui  li  sanblotestre  hantez  de  genz. 
Il  s'an  vet  cele  part,  por  ce  qu'il  vit  le  souleil  abeis- 
sier,  et  treuve  an  l'espoisse  de  la  forest  une  grant 
chapele.  Et  avoit  un  moult  biau  manoir  npr  defors.  Devant  la  chapelc 
avoit  un  vergier  qui  clos  estoit  de  baliz  de  bois  et  n'avoit  pas  Testant 
d'un  home  de  haust.  Un  hermites,  qui  mout  sanbloit  estre  preudons, 
i  estoit  apoiez  et  regardoit  dedanz  le  vergier,  et  feisoit  grant  jeie 
d'eures  en  autre.  Il  voit  monseignor  Gauvain,  si  vet  ancontre  lui, 
et  monseignor  Gauvains  descent.  «  Sire,  fet  li  hermites,  bien  puis- 
siez-vos  venir!  »  —  «  Diex  vos  oslroit  la  joie  de  paradis!  »  fet 
misires  Gauvains.  Li  hermites  fet  son  cheval  establer  a  un  vallet, 
puis  le  prant  par  la  main  et  le  fet  séoir  dejousle  lui,  por  esgarder 
le  vergier.  c  Sire,  fet  li  hermites,  or  véez  de  quoi  je  fas  joie.  » 
Misires  Gauvains  esgarde  là  dedanz  et  voit  II  damoiseles  et  un 
vallet  et  I  anfant  qui  gardoient  I  lion,  t  Sire,  fet  li  hermites, 
véez-vos  ici  ma  joie  de  cesl  anfant/  Véistes-vos  onques  de  son 
aage  si  bel  anfant?  »  —  t  Nanil.  »  fet  misires  Gauvains.  Il  s'an 
vont  u  vergier  séoir,  car  la  vesprée  estoit  bele  el  série.  Il  le  fet 


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—  60  — 


désarmer;  après,  li  aporte  la  damoisele  un  sercot  de  soie  mout  riche, 
fourré  d'ermine.  Et  oiisires  Gauvains  regarde  l'anfant  qui  chevau- 
choit  le  lion  mout  volantiers.  c  Sire,  fet  li  hermites,  nus  n'ose 
garder  ne  meslroier,  se  cil  anfes  non.  Et  si  n'a  pas  li  valiez  plus 
de  VI  anz.  Sire,  il  est  de  mout  haust  lignage,  mès  il  est  fiuz  au 
plus  cruel  home  et  au  plus  félon  qui  soit.  Marins  li  jalous  est  ces 
pères,  qui  sa  famé  ocist  por  monseignor  Gauvain.  N'onques  puis, 
li  valiez  ne  vost  éstre  avec  son  père,  que  sa  mère  fu  morte;  car  il 
set  bien  qu'il  l'ocist  à  tort.  Et  je  sui  ces  oncles,  si  le  fas  ici  garder 
à  ces  damoiseles  et  à  ces  II  valez,  mès  il  n'est  nule  chose  qu'il  désire 
tant  à  véoir  conme  monseignor  Gauvain.  Car  il  doit  estre  ces  homs, 
après  la  mort  son  père.  Sire,  se  vos  en  savez  noveles,  si  le  nos 
dites.  »  —  «  Par  foi,  sire,  fct-il,  nouveles  en  sai-je  veraies.  Vez- 
vos  là  son  escu  et  son  glaive,  et  lui  méimes  auroiz-vos  annuit  à 
oste.  »  —  c  Biau  sire,  esles-vos  ce?  »  fet  li  hermites.  c  Ainsint 
m'apele  l'an,  fet  misires  Gauvains,  et  la  dame  vi-ge  ocirre  an  la 
forest,  de  quoi  je  sui  mout  courreciez.  » 


iau  niés,  fet  H  hermites,  vez-ci  vostre  désirier,  venez  à  li, 
et  li  feites  joie.  »  Li  valiez  se  part  del  lion  et  le  fiert  d'une  courgiée 
et  le  moigne  en  la  cave  et  fet  Puis  fermer,  qu'il  n'an  puist  fors 
oissir,  et  vient  à  monseigqpr  Gauvain  et  monseignor  Gauvains  le 
reçoit  antre  ces  braz.  «  Sire,  fet  li  enfes,  bien  §oiez-vos  venuzî  • 
—  t  Diex  vos  croisse  hopor  !  »  fet  misires  Gauyains.  11  le  beise 
et  conjoit  mout  doucement,  c  Sire,  fet  li  hermites,  cist  doit  estre 
vostre  hons,  ce  lui  devez-vos  aidier  et  conseillier,  car  sa  mère 
reçut  mort  por  vos.  Cist  aura  mout  grant  mestier  de  vostre  aide.  » 
Li  enfes  s'ajenoille  devant  lui  et  li  tant  ces  mains  jointes,  c  Sire, 
esgardez  grant  pitié,  fet  li  hermites,  il  vos  offre  son  oumage.  » 
Et  misires  Gauvains  met  ces  mains  antor  les  seues.  c  Certes,  fet 
misires  Gauvains,  et  vostre  honor  et  vostre  houmage  ai-je  mout,  et 
m'aide  et  mon  conseil  auroiz-vos  toutes  les  foiz  que  vos  an  auroiz 
mestier.  Mès  je  veil  savoir  "vostre  nom.  »  —  «  Sire,  l'an  m'apele 
Meliot  de  Logres.  »  —  <  Sire,  il  dit  voir,  fet  li  hermites,  car  sa 
mère  fu  fille  à  I  riche  conte  du  réaume  de  Logres.  * 


—  61  — 

Misires  Gauvains  fa  la  nuit  bien  herbergiez  et  jut  an  une 
moût  bele  roeson  et  mout  riche.  Au  matin,  quant  misires  Gau- 
vains ot  la  messe  oïe,  li  hermites  li  demande  :  c  Quel  part  iroiz- 
voz?  9  et  il  dist  :  t  Vers  la  terre  au  roi  Peschéor,  se  Diex  le  me 
veust  consantir.  »  —  c  Mesires  Gauvains,  fet  li  hermites,  or  vos 
doint  Diex  mieuz  feire  vostre  esploit  que  li  austres  chevaliers  ne 
fîst,  qui  devant  vos  i  fu,  par  quoi  les  terres  sont  chéqes  an  doulor, 
et  li  bons  rois  Peschierres  en  lenguist.  »  —  «  Sire,  fet  misires 
Gauvains,  Diex  m'an  laist  feire  son  pleisir!  »  Atant  prant  congié, 
si  s'an  vet.  Li  hermites  le  coumande  à  Dieu.  Et  misires  Gauvains 
chevauche  tant  par  ces  jornées  qu'il  esloigne  la  forest  de  l'ermi- 
tage, et  treuve  la  plus  bele  terre  du  monde  et  les  plus  bêles  praierics 
que  nus  véist  onques;  et  duroit  bien  II  granz  lieues  galesches.  Et 
voit  une  haute  forest  par  devant  lui  et  ancontre  un  vallet  qui  venoit 
cele  part,  et  le  voit  mout  mat  et  mout  sinple.  c  Biaus  anmis,  fet 
misires  Gauvains,  dont  venez-vos?  »  —  c  Sire,  fet-il,  je  vien  de 
cele  forest  là  dedanz.  »  —  «  A  qui  estez-vos?  »  fet  misires  Gau- 
vains. «  Je  sui  à  un  preudonme  à  qui  la  forest  est.  »  —  «  Vos  ne 
sanblez  pas  estre  bien  liez.  »  fet  misires  Gauvains.  «  Sire,  j'ai 
droit,  fet  li  valiez,  car  qui  pert  son  bon  seignor,  il  ne  doit  pas 
estre  liez.  »  —  c  Et  qui  est  vostre  sires?  »  —  «  Li  meillors  del 
monde.  »  —  c  Est-il  morz?  »  fet  misires  Gauvains.  «  Nanil  voir, 
fet  li  valiez,  car  ce  seroit  mout  grant  doulor  au  siècle;  mès  il  ne 
fu  en  joie,  mout  grant  pièça.  »  —  c  Et  conmant  a-il  non?»  fet 
misires  Gauvains.  c  L'an  l'apele,  fet-il,  Parlui,  là  où  il  est.  »  — 
«  Et  où  est-il  donques?  Le  porroie-je  savoir?  »  —  «  Sire,  nanil 
par  moi,  mès  tant  vos  puis-je  bien  dire  qu'il  est  en  cele  forest, 
mais  je  ne  doi  pas  le  leu  ànseigner  autrement,  ne  je  ne  doi  pas 
chose  feire  qui  soit  contre  la  volonté  mon  mestre.  »  Misires  Gau- 
vains voft  le  vallet  de  très  grant  biauté  et  le  voit  adès  enbronchier 
vers  terre  et  les  lermes  chéoir  deseuz.  Si  li  demande  que  il  a. 
c  Sire,  fet-il,  je  ne  puis  avoir  joie  trèsqu'à  cele  houre  que  je  soie 
entrez  en  un  hermitage  por  m'ame  sauver.  Car  j'ai  fet  le  greignor 
péchié  que  nus  péust  feire,  car  j'ai  ocise  ma  mère  qui  réine  estoit, 
por  ce  soulement  qu'ele  dist  que  je  ne  seroie  pas  rois  après  la  mort 


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-  62  — 


mon  père,  ainz  me  feroit  moine  ou  clerc,  et  mes  austres  frères  qui 
meinnez  estoit  auroit  le  réaume.  Quant  nos  pères  sot  que  j'oi  ocise 
ma  mère,  il  se  randi  en  ceste  forest  et  fist  un  hermitage  et  gerpi 
son  réaume  ;  je  nç  voil  pas  tenir  la  terre  por  la  grant  desloiauté 
que  je  avoie  feite,  si  me  sui  porpanssez  que  je  doi  mieuz  mestre 
mon  cors  à  essil  que  mes  pères,  i  —  c  Et  conment  est  vostre 
non?  »  fet  misires  Gauvains.  <  Sire,  je  ai  non  Joseus  et  sui  du 
lignage  Joseph  d'Abarimacie;  li  rois  Pelles  est  mes  pères,  qui  en 
ceste  forest  est,  et  li  rois  Peschierres  mes  oncles  et  li  rois  del 
Chastel  Morel,  et  la  veve  dame  de  Kamaalot  m'ante,  et  li  Bons  Che- 
valiers Par-qui-li-fez  1  est  de  cest  lignage  autresint  proucheins 
comme  je  sui. 


ii.tant  s'anpart  li  valiez  et  prant  confié  à  monseignor  Gau- 
vain,  et  il  leconmande  à  Dieu  et  mout  an  a  grant  pitié  et  entre  an  la 
forest  et  s'an  vet  grant  aléure  et  treuve  le  riu  d'une  fonteigne  qui 
couroit  par  grant  ravine,  et  avoit  près  d'ilec  une  voie  qui  mout 
estoit  hanlée.  Il  gerpi  sa  grant  voie  et  s'en  vet  tout  le  ru  de  la  fon- 
teinne  qui  li  dure  une  grant  lieue  plénière,  tant  qu'il  choisi  une 
mout  bele  meson  et  une  mout  bele  chapele  qui  mout  estoit  bien 
close  de  haie  de  bois.  Il  garde  par  defors  à  l'entrée,  desouz  un 
petit  arbre  et  il  i  voit  un  des  plus  biaus  home  seoir  qu'il  éust 
onques  mès  véu  an  son  auge.  Et  estoit  vestuz  conme  hermites, 
blanche  la  teste  et  la  barbe  chanue,  et  tenoit  sa  main  à  sa  meisele, 
et  feisoit  tenir  à  I  vallet  un  destrier  mout  bel  et  fort  et  grant  et 
un  escu  au  souleil,  et  resgardoit  un  hauberc  et  unes  chauces  de 
fer  qu'il  ot  feites  devant  lui  aporter,  et,  quant  il  voit  monseignor 
Gauvain  venir,  si  se  dresa  ancontre  lui  et  li  dist  :  <  Biau  sire,  fet-il, 
chevauchiez  bêlement  et  ne  nos  feites  pas  noise,  car  nos  n'avons 
mestier  de  pis  avoir  que  nos  avons.  »  Et  misires  Gauvains  s'areste 
et  li  preudons  li  dist  :  <  Sire,  por  Dieu,  ne  le  tenez  â  vileinie, 
car  je  vos  proiasse  mout  volentiers  de  herbergier  se  je  n'éusse 


»  Ou  plutôt  :  Par  lui  fez  :  qui  s'est  fait  par  loi-mémo.  Voir  pag.  63. 


—  63  — 


essoigne,  mès  uns  chevaliers  gist  là  dedanz  malades  que  l'en  tient 
au  meillor  chevalier  del  monde.  Si  ne  voudroie  pas  qu'il  éust  nul 
chevalier  en  cest  porpris,  car  il  se  leveroit,  jà  si  deshaitiez  conme 
il  est,  ne  ne  le  porroit  nus  garder  ne  retenir  qu'il  ne  s'armast  et 
qu'il  ne  monstast  sur  son  cheval  et  qu'il  ne  joustast  à  vos  ou  à 
autre,  s'il  estoit  ci,  si  l'an  porroit  bien  de  pis  estre.  Et  por  ce,  le 
gardé-je  çà  dedanz  si  an  recoi  que  je  ne  veil  qu'il  voie  ne  vos  ne 
autrui,  car  ce  seroit  grant  doumage  au  siècle  s'il  inouroit  si  tost.  » 
—  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  conmant  a-il  non?  »  —  «  Sire, 
fet-il,  il  c'est  fez  par  lui  méime  et  por  ce  l'apelé-je  :  Parfez,  par 
chierté  et  par  anmor.  >  —  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  poroit-il 
estre  en  nule  manière  que  je  le  voisse ?»  —  «  Sire,  fet  li  hermites, 
je  vos  ai  bien  dit  que  nanil,  nuz  hons  estranges  ne  le  verra  jâ 
çoianz,  devant  cele  houre  qu'il  iert  sains  et  en  joie.  »  —  «  Sire, 
fet  misires  Gauvains,  feriez-mi-vos  en  nule  manière  de  ce  que  je 
vos  diroie?  »  —  «  Certes,  sire,  il  n'est  nule  riens  u  monde  que  je 
li  déisse  s'il  ne  m'apeloit  avant.  >  Mout  est  dolanz  misires  Gau- 
vains de  ce  qu'il  ne  peut  parler  au  chevalier.  «  Sire,  fet-il  à  l'er- 
mite, de  quel  aage  est  li  chevaliers  et  de  quel  lignage?  »  —  «  Du 
lignage  Joseph  d'Abarimacie,  le  bon  sodoiier.  » 


IXtant  ez-vos  une  damoisele  qui  vient  à  Fuis  de  la  chapele  et 
apele  l'ermite  mout  bas,  et  li  hermites  se  liève  et  prant  congié  à 
monseignor  Gauvain  et  clos  Fuis  de  la  chapele,  et  li  valiez  enmoine 
le  destrier  et  anporte  les  armes  ià  dedanz  et  referme  le  potiz  de  la 
meson.  Et  misires  [Gauvains]  remeint  defors  et  ne  sel  de  voir  se 
il  est  fiuz  à  la  veve  dame,  car  il  sont  maint  bon  d'un  lignage.  U 
se  part  touz  esbahiz  et  rantre  en  la  forest.  Li  esloires  ne  raconte 
pas  toutes  les  jornées  qu'il  Gst.  Ainz  vos  veil  dire  à  bries  paroles 
que  il  erra  tant  par  terres  et  réaumes  que  il  trouva  une  terre  mout 
bele  et  mout  riche  et  un  chastel  el  mileu  séant.  Il  s'an  vet  cele  part 
et  aproche  del  chastel  et  le  voit  avironé  de  granz  murs  et  voit 
l'antrée  del  chastel  mout  fors.  Il  esgarde  et  voit  un  lion  enchaenné 


*  En  recoi,  plus  sonfent  à  recoi,  en  secret. 


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—  64  — 


qui  se  gisoit  cnmi  l'antrée  de  la  porte,  et  estoit  fichiée  la  cbeanne 
el  mur.  Et  voit  de  chaucune  partie  de  la  porte  II  vileins  de  cuivre 
marssis,  qui  fichiez  estoient  el  mur  et  descochoient,  par  anging, 
quarriaus  d  arbalesle,  par  grant  force  et  par  grant  aïr.  Misires  Gau- 
vains  n'ose  aprochier  la  porte,  por  ce  qu'il  voit 1  le  lion  à  la  porte  et 
itiex  genz.  Il  esgarde  desuz  le  mur  amont  et  voit  une  manière  de 
gent  qui  sanbloient  estre  de  seinte  vie,  et  i  vit  provoires  revestuz 
d'aubes  et  chevaliers  chanus  et  enciens  qui  vestuz  ièrent  ancienne- 
ment. Et  en  chaucun  quernel  du  mur  avoit  une  croiz  et  une  cha- 
pele; desus  le  mur  par  là  où  l'en  venoit  d'une  grant  sale  qui  el 
chaste!  estoit  ravoil  une  chapele,  et  avoit  desuz  la  chapele  une 
croiz  haute  et  de  chaucune  part  de  cele  croiz  an  ravoit  une,  qui  un 
poi  plus  basses  estoit,  et  desuz  chaucune  croiz  avoit  une  aigle 
d'or.  Li  provoire  et  li  chevalier  furent  desor  les  murs  et  s'aje- 
noilloient  par  devers  cele  chapele  et  regardoient  vers  le  ciel,  et 
menoient  grant  joie,  et  sanbloit  bien  qu'il  véissent  Dieu  el  ciel, 
o  sa  mère.  Misires  Gauvains  les  regarde  de  loing,  car  il  n'ose 
aprouchier  le  chastel  por  ceus  qui  descochent  si  durement  que 
nus  arme  ne  le  poiroit  desfandre;  il  ne  voit  voie  à  destreneà 
seneslre,  se  il  ne  relorne  arrière;  il  ne  set  que*  feire,  il  regarde 
devant  lui  et  voit  un  provoire  oissu  fors  de  la  porte.  «  Biau 
sire,  fet  misires  Gauvains,  bien  soiez-vos  venuz  !  »  —  c  Et  vos 
aiez  bone  aventure,  fet  li  preudons.  Que  plest-vos?  »  —  «  Sire, 
fet  misires  Gauvains,  s'il  vos  pleisoit,  je  vos  voudroie  prier  que 
vos  me  dèissicz  quel  chastel  c'est  ci.  »  —  «  C'est,  fet-il,  l'antrée 
de  la  terre  au  riche  roi  Peschéor,  et  çà  dedanz  conmance  l'an  à 
feire  le  service  du  saintisme  Graal.  »  —  «  Dont  me  soufrez,  fet 
misires  Gauvains,  que  je  puisse  outre  passer,  car  vers  la  terre  le 
roi  Peschéor  ai-je  la  voie  emprise.  »  —  t  Sire,  fet  li  prestres,  je 
vos  di  por  vérité  que  vos  ne  poez  entrer  el  chastel,  ne  aprouchier 
de  plus  près  le  seint  Graal,  se  vos  n'aportez  l'espée  de  quoi 
seint  Jeanz  fu  déco  lez.  »  —  «  Quoi,  fet  misires  Gauvains,  dont 
seroie-je  malbailliz?»  —  «Vos  m'an  povez  bien  croire  atant, 


1  Le  Mi.  porte  :  voient. 


—  65  — 


fet  li  prestres,  et  si  tos  di  que  li  plus  fel  rois  mescréanz  qui 
vive  Va.  Mès  se  vos  aportez  l'espée,  ces  te  antrée  vos  sera  abandonée 
et  fera  l'en  grant  joie  de  vos»  en  toz  les  leus  où  li  rois  Peschierres 
a  povoir.  »  —  c  Dont  me  couvient-il  retorner  arrière,  fet  misires 
Gauvains,  de  quoi  je  doi  estre  moût  dolanz.  »  — -  c  Non  devez,  fet 
li  prestres,  car  se  vos  aportez  l'espée  et  nos  la  conquérez,  dont 
saura  bien  que  vos  estes  dignes  de  véoir  le  seint  Graal.  Mès  sou- 
viègne  vos  de  celui  qui  ne  vost  demander  de  quoi  il  servoit.  » 
Misires  Gauvains  s'an  part  atant,  si  dolanz  et  si  panssis  qu'il  ne  li 
souvient  demander  an  quel  terre  il  trouvera  l'espée,  ne  conment  li 
rois  a  non  qui  l'a.  Mès  il  an  saura  nouveles  quant  Dieu  pleira. 


JU'estoire  nos  dit  et  tesmoigne  que  il  chevaucha  tant  que  il 
vint  defors  un  tertre,  et  estoit  li  jorz  mout  biaus  et  mout  clers. 
Il  esgarde  devant  soi  devant  une  chapele  et  voit  I  grant  borjois 
séoir  sour  un  grant  destrier  qui  mout  iert  riches  et  biaus.  Li  bor- 
jois choisit  monseignor  Gauvain  et  vient  ancontre  lui  et  le  salue 
mout  hautement,  et  monseignor  Gauvains,  lui.  «  Sire»  fet  monsei- 
gnor Gauvains,  Diex  vos  doint  joie  !  »  —  «  Sire,  fet  li  preudons, 
mout  sui  dolanz  de  ce  que  vos  avez  si  meigre  cheval  et  si  des- 
charné.  Avenist  bien  à  si  preudonme  conme  vos  sanblez  estre  qu'il 
fust  mieuz  anchevauchiez.  •  —  c  Sire,  fet  misires  Gauvains,  je 
ne  le  puis  or  amander,  ce  poise  moi.  Je  aurai  autre  quant  Dieu 
pleira.  >  —  «  Biau  sire,  fet  li  bourgois,  quel  part  devez-vos  aler?  » 
—  «le  vois  querre  l'espée  de  quoi  li  chiés  seinz  lehans  Bautistes 
fa  décolez.  >  —  c  Ha  !  sire,  fet  li  borgois,  vos  alez  en  trop  grant 
péril  :  uns  rois  qui  ne  croit  pas  en  Dieu  l'a,  qui  mout  est  fel 
et  mout  cruel.  Si  a  non  Gurgalanz  et  meinz  chevaliers  sont  par 
ci  passez,  qui  por  l'espée  i  aloient,  qui  onques  n'an  revindrent. 
M£s,  se  vos  me  vouliez  créanter  que,  se  Diex  vos  dônnoit  l'espée 
conquerre,  que  vos  par  ci  revendriez  et  la  me  montreriez  au 
revenir,  je  vos  donroie  cest  destrier,  qui  mout  est  riches,  por  le 
vostre.  »  —  c  Feriez?  fet  misires  Gauvains,  dont  estes-vos  mout 
cortois,  car  vos  ne  me  connoissiez.  »  —  c  Certes,  sire,  fet-il,  vos 
me  sanblez  estre  si  preudons  que  vos  me  tanrez  bien  ce  que  vos 
m'avez  en  convant.»  —  c  Et  je  le  vos  créant  tôt  ainsint,  fet  misires 


—  66  — 


Gauvains,  que,  se  Diex  la  me  lest  conquerra,  je  la  vos  montrerai 
au  revenir.  » 

Autant  descent  li  borjois  et  monte  sor  le  [cheval]  monseignor 
Gauvain,  et  misires  Gauvains  sor  celui,  et  prant  congié  au  borjois 
et  s  an  vet,  et  entre  an  une  mout  grant  forest  outre  la  cité,  et  che- 
vauche tresqu'à  souleil  couchant,  qu'il  ne  treuvc  ne  chastel  ne 
cité.  Et  Ireuve  un  pré  anmi  la  forest,  mout  large,  et  coroit  outre  si 
conme  li  ruissiaus  d'une  fonteinno  parmi.  Il  esgarda  au  pié  de  la 
prée  mout  prés  de  la  forest  et  voit  une  tante  mout  large  dont  les 
cordes  esloient  de  soie  et  li  peisson  d'ivoire,  fichié  an  terre,  et  li 
poumel  d'or,  et  avoit  desour  chaucun  un  aigle  d'or.  La  tante  estoit 
blanche  anviron  et  li  festes  par  desus  estoit  d'un  mout  riche  drap  de 
soie  autretel  conme  vermeus  samiz.  Misires  Gauvains  s'an  vet  cele 
part  et  descent  devant  Puis  de  la  lente  et  abat  à  son  cheval  le  freing 
et  le  lest  pestre  de  l'erbe,  et  apuie  son  glaive  defors  la  lente  et  son 
escu,  et  prant  garde  dedanz  et  voit  une  couche  mout  riche  d'un  drap 
de  soie  et  d'or,  et  avoit  desodz  un  dras  déliez  aulresi  conme  cheinsil 
et  pardesuz  un  couvertor  d'ermine  et  de  veir  sanz  goûte  <Ti>r.  Et 
avoit  au  chevez  II  oreilliers  si  riches  que  nus  ne  vit  onques  si  biaus, 
et  rendoient  une  odor  si  grant  qu'il  sanbloit  que  la  tente  fust  an- 
baumée.  Et  avoit  anviron  la  couche,  riches  dras  de  soie  eslanduz 
par  terre.  Et  avoit  d'une  part  et  d'autre  du  chevez  II  sièges  d'ivoire, 
et  avoit  desus  II  cousins  de  pailles,  mout  riches,  et  avoit  aus  piez 
de  la  couche,  an  sus  du  lit,  deus  chandelabres  d'or  où  il  avoit 
II  granz  cierges.  Si  avoit  une  table  mise  anmi  la  tante,  qui  toute 
estoit  d'ivoire,  bandée  d'or  à  riches  pierres  précieuses.  Et  estoit 
desus  la  table  la  nape  estandue  et  li  tailléour  d'argent  et  li  coutel 
au  manche  d'ivoire  et  li  riches  veisselemenz  d'or.  Misires  Gau- 
vains voit  la  riche  couche,  si  s'asiet  desus  toz  armez  enmi,  et  se 
merveille  por  quoi  icele  tente  est  si  richement  apareilliée  et  plus 
de  ce  qu'il  n'i  voit  anmè.  Si  conme  il  meimes  se  voloit  désarmer, 

Atant  ez-vos  un  nain  qui  entre  an  la  tante  et  salue  mon- 
seignor Gauvain,  puis  s'ajenoille  devant  lui  et  le  vouloit  désarmer. 
Lors  souvint  à  monseignor  Gauvain  par  qui  la'  dame  fu  ocise  : 


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-  67  - 


t  Biau  douz  amis,  traez-vos  en. sus  de  moi,  car  je  ne  me  veil  ores 
pas  désarmer.  >  —  «  Sire,  fet  li  nains,  si  ferez  séu rement,  car 
▼os  n'ayez  garde  jusqu'à  demain,  ne  vos  ne  fustes  onques  plus 
richement  herbergiez  que  vos  seroiz  ennuit,  ne  plus  honorée- 
ment.  »  Dont  se  conmance  misires  Gauvains  à  désarmer,  et  li 
nains  li  aide.  Et,  quant  il  fu  désarmez,  il  met  ces  armes  près  de  ia 
couche  et  c'espée  et  son  escu  et  son  glaive  couché  dedanz  la  tante, 
et  li  nains  prant  I  bacin  d'argent  et  une  touaille  blanche,  et  fet  à 
monseignor  Gauvain  laver  ses  mains  et  son  viaire.  Après  desferme 
un  cofre  mout  bel  et  trait  fors  une  robe  d'un  drap  d'or  fourré 
d'ermine  et  le  fet  à  monseignor  Gauvain  vestir.  «  Sire,  fet  li  nains, 
ne  soiez  pas  an  maleise  de  vostre  destrier,  car  vos  le  raurez  le 
matin  à  vostre  lever,  je  Panmenrai  por  estre  plus  à  eise  mout  près 
de  ci,  et  puis  m'an  revenrai  à  vos.  »  Et  misires  Gauvains  li  ostroie. 
Atant  ez-vos  II  valiez  qui  aportent  le  vin  et  les  viandes  sor  la  table 
et  font  monseignor  Gauvain  asseoir  au  mengier,  et  ont  granz  teurcis 
alumez  sor  un  grant  chandelabre  d'or,  et  s'an  partent  tantost.  Que 
que  misires  Gauvains  menjoit,  atant  ez-vos  II  damoiseles  qui  vien- 
nent an  la  tente  et  le  saluent  mout  hautement.  Et  il  respont  au  plus 
bel  qu'il  sot.  «  Sire,  font  les  damoiseles,  or  vos  doint  Diex  demein 
force  et  povoir  d'abatre  la  mauveisse  coustume  de  ceste  tante  !  »  — 
t  I  a-il  donc  mauveisse  coutume,  damoisele?»  fet-il.  t  Oïl,  sire, 
trop  vileigne  dont  il  me  poisse  mout,  mès  vos  me  sanblez  bien  che- 
valier por  l'amander,  à  l'aide  de  Dieu.  > 


XJLtant  s'est  levez  de  la  table  et  un  des  valiez  fu  apareilliez 
qui  les  napes  osta.  Et  les  II  damoiseles  le  prannent  par  la  main  et 
le  moignent  hors  de  la  tante  et  s'asiéent  enmi  le  pré.  «  Sire,  fet 
l'ainnée,  conmant  avez- vos  non?  »  —  c  Damoisele,  fet-il,  je  ai 
non  Gauvain.  »  —  «  Tant  vos  amons-nos  mieuz,  car  savons  nos 
bien  que  la  vileinne  coustume  de  la  tante  iert  ostée,  par  un  couvant 
que  vos  choissiroiz  annuit  laquele  qui  mieuz  vos  pleira  de  nous 
deus.  »  —  c  Damoisele,  grant  merciz.  »  fet-il.  Atant  se  dresce,  car 
tra veillez  estoit,  si  se  traist  vers  la  couche  et  les  damoiseles  le  ser- 
vent et  aident  à  son  couchier.  Et  quant  il  fu  couchiez,  eles  s'assiéent 
devant  lui  et  ont  le  cierge  alumé,  et  s'apuient  sor  la  couche  et  li 


—  08  — 


presantent  mont  lor  servise.  Misires  Gauvains  ne  lor  respont  autre 
chose  que  :  «  granz  merciz  >  ;  car  il  panssa  à  dormir  et  à  reposer, 
c  Par  Dieu,  fet  Tune,  à  l'autre,  se  ce  fust  monseignor  Gauvains,  li 
niés  le  roi  Artu,  il  parlast  à  nos  autrement,  et  trouveissions  en  lui 
plus  de  déduit  que  en  cestui.  Més  cist  est  uns  Gauvains  contrefez; 
malement  est  emploiée  l'anor  que  Tan  li  a  feite.  Cai  chaust,  il  en 
paiera  demein  son  escot.  » 


iltant  ez-vos  le  nain  où  il  vient  :  «  Biaus  anmis,  font-eles, 
gardez-nos  bien  cest  chevalier  qu'il  ne  s'an  fuie,  ainssint  va  il 
d'ostel  an  ostel  par  truendisse,  si  se  fet  apeler  mesire  Gauvain, 
més  il  ne  le  sanble  pas.  Quar,  se  ce  fust  il,  et  nos  voussisions 
veillier  II  nuiz,  si  veillast-il  ou  III  ou  IIII.  »  —  c  Damoisele,  fet 
li  nains,  il  ne  s'an  peut  fouir,  s'il  ne  s'an  vet  à  pié,  car  ces  che- 
vaus  est  an  ma  garde.  »  Et  misires  Gauvains  ot  bien  que  lès  damoi- 
seles  dient,  més  il  ne  lor  respont  mot.  Atant  s'an  partent  et  dient 
que  maie  nuit  li  ostroit  Diex,  conme  à  mauveis  chevalier  et  à  failli 
et  à  recréant,  et  conmandent  au  nain  qu'il  ne  se  meuve  an  nule  fin. 
Misires  Gauvains  dormi  la  nuit  mout  poi,  et,  tantost  comme  il  vit 
le  jor,  si  se  leva  et  trouva  ces  armes  prestes  et  son  cheval  qui  li  fu 
amenez  touz  anselez  defors  la  tante.  Il  s'arma  le  plus  tost  qu'il 
peut  et  li  nains  li  aïde  et  li  dist  :  »  Sire,  vos  n'avez  pas  no*  damoi- 
seles  servies  à  gré,  eles  se  pleingnent  trop  de  vos.  >  —  «  Ce  poisse- 
moi,  fet  misires  Gauvains,  se  je  l'ai  déservi.  »  —  c  Ce  est  grant 
doumache,  fet  li  nains,  quant  si  biaus  chevaliers  con  vos  estes 
est  si  mauveis  conme  eles  dient.  >  —  c  Eles  diront  lor  pleisir, 
fet-il,  car  c'est  droit,  le  ne  sai  à  qui  merci  randre  del  bon  ostel 
que  j'ai  éu,  fors  qu'à  Dieu,  et,  se  je  véisse  le  seignor  de  la  tante 
ou  la  dame,  je  les  en  merciasse  mout.  » 


jLjJant  ez-vos  II  chevaliers  où  il  viennent  par  devant  la 
tante,  sor  lor  chevaus,  tuit  armez,  et  voient  monseignor  Gauvain 
qui  estoit  montez  et  avoit  son  escu  à  son  col  et  son  glaive  an  son 
poing,  conme  cil  qui  s'an  cuidoit  aler  sanz  plus  feire.  Et  li  che- 
valier li  viennent  devant,  c  Sire,  font-il,  aquitez  vostre  herber- 
gement.  Nos  nos  en  mesaiesames  erssoir  por  vos  et  vos  leissames  la 


—  69  — 


tante  et  quanque  il  i  avoit  à  bandon,  et  vos  vos  en  voulez  aler  en 
tel  menière.  »  —  t  Que  vos  plest  que  je  face?  »  fet  misires  Gau- 
vains.  «  Il  vos  couvient  déservir  notre  viende  et  l'anordela  tente.  » 


Atant  ez-vos  les  II  damoiseles  qui  viennent,  qui  mout  èrent 
de  grant  biauté.  «  Sire  chevaliers,  font-eles,  or  verrai  se  vos  estes 
le  niés  le  roi  Artu.  »  —  «  Par  foi,  fet  li  nains,  je  ne  cuit  pas  qu'il 
doie  oster  la  mauveise  coutume  par  quoi  nos  perdons  la  venue  des  < 
chevaliers.  Et,  s'il  le  povoit  feire,  je  li  pardonroie  mon  mautalent.  » 
Misires  Gauvains  s'ot  ranponner  autresi  la  nuit  conme  le  jor  *,  si  en 
ot  grant  vergoigne.  Il  voit  qu'il  ne  s'an  peut  partir  sanz  meillée.  Li 
I  des  chevaliers  se  trait  arrières  et  fu  descenduz,  et  li  austres  estoit 
sor  son  cheval  touz  armez,  son  escu  à  son  col  et  son  glaive  enpoing- 
nié.  Et  vient  vers  monseignor  Gauvain  de  plein  eslès  et  misires  Gau- 
vains vers  lui,  qui  le  fiert  de  si  grant  aïr  qu'il  li  perce  son  escu  et 
li  ajoute  son  escu  aus  braz  et  le  braz  ancoste,  et  li  enferre  son 
glaive  el  cors  et  le  hurte  si  durement  qu'il  l'abat  à  terre,  lui  et  son 
cheval  tôt  as  anblée.  *  «  Par  mon  chief ,  véez  misires  Gauvains  li  con- 
trefez,  li  mieux  fez  hui  qu'il  ne  fu  erssoir  !  »  Il  sache  son  glaive  à  lui 
el  trait  l'espée  et  li  cort  sus,  quant  li  chevaliers  li  crie  merci  et  dit 
qu'il  se  tient  à  conquis.  Misires  Gauvains  se  porpansse  qu'il  fera  et 
se  regardent  les  damoiseles.  «  Sire  chevalier,  fet  l'ainnée,  vos 
n'avez  garde  de  l'autre  chevalier  trèsqu'a  celle  oure  que  cist  iert 
ocis,  ne  la  mauveise  coustume  ne  peut  estre  ostée  tant  conme  eist 
soit  an  vie.  Car  il  est  sires  de  l'autre,  et  por  la  vileinne  coustume  n'i 
vint  il  chevalier  mout  a  grant  pièce»»  —  «Or  oez,  fet  li  chevaliers,  la 
grant  desloiauté  de  lui;  il  n'est  riens  u  monde  qu'ele  anmast  autant 
par  sanblant  con  ele  feissoit  moi.  Or  m'a  ma  mort  jugiée.  »  — 
«  Ancor,  le  vos  di-ge  bien,  fet-ele,  qu'ele  n'an  iert  jà  ostée  s'il  ne 
vos  ocist.  »  Atant  misires  Gauvains  li  liève  le  pan  del  hauberc  et 
li  boute  l'espée  el  cors.  Atant  ez-vos  le  chevalier  mout  iré  et  mout 
dolanz  et  plein  de  grant  ire  por  son  conpaignon  qu'il  voit  mort,  et 


i  II  faudrait  :  Àotreai  le  jor  conme  la  nuit. 

*  U  faut  saas  doute  ajouter  ici  comme  plot  loin  :  AtatU  s'eêtrie  li  nains. 


—  70  — 


vient  de  grant  aïr  à  monseignor  Gauvain  et  monseignor  Gauvains  à 
lui  et  s'antrefièrent  si  durement  qu'il  percent  lesescuz  et  percent  les 
aubers,  et  rompent  la  char  des  costez  au  fer  des  glaives,  et  s'antre- 
heurtent  si  durement  li  cors  des  chevaus  et  des  chevaliers  que  li 
arçon  froissent  et  li  estrier  estandent  et  les  cengles  ronpent  et  li 
darrié  arçon  brisent,  et  li  glaive  tronçonnent,  et  li  chevalier 
chiéent  à  la  terre  si  très  durement  que  li  sanz  lor  vole  parmi  les 
bouches  et  parmi  lés  nés.  Au  chéoir  que  li  chevaliers  fist,  misires 
Gauvains  li  brise  la  canole  du  col  au  hurter.  Atant  c'escrie  li  nains  : 
t  Damoisele,  vostre  Gauvains  bestornez  le  fet  bien.  »  —  c  Nostre 
Gauvains  iert  il,  font-eles,  s'an  lui  ne  remaint.  »  Misires  Gauvains 
se  trait  an  sus  del  chevalier  et  vient  vers  le  cheval  et  leissast  le  che- 
valier mout  volentiers  vivre  se  ne  fust  por  les  damoiseles.  Car  li 
chevaliers  li  crie  merci,  et  misires  Gauvains  en  a  mout  grant  pitié, 
et  les  damoiseles  li  crient  :  «  Se  vos  ne  l'ociez,  la  vileinne  cous- 
tume  n'iert  pas  chéue.  >  —  «  Sire,  fet  la  mainnée  damoisele,  se  vos 
le  voulez  ocirre 1,  an  la  plante  de  son  pié  de  vostre  espée,  car 
autrement  ne  morra  il  jà.  »  —  t  Damoisele,  fet  li  chevaliers, 
vostre  amor  m'est  tornée  à  honte,  ne  jà  mès  chevalier  ne  devroit 
avoir  fiance  an  amor  à  damoisele.  Mès  Diex  en  gart  les  austres 
qu'eles  ne  soient  tiex  !  »  Misires  Gauvains  se  merveille  de  ce  que 
la  damoisele  li  dist  et  se  trait  arrières,  et  a  grant  pitié  del  cheva- 
lier et  vint  d'autre  part  là  où  fu  ces  chevaus  alez  et  prist  la  sele  à 
l'autre  chevalier  mort  et  la  met  sor  son  cheval  et  le  retrait;  et  li 
afolez  chevaliers  fu  remontez  et  li  nains  li  ot  aidié,  et  fuit  vers  la 
forest  grant  aléure.  Et  les  damoiseles  c'escrient  :  «  Misires  Gau- 
vains, vostre  pitié  nos  occira  huit  an  cest  jor.  Quar  li  chevaliers 
sans  pitié  s'an  vet  por  secor  et  si  nos  eschape,  nos  serons  morte  et 
vos  autresi.  > 


IXtant  saust  misires  Gauvains  sor  son  cheval  et  prant  un 
glaive  qui  estoit  apuiez  à  la  tante  et  consuit  le  chevalier  si  qu'il 
l'abat  à  terre.  Après,  li  dit  :  c  vos  n'an  povez  aler  an  avant.  »  — 


i  II  faut  sani  doute  ajouter  ici  :  férez-k. 


-  71  - 


€  Ce  poise-moi,  fet  li  chevaliers,  car  je  fusse  vengiez  ainz  la  nuit 
de  vos  et  des  damoiseles.  >  Et  misires  Gauvains  treit  l'espée  et  li 
fiche  an  la  plante  del  pié,  pleinne  paume,  et  li  chevaliers  c'estant 
et  meurt.  Et  misires  Gauvains  revient  arrière  et  les  damoiseles  li 
font  grant  joie  et  distrent  que  jà  mès  autrement  ne  fust  la  mauveise 
coustume  ostée.  Car,  se  il  s'an  fust  alez,  tous  fust  à  recommencier, 
car  il  est  de  tel  manière,  car  il  fu  du  paranté  Achilles,  car  tuit  li 
ancessor  ne  porent  oncques  mourir  autrement.  Et  misires  Gau- 
vains descçnt  et  les  damoiseles  prannent  garde  à  la  plaie  de  son 
cote],  et  il  dit  que  il  n'a  garde.  «  Sire,  font-eles,  ancore  vos 
offrons-nos  nostre  servise,  car  nos  savons  bien  que  vos  estes  bons 
chevaliers.  Recevez  à  enmie  lequele  que  vos  voudroiz.  »  — 
t  Grant  merciz,  damoiseles,  fet  misires  Gauvains,  vostre  amor 
ne  refus-je  pas  et  à  Dieu  vos  conmant.  »  —  «  Conment,  font  les 
damoiseles,  vos  an  iroiz-vos  ainsint?  Certes,  roieuz  vos  vendrait 
htiimès  séjorner  an  cesle  tante  et  aeisier.  »  —  «  Il  ne  peut  estre, 
fet-il,  car  je  n'ai  loisir  du  demourer.  »  —  «  Leissiez  Tan  aler,  fet 
li  meignée,  car  ce  est  li  plus  fox  chevaliers  del  monde.  »  —  «  Par 
mon  chief,  fet  Teinnée,  ce  poise-moi  quant  il  s'an  va.  Car  mout 
me  pléust  sa  demourance.  »  Atant  s'an  part  misires  Gauvains  et 
est  remontez  sor  son  cheval,  puis  est  entrez  an  la  forest. 


ne  autre  branche  dit  que  Josephus  nos  raconte 
et  tesmoigne  del  seint  Graal  et  nos  conmance  ci 
el  nom  del  père  et  del  fil  et  del  saint-esperit. 
Misires  Gauveins  chevaucha  tant  que  il  vint  an 
une  foi  est,  et  voit  une  terre  mout  bele  et  mout 
riche,  an  un  grant  anclos  de  mur,  et  de  quoi  la 
terre  et  le  pais  durait  mout  loing  la  clôture.  Il  vient 
cele  part  et  n'i  voit  que  une  entrée  là  dedanz  et  voit  le  plus  biau  pais 
que  nus  véist  onques  et  le  miex  garni,  et  les  plus  biaus  vergiers.  Li 


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païs  n'estoit  pas  larges  plus  de  mi  lieues  galesches,  et  a?oit  anmi 
une  tor  sus  une  roche  haute.  Et  avoit  une  grue  en  haust  qui 
là  guettoit  et  crioit  quant  nus-  hons  estranges  antroit  u  païs. 
Misires  Gauvains  chevauchoit  parmi  la  terre,  la  grue  c'escria 
haust,  si  que  li  rois  de  Gales  l'oï,  qui  sires  estoit  de  la  terre. 
Atant  ez-yos  II  chevaliers  qui  viennent  après  monseignor  Gau- 
vain  et  li  dient  :  «  Sires  chevaliers,  arêtez-vos  et  venez  parler 
au  roi  de  cest  païs,  car  nus  chevaliers  estranges  ne  passe  parmi  sa 
terre  qui  ne  le  voie.  >  —  «  Seignor,  fet  misires  Gauvains,  je  ne 
savoie  pas  la  coustume,  je  irai  volantiers.  »  Il  Tan  moinent  an  la 
sale  où  li  rois  estoit,  et  descent  misires  Gauvains  et  lait  son  escu  et 
son  glaive  apouié  à  un  perron  et  monte  an  la  sale.  Li  rois  fet  grant 
joie  de  lui  et  li  demande  où  il  ira.  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  en 
un  païs  où  je  ne  fui  onques.  »  —  c  Je  sai  bien,  fet  li  rois,  où  ce 
est,  puisque  vos  passez  parmi  ma  terre.  Vos  alez  an  la  contrée 
le  roi  Gurgalain,  por  conquerre  l'espée  de  quoi  S.  Jehanz  fu 
décolez.  > 


ire,  fet  misires  Gauvains,  vos  dites  voir.  Diex  me  consente 
que  je  Taie  !  »  —  «Ce  n'iert  pas  si  hastivement,  fet  li  rois.  Car 
vos  n'iroiz  mès  de  ma  terre  devant  un  an.  »  —  *  Ha,  fet  misires 
Gauvains,  por  Dieu,  merci  î  »  —  «  Il  n  i  a  autre  merci,  fet  li  rois.  > 
U  fet  tantost  monseignor  Gauvain  désarmer;  après,  li  fet  aporter 
robe  por  vestir  et  l'annoure  mout.  Mès  il  n'est  pas  à  eise,  ainz  li 
dit  :  <  Sire,  porquoi  me  volez- vos  tenir  ci  dedanz  si  longuement?» 
—  «  Sire,  por  ce  que  je  sa  bien  que  vos  auroiz  l'espée  et  ne  reven- 
droiz  pas  par  moi.  »  —  c  Sire,  fet  misires  Gauvains,  je  vos  créant 
que,  se  Diex  la  me  donne  conquerre,  je  revenrai  par  vos.  >  — 
c  Et  je  vos  leirrai  partir  de  moi  à  vostre  volanté.  Car  je  ne  désir 
tant  riens  à  véoir.  >  Il  jut  la  nuit  loianz;  l'andemain  s'an  parti  et 
oissi  fors  de  la  terre,  mout  liez  et  mout  joieuz.  Et  s'an  vet  vers  la 
terre  le  roi  Gurgalain.  Et  antre  an  nuieuse  forest  del  font  et  trouva 
en  droit  eure  de  midi  une  fonleigne  qui  close  estoit  de  marbre  et 
estoit  aonbrée  de  la  forest  par  deseure  autresi  conme  de  feille,  et 
avoit  riche  pilers  de  marbre  tout  environ  à  litiaus  d'or  et  à  pierres 
précieuses.  Eus  el  mestre  piler  pandoit  uns  veisiaus  d'or  à  une 


-  73  — 


chaenne  d'argent,  et  avoit  anmi  la  fonteigne  une  ymage  si  propre- 
ment figurée  conme  se  ele  fust  vive.  Lorsque  misires  [Gauvains] 
s'aparut  à  la  footeinne,  l'ymage  se  mist  en  Fève  et  c'est  esconsée. 
Misires  Gauvains  deseent  et  vost  prendre  le  veissel  d'or,  quant 
une  voiz  li  escrie  :  «  Vos  n'estes  pas  li  bons  chevaliers  cui  l'an  en 
sert  et  cui  l'an  en  garist.  »  Misires  Gauvains  se  trait  arrière  et  voit 
un  clerc  venir  à  la  fontainne,  qui  estoit  de  jeune  aage  et  de  blans 
dras  vestuz,  et  avoit  une  estole  an  son  braz,  et  tenoit  un  veisselet 
d'or  carré;  et  vient  au  veisselet  qui  estoit  au  piler  de  marbre  panduz 
et  esgarde  dedanz  et  puis  reince  l'autre  veisselet  d'or  qu'il  tenoit, 
et  puis  met  an  l'un  ce  qu'il  tenoit  an  l'autre. 


Atant  ez-vos  II  damoiseles  qui  viennent,  de  mout  très  grant 
biauté,  et  avoient  blanches  vesléures,  et  lour  chiés  avoient  couvers 
de  blans  dras,  et  aportoient  l'une  an  un  veisselet  d'or  pain,  et 
l'autre  an  un  veisselet  divoire  vin,  et  l'autre  an  un  d'argent 
char;  et  viennent  au  veisselet  d'or  qui  au  piler  pandoit  et  mestent 
anz  lor  aport  ;  après,  l'asiéent  desus  le  piler,  puis  s'an  revont 
arrière.  Mès  au  râler  sanbla  à  monseignor  Gauvain  qu'il  n'an  n'i 
éust  que  une.  Misires  Gauvains  se  merveilla  mout  de  cest  miracle, 
il  s'an  vet  après  le  cler  qui  l'autre  veissel  d'or  anportoit,  et  li  dist  : 
c  Biausire,  parlez  à  moi.  >  —  «  Que  plest-vos?  »  fet  li  clers. 
«  Où  portez-vous  cel  veissel  d'or  et  ce  qui  dedanz  est?  »  —  c  Àus 
hermites,  fet  cil,  qui  sont  an  ceste  forest  et  au  bon  chevalier  qui 
gist  chiés  son  oncle,  malade,  le  roi  hermite.  »  —  «  Est-ce  loing 
de  ci?  >  fet  misires  Gauvains.  «  Sire,  oïl,  fet  li  clers,  à  vostre  eus. 
Mès  je  i  serai  plus  tost  que  vos  ne  seroiz.  »  —  c  Par  Dieu,  fet 
misires  Gauvains,  je  i  voudroie  ore  estre;  si  le  péusse  véoir  et 
parler  à  lui.  »  —  c  le  le  croi  bien,  fet  li  clers,  mès  n'an  est  ores 
mie  leus.  »  Misires  Gauvains  prant  congié,  et  s'an  vet  et  chevauche 
tant  qu'il  treuve  un  hermitage  et  voit  Termite  par  defors.  Il  fu 
vieuzet  chanuz  et  de  bone  vie.  c  Sire,  fet-il  à  monseignor  Gauvain, 
où  iroiz-vos?  »  —  t  An  la  terre  le  roi  Gorgalan  ;  sire,  est-ce  la 
voie?»  —  «  Oïl,  fet  li  hermites.  Mès  mainz  chevaliers  ont  passé 
par  ci  qui  onques  n'an  revindrent.  »  —  «  Est-ce  loinz?  »  fet-il. 
c  II  et  sa  terre  est  près  de  ci,  mès  li  chastiex  est  loinz,  où  l'espée 


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est.  »  Misires  Gauvains  jut  la  nuit  là  dedanz.  L'anderoain,  quant 
il  ot  oïe  messe,  s'an  parti,  et  chevaucha  tant  qu'il  vint  an  la  terre 
le  roi  Gorgalan,  et  ot  les  genz  de  la  contrée  démener  mout  grant 
deul.  Et  ancontre  un  chevalier  qui  s'an  venoit  grant  aléure  à  un 
chastel. 

<  Sire,  fet  misires  Gauvains,  porquoi  font  les  genz  de  cest 
chastel  tel  deul,  et  de  tout  cest  païs  et  de  toute  ceste  contrée?  Car 
je  les  oi  plourer  et  batre  lor  paumes  de  toutes  parz.  »  —  «  Sire, 
fet-il,  ju  vos  dirai.  Li  rois  Gorgaranz  si  n'avoit  que  un  sol  fil,  si  li 
a  tolu  un  jaianz  qui  mainz  maus  li  a  fet  et  mout  de  sa  terre  gastée. 
Or  a  fet  li  rois  crier  partout,  qui  son  fil  li  porroit  raporter  et  le 
jaiant  ocirre,  il  li  donroit  la  plus  bele  espée  del  monde  que  il  a  et 
tout  de  son  trésor  conme  il  an  voudroit  prandre.  Or  ne  treuve  il 
chevalier  si  hardi  qui  aler  i  ost;  et  blasme  plus  assez  sa  loi  que  la 
loi  aus  crestians,  et  dit  que  s'aucuns  crestians  venoit  en  sa  terre, 
qu'il  le  recevrait.  »  Misires  Gauvains  est  mout  joieuz  de  ces  nou- 
veles  e(  se  part  del  chastel  et  chevauche  tant  que  il  vient  au  chastel 
au  roi  Gorgalan.  Les  noveles  viennent  au  roi  qu'il  a  un  chevalier 
crestien  venu  en  son  chastel.  Li  rois  an  moine  grant  joie,  puis  le 
fet  venir  devant  lui  et  li  demande  conment  il  a  non  et  de  quel 
terre  il  est.  «  Sire,  fait-il,  j'ai  non  Gauvain  et  si  sui  de  la  terre  le 
roi  Arlus.  »  —  €  Vos  estes,  fet-il,  de  la  terre  au  Bon  Chevalier. 
Mès  je  n'an  puis  trouver  an  la  moie  terre  qui  ost  mestre  conseil 
an  un  mien  afeire.  Mès,  se  vos  estes  de  tel  valor  que  vos  i  vosissiez 
mestre  conseil,  je  le  vos  gerredoneroie  mout  bien.  Uns  jaianz  en 
a  porté  mon  fil  que  je  mout  amoie,  et,  se  vos  voliez  mestre  vostre 
cors  en  aventure  por  mon  fil,  je  vos  donroie  la  plus  riche  espée 
c'onques  fust  forgiée,  de  quoi  li  chiés  S.  Jehanz  fut  décolez  ;  ele  est 
sanglante  chaucun  jor  en  droit  midi,  por  ce  que  li  preudons  ot  à 
icele  heure  le  chief  copé.  »  Li  rois  li  fet  aporter  l'espée  et  li  montre 
le  feure  premièrement,  qui  touz  estoit  chargiez  de  pierres  pré- 
cieuses, et  les  renges  estoient  de  soie  à  boutons  d'or,  et  l'anheu- 
déure  antretele,  et  li  poumiaus  estoit  d'une  seintime  pierre  sacrée 
que  Énax,  uns  haus  emperères  de  Roume,  i  fist  mestre.  Puis,  la 
traist  hors  li  rois  del  feure,  et  l'espée  en  ist  toute  sanglante,  car  il 


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—  75  - 


-  estoit  eure  de  midi.  Et  la  fist  tenir  devent  monseignor  Gauvain  tant 
que  l'eure  fu  passée;  lors  devint  l'espée  aatresint  clère  conme  une 
esmeraude  et  autresint  vert.  Et  misires  la  regarde  et  la  couvoite 
mout  plus  qu'il  ne  fist  onques  mès;  et  voit  qu'ele  est  autressint 
grant  conme  une  autre  espée,  et,  quant  ele  est  el  feurre  mise,  si  ne 
sanble  pas  li  feures  ne  l'espée  estre  de  la  longuer  de  H  espanz. 


ire  chevaliers,  fet  li  rois,  ceste  espée  vos  donrai-je  et  ferai 
autre  chose  dont  vos  auroiz  joie.  »  —  «  Sire,  fet  misires  Gauvains, 
et  je  ferai  vostre  besoigne,  se  Diex  plest  et  sa  douce  mère.  »  Atant 
li  enseingne  la  voie  par  où  li  jaianz  s'an  ala  et  le  leu  ou  il  ot  son 
repaire,  et  misires  Gauvains  s'an  vet  cele  part  et  se  conmande  à 
Dieu.  Les  genz  du  païs  proient  selonc  lor  créance  por  lui, 'que  il 
puist  repairier  an  vie  et  an  santé,  car  il  vet  an  grant  péril.  Il  a 
tant  chevauchié  que  il  vint  à  une  grant  monteigne  haute,  qui 
m  avironnoit  une  terre  que  li  jaianz  avoit  toute  gastée,  et  duroit  bien 
III  lieues  galesches  li  clos  de  la  monteigne;  et  là  dedanz  estoit  li 
jaianz  qui  estoit  si  granz  et  si  crueus  et  si  orribles  qu'il  ne  dotoit 
nului  el  monde,  ne  n'avoit  esté  requis  de  chevalier  grant  tens 
avoit  ;  car  nus  n'osoit  cele  part  àbiter.  Et  l'antrée  de  la  monteigne 
estoit  si  estroite  par  où  l'en  aloit  à  son  recet  que  nus  chevaus  n'i 
peut  passer,  ainz  convient  à  monseignor  Gauvain  leissier  son 
cheval  et  son  escu  et  son  glaive  et  passer  outre  la  monteigne  à 
mout  grant  force;  car  la  voie  estoit  autresint  conme  une  tranchiée 
entre  pierres  aguës.  Il  est  venuz  à  la  pleinne  terre  et  resgarde 
devant  lui  et  voit  un  recet  que  li  jaianz  avoit  sor  une  roche,  et 
choissit  le  jaiant  et  le  vallet,  où  il  séoient  à  la  pleinne  terre  desouz 
un  arbre.  Misires  Gauvains  fu  armez  et  ot  c'espée  ceinte,  et  vet 
cele  part;  et  li  jaianz  le  voit  venir,  si  salli  sus  et  prant  une  grant 
hache  qui  dejoute  lui  estoit  et  vient  vers  monseignor  Gauvain  touz 
antesez,  et  le  cuide  férir  à  II  mains  très  parmi  le  chief.  Et  misires 
Gauvains  ganchit,  qui  le  haste  de  l'espée  et  li  done  tel  cop  qu'il  li 
tranche  fe  braz  atout  la  hache.  Et  li  jaianz  retorne  arrières  quant 
il  se  sant  afolez  et  prant  le  fil  le  roi  par  le  col  à  l'autre  main  et 
restreint  si  durement  qu'il  l'esteint  et  estrangle  et  ocit;  puis  revient 
à  monseignor  Gauvain  et  l'acole  et  estraint  mout  durement  très 


—  76  - 


parmi  les  flanz  et  le  liève  III  piez  en  haust  de  terre,  et  l'an  cuide 
porter  à  son  recet  qui  estait  anson  la  roche.  Si  conme  il  s'an  aloit, 
il  chiet  atout  monseignor  Gauvain  et  fu  desouz;  mès  il  cuida 
relever,  mès  il  ne  peut;  car  misires  Gauvains  H  anvoia  l'espée  très 
parmi  le  cuer  outre  ;  après,  li  trancha  la  teste,  et  vient  là  où  li 
anfes  le  roi  gisoit  morz,  dont  il  est  mout  dolanz;  et  le  cbarcbe  à 
son  col  et  prant  la  teste  du  jaiant  an  sa  main  et  revient  là  où  il 
leissa  son  cheval  et  son  escu  et  son  glaive,  et  est  montez  et  revient 
arrière  et  aporte  le  fil  le  roi  devant  lui  et  la  teste  del  jaiant  pandant. 

Xji  rois  et  tait  cil  du  chastel  viennent  ancontre  lui  à  mout 
grant  joie;  mès,  quant  il  voient  le  damoisel  mort,  si  mue  lour  grant 
joie  en  grant  deul.  Et  misires  Gauvains  descent  devant  le  chastel 
et  présante  au  roi  son  fil  et  la  teste  del  jaiant.  «  Certes,  fel-il,  se  je 
le  vos  péusse  présanter  vif,  je  en  fusse  mout  plus  joianz.  »  — 
c  Je  vos  en  croi  bien,  fet  li  rois,  et,  de  tant  con  vos  en  avez  fet,  vos 
sai-je  mout  bon  gré  et  auroiz  vostre  gerredon.  »  Et  il  regarde  son 
fil,  et  le  regreste  mout  doucement,  et  tuit  cil  du  chastel  après. 
Après,  fet  alumer  un  grant  luminaire  enmi  la  cité  et  fet  feire  un 
grant  feu  et  fet  son  fil  mestre  an  un  veissel  d'arein,  tout  plein 
(fève,  et  le  fet  cuire  et  boulir  à  cel  feu,  et  fet  pandre  la  teste  del 
jaiant  à  la  porte. 


vouant  la  son  fil  fu  bien  cuite,  il  la  feit  détranchier  au 
plus  menuement  qu'il  peut  et  fet  mander  touz  les  haus  homes  de 
sa  terre  et  en  donne  à  chaucun  tant  con  ele  dure.  Après,  fet 
aporter  l'espée  et  la  donne  à  monseignor  Gauvain.  Il  l'an  mercie 
mout.  «  Encor  ferai-je  plus  por  vos,  »  fit  li  rois.  Il  fet  mander 
touz  les  homes  de  sa  terre  an  la  sale  et  en  son  chastel.  «  Sire, 
fet-il,  je  me  vueil  baulisier.  »  —  c  Diex  en  soit  loezî  »  fet  misires 
Gauvains.  Li  rois  fet  mander  un  hermite  de  la  forestetse  fet  bau- 
tisier  et  ot  à  non  Archis,  en  droit  baptesme;  et  à  touz  ceuz  qui  ne 
vostrent  an  Dieu  croire,  conmanda  à  monseignor  Gauvain  qu'il  k>r 
copast  les  testes. 


insint  fu  bautisiez  cel  rois,  qui  sires  estoit  d'Albanie,  par 


le  miracle  Dieu  et  par  la  chevalerie  monseignor  Gauvain,  qui  del 
chastel  se  part  à  mout  grant  joie,  et  ebevaocbe  tant  qu'il  s'an  est 
venuz  en  la  terre  au  roi  de  la  Gaie  et  se  penssa  qu'il  s'iroit  aquiter 
sa  fience.  Il  descendi  devant  la  sale,  et  li  rois  li  fist  mout  grant  joie 
quant  il  le  voit  venir.  »  Et  misires  Gau vains  li  a  dit  :  «  Sire,  je  me 
vieng  aquiter;  vez-ci  l'espée.»  Et  li  roîs  la  prant  an  sa  main  et  la 
regarde  mout  volentiers  et  après  en  fet  mout  grant  joie  et  la  met  an 
son  trésor  et  dit  :  «  Or  i  ai-je  fet  mon  désirrier.  »  —  «  Sire,  fet 
misires  Gauvains,  dont  m'avez-vos  traï?  »  —  «  Par  mon  ehief, 
dit  li  rois,  nou  auroie,  car  je  sui  du  lignage  à  celui  qui  seint  leban 
décola  ;  si  la  doi  mieuz  avoir  que  vos.  »  —  «  Sire,  font  li  cheva- 
lier au  roi,  monseignor  Gauvains  est  mout  loiaus  et  mout  courtois 
chevaliers  ;  si  li  randez  sa  conqueste,  car  vos  i  auriez  grant  blasme 
de  lui  malfeire.  »  —  «  Je  li  randrai,  fet  li  rois,  par  tel  convenant 
que  la  première  damoisele  de  qui  il  iert  requis ,  quelque  chose 
qu'ele  li  requière,  quelqu'ele  soit,  ne  li  soit  pas  véée.  »  Et  misires 
Gauvains  li  ostroie,  et  par  cel  ostroi  souffri  puis  mout  de  ver- 
goigne  et  d'angoisse  et  fu  blâmez. de  mainz  chevaliers.  Et  li  rois  li 
randi  l'espée.  II  jut  la  nuit  là  dedanz  et  au  matin,  au  plus  tost 
qu'il  pot,  s'an  parti  et  chevaucha  tant  qu'il  vint  defors  la  cité  où  li 
bourjois  li  donna  le  cheval  por  le  sien.  Et  li  manbra  de  la  cove- 
nance,  si  s'areste  grant  pièce  et  s'apoie  sor  l'aresteul  de  son  glaive, 
tant  que  li  borjois  vint.  Adonc  fet  mout  grant  joie  li  uns  à  l'autre, 
et  missires  Gauvains  li  monstre  l'espée,  et  [li  borjois  la  prant  et]  fiert 
cheval  des  espérons  et  s'an  vet  grant  aléure  vers  la  cité.  Et  misires 
Gauvains  vet  après  grant  aléure,  qui  li  crie  qu'il  fet  grant  vileinie. 
c  Ne  venez  pas  après  moi,  fet  li  borjois,  en  la  cité,  car  ce  sont  gent 
de  quemune.  >  Et  il  le  suit  après,  car  il  ne  le  peut  aconssuivre  defors. 
Et  ancontre  là  dedanz  une  grant  porcession  de  prouvoires  et  de  clercs 
qui  portoient  croiz  et  encensiers.  Et  misires  Gauvains  descent  por  la 
porcession  et  voit  le  borjois  qui  est  antrez  dedanz  l'iglise  et  la  por- 
cession après,  c  Seignors,  fet  misires  Gauvains,  feites-moi  randre  la 
toste  que  cil  bourjois  m  a  tolue,  qui  est  antrez  dedanz  vostreyglise.  » 
—  c  Sire,  font  li  prouvoire,  nos  savons  bien  que  e'est  l'espée  de 
quoi  seinz  Jehanz  fu  décolez,  si  la  nos  aporte  li  borjois  çà  dedanz 
por  mestre  aveques  noz  reliques,  et  dit  qu'ele  li  est  donnée.  »  — 


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—  78  — 


t  Ha,  seignors,  fait  misires  Gauvains,  non  est;  ainz  li  a  voie  mons- 
trée  por  aquiter  ma  fiance.  Et  il  Fan  a  aportée  vileinement.  »  Après, 
lor  conte  ainsint  conme  il  li  est  avenu,  et  li  provoire  li  font 
randre  et  il  s'an  part  à  mout  grant  joie,  et  remonste  sour  son 
cheval  et  est  oissuz  fors  de  la  cité.  Il  n'ot  alé  geires  loing  quant  il 
encontre  un  chevalier  qui  venoit,  tout  armé,  quanque  li  chevaus 
li  povoit  randre,  son  glaive  aloignié.  <  Sire,  fet-il  à  monseignor 
Gauvain,  je  vos  aloie  aidier,  Fan  nos  avoit  dit  qu'an  vos  avoit 
meffet  an  la  cité  ;  et  je  sui  del  chastel  qui  secort  touz  les  estranges 
chevaliers  qui  par  ci  passent,  puisqu'il  ont  mestier  d'aïde.  •  — 
<  Sire,  fet  misires  Gauvains,  bénéoiz  soit  li  chastiaus  !  Ge  ne  me 
plein  pas  del  trespas  puisque  Fan  m'a  fet  droit.  Et  conment  a  non 
li  chastiaus?  »  fet  misires  Gauvains.  <  Sire,  Fan  Fapele  le  chastel 
de  la  Pelote.  Si  m'an  retorne  en  arrières,  puisque  vos  estes  délivres, 
et  herbergeroiz  ennuit  avec  monseignor  qui  bons  preudons  est  et 
entiers.  »  Et  il  s'an  vont  ansamble  vers  le  chastel  qui  mout  estoit 
biaus  et  bien  séanz.  Il  antrent  dedanz,  et,  quant  il  furent  antrez 
dedanz,  li  sires  qui  séoit  desor  un  perron  de  marbre  avoit  II  filles 
mout  bêles  et  les  faisoit  devant  lui  jouer  d'une  peloste  d'or,  et  les 
esgardoit  mout  volentiers.  Il  voit  descendre  monseignor  Gauvain,  il 
vet  encontre,  si  li  fet  mout  grant  joie  ;  après,  le  fet  mener  à  ces 
II  filles  an  la  sale. 


Vouant  il  fu  désarmez,  l'en  li  aporta  une  mout  riche  robe 
et,  après  le  mangier,  les  II  puceles  s'asiéent  dejoute  lui  et  li  font 
mout  grant  joie.  Atant  ez-vos  un  nain  qui  ist  hors  d'une  chanbre 
et  tient  unes  courgiées.  Et  vient  aus  damoiseles  et  les  fiert  parmi 
les  viaires  et  parmi  les  chiés  :  «  Levez  sus!  fet-il,  foies  mal  en- 
seigniées!  vos  feites  à  celui  feste  que  vos  déussiez  haïr,  quar  c'est 
monseignor  Gauvains,  li  niés  le  roi  Artus,  par  qui  vostre  antein  fu 
ocise.  i  Atant  se  lièvent,  toutes  vergoigniées,  et  s'en  vont  en  la 
chanbre;  et  misires  Gauvains  remaint  illec  touz  esbahiz.  Mès  lor 
pères  le  conforte  et  lor  dit  :  «  Sire,  ne  vos  chaille  de  chose  qu'il 
vos  die!  car  li  nains  est  nostre  mestres,  si  chastie  et  enseigne  mes 
filles  ;  si  est  irez  de  ce  que  vos  océistes  son  frère,  que  vos  océistes 
le  jor  que  Marins  ocist  sa  famé  por  vos,  dont  nous  somes  mout 


-  79  — 


dolanz  en  cest  chas  tel.  •  —  c  Ainsint  sui-je,  feit  misires  Gauvains, 
mès  je  n'oi  coupes  en  sa  mort  ne  ele;  ausint  le  set  bien  Diex 
veraiemenl.  » 


Lia  nuit  jut  misires  Gauvains  u  chastel  et  l'andemain  s'an 
parti,  et  chevaucha  tant  par  cez  jornées  que  il  vint  au  chastel  de 
ï'antrée  de  la  terre  au  riche  roi  Peschéor,  et  vit  que  li  lion  n'es- 
toient  pas  an  l'antrée,  ne  li  vilein  de  coivre  ne  tréoient  plus.  Et 
voit  à  grant  porcession  les  provoires  et  ceus  del  chastel  venir  an- 
contre  lui,  et  il  descent  et  un  vallet  fu  aparelliez  qui  prist  ces 
armes  et  son  cheval,  et  il  monstre  l'espée  à  ceus  qui  contre  lui 
vcnoient.  Il  estoit  eure  de  midi,  il  trait  l'espée  et  il  la  voit  toute 
sanglante;  et  il  l'anclinent  et  aourent  et  chantent  :  Te  Deutn  lau- 
damus.  A  itel  joie  fu  misires  Gauvains  recéuz  el  chastel  et  il 
remist  l'espée  el  feurre,  et  la  gardoit  mout  près  et  ne  feisoit  pas 
savoir  en  touz  les  leus  où  il  se  herbergoit  qu  ele  fust  tele.  Li  pro- 
voire  et  li  chevalier  del  chastel  font  mout  grant  joie  et  li  prioient 
mout,  se  Diex  l'avoit  mené  el  chastel  le  roi  Peschéor  et  li  Graaus 
s'aparoit  devant  lui,  quMil  ne  fust  mie  si  oyblieus  conme  li  autres 
chevaliers.  Et  il  respondi  que  il  feroit  ce  que  Diex  li  anseigneroit. 


isires  Gauvains,  fet  li  mestres  des  provoires,  qui  mout 
estoit  anciens,  vos  auriez  grant  mestier  de  reposer,  car  vos  me 
sanblez  estre  mout  tra veilliez.  >  —  «  Sire,  car  j'ai  mout  de  choses 
véues,  dont  je  sui  mout  esbahiz,  ne  ne  sai  que  ce  puisse  estre.  • — 
<  Sire,  fet  li  provoire,  cist  chastiaus  est  li  chastiaus  de  l'Anqueste, 
car  vos  ne  demanderoiz  chose  dont  l'an  ne  vos  die  la  sénéfience, 
par  le  témoignage  de  Joseph  le  bon  clerc  et  le  bon  hermite,  par 
qui  nos  l'avons,  et  il  le  set  par  l'anoncement  del  seint  esperit.  »  — 
c  Par  foi,  fet  misires  Gauvains,  je  sui  mout  esbahiz  des  trois 
damoiseles  qui  furent  à  la  cort  le  roi  Artus,  si  aportèrent  les  II  d'un 
roi  et  les  deus  d'une  réine,  et  si  menèrent  an  un  char  G  et  L  chics 
de  chevaliers  dont  li  un  estoient  sééllé  an  or  et  li  autre  an  argent 
et  li  autre  an  pion.  •  —  c  Voire,  fet  li  prestres,  que  par  la  réine 
estoit  li  rois  traiz  et  morz,  et  les  chevaliers  dont  les  chiés  estoient 
el  char,  ele  dist  vérité  si  conme  Joseph  nos  tesmoigne,  car  il  nos 


dit  par  remanbrance  que  par  envie  fa  Adanz  traïz  et  touz  li  peuples 
qui  après  fu  et  li  peuples  qui  est  à  venir  s'an  doudra  toujorz  mès. 
Por  ce  que  Adanz  fu  li  premiers  hons,  l'apele  il  roi,  car  il  fu  nostre 
père  terriens  et  sa  moillier  réine.  Et  li  chiés  des  chevaliers  sèéllez 
an  or  sénéfient  la  nouvele  loi,  et  li  chief  séélé  an  argent,  la  viez,  et 
les  chiés  séélez  an  pion,  la  fausse  loi  des  Sarrazins.  De  ces  III  ma- 
nières de  genz  est  establiz  li  mondes.  >  —  c  Sire,  fet  misires  Gau- 
vains,  je  me  merveil  del  chastel  del  noir  hermite,  là  où  Tan  li  toit 
les  chiés  touz,  et  la  damoisele  me  dist  que'li  Bons  Chevaliers  les  en 
giteroit  touz  fors  quant  il  viendroit.  Et  autre  gent  qui  laienz  sont 
le  regrestent.  >  —  c  Vos  savez  bien,  fet  li  près  très,  que,  par  la 
pome  que  Ève  fist  mangier  à  Adam,  alèrent  autressint  an  anfer, 
aussint  li  bon  conme  li  mauveis;  et,  por  son  peuple  giter  d'anffer 
devint  Diex  hons,  et  gita  ces  an  mis  hors  d'anfer  par  sa  bonté  et 
par  sa  puissance;  et  por  ce  nos  fet  Joseph  révérance  del  chastel  au 
noir  hermite  qui  sénéfie  anfer,  et  que  li  Bons  Chevaliers  an  gitera 
ceus  fors  qui  dedanz  sont.  Et  vos  di  que  li  noirs  hermitesest  Lucifer 
qui  autresint  est  sires  d'anfer  conme  il  vost  estre  de  paradis.  Sire, 
fet  li  prestres,  ce  vost  traire  por  cele  sénéfiance  li  bons  hermites 
por  la  novele  loi  en  quoi  li  plusor  ne  sont  pas  bien  connoissant, 
si  an  veust  faire  révérance  par  exanple.  >  —  c  Par  Dieu,  fet  misires 
Gauvains,  je  me  merveil  mout  de  la  damoisele  qui  toute  estoit 
chanue  et  dist  qu'ele  n'iert  chevelue  devant  cele  eure  que  li  Bons 
Chevaliers  aura  conquis  le  seint  Graal.  >  —  <  Sire,  fet  li  preudons, 
chaucuns  jorschanûe  doit  ele  bien  estre,  dès  dont  fu  ele  bien  chanue 
que  li  bons  rois  chéï  en  langour  par  le  chevalier  qu'il  herberja, 
qu'il  ne  ifist  la  demande.  La  chenue  damoisele  sénéfie  Joseu  Jose- 
phus  qui  fu  chanuz  devant  le  crucefiemant  Nostre  Seignour,  ne  ne 
fu  cheveluz  trèsqu'à  icele  oure  qu'il  ot  rachetez  son  peuple  par  son 
sanc  et  par  sa  mort.  Li  chevaliers  qu'ele  moine  après  lui  sénéfie  la 
roe  de  fortune;  car,  tout  autresint  conme  li  chars  vet  sor  les 
roueles,  demoinne  ele  le  siècle  aus  II  damoiseles  qui  la  suivent. 
Si  le  povez-vos  bien  véoir,  car  la  plus  bele  ceurt  à  pié  et  l'autre 
estoit  sor  I  mauveis  roncin  et  èrent  pourement  vestues,  et  la  tierce 
avoit  plus  riche  ator.  Li  escuz,  où  la  vermeille  croiz  estoit,  qu'ele 
leissa  à  la  cort  le  roi  Artus,  sénéfie  le  seintime  escu  de  la  croiz 


81  — 


que  onques  nus  n'osa  anchargier,  se  Diex  non.  »  Misires  Gauvains 
ot  ces  sénéfiances,  si  li  plest  mout,  et  se  pansse  que  à  l'escu  qui 
an  la  sale  le  roi  pandoit  n'osoit  nus  mestre  la  main  ne  anchargier 
le,  si  conme  Tan  li  ot  conté  an  mainz  leus;  ainz  atandoient  le  Bon 
«    Chevalier  de  jor  en  jor,  qui  por  l'escu  devoit  venir. 

«  Sire,  fet  misires  Gauvains,  de  ce  que  vos  me  dites  me  feites 
connoistre  ce  dont  je  estoie  esbahiz  ;  mès  j'ai  esté  mout  dolanz 
d'une  dame  que  I  chevaliers  ocist  por  moi,  si  n'i  avoit  coupes,  ne 
je  ne  ele.  »  —  «  Sire,  fet  li  prestres,  ce  fu  mout  grant  sénéfiance 
de  la  mort,  car  Josephus  nos  tesmoigne  que  la  vielle  loi  fu  abatue 
par  I  cop  de  glaive  sanz  ressusciter,  et,  por  la  vielle  loi  abatre, 
si  soufri  Nostres  Sires  à  férir  el  costé  del  glaive  ;  par  cel  cop  fu 
la  vielle  loi  abatue  et  par  son  crucefiement.  La  dame  sénéfie  la 
vielle  loi.  Volez-vos  me  plus  demander?  »  fet  li  prestres.  «  Sire, 
fet  misires  Gauvains,  je  ancontrai  I  chevalier  an  la  forest  qui  che- 
vauchoit  ce  devant  deriére,  et  portoit  ces  armes  ce  desus  desouz. 
Et  dist  qu'il  estoit  li  Couarz  Chevaliers,  et  portoit  son  hauberc  sor 
son  col,  et  tantost  conme  il  me  vit  il  remist  ces  armes  à  droit  et 
chevaucha  corn  uns  autres  chevaliers.  >  —  <  La  loi  estoit  ber- 
tornée,  fet  li  prestres,  devant  le  crucefiement  Nostre  Seignor,  et 
tantost  corn  il  fu  crucefiez,  si  refu  mise  à  droit.  »  —  t  N'encor  i  a 
(ont  el,  fet  misires  Gauvains.  Quar  uns  chevaliers  vint  jouster  à 
moi,  mi  partiz  de  blanc  et  de  noir,  et  me  requéroit  la  mort  à  la 
dame  de  par  son  mari,  et  me  dist  que,  se  je  le  conquéroie,  que  lui 
et  si  home  seroient  mi  home.  Je  le  conquis  et  il  me  fist  homage.  » 
—  c  C'est droiz, fet  li  prestres,  parla  vielle  loi  qui  fu  abatue,  furent 
tuit  cil  sougiet,  qui  an  demorérent,  et  seront  à  toujorz  mès.  Volez- 
vos  plus  anquerre?  »  fet  li  provoires.  t  Je  me  merveil  mout  dure- 
ment, fet  misires  Gauvains,  d'un  anfant  qui  chevauchoit  I  lion  an 
un  hermitage,  et  n'osoit  nus  aprochier  del  lion  se  li  enfes  non,  et 
n'avoit  pas  plus  de  V  anz,  et  li  lyons  estoit  mout  cruieus.  Li  enfes 
avoit  esté  fiuz  à  la  dame  qui  por  moi  fu  ocise.  »  —  <  Mout  avez 
bien  dit,  fet  li  prestres,  qui  le  m'avez  ramtéu  *.  Li  enfes  sénéfie  le 


1  Kamcmén. 

6 


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—  82  — 


Sauvéor  del  monde  qui  nasqui  en  la  vielle  loi  et  fu  circoncis,  et  li 
lions  qu'il  chevauchoit  sénéfioit  le  monde  et  H  peuples  qui  dedanz 
est,  et  bestes  et  oisiax,  que  nus  ne  pourroit  gouverner  se  par  sa  vertu 
non.  »  —  «Diex,  fet  misires  Gauvains,  conme  j'ai  grant  joie  an  mon 
cuer  de  ce  que  vos  me  dites.  Sire,  je  trouvai  une  fonteinne  an  une 
forest,  la  plus  bele  que  nus  véist  onques,  et  avoit  une  ymage  dedanz 
qui  lors  s'esconsa  qu'ele  me  vit,  et  aporta  I  clercs  I  veissel  d'or  et 
prist,  an  un  autre  veissel  d'or  qui  pandoit  à  la  coulonbe,  ce  qu'il 
i  avoit,  si  le  mist  el  sien  ;  après  i  vinrent  III  damoiseles  et  enplirent 
le  veissel  de  ce  qu'il  en  aportèrent;  tantost  me  sanbla  qu'il  n'an  i 
éust  que  une.  •  —  «  Sire,  dit  li  prestres,  je  ne  vos  en  dirai  plus 
que  vos  an  avez  oï,  et  de  tant  vos  devez  vos  tenir  à  paié  ;  car  l'en 
ne  doit  pas  descouvrir  les  secrez  au  Savéor,  ainz  les  doivent  cil 
garder  céléement  à  qui  il  sont  conmandez.  > 

t  Sire,  fet  misires  Gauvains,  je  vos  veil  demander  d'un  roi; 
quant  je  li  oi  son  fil  raporté  mort,  il  le  fist  cuire,  et  après  le  fist 
mengier  à  touz  ceus  de  sa  terre.  »  —  «  Sire,  fet  li  prestres,  il  avoit 
jà  son  cuer  apoié  à  Jhésu-Crist;  si  vost  son  sacrefice  feire  de  son 
sanc  et  de  sa  char  à  Nostre  Seignor,  el  por  ce  an  fist-il  mahgier  à 
touz  ceus  de  sa  terre  et  vost  que  lor  penssée  fust  autretele  conme 
la  seue.  Et  a  si  toute  sa  terre  desracinée  de  toute  mauveise  créance 
qu'il  n'an  n'i  a  point  demorée.  »  —  »  Bénéoile  soit  l'eure,  fet 
misires  Gauvains,  que  je  ving  çoianz  !  »  —  t  Ce  soit  mon!  »  fet  li 
prestres.  Misires  Gauvains  jut  la  nuit  là  dedanz  et  fu  mout  bien 
herbergiez.  Le  matinet,  quant  il  ot  oïe  messe,  s'an  parti  et  ist  fors 
del  chastel  quant  il  ot  pris  congié.  Et  treuve  la  plus  bele  terre  del 
monde  et  les  plus  bêles  praieries  que  nus  véist  onques  et  les  plus 
bêles  rivières  et  forés,  garnies  de  bestes  sauvages  et  d'ermitages.  Et 
chevauche  tant  qu'il,  vint  I  jor,  si  conme  il  devoit  avesprir,  chiez 
I  hermite,  et  estoit  sa  meson  si  basse  que  cheval  n'i  poist  entrer  *. 
Et  sa  chapele  n'estoit  geires  greigdre,  et  li  preudons  n'estoit  issuz 
de  là  dedanz  passé  avoit  XL  anz.  Li  hermites  mist  son  chief  à  la 


Le  Ms.  répète  déni  fois  :  Si  basse  que  cheval  nJi  poist  antrer. 


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—  83  — 


fenestre;  quant  il  voit  monseignor  Gauvain,  si  dit  :  c  Sire,  fet-il, 
bien  puissiez-vos  venir!  »  —  t  Sire,  Diex  vos  doint  joie!  Me 
herberjeroiz-vos'  annuit?  »  fet  misires  Gauvains.  c  Sire,  nus  ne 
herberge  çoianz  se  Damedieu  non  ;  quar  bons  terriens  n'antra  çà 
dedanz  o  moi,  XL  ans  a;  mès  vez  ici  devant,  le  chastel  où  l'en 
herberge  les  hons  chevaliers.  »  —  t  Qui  est  li  chastiax?  »  — 
<  Sire,  li  bons  rois  Peschéor,  qui  est  avirpnnez  de  granz  èves  et 
planteureuse  de  tous  biens,  se  li  sires  fust  an  joie.  Mès  il  n'i  doi- 
vent herberger  se  bons  chevaliers  non.  >  —  c  Diex  le  doint,  fet 
misires  Gauvains,  que  je  le  deviegne  !  » 


louant  il  set  qu'il  est  près  del  chastel,  il  descent  et  se  confesse 
à  l'ermite  et  géhit  touz  ces  péchiez  et  an  est  repantanz  mout 
veraiemant.  c  Sire,  fet  li  hermites,  or  n'oubliez  pas  à  demander, 
se  Diex  le  vos  veust  consantir,  ce  que  li  autres  chevaliers  oublia, 
et  ne  soiiez  pas  oublieus  por  chose  que  vos  véoiz  à  l'antrée  del 
chastel;  mès  chevauchiez  séurement  et  aourez  la  seinte  chapele 
que  vos  verroiz  aparoir  el  chastel,  là  où  la  flanbe  del  Seint  Esperit 
descent  chaucun  jof,  por  le  seintime  Graal  et  por  le  pointe  de  la 
lence  que  l'an  i  sert.  »  —  c  Sire,  fet  misires  Gauvains,  Diex 
m'anseintà  feiresa  volenté!  »  Il  prantcongié  et  s 'an  vet  et  chevauche 
tant  que  la  valée  li  apert*,  garnie  de  touz  biens,  où  li  chastiax 
séoit;  et  voit  la  seintime  chapele  aparoir.  Il  descent  et  puis  se  met 
à  jenoillons  et  l'enclinne  et  aoure  mout  doucement.  Après,  remonte 
et  chevauche  tant  qu'il  treuve  un  sarceuil  3  mout  riche,  et  avoit  un 
cuvescle  par  desus,  mout  bel,  et  séoit  assez  près  del  chastel,  et 
sanbloit  à  estre  un  petit  cimetire,  que  il  estoit  clos  tout  anviron, 
ne  n'i  avoit  plus  de  sarqueuz.  Une  voiz  li  crie  au  passer  del  cime- 
tire  :  «  Ne  touchiez  pas  au  sarqueil,  car  vos  n'estes  pas  li  Bons 
Chevaliers  par  quoi  l'an  saura  qui  dedanz  gist.  •  Misires  Gauvains 
passe  outre,  quant  il  ot  la  voiz  oïe,  et  aproche  l'antrée  del  chastel 
et  voit  qu'il  i  a  III  ponz,  mout  granz  et  mout  orribles  à  passer.  Et 


«  Noiro  M»,  dit:  Qui  garnie.  —  •  Et  chevauché  tant  qu'il  treuve  un  sarqueil,  est 
répété  deux  foi*  dans  le  5fo,ajrec  une  variante  d'urthographe. 


—  84  — 


courent  III  granz  èves  pas  desouz,  et  sanble  que  li  premiers 
ponz  ait  une  archiée  de  lonc  et  n'oit  pas  un  pié  de  lé;  li  ponz 
li  sanble  estroiz  et  Fève  parfonde  et  roide  et  granz.  Il  ne  set 
qu'il  puisse  feire,  il  li  sanble  que  nus  ne  le  doie  passer,  ne  à  piè 
ne  à  cheval. 


XJLtant  ez-vos  I  chevalier  qui  ist  fors  del  chastel  et  vient  très 
qu'au  chief  del  pont  que  Tan  apeloit  pont  de  l'anguile,  et  huche 
moût  duremant  :  c  Sire  chevaliers,  passez  tost,  qu'il  sera  jà  nuiz  ; 
car  cil  del  chastel  nos  atandent.  »  —  «  Ha,  fet  misires  Gauvains, 
biau  sire,  car  m'anseigniez  conmant  je  i  passerai.  »  —  «  Certes, 
sire  chevaliers,  je  ni  sai  autre  passaje  que  cestui-ci  an  ceste  antrée, 
et,  se  vos  avez  talant  de  venir  el  chastel,  si  passez  sans  doutance.  • 
Misires  Gauvains  a  vergoigne  de  ce  que  il  a  tant  aresté  et  se  por- 
pansse  an  lui  méimes  de  ce  que  li  hermiles  li  dist  qu'il  ne  ressoi- 
gnast  nule  riens  née  à  l'entrée  del  chastel,  et,  avec  tout  ce,  il  est 
verais  confès  de  ces  péchiez,  si  an  doit  mainz  douter  la  mort.  Il  se 
seigne  et  bénéist  et  conmande  à  Dieu  conme  cil  qui  cuide  morir, 
et  fiert  cheval  des  espérons  et  treuve  le  pont  grant  et  large  tantost 
conme  il  se  fust  avencié;  car  par  cest  passage  esprouvoit  l'en  plu- 
sors  de  chevaliers  qui  là  dedanz  voloient  antrer.  Il  se  merveilla 
mout  du  pont  que  il  treuve  si  large,  qui  si  li  sanbloit  estre  estroiz. 
Et,  quant  il  fu  passé  outre,  li.  ponz  qui  tornéiz  estoit  se  drece  par 
anging  après  lui,  car  l'ève  desouz  esloit  de  trop  grant  raidor.  Li 
chevaliers  se  trait  arrière  outre  le  grant  pont,  et  misires  Gauvains 
s'aproche  por  passer,  et  cil  li  sanbla  autresint  long  conme  li  autre. 
Et  \oit  l'ève  qui  n'estoit  pas  mainz  raide  ne  moinz  profonde,  et  li 
fu  avis  que  li  ponz  fu  de  glace  faible  et  tenue  et  avoit  grant  haute- 
ce  desoz  l  ève,  et  le  regarda  à  grant  merveille,  ne  ne  resloigna  plus 
le  passage  por  l'antrée;  il  passe  outre  et  se  conmande  à  Dieu  et  vet 
très  parmi,  et  voit  que  li  ponz  estoit  li  plus  biaus  et  li  plus  riches 
et  li  plus  fors  que  il  onques  éust  véu,  et  les  estoiens  estoient 
toutes  pleines  d'images.  Quant  il  fu  outre  le  pont,  il  se  drece  après 
lui  aussint  conme  li  autres  fist,  et  regarde  devant  lui  et  ne  voit  pas 
le  chevalier,  et  est  venuz  au  tierz  pont  et  ne  fu  pas  effraez  de  chose 
que  il  véist;  et  n'estoit  pas  mainz  riches  que  li  autres  et  avoit 


—  85  — 


coulonbes  de  marbres  tout  anviron  et  sor  chacun  un  poumel  si 
riche  qu'il  sanbloit  estre  d'or.  Après,  esgarde  la  porte  contremont 
et  voit  Nostre  Seignor  escrit  si  conme  il  fu  mis  an  la  croiz,  et  sa 
mère  d'une  part  et  seint  Jehanz  d'autre,  de  quoi  les  ymages  estoient 
toutes  d'or,  à  riches  pierres  précieuses  qui  flanbléoient  conme  feus. 
Et  voit  à  destre  un  ange  moult  bel,  qui  à  son  doit  anseingnoit  la 
chapele  où  li  seinz  Graaus  estoit,  et  avoit  une  pierre  précieuse 
enmi  le  piz  et  lestres  desus  son  chief  escriptes,  qui  disoieut  que  li 
sires  dcl  chastel  estoit  autresint  purs  et  nez  de  toutes  vileignies 
conme  cele  pierre  estoit. 


il  près,  vit  à  Tentrée  de  la  porte  I  lion  mout  grant  et  mout 
orrible,  et  estoit  touz  droiz  sour  ces  piez.  Tantost  conme  il  voit 
monseignor  Gauvain,  il  se  couche  à  la  terre  ;  et  il  passe  antre  sans 
contredit  et  vient  el  chastel,  et  descent  à  pié  et  apuie  son  escu  et 
son  glaive  au  mur  de  la  sale,  et  monte  uns  degrez  amont  de  marbre, 
et  entre  an  une  sale  mout  bele  et  mout  riche,  et  estoit,  de  leus  en 
leus,  à  ymages  d'or  peinte.  Si  treuve  el  milieu  une  couche  mout 
bele  et  mout  riche  et  mout  haute,  et  au  pié  de  cele  couche  avoit 
un  eschequier  mout  bel  et  mout  riche  à  un  orlé  d'or,  tout  plein  de 
pierres  précieuses,  et  estoient  li  point  d'or  et  d'azur,  et  n'estoient 
pas  desoure  li  eschec.  Entretint  conme  misires  Gauvains  esgardoit 
la  biauté  de  l'eschequier  et  de  la  sale,  estes-vos  II  chevaliers  qui 
issent  fors  d'une  chanbre  et  viennent  à  lui.  t  Sire,  font  li  cheva- 
lier, bien  puissiez-vos  venir!  »  —  «  Diex  vos  doint  joie  et  bone 
aventure!  >  fet  misires*  Gauvains.  Il  le  font  asseoir  desus  la 
couche;  après,  le  font  désarmer.  L'an  li  aporte,  an  II  bacins  d'or, 
Fève  por  son  vis  et  por  ces  mains  laver.  Après,  viennent  II  damoi- 
seles  qui  li  aporlent  une  riche  robe  d'un  drap  d'or  et  de  soie; 
puis,  li  font  veslir;  puis,  li  dient  les  damoiseles  :  «  Prenez  en  gré 
ce  que  l'an  vos  peut  feire  ça  dedanz  ;  car  ce  est  li  ostiex  aus  bons 
chevaliers  el  aus  loiaus.  »  —  «  Damoisele,  fet  misires  Gauvains, 
si  ferai-jc.  Grant  merciz  de  vostre  servise.  »  Il  voit  bien  que  la 
nuit  iert  ocure,  et  il  a  là  dedanz  si  grant  clarté  sans  chandelles,  que 
c'est  merveilles.  Et  sanble  que  li  souleus  i  luise.  Si  se  merveille 
mout  duremant  dont  cele  clarté  vient. 


—  86  — 


louant  misires  Gauvains  fu  vestuz  de  la  riche  robe,  moût  fu 
biaus  à  esgarder,  et  bien  sanbloit  estre  chevalier  de  grant  valor. 
c  Sire,  font  li  chevalier,  vos  pleiroit-il  que  vos  venissiez  véoir  le 
seignor  de  cest  chastel?  >  —  c  Je  le  verroie  mout  volentiers,  fet-il, 
et  si  li  veil  présenter  une  riche  espée.  »  Il  le  menèrent  dedanz  la 
chanbre  où  li  rois  Peschierres  gisoit,  et  sanbloit  qu*ele  fust  toute 
jonchiée  et  enbaumée,  et  estoit  toute  jonchiée  d'erbe  vert  et  de 
rosel.  Et  li  rois  Peschières  gisoit  an  un  lit  cordéiz  dont  li  quepou 
estoient  d'ivoire,  et  avoit  une  coûte  de  paille  sor  quoi  il  gisoit 
et  par  desus  I  couvertoir  de  sable,  dont  li  dras  estoit  mout 
riches.  Et  avoit  un  chapel  de  sebelin  an  son  chief,  couvert  d'un 
vermeil  samiz  de  soie,  et  une  croiz  d'or;  et  avoit  desouz  son  chief 
I  oreiller  qui  touz  estoit  anbaumez,  et  avoit  au  IIII  cornez  de 
l'orillier  IIII  pierres  qui  randoient  mout  grant  clarté;  et  avoit 
I  piler  de  coivre  sor  quoi  I  aigle  séoit  qui  tenoit  une  croiz  d'or  où  il 
avoit,  de  la  veraie  croiz  ù  Dieu  fu  mis,  autretant  conme  la  croiz 
avoit  de  grant,  que.  li  preudons  aouroit.  Et  avoit  an  IIII  granz 
chandelabres  d'or  IIII  granz  estavaus,  toutes  les  foiz  que  mestier 
estoit.  Misires  Gauvains  vint  devant  le  roi,  si  le  salue.  Et  li  rois  li 
fet  mout  grant  joie,  et  dit  que  bien  soit  il  venuz.  <  Sire,  fet  misires 
Gauvains,  je  vos  présant  l'espée  de  quoi  Jebanz  fu  décolez.  »  — 
«  Gran  merciz,  dit  li  rois  ;  certes,  je  savoie  bien  que  vous  Impor- 
tiez. Ne  vos  ne  austres  ne  pouist  entrer  çoianz  sans  l'espée,  et,  se 
vos  ne  fussiez  de  grant  valor,  vos  ne  l'éussiez  pas  conquise.  »  Il 
prant  l'espée,  si  la  met  à  sa  bouche  et*à  son  viaire,  si  la  beisse 
mout  doucement  et  an  fet  mout  grant  joie.  Et  une  damoisele  vint 
séoir  à  son  chevez  à  qui  il  baille  l'espée  à  garder  ;  II  autres  séoient 
à  ces  piez  qui  l'esgardent  mout  ducemant.  «  Conmant  est  vostre 
nons?»  dit  li  rois,  c  Sire,  je  ai  non  Gauvain.  •  —  «  Ha,  misires 
Gauvains,  fet-il,  ceste  clarté,  qui  ça  dedanz  est,  nos  vient  de  Dieu 
por  l'amor  de  vos.  Quar,  toutes  les  foiées  que  chevaliers  se  vient 
herbergier  çoianz  en  cest  chastel,  s'apert-ele  ainsint  feitement  con 
vous  véez  orandroit.  Et  je  vos  féisse  plus  grant  joie  que  je  vos  faz, 
se  je  me  péusse  aidier  ;  mès  je  sui  chéuz  an  lengour  dès  cele  oure 
que  li  chevaliers  se  herberja  çoianz,  dont  vos  avez  oï  parler  ;  par 


-  87  - 


une  soûle  parole  que  il  déloia  à  dire,  me  vint  çeste  langour.  Si  vos 
pri  por  Dieu  qu'il  vos  an  souviegne,  car  vos  devriez  estre  mout 
joieus  se  vos  m'aviez  mis  an  santé.  Et  vez-ci  la  fille  ma  seur  à  qui  l'en 
tost  sa  terre  et  désérite  si  qu'elc  ne  la  peut  ravoir  se  par  son  frère 
non,  qu'ele  va  querre;  si  nos  a  l'en  dit  que  c'est  li  mieudres  chevaliers 
del  mont,  mès  nos  n'an  poons  savoir  veraies  nouveles.  »  —  «  Sire, 
fet  la  damoisele  à  son  oncle  le  roi,  merciez  monseignor  Gauvain  de 
l'annor  qu'il  fist  à  ma  dame  ma  mère,  quant  il  vint  an  son  ostel  ; 
il  remist  nostre  terre  an  pès  et  conquist  la  garde  del  chastel  très 
qu'à  I  an  ;  il  mist  les  V  chevaliers  ma  dame  ma  mère  avec  nous. 
Or  est  li  anz  passez,  si  ert  la  gerre  si  grant  renouvelée,  se  Diex  ne 
nos  secort  et  je  ne  truis  mon  frère  que  tant  avons  perdu.  »  — 
«  Damoisele,  fet  misires  Gauvains,  je  vos  aidai  à  mon  pooir  et 
ferai  encore  se  je  an  estoie.  Et  vostre  frère  verroie-je  plus  volentiers 
que  touz  les  chevaliers  del  monde.  Mès  je  n'an  puis  savoir  veraies 
nouveles,  fors  tant  que  je  fui  an  un  hermitage  où  il  avoit  un  roi 
hermile,  et  me  dist  que  je  ne  fêisse  pas  noise,  car  li  mieudres  che- 
valiers del  monde  estoit  là  dedanz  deshaitiez;  et  me  dist  qu'il  a 
non  Par-lui-fez.  Je  vi  conraer  son  cheval  à  un  vallet  devant  la  cha- 
peleet  ces  armes  et  son  escu  mestre  au  souleil.  »  —  t  Sire,  fet  la 
damoisele,  mes  frères  n'a  pas  non  Par-lui-fez  ;  ainz  a  non  Perllesvax 
an  droit  bauptesme,  ne  ne  set  Tan  plus  biau  chevalier,  ce  dient 
cil  qui  Font  véu.  »  —  t  Certes,  fet  li  rois,  je  ne  vi  onques  plus  bel 
de  celui  qui  çà  dedanz  vint,  ne  mieuz  sanblant  destre  bons  che- 
valiers, et  je  sai  de  voir  qués  i  est  il  ;  car  autremant  ne  péust  il  estre 
antré  çoianz.  Mès  je  n'oi  pas  bon  gerredon  de  son  ostage,  puisque 
je  ne  puis  aidier,  moi  ne  autrui.  Misires  Gauvain,  por  Dieu,  car  vos 
souveigne  de  moi  annuit;  car  je  ai  mout  grant  fiance  an  vostre 
valor.  »  —  «  Certes,  sire,  se  Dieu  plest,  je  ne  ferai  jà  chose  çà 
dedanz  de  quoi  je  doie  estre  blâmez.  » 


ixtant,  en  fu  menez  misires  Gauvains  en  la  sale  et  treuve 
XII  chevaliers  anciens,  touz  chanuz,  et  ne  sanbloient  pas  estre  de 
si  grant  aage  con  il  estoient;  car  chaucuns  avoit  C  anz  ou  plus  et 
si  ne  sanbloit  pas  que  chacuns  an  éust  XL.  Il  ont  assis  monseignor 
Gauvain  au  mangier  à  une  mout  riche  table  d'ivoire  et  s'asiéent 


—  88  — 


tuit  environ  lui.  «  Sire,  fet  li  meslres  des  chevaliers,  souveigne  vos 
de  ce  que  li  bons  rois  vos  a  prié  et  dit  annuit,  si  l'auroiz.  » — t  Sire, 
dit  misires  Gauvains,  Dieu  an  souveigne!  •  Atant  aporte  Tan  lardez 
de  cerf  et  venoison  de  cengler  et  autre  mès  à  grant  foison;  et  fu, 
desus  la  table,  la  riche  veisselemente  d'argent  et  les  granz  coupes 
d'or  couvesclées  et  li  riche  chandelabre  où  les  grosses  chandeles 
ardoient;  mès  la  grant  clarlez  qui  là  dedanz  aparoit  esconssoit 
la  lour. 


ixtant  ez-vos  II  damoiseles  qui  issent  d'une  chapele  et  tient 
Tune  en  ces  mains  le  sentime  Graal,  et  l'autre,  la  lance  de  quoi  la 
lance  1  seigne  dedanz.  Et  vet  l'une  déjouste  l'autre  an  la  sale  où  li 
chevaliers  et  misires  Gauvains  manjoient;  si  lor  an  vint  . si  douce 
odour  et  si  sein  Urne  qu'il  an  oublient  le  mangier.  Misires  Gauvains 
esgarde  le  Graal  et  li  sanble  qu'il  avoit  un  calice  dedanz  dont  il 
"  n'iert  geires  à  icest  tens  ;  et  voit  la  point  de  la  lence  dont  li  sans 
vermeil  chiet  dedanz,  et  li  sanble  qu'il  voit  deus  angeles  qui  por- 
tent II  chandelabres  d'or  espris  de  chandeles.  Et  les  damoiseles 
passent  pardevant  monseignor  Gauvain  et  vont  an  une  autre  cha- 
pele. Et  misires  Gauvains  est  panssis,  si  li  vient  une  si  grant  joie 
que  ne  li  manbre  se  de  Dieu  non  an  sa  panssée.  Li  chevalier  sont 
tuit  mat  et  dolant  an  lor  cuers  et  regardent  monseignor  Gauvain. 
Atant  ez-vos  damoiseles  qui  issent  fors  de  la  chanbre  et  reviennent 
devant  monseignor  Gauvain,  et  il  li  sanble  qu'il  voit  III  angles  là 
où  il  n'en  avoit  devant  véu  que  II;  et  li  sanble  qu'il  voit  anmi  le 
Graal  la  forme  d'un  anfant.  Li  mestres  des  chevaliers  semont  mon- 
seignor Gauvain.  Misires  Gauvains  esgarde  devant  lui  et  voit  chéoir 
III  goûtes  de  sanc  desus  la  table;  il  fu  touz  esbahiz  de  l'esgarder 
et  ne  dist  mot. 


XiLtant  passent  outre  les  damoiseles,  et  li  chevalier  sont  tuit 
esfraé  et  regardent  li  un  l'autre.  Et  misires  Gauvains  ne  pot  oster 
ces  euz  des  III  goûtes  de  sanc  et,  quant  il  les  vost  beissier,  si  li 


*  II  faot  sans  doute  lire  :  la  pointe. 


—  89  — 


eschivent,  dont  il  est  mont  dolanz,  car  il  ne  peut  mestre  sa  main 
ne  chose  qui  de  lui  fust,  à  atouchier  i.  Atant  ez-vos  les  deus  damoi- 
seles  qui  reviennent  devent  la  table  et  senble  à  monseignor  Gau- 
vain  qu'il  an  avoit  III  et  esgarde  contremont  et  li  sanble  eslre  li 
Graaus  touz  an  char,  et  voit  par  deseure,  ce  li  est  avis,  un  roi  cou- 
ronné, clofichié  an  une  croiz,  et  li  estoit  li  glaives  fichiez  el  costé. 
Misires  Gauvains  le  voit,  si  an  a  grant  pitié,  et  ne  li  souvient 
d'autre  chose  que  de  la  doulor  que  cil  rois  soufre.  Et  li  mes  très 
des  chevaliers  le  resemont  de  dire  et  li  dist  que,  s'il  atant  plus, 
que  jà  mès  n'i  recouverra.  Mesires  Gauvains  se  test,  qui  pas  n'an- 
tant  le  chevalier,  et  regarde  contremont;  mès  les  damoiseles  s'an 
revont  en  la  chapele  et  reportent  le  seintinme  Graal  et  la  lance,  et 
li  chevalier  font  oster  les  napes  et  sont  levez  de  mangier  et  entrent 
an  une  autre  sale  el  leissent  monseignor  Gauvain  tout  seul  ;  et  il 
regarde  tout  anviron  et  voit  les  huis  touz  clos  et  fermez,  et  esgarde 
aus  piez  de  la  sale  et  voit  anviron  deus  chandelabres  ardans  entor 
l'eschequier  et  voit  les  eschés  as-is,  dont  li  un  sont  d'argent,  et  li 
autre  d'or.  Misires  Gauvains  s'asiet  au  jeu  et  cil  d'or  jouèrent  contre 
lui  et  le  matèrent  II  foiz;  à  la  tierce  foiée,  quant  il  se  cuida  reven- 
gier  et  il  vit  qu'il  an  ot  le  poior,  il  dépeça  le  jeu.  Et  une  damoisele 
ist  fors  d'une  chanbre  et  fet  prandre  à  un  vallet  feschequier  et  les 
eches,  si  les  an  fet  porter.  Et  misires  Gauvains.  qui  traveilliez  estoit 
d'errer  por  venir  là  où  il  est  ore  venuz,  s'andormi  desus  la  couche 
jusqu'au  matin  que  il  fa  ajorné  et  oï  I  cor  souner  moult  ancre- 
ment. 


/Liant  s'est  armez  et  vost  aler  prandre  congié  au  roi  Pes- 
chéor;  mès  il  trova  les  huis  si  verroiliez  qu'il  n'i  peut  antrer.  Et 
voit  moult  bel  servise  feire  an  une  chapele,  il  est  mont  dolanz  de 
ce  qu'il  ne  peut  oïr  la  messe.  Une  damoisele  vient  an  la  sale,  si  li 
dist  :  «  Sire,  or  povez  oïr  le  servise  et  la  joie  que  l'an  fet  por 
l'espée  que  vos  présantasles  au  bon  roi,  et  mont  déussiez  eslre 
liez  an  vostre  cuer  se  vos  fussiez  dedanz  la  chapele.  Mès  vos  an 
avez  peidue  l'antrée  par  mout  peu  de  parole,  car  li  leus  de  la 
chapele  est  si  seintefiez  par  les  seintes  reliques  qui  dedanz  sont, 
que  jà  home  ne  prouvoire  n'i  enterra  dès  le  sanmedi  à  midi  très 


—  90  — 


qu'à  lundi  après  la  messe.  »  Et  il  ot  les  plus  douces  voiz  et  les 
plus  biax  servises  qui  onques  fust  fez  en  chapele.  Misires  Gauvains 
ne  respont  mot,  ainz  est  touz  esbahiz.  Et  la  damoisele  li  dist  : 
t  Sire,  Diex  soit  garde  de  vostre  cors,  car  il  m'est  avis  qu'il  ne 
faust  an  vos  que  ce  que  vos  ne  voussistes  dire  la  parole  dont  cist 
chastiax  fust  an  joie.  »  Atant  s  an  part  la  damoisele,  et  misires 
Gauvains  ol  le  cor  soner  autre  foiz  et  ot  une  voiz  huchier  mout 
fort:  «  Qui  de  çoianz  n'est, si  s'an  voist!  Car  li  pont  sont  abeissié  et 
la  porte  ouverte,  et  li  lions  est  an  sa  cavée;  et  après,  couvendra  le 
pont  relever  por  le  roi  del  Chastel  Mortel  qui  gerroie  cest  chaslel, 
et  ce  la  chose  de  quoi  il  morra.  » 

A. tant  ist  misires  Gauvains  de  la  sale  et  trcuve  son  cheval 
tout  apresté  au  perron  et  ces  armes.  Il  ist  fors  et  treuve  les  ponz 
granz  et  larges,  et  s'an  vet  grant  aléure  de  jouste  une  grant  rivière 
qui  ceurt  parmi  la  valée.  Et  vit,  an  une  granz  forez,  une  granz 
pluies  et  uns  orages,  et  uns  tounoires  liévê  si  granz  an  la  forest  que 
il  sanblc  que  tuil  li  arbre  doient  arachier;  la  pluie  est  si  granz  et 
la  tempeste  qu'il  li  couvient  mestre  son  escu  sor  la  teste  de  son 
cheval,  que  la  foison  de  Fève  ne  le  noit.  Il  chevauche  tant  en  cele 
mesaise  desous  la  rivière  qui  cort  an  la  forest,  qu'il  voit  an  la  lande 
outre  la  rivière  un  chevalier  et  une  damoisele  qui  chevauchent 
mdut  cointemant  à  loreins;  et  porte  li  chevaliers  un  oissel  sor  son 
poing,  et  la  damoisele  a  un  chapel  de  flofs.  Dui  brachet  suivent  le 
chevalier.  Li  souleus  luist  mout  biaus  an  la  prée  et  li  airs  est 
mout  clers  et  mout  purs.  Misires  Gauvains  se  merveille  mout  de  ce 
que  il  pleut  an  sa  voie  si  durement,  et,  an  la  prée  où  li  chevaliers  et 
la  damoisele  chevauchent,  luist  clercs  li  seuleus  et  est  li  tens  clers 
et  seriz.  Et  les  voit  clievauchier  anvoisiéement.  Il  ne  lor  peut 
riens  demander,  car  il  sont  trop  loing.  Misires  Gauvains  se  regarde 
et  voit  d'autre  part  de  la  rivière  I  valet  plus  près  de  soi  qui  au 
chevalier  esloit.  «  Biaus  anmis,  fet  misires  Gauvains,  conment 
est-ce  qui  pleut  sor  moi  de  ça  l'ève  et  de  là  ne  pleut  noiant.  »  — 
«  Sire,  fet  li  valez,  vos  l'avez  déservi;  car  itele  est  la  coutume  dè  la 
forest.  »  —  t  Durra-moi  ausques  cist  orasges?  »  fet  misires  Gau- 
vains. c  Au  premier  pont  où  vos  vendroiz,  vos  faudra,  »  fet  li  valiez. 


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—  91  « 


A  tant  s'an  part  li  valez  et  li  orajes  s'an  force  adès,  tant  qu'if 
est  venuz  au  pont,  et  chevauche  outre  et  vient  an  la  prée  et  li 
orages  li  faust,  dont  remet  son  escu  à  son  col  à  droit.  Et  voit  devant 
lui  I  chastel  où  il  ot  grant  planté  de  gent  qui  grant  joie  démé- 
noient.  Il  chevauche  tant  qu'il  vint  el  chastel  et  voit  grant  planté 
de  gent,  de  chevaliers,  dames  et  damoiseles.  Misires  Gauvains 
descent,  mès  il  ne  treuve  el  chastel  qui  le  veille  arcignier,  ainz 
antandent  à  grant  joie  feire.  Misires  Gauvains  se  présante  d'une 
part  et  d'autre,  et  tuit  l'eschivent;  et  il  voit  que  il  fet  loianz  raau- 
veis  demourer  à  son  eus,  si  se  part  del  chastel  et  ancontre  I  cheva- 
lier à  la  porte,  t  Sire,  fet-il,  quel  chastel  est  ceci?  »  —  t  Et  nu 
véez-vos?  fei  li  chevaliers,  c'est  uns  chastiax  de  joie.  »  —  t  Par 
foi,  fet  misires  Gauvains,  cil  del  chastel  ne  sont  pas  bien  courtois, 
car  encore  ne  m'ont  il  mie  areignié.  »  —  t  Por  ce  ne  perdent  il 
mie  leur  courtoisie,  fet  li  chevaliers,  car  vos  l'avez  déservi.  Si  vos 
cuident  aussint  pereceus  de  fet  con  vos  estes  de  parole,  et  virent 
que  vos  estes  venuz  parmi  la  forest  périlleuse  où  tuit  li  desconfit 
passent  :  il  pert  bien  à  voz  armes  et  à  voslre  cheval.  »  Atants'an 
part  li  chevaliers,  et  misires  Gauvains  a  chevauchié  grant  pièce, 
dolanz  et  mout  esbahiz,  tant  qu'il  vient  à  une  terre  sesche  et  poure 
et  soufroiteuse  de  touz  biens,  et  treuve  I  poure  chastel,  si  antre 
dedanz  et  le  voit  mout  agasli,  mès  que  dedanz  avoit  une  sale 
qui  sanbloit  estre  hantée  de  gent.  Et  misires  Gauvains  vient  cele 
part  et  descent,  et  uns  chevaliers  avale  les  degrez  de  la  sale, 
mout  pourement  vestuz.  «  Sire,  fet  li  chevaliers  à  monseignor 
Gauvain,  bien  soiez-vos  venuz!  »  Après,  le  prant  par  la  main 
et  l'enmoigne  an  la  sale  contremont,  qui  tote  est  gaste.  Atant 
issent  II  damoiseles  d'une  chanbre,  mout  pourement  vestues,  qui 
estoient  de  mout  très  grant  biaulé,  et  font  grant  joie  de  monseignor 
Gauvain.  Si  conme  Tan  le  vouloit  désarmer,  alant  ez-vos  I  cheva- 
lier qui  antre  an  la  sale  et  estoit  enferrez  d'un  tronçon  parmi  le 
cors.  Il  voit  monseignor  Gauvain,  si  le  connoist  :  c  Or  tost,  fet-il, 
por  Dié,  ne  vos  désarmez  pas,  je  sui  mout  liez  quant  je  vos  ai 
trouvé.  Je  vieng  de  cele  forest  où  j'ai  leissié  Lencelot  conbatant  à 
IIII  chevaliers,  mès  que  li  uns  est  morz,  et  cuident  que  ce  soiez 


—  92  — 


vos,  et  sont  del  lignage  aus  chevaliers  que  vos  océistes  à  la  tente 
bù  vos  abatites  la  mauveise  coustume.  Je  vouloie  aidier  Lancelot 
quant  uns  des  chevaliers  m'a  féru  ainsint  con  vos  povez  véoir.  » 
Misires  Gauvains  descent  de  la  sale  et  monte  sor  son  cheval,  toz  armez. 

Sire,  fet  li  chevaliers  de  la  sale,  je  vos  alasse  aidier  à  mon 
povoir,  mès  je  ne  puis  oissir  de  mon  chastel  jusqu'à  icele  oure  que 
il  soit  regarniz  de  la  gent  qui  i  seulent  antrer  et  que  Tan  m'ot 
randue  ma  terre  par  la  vertu  del  Bon  Chevalier.  »  Missires  Gau- 
vains se  part  del  chastel,  tant  con  cheval  li  peut  randre,  et  antre 
an  la  forest  et  suit  la  trace  del  sanc,  si  con  li  chevaliers  es  toit 
venuz,  et  chevauche  tant  an  la  forest,  tant  que  il  ot  la  noise  des 
espées,  et  voit  anmi  la  lande  Lancelot  et  les  III  chevaliers,  et  voit 
le  quart  mort  à  la  terre.  Mès  li  uns  des  III  chevaliers  c'estoit  traiz 
arrière,  car  mès  ne  povoit  soufrir  la  mellée,  car  li  chevaliers  qui 
les  nouveles  aporta  à  monseignor  Gauvain  la  voit  mout  navré.  Li 
dui  chevalier  hastoient  mout  Lancelot,  et  il  estoit  mout  lassez  des 
cox  qu'il  avoit  donez  et  recéuz.  Misires  Gauvains  vient  à  un  des 
chevaliers  et  le  fiert  très  parmi  le  cors  et  fet  trébuchier  lui  et  le 
cheval  tout  an  I  mont. 

Quant  Lanceloz  aparçoit  monseignor  Gauvain,  si  li  fet 
moult  grant  joie.  Andemantres  que  li  uns  tenoit  l'autre,  li  quarz 
chevaliers  s'an  fuit  grant  aléure  très  parmi  la  forest,  et  cil  que  li 
chevaliers  avoit  navré  est  chéuz  morz.  Il  prannent  les  cfievaus  et 
dit  misires  Gauvains  à  Lancelot  qu'il  a  le  plus  poure  chevalier  à 
oste,  qu'il  onques  véist,  et  les  plus  bêles  damoiseles  que  l'an  sache, 
mès  mout  sont  pouremant  vestues.  «  Si  li  manrons  nostre  gaeing.  » 
—  «Je  l'ostroi,  fet  Lanceloz.  Mès  du  chevalier  qui  ainsint  nos  est 
eschapez  sui  trop  dolans.  »  —  Ne  vos  chaust,  fet  misires  Gau- 
vains; nos  nos  an  poons  bien  feire.  »  Atant  il  s'an  retornent  arrière 
vors  l'ostel  an  poure  chevalier,  et  descendent  devant  la  sale;  et  li 
poures  chevaliers  vient  ancontre  eus  et  les  II  damoiseles  ;  et  il  lor 
délivrent  les III  chevaus  aus  III  chevaliers  qui  morz  estaient.  Li  che- 
valiers an  ot  grant  joie  et  il  lor  dist  cor  est  il  riches  et  que  ces  serours 
seront  mieuz  vestues  par  tens  qu'eles  ne  sont  ores,  et  il  méimes. 


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—  93  — 


iLtant  sont  venuz  en  la  sale  ;  ii  chevaliers  fet  à  un  sien  vallet 
esta b  1er  les  chevaux,  et  les  II  damoiseles  aident  à  désarmer  Lan- 
celot  et  monseignor  Gauvain.  t  Seignors,  fet  li  chevaliers,  si  m'ait 
Diex,  je  ne  vos  ai  que  prester  por  vestir,  car  je  n'ai  plus  de  robe 
que  mu  cote.  »  Lanceloz  an  a  grant  pitié  et  misires  Gauvains,  et  les 
deus  damoiseles  ostent  lour  afublemanz  autresint  fez  conme  sercoz 
de  toile  qui  couvraient  lor  poures  chemises,  et  lor  bliaus  qui  luit 
estoient  ronpu  et  sorporté  et  usé,  et  les  présantent  aus  chevaliers 
por  vestir.  Il  ne  les  vostrent  refuser,  por  ce  qu  eles  ne  cuidassent 
qu'il  les  éussent  an  despit;  il  vestirent  les  deus  afublemanz  mout 
poures;  les  II  damoiseles  an  moignent  mout  grant  joie,  por  ce  que 
si  bon  chevalier  ont  daignié  vestir  les  poures  vestemanz.  «  Sei- 
gnors, fet  li  poures  chevaliers,  li  chevaliers  qui  aporta  les  noveles 
çà  dedanz,  qui  anferrez  estoit  d'un  tronçon,  est  morz  et  gist  an 
bière  an  une  chapcle  an  cest  chastei,  et  s'est  mout  bien  confés  à 
un  hermite  et  vos  manda  saluz  à  enmedeus,  et  vos  éust  mout 
volentiers  véu  ainz  qu'il  fust  morz,  et  si  requist  mout  que  je  vos 
déisse  que  vos  fuissiez  demain  à  son  anterrer,  car  meillor  che- 
valier de  vos  n'i  pourroit  il  avoir,  si  conme  il  me  dist.  >  ~  •  Certes, 
fet  Lanceloz,  il  estoit  bons  chevaliers,  c'est  doumaches  de  sa  mort, 
et  mout  me  poise  que  je  ne  sai  conmant  il  a  non  et  de  quel  païs  il 
est.  >  —  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  il  dist  que  vos  le  sauriez  ancore 
bien,  »  Li  dui  bon  chevalier  jurent  la  nuit  el  chastei,  li  poures 
chevaliers  les  herberga  à  son  povoir.  Quant  ce  vint  à  la  matinée, 
il  alèrent  à  la  chapcle  por  oïr  la  messe  et  por  estre  à  l'enterrement 
del  cors  ;  après,  pristrent  congié  au  poure  chevalier  et  aus  deus 
damoiseles  et  se  départent  del  chastei  tuit  armé.  «  Misires  Gau- 
vains, fet  Lanceloz,  l'an  ne  set  à  la  cort  que  vos  estes  devenuz, 
ainz  vos  tiennent  por  mort  si  con  il  cuident.  »  —  «  Par  foi,  fet 
misires  Gauvains,  je  m'an  irai  cele  part,  quar  j'ai  esté  mout  tra- 
veilliez,  si  me  séjornerai  tant  que  aucunne  volenté  me  vendra 
d'aler  querre  avanture.  »  Il  conte  à  Lancelot  conmant  li  Graaus 
s'a  parut  à  lui  an  la  cort  du  roi  Peschéor  :  «  Et  si  conme  il  fu 
devant  moi ,  je  m'oublié  de  demander  conmant  il  servoit  et  de 
quoi.  »  —  c  Ha,  sire,  fet  Lanceloz,  avez-i-vos  donc  esté?  »  — 


—  94  — 


«  Oïl,  fet-il,  si  an  soi  mout  dolanz  et  liez,  liez  por  la  grant  seintéé 
que  je  vi,  dolanz  de  ce  que  je  [ne]  demandé  ce  dont  li  rois  Pes- 
chiéres  me  pria  mout  doucemant.  »  —  t  Sire,  fet  Lanceloz,  vos 
féistes  mout  grant  mal,  ne  il  n'est  nule  riens  dont  j'oie  si  grant 
desirrier  conme  j'ai  d'aler  an  son  ostel.  »  —  «  Par  foi,  fet  misires 
Gauvains,  je  i  fui  mout  honteus,  mès  ice  me  desconforte  que  li 
mieudres  chevaliers  i  fu  devant  moi,  qui  autresint  an  fu  blâmez 
conme  je  sui.  >  Lanceloz  se  part  de  monseignor  Gauvain,  et  prant 
congié  li  uns  à  l'autre  ;  il  issent  d'une  forest  et  entrent  chaucuns 
an  une  voie  sanz  dire  riens. 


tant  se  test  li  contes  de  monseignor  Gauvain  et 
"conmance  à  parler  de  Lancelot  qui  antre  an  la 
forest  et  chevauche  à  mout  grant  esploit  et  ancontre 
un  chevalier  enmi  la  forest,  qui  s'an  venoit  grant 
aléure,  et  esloit  armez  de  toutes  armes;  c  Sire, 
fet-il  à  Lancelot,  dont  venez-vos?  »  —  t  Sire,  fet 
Lanceloz,  je  vieng  devers  la  cort  le  roi  Artu.  »  —  «  Ha!  sire, 
me  sauriez-vos  dire  nouvelles  d'un  chevalier  qui  porte  un  vert 
escu  autretel  conme  je  port.  Si  est  mes  frères.  »  —  «  Conmant 
a-il  non?  »  fet  Lancelot.  c  Sire,  fet-il,  il  a  non  Gladoens,  si 
est  bons  chevaliers  et  hardiz  et  a  un  blanc  cheval  mout  fort 
et  mout  inel.  »  —  «  A- il  plus  chevaliers  an  vostre  païs  qui 
port  tex  armes  conme  vostre  escu  et  le  sien,  fors  vos  et  lui?  »  — 
t  Certes,  sire,  n'a  mie.  »  —  «  Et  porquoi  le  demandez-vos?  » 
fet  Lanceloz.  «  Porce  que  l'en  li  a  un  sien  chaslel  tolu,  puis 
qu'il  n'i  fu,  et  je  sai  bien  qu'il  le  raura  par  sa  bone  chevalerie.  » 
—  t  Est-il  si  bons  chevaliers?  »  fet  Lanceloz.  t  Certes,  sire,  oïl  ; 
ce  est  li  mieudres  des  illes  des  Mores.  »  —  «  Sire,  par  vostre 
merci,  abeissiez  vostre  coife.  »  Il  abat  tantost  la  coiffe  et  Lanceloz 
le  regarde  anmi  le  vis  :  «  Certes,  sire  chevaliers,  fet-il,  vos  le 


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—  95  — 


resanblez  mont  bien.  >  —  «Ha!  sire,  fet  li  chevaliers,  an  savez- 
vos  donques  novelles?»  —  «Certes,  sire,  fet -il,  oïl;  veraies  les 
▼os  puis-je  bien  dire,  car  il  chevaucha  lez  moi  V  lieues  gales- 
ches,  ne  je  ne  vi  onques  home  plus  sanbiant  à  autre  con  il  vos 
resanble.  >  —  «  Il  me  .doit  bien  resanbler,  fet  li  chevaliers, 
car  nos  somes  ivel,  mès  il  naquist  devant  et  plus  a  sans  et  cheva- 
lerie de  moi,  ne  par  toutes  les  il  les  des  Mores  n'a  damoisele  qui 
tant  ait  valor  ne  biauté  conme  cele  de  qui  il  est  amez  par  amors, 
et  plus  le  desirre  à  véoir  que  nule  riens  qui  vive,  car  ele  ne  le  vit 
plus  a  d'un  an,  ainz  [est]  aie  querre  son  pris  mes  frères  par  toutes 
les  forés  del  mont.  Sire,  leissiez  m'an  aler,  fet  li  chevaliers,  querre 
mon  frère  et  si  me  dites  où  je  le  trouverai.  »  —  «  Certes,  fet  Lan- 
celoz,  je  le  vos  dirai  mout  dolanz.  »  —  «  Porquoi?-fet  li  chevaliers; 
vos  a-il  riens  meffet?  »  —  «  Nanil,  fet  Lanceloz,  ainz  a  tant  fet 
por  moi  que  je  vos  an  ain  et  presant  mon  servise.  »  —  «  Sire,  fet 
li  chevaliers,  je  m'an  vois;  mès,  por  Dieu,  dites  moi  où  je  trou- 
verai mon  frère.  »  —  «  Sire,  fet  Lanceloz,  je  le  vos  dirai.  Je  me 
parti  hui  matin  de  son  cors  et  Paidai  à  enterrer.  »  —  «  Ha  !  sire,  fet 
H  chevaliers,  me  dites-vos  voir?  »  —  «  Certes,  fet  Lanceloz,  voir 
vos  di-je.  »  —  •  Est  dont  ocis  mes  frères?  »  fet  li  chevaliers. 
«  Oïl,  por  moi  aidier,  »  fet  Lanceloz.  «  Ha  !  sire,  fet  li  chevaliers, 
pour  Dieu,  ne  me  dites  chose  qui  reignable  ne  soit.  »  —  «  Par 
Dieu,  sire,  fet-il,  je  le  vos  di  moult  dolanz.  Car  je  n'anmai  onques 
chevalier  an  si  poi  de  terme  conme  je  fis  lui;  il  m'aida  à  garantir 
de  la  mort  et  je  le  vos  gerredonnerai,  selonc  ce  que  il  fist  por 
moi.  »  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  se  il  est  morz,  c'est  grantdoulor 
à  mon  eus.  Car  j'ai  perdu  mon  confort  et  ma  vie  et  ma  terre  sanz 
recouvrer.  »  —  «  Sire,  fet  Lanceloz,  il  m'aida  à  garantir  ma  vie  et 
je  vos  aiderai  à  garantir  à  tosjors  mès,  parssi  que  je  sache  vostre 
meschief.  »  Li  chevaliers  antant  que  ces  frères  est  morz  et  bien 
croit  Lancelot  et  conmance  le  greignor  deul  à  feire  que  nus  oïst 
onques.  Et  Lanceloz  li  dit  :  «  Sire  chevaliers,  leissiez  cest  deul 
ester,  car  il  n'i  a  nul  recouvrier;  mès  je  vos.  présant  mon  cors  et 
ma  chevalerie  en  touz  les  leus  où  il  vos  pleira  que  je  puisse 
garantir  vostre  honor.  »  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  reçoif  bien 
▼ostre  aïde  et  vostre  amor,  puisque  vos  la  me  daigniez  offrir,  et  or 


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m'an  est-il  greindres  mestiers  que  onques  mès.  Sire,  fet  li  cheva- 
liers, puisque  mes  frères  est  morz,  je  m'an  retornerai  arrières  et 
souferrai  mon  doumache,  car  il  l'amandast  bien  s'il  fust  vis.  >  — 
c  Par  mon  chief,  fet  Lanceloz,  je  m'an  irai  avecques  vos,  si  vos 
gerredonnerai  ce  qu'il  fist  por  moi;  il  livra  son  cors  à  la  mort  por 
moi,  an  autretel  abandon  voudrai-je  mestre  le  mien  por  la  vostre 
amor  et  por  la  seue.  » 

c  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  vos  an  sai  mout  bon  gré  de  ce  que 
vos  me  dites,  se  li  fez  i  est  autretiex.  »  —  «  Oïl,  si  m'aït  Diex,  fet 
Lanceloz,  se  Diex  m'an  preste  le  povoir.  »  Atant  s'an  vont  ansanble, 
et  se  conforte  mout  li  chevaliers  an  ce  que  Lanceloz  li  dist,  mès  de 
la  mort  son  frère  est  mout  dolanz.  Et  chevauchent  tant  qu'il  vien- 
nent an  la  terre  des  Mores;  lors  choississent  I  chastel  desus  une 
roche  et  avoit  une  grant  praierie  desouz.  c  Sire,  fet  li  chevaliers 
au  vert  escu  à  Lancelot,  cist  chastiax  fu  mon  frère  et  ore  est  miens. 
Ce  poise  moi  quant  il  m'est  eschéus  an  tel  menière.  Et  li  chevaliers 
qui  le  toli  à  mon  frère  est  de  si  grant  hardemant  qu'il  ne  doute 
chevalier  qui  soit  an  vie,  et  le  verroiz  jà  oissir  de  cest  chastel 
tantost  conme  il  vos  aparcevra.  Lanceloz  et  li  chevaliers  chevau- 
chent tant  que  il  aprochent  le  chastel.  Et  esgarde  li  chevaliers  an 
la  voie  devant  soi  et  voit  un  vallet  venir  sor  I  roncin,  qui  aporloit 
devant  soi  un  cengler  mort.  Li  chevaliers  au  vert  escu  li  demande 
à  qui  il  est;  li  valiez  li  respont  :  «  Je  sui  au  seignor  de  la  roche 
Gladoen,  qui  vient  ç\  derrières,  et  vient  mes  sires  toz  armez,  lui  et 
austres;  car  li  frères  Giadoens  l'a  desfié  de  par  son  frère,  mès 
misires  si  poise  mout  poi  sa  desfiance.  » 

Lanceloz  antant  que  li  annemis  h  celui  cui  il  déust  mout 
anmor  se  il  fust  en  vie,  vient;  li  chevaliers  au  vert  escu  li  moustra 
tantost  con  il  le  vit.  c  Sire,  fet-il  à  Lencelot,  vez  ci  celui  qui  me 
désérite,  et  ancore  me  feroit  il  pis  s'il  savoit  que  mes  frères  fust 
morz.  »  Lanceloz,  sans  plus  dire,  tantost  conme  il  ot  choissi  le 
chevalier  de  la  Roche,  fiert  le  cheval  des  espérons  et  vient  vers  lui. 
Li  sires  de  la  Roche,  qui  fiers  estoit  et  hardiz,  vit  Lancelot  venir, 
si  fiert  des  espérons  le  cheval  sor  qui  il  siet.  Si  viennent  de  si 


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—  97  — 


grant  ravinne  li  uns  encontre  l'autre  qu'il  brisent  lor  glaives  desor 
lor  escuz  et  s'entrehurtent  si  duremanl  que  li  chevaliers  de  la 
Roche  Gladoen  chiet  par  desus  la  croupe  del  cheval.  Lanceloz  trait 
1  espée  et  vient  sor  lui,  et  cil  crie  merci  et  li  demande  por  quoi  il 
le  veust  ocirre  et  il  li  dist  :  Por  Gladoen  à  qui  il  a  tolue  sa  terre 
et  son  chastel.  —  «  Et  à  vos  qu'an  tient?  fet  li  chevaliers,  ce  déust 
ces  frères  chalongier.  »  —  c  Autretant  doit  il  tenir  à  moi  conme  à 
son  frère,  »  fet  Lancelot.  c  Et  à  vos  porquoi?»  —  c  Por  ce,  fet 
Lanceloz,  car  autretant  con  il  fist  por  moi,  ferai-je  de  vos.  »  Il  U 
tranche  la  teste  et  la  donne  tôt  erranmant  au  chevalier  au  Vert 
Escu.  «  Or  me  dites,  fet  Lanceloz,  puisqu'il  est  morz,  est-il  vostre 
recréanz  atant?  »  —  c  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  m'an  tien  bien 
a  tant;  car,  puisqu'il  est  morz,  toute  la  force  de  son  lignage  est 
abeissiée  par  sa  mort.  »  —  c  Et  je  vos  créant  ioiaumant,  fet  Lan- 
celoz, si  conme  je  sui  chevaliers,  que  jà  ne  seroiz  an  péril  ne  an 
meschéance  de  chose  dont  je  vos  puisse  aidier,  puisque  j'an  soie  en 
leu  ne  an  aise,  que  vos  n'aiez  m'aide  à  toujors  mès,  quar  vostre 
frères  mist  sa  vie  por  moi  aidier.  » 


ijanceloz  et  li  chevaliers  jurent  la  nuit  an  la  Roche  Gladoan 
et  ot  li  chevaliers  au  Vert  Escu  sa  terre  à  sa  volanté  et  furent  tuit 
obéissant  à  lui.  Et  furent  mout  joiant  li  droiturier  et  li  loial,  et, 
quant  il  sorent  les  noveles  de  la  mort  Gladoen,  si  an  furent  mout 
dolant.  Lanceloz  se  parti  l'andemain  del  chaslel;  li  chevaliers  de- 
moura  là  dedanz,  dolanz  de  son  frère  qu'il  ot  perdu  et  joieus  de 
sa  terre  qu'il  r'ot.  Lanceloz  s'an  revêt  très  parmi  la  forest  et  che- 
vauche au  lonc  del  jor  et  ancontre  I  chevalier  qui  se  venoit  mout 
d^mantant.  Et  estoit  anciinnez  sor  l'arçon  de  sa  sele  devant,  por 
la  doulor  que  il  avoit.  U  ancontre  Lancelot,  si  li  dist  :  c  Sire,  por 
Dieu,  retornez  arrière,  car  vos  trouveroiz  là  le  plus  cruel  passaje 
del  mont,  là  où  je  fui  navrez  parmi  le  cors.  Si  vos  lo  que  vos  n'î 
ailliez  pas.  »  —  t  Quex  pas  est-ce  donc?  »  fet  Lanceloz.  c  Sire, 
fet-il,  c'est  li  trespas  del  chastel  que  Tan  apele  le  chastel  de  Barbes; 
et  por  ce  a  il  non  ainsint  que  il  couvient  chaucun  chevalier, -qui 
par  devant  vient,  leissier  sa  barbe  ou  chalonge.  Si  ai  chalongié  ma 
barbe  an  tele  manière  que  je  an  crien  mourir.  »  —  .«  Par  mon 


—  9S  — 


chief,  fet  Lanceloz,  ce  ne  tien-je  pas  à  couardie,  puisque  vos  fustes 
hardiz  de  vostre  vie  mestre  an  aventure  por  vostre  barbe  chalon- 
gier.  Or  me  volez  vos  anbatre  en  couardise  quant  vos  me  volez  feire 
retorner.  Je  voudroie  mieuz  estre  féruz  parmi  le  cors  par  honor, 
parssint  que  je  n'an  éusse  la  mort,  que  de  perdre  un  des  peuz  de 
ma  barbe  par  honte.  »  —  c  Sire,  fet  li  chevaliers,  Diex  vos  puist 
garantir,  car  li  chastiax  est  moult  plus  cruieus  que  vos  ne  cuidiez, 
et  Diex  i  amaint  chevalier  qui  la  vileine  coustume  du  chaslel  puist 
abatre,  car  mout  par  est  vileinne  à  estranges  chevaliers  trespas- 


Jjanceloz  se  part  dei  chevalier  et  vint  vers  le  chastel.  Si 
conme  il  ot  passé  I  grant  pont,  il  se  regarde  et  voit  II  chevaliers 
venir  louz  armez  à  Tantrée  del  chastel,  et  feisoient  tenir  lor  chevaus 
devant  eus,  et  lor  glaive  et  lor  escuz  sont  devant  aus,  apoiez  au 
mur.  Lanceloz  esgarde  à  l'entrée  «del  chastel  et  voit  le  portai  tôt 
plein  fichié  de  barbes,  et  si  i  pendoient  testes  de  chevaliers  à 
grant  planté.  Ainssint  conme  il  devoit  trespasser  la  porte,  dui  che- 
valier issent  encontre  lui.  «  Sire,  fet  li  uns,  arestez-vos  et  paiez 
vostre  tréu.  c  —  c  Paient  dont  chevalier  ci  tréu?»  fet  Lanceloz. 
c  Oïl,  fet  li  chevaliers,  tuit  cil  qui  barbes  ont,  et  cil  qui  nés  ont 
sont  quites.  Sire,  or  nôs  paiez  la  vostre,  car  ele  est  mout  grant, 
si  nos  aura  mout  grant  mestier.  »  —  c  A  quoi?  »  fet  Lanceloz. 
«  Jel  vos  dirai,  fet  li  chevaliers;  il  a  ermites  an  ceste  forest  qui  an 
font  haires.  »  —  «  Par  mon  chief,  fet  Lanceloz,  de  la  moie  n'au- 
ront il  jà  haire,  se  je  puis.  >  —  c  Si  auront,  fet  li  chevaliers, 
autresint  conme  des  autres,  ou  vos  la  porrez  chier  conparér.  » 


Jjanceioz  sVire  mout  durement,  et  vient  au  chevalier  et  le 
fiert  par  tel  aïr  de  son  glaive  anmi  le  piz  qu'il  an  passe  outre 
demi  aune  et  abat  tout  ansanble  et  lui  et  le  cheval.  Li  austres 
chevaliers  vit  son  conpaignon  à  mort  navré,  et  vient  vers  lui  par 
grant  aïr  et  brise  son  glaive  sor  son  escu,  et  Lanceloz  le  porte  à 
terre  très  par  desus  la  croupe  du  cheval  et  le  fet  chéoir  si  dure- 
mant  qu'il  se  brise  une  des  janbes.  Les  noveles  sont  venues  à  la 
dame  del  chaslel  qu'il  a  I  chevalier  venu  au  trespas,  qui  l'un  de 


sans.  > 


—  99  — 


ces  chevaliers  a  mort  et  l'autre  afolé.  La  dame  est  cele  part  Tenue 
et  moigne  II  de  ces  damoiseles  avec  lui  ;  ele  voit  Lancelot  qui  le 
chevalier  veust  ocire,  qui  affolez  gîst  à  terre,  c  Sire,  fet  la  dame 1 
à  Lancelot,  traiez-vos  arrières,  ne  l'ociez  pas,  descendez  à  parler  à 
moi  séuremant.  >  —  c  Dame ,  fet  Tune  des  puceles,  je  le  connois 
bien,  ce  est  Lanceloz  du  Lac,  li  plus  courtois  chevalier  qui  soit  an  la 
cort  le  roi  Artus.  »  Il  est  descenduz  et  vient  devant  la  dame, 
c  Dame,  fet-il,  que  plest  vos?  »  —  c  Je  veil,  fet-ele,  que  vos 
veigniez  an  mon  chastel  herbergier  et  que  vos  m'amandez  la  honte 
que  feite  m'avez.  > 


ame,  fet  Lanceloz,  honte  ne  vos  fis  jeonques,  ne  jà  ne  ferai; 
mès  li  chevalier  se  melloient  de  trop  grant  vileinie,  qui  les  barbes  à 
estranges  chevaliers  voloient  avoir  à  force.  »  —  c  Sire,  fet-ele,  je 
vos  pardonrai  mon  mautalant  par  tel  convant  que  vos  herbergeroiz 
annuit  coianz.  »  —  c  Dame,  fet  Lanceloz,  vostre  maie  voienté  ne 
veil-je  pas  avoir;  ainz  ferai  volentiers  vostre  pleisir.  »  Il  se  met 
dedanz  le  chastel  et  fet  traire  son  cheval  après  lui,  et  la  dame  fet 
aporter  le  mor  chevalier  an  la  chapele,  si  le  fet  ensevelir  ;  l'autre 
fet  désarmer  et  vestir  et  le  conmande  à  guérir  ;  puis  fet  Lancelot 
désarmer  et  vestir  mout  richement  de  bone  robe,  et  li  dist  qu'ele 
set  bien  qui  il  est.  c  Dame,  fet  Lanceloz,  ce  m'est  bel.  >  Atant 
s'asiéent  au  mangier,  et  aportent  le  premier  mès  chevalier  qui 
estoient  an  fers  et  avoient  les  nés  tranchiez;  le  secont  aportent 
chevalier  an  fers  qui  avoient  les  eus  crevez,  si  les  amenoient 
valiez.  Le  tiers  mès  aportoient  chevalier  qui  n'avoient  chaucun 
que  une  main  et  estoient  en  fers.  Après,  vindrent  autre  chevalier 
qui  n'avoient  chaucun  «'un  pié  et  aportèrent  le  quart  mès.  Au 
quint  més,  vindrent  chevalier  moult  bel  et  mout  granz  et  apor- 
toit  chaucuns  une  espée  nue  en  sa  main  et  présantèrent  lor  chiés 
à  la  dame. 


i  Le  lis.  porte  ici  par  erreur  :  le  chevalier. 


—  100  - 


Jjanceloz  esgarde  le  martîre  de  ces  chevaliers,  si  li  desplest 
mout  li  servises  de  tel  gent.  Il  sont  levez  de  mangier  et  la  dame[vet] 
an  sa  chanbre  et  s'asiet  sour  une  couche.  «  Lanceloz,  fet  la  dame, 
vos  avez  véu  la  justise  et  la  seignourie  de  mon  chastel  :  tuit  cil  cheva- 
lier ont  été  conquis  au  trespas  de  ma  porte.  »  —  «  Dame,  fet  Lan- 
celoz, il  lor  est  leidemant  meschéu.  >  —  «  Autressint  vos  fust-il 
meschéu  se  vos  ne  fussiez  si  bons  chevaliers,  et  je  vos  avoie  mout 
désiré  à  véoir  mout  grant  pièce  a  jà.  Et  je  vos  ferai  seignor  de  cest 
chastel  et  de  moi.  >  —  c  Dame,  fet-il,  la  seignorie  ai-je  bien  à 
votre  eus,  ne  vos  ne  veil-je  pas  ne  ne  doi  refuser;  ainz  veil  estre  à 
vostre  service.  »  —  «  Dont  remandrez-vos,  fet-ele,  an  cest  chastel 
avec  moi,  car  je  vos  ain  plus  que  nul  chevalier  qui  vive.  »  — 
c  Dame,  fet  Lanceloz,  gran  merciz!  mès  je  ne  puis  demourer  an 
nul'chastel  que  une  nuit  deci  là  que  j'aie  esté  là  où  je  doi  aler.  » 
—  Où  avez-vos  la  voie  anprise?  »  fet-ele.  c  Dame,  fet-il,  au 
chastel  des  Armes.  »  —  c  Je  sai  bien  le  chasteL,  fet-ele.  Li  rois  a 
non  Peschierres  et  gist  an  lengour  par  II  chevaliers  qui  ont  esté  el 
chastel,  qui  ne  firent  pas  bonedemande.  Avez-i-vos  volentezd'aler?» 
fet  la  dame,  c  Oïl,  »  fet  Lanceloz.  c  Dont  me  créantez-vos  que  vos 
revendroiz  par  ci  por  parler  à  moi,  se  li  Graax  s'apert  à  vos,  et  ' 
que  vos  demanderoiz  de  quoi  il  sert?  »  —  c  Voire,  dame,  fet 
Lanceloz,  se  vos  estiez  outre  la  mer.  »  —  c  Sire,  fet  une  deS 
damoiseles  à  la  dame,  bien  le  porroiz  feire,  car  li  Graaus  ne 
s'apert  pas  as  si  anmoureus  chevalier  conme  vos  estes.  Car  vos 
anmez  la  réine  Genièvre,  la  famé  vostre  seignor  le  roi  Artus,  ne 
jà  tant  conme  ceie  amor  vos  gise  el  cuer,  ne  verroiz  le  Graal.  » 


Jjanceloz  ot  la  damoisele,  si  rougit  de  mautalant.  c  Ha! 
Lanceloz,  fet  la  dame,  anmez-vos  dont  autre  de  moi?  »  —  c  Dame, 
fet-il,  la  damoisele  dira  son  pleisir.  »  Lanceloz  jut  la  nuit  el  chastel 
et  fu  mout  iriez  de  la  damoisele  qui  l'amor  de  lui  et  de  la  réine 
apèle  desloial.  Et  i'andemain,  quant  il  ot  la  messe  oïe,  il  prist 
congié  à  la  dame  dei  chastel,  et  ele  li  regorda  mout  que  il  li 
tiegne  couvenance,  et  il  dit  que  si  fera  il  sanz  faille.  Atant  est 
oissuz  del  chastel  et  antre  an  une  grant  forest  ancienne,  et  che- 


—  101  — 


vaucha  au  lonc  del  jor,  tant  qu'il  vint  an  la  fauste  de  la  forest  et 
vit  une  hauste  croiz  à  l'entrée  d'un  cimetire  qui  estoit  clos  tout 
anviron  de  haie  d'espinnes.  Et  parmi  le  cimetire  estoit  la  voie. 
Lanceloz  antra  dedanz  et  fu  la  nuit  parvenue;  il  voit  le  cimetire 
plein  de  tonbes  et  de  sarceuz;  il  esgarde  arrière  et  voit  une  cha- 
peie  où  il  avoit  chandeles  ardanz.  Il  s'an  vet  cele  part  et  passe 
outre  sans  plus  dire  par  dejoute  I  nain  qui  feisoit  une  fosse  en 
terre.  «  Lanceloz,  fet  li  nains,  vos  avez  droit  se  vos  ne  me  saluez 
pas,  car  vos  estes  li  hons  el  monde  que  je  plus  haz,  et  Diex  m'achat 
venjance  de  vostre  cors  !  Si  fera  il,  puisque  vos  vos  estes  ci  dedanz 
anbaluz.  »  Lanceloz  ot  le  nain,  mès  ne  li  daigna  de  noient  res- 
pondre  ;  il  est  venuz  à  la  chapeie  et  descent  et  atache  le  freing  de 
son  cheval  à  un  arbre,  si  apuie  son  escu  et  son  glaive  par  defors; 
après,  entre  dedanz  la  chapeie  et  treuve  une  damoisele  qui  anse- 
velissoit  I  chevalier.  Tantost  conme  Lanceloz  fu  là  dedanz  antrez, 
les  plaies  escrevèrent  au  chevalier  et  conmancièrent  à  seignier.  Et 
la  damoisele  geta  I  grant  cri  et  dist  :  c  Ha!  sire  chevaliers,  or 
voi-je  bien  que  vos  océistes  celui  que  je  ansevelis.  > 


iltant  ez-vos  II  chevalier  qui  aportent  II  austres  chevaliers 
morz,  si  descendent,  puis  les  mestent  an  la  chapeie.  Et  li  nains 
lor  escrie  :  «  Or  verra  l'an  conment  vos  vengeroiz  voz  amis  de 
vostre  anemi  qui  sor  vos  s'est  anbatuz.  »  Li  chevaliers  qui  s'an  foui 
de  la  forest  quant  misires  Gauvains  i  vint,  où  li  troi  demorcnt 
mort,  estoit  venuz  là  dedanz  et  connut  Lancelot,  si  dist  :  c  Nostre 
anemis  mortiex  estes  vos,  car  par  vos  fnrent  cist  III  chevalier 
mort.  »  —  c  U  le  déservirent  bien,  fet  Lanceloz;  ne  an  la  chapeie 
n'ai-je  garde  de  vos;  ne  je  ne  me  veil  huimès  partir  de  çoianz,  car 
je  ne  connoiz  les  estres  de  la  forest.  »  Il  fu  an  la  chapeie  tant  que 
li  jors  escleira  et  ist  fors  de  la  chapeie  et  mout  li  pesa  de  ce  que 
jéuné  ot  ces  chevaus;  il  prant  ces  armes  et  est  montez.  Li  nains 
c'escrie  moult  haust  :  t  Qu'est-ce?  fet-il  aus  II  chevaliers,  leiroiz- 
an-vos  ainssint  aler  vostre  annemi  mortel?  »  A  tant  montent  li  dui 
chevalier  et  vont  au  deus  issues  del  cimetire,  et  cuident  que  Lan- 
celoz s'an  veille  fouir;  mès  il  n'an  a  talant,  ainz  vient  au  chevalier 
qui  l'antrée  gardoit  par  où  il  devoit  issir  et  le  fiert  par  si  grant 


—  102  — 


air  qu'il  li  enpoint  le  glaive  très  parmi  le  cors.  Li  a  us  très  cheva- 
liers qui  l'autre  antrée  gardoit,  qui  fouiz  s'an  estoit  de  la  forest 
autre  foiz,  n'ot  talant  de  revengier  son  conpaignon,  ainz  s'an  fuit  au 
plus  tost  qu'il  peut.  Et  Lanceloz  prant  le  cheval  au  chevalier  qu'il 
avoit  ocis,  si  le  chace  devant  soi,  et  se  pansse  qu'il  pourroit  avoir 
mestier  à  aucun  chevalier.  Il  chevauche  tant  qu'il  vient  à  un  her- 
milage  en  la  forest,  il  descent  et  fet  establer  ces  chevaus,  et  U  her- 
mites  lor  donna  de  tel  bien  conme  il  ot.  Et  Lanceloz  oi  la  messe, 
puis  manja  I  poi  et  dormi.  Atant  ez-vos  I  chevalier  qui  vient  à 
Termite  et  voit  Lancelot  qui  devoit  monter.  «  Sire,  fet-il,  quel 
part  iroiz-vos?  >  —  «  Sire  chevaliers,  fet  Lanceloz,  je  irai  là  où 
Dieu  pleira;  mès  vos,  où  avez- vos  la  voie  amprise?  »  —  c  Sire, 
je  vois  véoir  I  mien  frère  et  II  moies  serous,  si  m'a  l'an  dit  qu'il 
li  est  si  meschéu  qu'an  l'apele  le  poure  chevalier,  si  an  sui  mout 
dolanz.  >  —  «  Certes,  fet  Lanceloz,  poures  est-il,  ce  est  grant  dou- 
mages.  El  vos  mi  feites  I  mesaje.  »  —  %  Sire,  fet  li  chevaliers, 
mout  volantiers.  »  —  c  Vos  li  présanterez  cest  cheval  de  par  moi, 
et  li  diroiz  que  Lanceloz,  qu'il  herberja,  li  anvoie.  >  —  c  Sire,  fet 
li  chevaliers,  mout  granz  merciz  et  bénéois  soiez-vos  ;  car  qui  a 
preudome  fet  bonté,  il  ne  la  pert  mie.  »  —  c  Saluez-moi  les 
II  damoiseles,  »  fet  Lanceloz.  c  Sire,  mout  volentiers.  »  Li  che- 
valiers baille  le  cheval  à  son  escuier  et  prant  congié  à  Lancelot. 


il  tant  se  part  Lanceloz  de  l'ermitage  et  chevauche  tant  qu'il 
vient  fors  de  la  forest,  et  treuve  une  terre  gaste  et  un  païs  grant  et 
large  où  il  n'abitoit  beste  ne  oisiau,  car  la  terre  estoit  si  poure  et  si 
sesche  que  l'an  n'i  povoit  trouver  point  de  pasture.  Lanceloz 
csgarde  devant  lui  loig  et  voit  une  cité  aparoir,  si  chevauche  cele 
part  grant  aléure  et  voit  que  la  cité  est  si  grant  que  il  li  sanble 
qu'ele  pourpraigne  I  païs  ;  il  voit  les  murs  qui  dechiéent  environ 
et  les  portes  qui  chiéent  de  vieil esce.  U  antre  dedanz  et  treuve  la 
cité  toute  vuide  de  genz  et  voit  les  granz  paies  déchéuz  et  gastez,  et 
voit  les  granz  cimetires  pleins  de  sarqueuz  et  les  granz  iglises  toutes 
dégastées,  et  treuve  les  marchiez  et  les  changes  touz  viuz.  U  che- 
vauche parmi  les  rues  et  treuve  I  grant  paies  qui  li  sanble  estre 
mieudres  et  plus  enciens  que  toz  les  autres;  il  s'aresle  devant  el 


—  103  — 


aillant  que  chevaliers  et  dames  moigaent  dedanz  géant  deul  et 
dient  à  I  chevalier  :  c  Ha,  Diex,  coq  grant  doulor  et  con  grant 
doumage  ce  est  de  vos  qui  morir  alez  an  tel  menière,  ne  ne  peut 
estre  vostre  mort  respitiée.  Nos  devons  mout  haïr  celui  par  qui 
ele  vos  est  jugiée.  >  Li  chévalier  et  les  dames  se  pasment  desus 
lui,  au  départir.  Lanceloz  a  tout  ce  oï,  si  s'an  merveille  mout, 
mès  il  n'an  peut  nul  véoir. 


lYtant  ez-vos  li  chevalier  qu'il  descent  parmi  la  sale  et 
estoit  vestuz  d'une  coste  vermeille  courte;  et  estoit  ceinz  d'une 
riche  ceinture  d'or,  et  a  voit  un  riche  fermait  i  son  col,  où  mout 
a  voit  de  riches  pierres;  et  avoit  un  grant  chapel,  an  son  chief, 
d'or;  et  tenoit  une  grant  hache.  Li  chevaliers  iert  de  grant  biauté  et 
de  jeune  aage.  Lanceloz  le  voit  venir,  si  l'esgarde  mout  voientiers, 
car  il  le  voit  apert.  Et  li  chevaliers  li  a  dit  :  c  Sire,  descendez.  » 

—  c  Certes,  fet  Lanceloz,  voientiers.  »  II  descent  et  atache  son 
cheval  à  un  annel  d'argent  qui  estoit  el  perron,  et  oste  son  escu  de 
son  col  et  son  glaive  de  sa  main,  c  Sire,  fet- il  au  chevalier,  que 
plest-vos?  »  —  «  Sire,  il  cou  vient  que  vos  me  copez  la  teste  de 
ceste  hache;  car  de  ces  te  arme  est  ma  mort  jugiée,  ou  je  vos 
an  trancherai  la  vostre.  »  —  c  Avoi,  sire,  fet  Lanceloz,  qu'est-ce 
que  vos  me  dites?  »  —  t  Sire,  fet  li  chevaliers,  ce  que  vos  oez  à  feire 
le  couvient  ainssint,  puisque  vos  estes  venuz  en  ceste  cité.  »  — 
c  Sire,  fet  Lanceloz,  il  seroit  mout  fox  qui  de.cest  jeu-parti  ne  pan- 
roit  le  meillor  à  son  eus  ;  mès  je  an  serai  blâmez  se  je  vos  oci  sanz 
nul  meffet.  »  —  c  Certes,  fet  li  chevaliers,  vos  n'an  povez  partir 
autremant.  » — t  Biau  sire,  fet  Lanceloz,  vos  estes  si  genz  et  si  apris; 
conmant  vet  ce  que  vos  venez  si  coîntement  à  vostre  mort?  Vos'savez 
bien  que  je  vos  occirai  ainçois  que  vos  moi,  puisque  ainsint  est.  » 

—  c  Ce  sai-je  bien  de  voir,  fet  li  chevaliers  ;  mès  vos  me  créanteroiz, 
ainçois  que  je  muire,  que  vos  revendroiz  dedanz  ceste  cité  antre  ci 
et  un  an,  et  que  vos  metroiz  vostre  chief  an  autretel  abandon  sanz 
chalonge  conme  li  miens  iert  mis.  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  Lan- 
celoz, vos  ne  m'i  sauriez  chose  mestre  que  je  ne  préisse  ainçois 
respit  de  mort  que  morir  orandroit.  Mès  de  ce  me  merveil-je 
que  vos  estes  si. bel  atornez  por  recevoir  la  mort.  > 


—  lOé  — 


ire,  fet  li  chevaliers,  cil  qui  veust  aler  devant  le  Sauvéour 
del  monde  se  doit  apareillier  au  plus  bel  qu'il  peut.  Je  me  sui  par 
confession  espurgiez  de  toutes  les  vileinies  et  de  toutes  les  mau- 
veistiez  que  je  onques  fis  ;  si  en  sui  veraiement  repentanz,  si  veil 
morir  en  tel  point.  »  Après,  li  tant  la  hache  et  Lanceloz  la  prant 
et  la  voit  mout  tranchant  et  mout  aguisiée.  «  Sire,  fet  li  cheva- 
liers, tandez  vostre  main  vers  cel  mostier  que  vos  véez  ilec.  >  — 
t  Sire,  fet  Lanceloz,  volentiers.  »  —  «  Ainssint  me  jurez-vos,  sor 
les  seintes  reliques  de  cest  mostier,  que  vos,d'ui  cest  jor  an  I  an,  à 
l'eure  que  vos  m'aurez  ocis,  ou  einçois,  revenroiz  ici  méimes  et 
metrez  vostre  chief  an  autretel  péril  conme  li  miens  iert  jà  mis, 
sans  desfans.  »  —  c  Je  le  vos  jur  et  créant,  fet  Lanceloz,  ainsint.  > 
Atant  s'ajenouille  li  chevaliers  et  estant  le  col  au  plus  qu'il  peut  ; 
et  Lanceloz  prant  la  hache  à  deus  mains,  puis  li  dist  :  c  Sire  che- 
valiers, por  Dieu,  aiez  merci  de  vos  méimes.  »  —  c  Leissiez-vos 
la  teste  coper,  fet  li  chevaliers,  car  autremant  n'an  puis-je  avoir 
merci.  »  —  t  En  non  Dieu,  fet  Lanceloz,  ce  vos  veil-je  refuser.  » 
Atant  entoise  la  hache  et  li  tranche  le  chief  de  si  grant  aïr  qu'il  li 
fet  voler  VII  piez  en  sus  del  cors.  Cil  chéï  à  terre  quant  ces  chiés 
fu  copez,  et  Lanceloz  geta  la  hache  jus  et  se  pensse  qu'il  feroit  là 
dedanz  mauveis  demorer  à  son  eus.  Il  vient  à  son  cheval  et  prant 
ces  armes  et  monte  et  regarde  derier  soi  et  ne  voit  pas  le  cors  del 
chevalier  ne  le  chief,  ne  ne  sot  que  tout  fu  devenu,  fors  que  tant 
que  il  ot  un  grant  deul  et  un  grant  cri,  loing  en  la  cilé,  de  cheva- 
liers et  de  dames,  et  dient  qu'il  iert  vengiez,  se  Dieu  plest,  au  terme 
qui  mis  i  est  ou  ainçois.  Lanceloz  ist  fors  de  la  cité  et  a  entandu  et 
oï  quanque  les  chevaliers  dient  et  les  dames. 


—  105  - 


cl  seintisme  Graai  reconmance  ci  une  autre 
branche,  si  conme  l'autorité  le  tesraoigne  et 
Joseph  qui  la  recouvrance  en  fet,  el  non  del  père 
et  del  fil  et  del  seint  esperit.  Cist  hauz  estoires 
profitables  nos  tesmoigne  que  li  fiuz  à  la  Veve 
Dame  séjornoit  ancore  avec  son  oncle,  le  roi 
Pelles,  en  l'ermitage,  et,  par  la  détresce  del  mal  qu'il  ot  éu  puis 
qu'il  oissi  de  la  meson  le  roi  Peschéor,  fu-il  confès  à  son  oncle  et  li 
dist  de  quel  lignage  il  estoit  et  qu'il  avoit  non  Perce vax.  Mès  li 
bons  hermites  li  bons  rois  li  avoit  mis  non  Parluifet,  por  ce  qu'il 
c'estoit  fet  par  lui  méimes.  Li  rois  hermites  estoit  I  jor  alez  en  la 
forest,  et  li  bons  chevaliers  Parluifet  se  santi  plus  heitiez  et  plus 
viguereus  qu'il  ne  souloit  estre.  Il  ot  les  oisiax  chanteler  an  la 
forest  et  li  cuers  li  conmance  à  esprandre  de  chevalerie,  et  li  sou- 
vient des  aventures  qu'il  souloit  trouver  ès  forés  et  des  damoiseles 
et  des  chevaliers  que  souloit  ancontrer,  ne  ne  fu  onques  mès  plus 
antalantis  d'armes  qu'il  estoit  lores,  por  ce  qu'il  avoit  tant  séjorné. 
Il  sant  la  vigor  an  son  cuer  et  la  force  en  ces  manbres  et  la  volante 
an  sa  panssée  ;  il  c'est  armez  tantost  et  met  la  sele  sor  son  cheval 
et  monte  tantost.  Il  proie  Dieu  qui  li  doint  aventure  de  bon  che- 
valier encontrer  ;  il  se  mist  fors  de  l'ermitage  son  oncle,  et  antre 
en  la  forest  qui  estoit  grant  et  onbrage.  H  chevauche  tant  que  il 
vint  en  une  lande  qui  moul  estoit  large,  et  voit  I  arbre  foillu  qui 
estoit  au  chief  de  la  lande  ;  il  descent  en  l'onbre  et  se  pansse  à  lui 
méimes  que  dui  chevalier  pourroient  bien  et  biau  jouster  en  cele 
pièce  de  terre,  car  li  leus  estoit  mout  granz.  Einssint  conme  il  pans- 
soit  en  tel  menière,  il  ot  I  cheval  hannir  en  la  forest  par  III  foiz 
mout  haust;  si  li  plest  mout  et  dit  :  «  Ha,  Diex,  par  vostre  douçour, 
consantez  que  chevalier  ait  avec  cel  cheval,  si  que  je  puisse  esprou- 


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—  106  — 


ver  se  il  *  force  ne  valor  ne  chevalerie  en  moi.  Quar  je  ne  sai  orc 
de  quel  povoir  je  sui,  ne  mes  tant  que  je  sens  mon  cuer  sein  et 
mes  manbres  haitiez.  Car  à  chevalier  qui  n'a  hardemant  ne  valor 
en  soi  ne  se  peut  autre  chevalier  qui  plus  a  vigor  en  soi  reignable- 
ment  esprover  sa  vertu,  car  je  ai  meintes  foiz  oï  dire  que  mieuz 
valent  ii  un  des  autres.  Et  por  ce,  proie-je  au  Sauvéor,  se  cist  est 
chevaliers  qui  ça  vient,  qu'il  ait  force  et  hardement  et  vertu  de 
desfandre  son  cors  anvers  le  .mien;  car  j'ai  grant  talent  de  corre  ii 
sus.  Or  doint  qu'il  ne  m'ocie  ne  je  lui.  > 

Atant  esgarde  devant  soi  et  voit  le  chevalier  issir  de  la 
forest,  et  antre  an  la  lande;  Ii  chevaliers  estoit  armez  et  a  voit  à 
son  col  I  blanc  escu  à  une  croiz  d'or;  il  portoit  sa  lance  basse  et 
séoit  sor  I  grant  destrier  et  chevauchoit  tôt  le  pas.  Tantost  conme 
Perceval  le  voit,  si  s'afiche  ès  estrex  et  aloigne  son  glaive  et  fiert 
le  cheval  des  espérons,  moût  joieus,  et  s'an  vet  vers  le  chevalier 
de  grant  randonée,  puis  li  escrie  :  «  Sire  chevaliers,  couvrez-vos 
de  vostre  escu,  por  vos  garantir  autresint  conme  je  fas  del  mien 
por  mon  cors  desfandre,  car  je  vos  desfi  sans  ocirre,  et  Damedieu 
doint  que  je  vos  truisse  si  bon  chevalier  par  quoi  hardemanz 
puisse  estre  an  mon  cuer;  car  je  ne  soi  pieça  quex  je  sui  et  si  peut 
1  an  assez  plus  aprandre  aus  bons  chevaliers  que  a  us  mauveis.  » 
Atant  fiert  le  chevalier  desor  son  escu  de  si  grant  aïr  qu'il  li  fet 
perdre  l'un  des  estriers  et  li  troue  par  desus  la  boucle  l'escu,  et 
s'an  passe  outre  grant  aléure.  Et  ii  chevaliers  se  merveille  mout  et 
li  demande  et  li  dist  :  c  Biau  sire,  que  vos  ai-je  raeffet?  »  Perceval 
se  test  et  [n']a  grant  joie  de  ce  qu'il  n'a  le  chevalier  abatu,  mès  il 
n'esloit  mie  si  légiers  à  abatre,  car  c'estoit  I  des  chevaliers  del 
monde  où  il  avoit  plus  de  desfansse  d'armes.  Il  vet  vers  Perceval 
quanque  cheval  li  peut  rendre  et  Perceval  vers  lui.  Si  s'antre- 
fièrent  sor  les  escuz,  de  grant  force,  si  qu'il  les  percent  et  estroent 
aus  fers  des  glaives.  Et  Perceval  li  met  son  glaive  dedanz  an  la 
char  II  doie,  et  li  chevaliers  ne  meschoissi  mie,  ainz  li  passe  son 
glaive  très  parmi  le  braz,  si  que  li  fus  des  lances  péçoièrent.  Il 
s'antrehurtent,  au  passer  outre,  si  très  durement  que  les  fers  des 
mailles  des  hauberz  ior  sont  fichiées  ès  frons  et  ès  vicaires  et  li  sans 


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—  107  — 


lor  sailli  fors,  parmi  les  bouches  et  parmi  les  nés,  si  que  tuit  li  hau- 
berc  furent  sanglant.  Il  sachièrent  les  espées  par  très  grant  air.  Li 
chevaliers  au  blanc  escu  areigne  Perceval  et  li  dist  :  <  Je  sauroie 
volenliers  qui  vos  estes  et  de  quoi  vos  me  haez,  car  vos  m'avez 
navré  moult  très  duremant,  si  vos  ai  trouvé  ruste  chevalier  et  de 
grant  povoir.  »  Perceval  ne  li  dist  mot,  ainz  li  recort  sus,  l'espéc 
traite,  et  li  chevaliers  à  lui,  si  s'antredonnent  mout  granz  cox 
desus  les  hiaumes,  si  que  tuit  li  eil  lor  estancèient,  et  la  forest  en 
retantit  del  giais  des  espées.  La  bataille  est  mout  dure  et  mout 
orrible  et  il  estoient  bon  chevalier  enbeduî.  Mès  le  sanc  qui  de- 
couroit  de  lour  plaies  les  asouplioient  auques;  mès  la  très  grant 
ire  que  li  uns  avoit  à  l'autre  et  la  très  grant  ardeur  de  volanté 
les  avoit  si  eschaufez  que  à  poignes  lor  souvenoit  il  des  plaies 
qu'il  avoient,  ainz  s'antreféroient  granz  cox  sans  espargnier. 


Jji  rois  hermites  vient  de  labor  de  la  forest,  ne  ne  treuve 
mie  son  neveu  en  l'ermitage,  dont  il  est  mout  dolanz,  et  monte  sor 
une  blanche  mule  que  il  avoit  là  dedanz;  eie  estoit  asteiée  enmi  le 
front  d'une  croiz  vermeille  ;  Josephus  nos  tesmoigne,  li  bons  clers, 
que  à  Joseph  d'Abarimacie  avoit  esté  icele  mule,  au  tens  qu'il  fu 
sodoiers  Pilaste,  si  la  tresmist  au  roi  Pelles.  Li  rois  hermites  se 
part  de  l'ermitage  sor  la  mule  et  proie  Damedieu  qu'il  li  lest  son 
neveu  trouver.  Il  s'an  vet  parmi  la  forest  et  chevauche  tant  qu'il 
aproche  la  lande  où  li  dui  chevalier  estoient;  il  ot  les  cox 
des  espées  et  vient  grant  aléure  cele  part,  et  se  met  entr'cus  deus 
por  desfandre  les.  <  Ha,  sire,  fet-il  au  chevalier  au  blanc  escu, 
mout  feites  grant  mal,  qui  à  cest  chevalier  vos  conbatez  qui  a  jéu 
malades  grant  tens  en  ceste  forest;  si  l'avez  navré  mout  dure- 
mant.  *  —  c  Sire,  fet  li  chevaliers,  aussint  a-il  fet  moi,  ne  ne  je 
ne  li  eusse  jà  sor  couru  s'il  ne  m'éust  avant  requis,  ne  il  ne  me 
veust  dire  qui  il  est  ne  de  quoi  la  haine  monte.  »  —  c  Biau  sire, 
fet  li  hermites,  et  vos,  qui  estes?  »  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  je 
le  vos  dirai.  Je  sui  fiuz  le  roi  Ban  de  Benoiye.  >  —  c  Ha  !  biau 
niés,  fet  li  roi  hermites  à  Perceval,  vez-ci  vostre  cousin  ;  car  li  rois 
Ban  de  Benoiye  fu  cousins  germains  vostre  père  ;  feites-li  mout 
grant  joie.  »  Il  lor  fet  osier  lor  hiaumes  et  abeissier  lor  ventailles; 


puis,  fet  beisier  l'un  l'autre;  après,  les  enmoinne  an  son  her- 
initage.  Il  descendent  ansanble,  il  apele  I  sien  vallet  qui  le  servoit 
et  les  fet  désarmer  mout  souef.  Il  avoit  loianz  une  damoisele  qui 
cousine  germeinne  estoit  le  roi  Pelles  et  avoit  loianz  gardé  Perceval 
an  son  desheitemant.  Gele  lor  levé  lor  plaies  mout  doucemant  et 
nestoie  del  sanc.  Et  voient  que  Lanceloz  est  plus  bléciez  que  Per- 
ce val.  c  Damoisele,  fet  li  hermites,  que  vos  en  sanble?»  —  c  Sire, 
fet-ele,  cest  chevalier  couvendra  séjorner,  que  sa  plaie  est  an  mout 
périlleus  leu.  »  —  «  Aura-il  garde  de  mort?  »  —  «  Sire,  fet-ele, 
nanil  de  ceste  plaie,  se  il  est  bien  gardez.  »  —  «  Dieu  an  soit 
aourez,  fet-il;  et  de  mon  neveu  que  vos  an  sanble?  »  —  c  Sire, 
la  plaie  qu'il  a  iert  tost  garie.  II  n'an  aura  jà  mal.  » 

Xia  damoisele,  qui  mout  estoit  sage,  prant  garde  aus  plaies 
des  chevaliers  et  les  garit  au  miex  qu'il  peut.  Li  rois  hermites 
méïraes  i  met  conseil.  Més,  se  Perceval  éust  porté  son  escu  qui  là 
dedanz  estoit,  au  cerf  blanc  de  sinople,  Lanceloz  l'éust  bien  connéu, 
si  n'éust  pas  esté  la  tençon  d'eus  deus;  car  il  avoit  oï  parler  de 
l'escu  à  la  cort  le  roi  Artus.  L'autorité  de  cest  conte  nos  recorde 
que  li  dui  chevalier  sont  en  ermitage  et  que  Perceval  est  près  de 
gariz  ;  mès  Lanceloz  est  mout  adolez  de  sa  plaie  et  est  ancore  mout 
loig  de  sa  garison. 


r  se  tost  li  contes  des  II  chevaliers  I  poi  de  tens 
et  parole  del  vallet  que  misires  Gauvains  ancontre 
enmi  la  fores t,  qu'il  dist  qu'il  aloit  querre  le  fil  à 
la  Veuve  Dame,  qui  son  père  li  avoit  ocis.  Et  li 
valez  dist  qu'il  Firoit  vengier,  si  s'an  vient  à  la 
cort  le  roi  Àrtus,  por  ce  qu'il  avoit  oï  dire  que 
tuit  li  bon  chevalier  i  repeiroient.  Et  vit  l'escu  pandre  à  la  cou- 
lonbe  enmi  la  sale,  que  la  damoisele  del  char  i  avoit  porté. 


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—  109  — 


Li  valiez  le  connut  bien  et  s'ajenoille  devant  le  roi,  et  le  salue. 
Et  li  rois  li  rant  son  salu  ;  puis,  li  demande  qui  il  est.  «  Sire, 
fet-il,  je  sui  fiuz  au  chevalier  au  vermeil  escu  de  la  forestdes 
Onbres,  si  Focist  li  chevaliers  qui  cel  escu  doit  porter,  qui 
pant  à  cele  colombe;  si  voudroie  mout  volentiers  savoir  no- 
vêles  de  lui.  »  —  c  Àussint  voudroie-je,  fet  li  rois,  par  si  que 
maus  ne  l'en  venist  ;  car  il  est  li  chevaliers  el  monde  que  je  plus 
désir.  >  —  «  Sire,  fet  li  valiez,  je  le  doi  bien  haïr  puisqu'il  ocist 
mon  père;  cil  qui  cest  escu  doit  porter  estoit  valiez  quant  il 
r ocist,  et  de  tant  sui-je  plus  dolanz  et  je  le  cuidoie  venchier,  valiez; 
mès  nou  ferai;  si  vos  pri,  por  Dieu,  que  vos  me  façoiz  chevalier, 
conme  à  celui  qui  coustumiers  est  de  tel  bien  feire  et  d'autres.  » 
—  «  Conment  est  vostre  non,  bîaus  enrais?  »  fet  li  rois,  c  Sire, 
fet-il,  Tan  m'apele  Clamadoz  des  Onbres.  »  Misires  Gauvains,  qui 
repeiriez  estoit,  iert  an  la  sale  et  dist  au  roi  :  «  Se  cist  valiez  est 
anemis  au  bon  chevalier  qui  cest  escu  doit  porter ,  son  annemi 
mortel  ne  devez-vos  mie  aveneier,  mès  arrierres  mestre  ;  car  il  est 
li  mieudres  chevaliers  et  li  plus  chastes  qui  vive  au  monde,  et  del 
plus  seintime  lignage.  Si  avez  moult  longuement  séjornc  an  cest 
chastel  por  alandre  sa  venue.  Je  nu  die  mie  por  le  val  le t  désaven- 
cier,  mès  por  ce  que  je  ne  voudroie  pas  que  vos  féissiez  chose  par 
quoi  li  Bons  Chevaliers  se  pleinssist  de  vos.  »  —  «  Misires  Gau- 
vains, dit  la  réine  Guenièvre,  je  sai  bien  que  vos  amez  l'anor 
monseignor,  mès  il  seroit  mout  blâmez  se  il  ceslui  ne  feisoit  che- 
valier, car  il  n'an  escondist  onques  nul  à  feire;  ne  jà  li  Bons 
Chevaliers  maugré  ne  l'en  saura,  et  plus  grant  vergoigne  devroit-il 
avoir  et^lus  grant  despit  de  la  haine  d'un  vallet  que  d'un  cheva- 
lier; car  il  ne  fu  onques  nus  bons  chevaliers  qu'il  ne  fust  sages  et 
trespanssez  et  atrenpez.  Por  ce  vos  di-je  qu'il  antandra  bien  reson, 
si  lo  bien  monseignor  qu'il  le  face  chevalier,  car  il  seroit  mout 
blâmez  de  l'escondire.  »  —  «  Dame,  dist  misires  Gauvains,  il  me 
plest  mout  quant  il  vos  siet.  »  Li  rois  le  fet  chevalier  mout  riche- 
ment et,  quant  il  ot  les  drâs  vestuz,  cil  de  la  cort  li  dient  et  tesmoi- 
gnent  que  il  n'a  voient  véu,  lonc  tens  avoit,  an  la  cort,  chevalier  de 
greignor  biauté.  Il  séjorna  là  dedanz  grant  pièce  et  fu  mout  honorez 
del  roi  et  de  toz  les  barons.  Il  estoit  chaucuri  jor  en  esgart  del 


—  110  — 


Bon  Chevalier  qui  devoit  venir  por  l'escu;  mès  ii  poinz  ne  li  leus 
n'estoit  pas  encore. 


Vouant  il  vit  qu'il  ne  vendroit  pas,  il  prist  congié  au  roi  et  à 
la  réine  et  à  toz  ceus  de  la  cort,  si  s'an  parti  et  se  panssa  qu'il 
iroît  esprouver  sa  chevalerie  en  aucun  leu,  tant  qu'il  auroit  oïe 
noveles  de  son  anemi  mortel.  Il  chevauche  parmi  les  grans  forés 
et  porte  I  escu  vermeil  autressint  conroe  fist  ces  pères,  et  fu  touz 
armez  conme  por  son  cors  desfandre.  Et  chevaucha  grant  pièce  de 
tens,  tant  qu'il  vint  I  jor  au  chief  d'une  forest  et  choisi  sa  voie  par 
antre  deus  monteignes,  et  vit  que  passer  li  couvenoit  parmi  la 
valée  qui  mout  estoit  parfonde.  Il  esgarde  devant  li  et  vit  loin  de 
soi  I  arbre  et  desouz  avoit  III  damoiseles  descendues  et  prioit 
l'une  à  Dieu  de  cuer  mout  haust,  qui  lor  amenast  par  tens  cheva- 
lier qui  les  osast  conduire  parmi  cest  destroit. 


Ijlamados  oi  la  damoisele,  si  vint  cele  part.  Quant  eles  l'ont 
choisi,  si  an  ont  mout  grant  joie  et  se  drescent  ancontre  lui.  «  Sire, 
font-eles,  bien  puissiez-yos  venir!  »  —  t  Damoisele,  fet Clamados, 
bone  aventure  aiez-vos!  Et  que  atandez-vos  ci?  »  fet-il.  t  Nos 
atandons,  fet  la  mestresce  des  damoiseles,  aucun  chevalier  qui 
aquitast  cest  destroit,  là  où  nus  chevaliers  n'ose  passer.  »  — 
«  Quex destroiz  est-ce  donques,  damoisele?  »  fet-il.  Ce  est  li  chans 
del  lion.  Car  il  i  a  I  lion  si  félon  et  si  orrible  que  nus  ne  vit 
onques  plus  cruel;  si  a  I  chevalier  aveques  cel  lion,  entre  les  deus 
monteignes,  qui  mout  est  bons  chevaliers  et  hardix  et  biax.  Si  n'i 
ose  nus  passer  sanz  grant  conpaignie  de  gent.  Mès  li  chevaliers  qui 
repeire  aveques  le  lion  si  n'i  est  mie  souvant;  quar,  tfil  i  fustr,  nos 
n'éussons  garde,  car  il  a  en  lui  mout  courtoisie  et  valor.  »  Et  li 
chevaliers  esgarde  et  voit  an  l'onbre  de  la  forest  IIII  biaus  cers 
atelez  à  un  char.  «  Ha  !  fet-il,  vos  estes  la  damoisele  del  char,  si 
me  diroiz  bien  noveles  du  chevalier  que  je  vois  querre.  »  —  «  Qui 
est-il?  fet  la  damoisele.  «C'est  cil  qui  doit  porter  l'escu  bandé 
d'argent  et  d'azur  à  la  croiz  vermelle.  »  —  «  Autressint  le  vois-je 
quérant,  fet  la  damoisele.  Se  Dieu  plest,  nos  an  orrons  par  tens 
noveles.  »  —  «  Damoiseles,  fet  li  chevaliers,  ce  voudroi-je.  Et 


—  111  - 


por  ce  que  vos  le  quérez  autressinl  coome  vos  faz,  le  conduirai- je 
outre  le  destroit.  »  La  damoisele  fet  aler  son  char  avant,  et  les 
damoiseles  vont  devant  le  chevalier  ;  puis  sont  antrez  el  chanp  del 
lion  et  trouvèrent  mout  bele  terre  là  dedanz.  Clamados  regarde  et 
voit  une  sale  dedanz  un  anclos  et  voit  le  lion  qui  gisoit  à  l'entrée  de 
la  porte.  Tantost  conme  il  choisi  Clamados  et  les  damoiseles,  il 
vint  cele  part  grant  aléure,  geule  baée,  les  oreilles  dreciées. 
t  Sire,  fet  la  demoisele,  se  vos  ne  desfandez  à  pié  vostre  cheval, 
il  est  morz  à  cest  premerein  ancontre. 

Clamados  est  descenduz  à  pié,  par  son  conseil,  et  tint  le 
glaive  anpoignié,  et  li  lions  ganchit  vers  lui,  touz  aramis.  Clamados 
le  reçoit  au  fer  de  son  glaive  et  Tan  ficrt  par  si  grant  aïr  qu'il  li 
an  passe  une  toise  outre  le  col  ;  il  trait  à  lui  son  glaive  sans  brisier, 
il  le  cuide  reférir.  Mès  li  lions  li  faust,  si  se  met  sor  les  deus  piez 
derière  et  li  met  ceus  devant  sor  les  espaules,  puis  le  trait  vers  lui 
autresint  conme  uns  hons  féist  un  autre.  Mès  li  destreindres  fu 
mout  mal  aessiez,  car  il  li  descire  son  hauberc  de  II  parz  et  si 
enporte  de  la  char  tant  conme  il  an  peut  conssuivre. 

Quant  Clamados  se  santi  bléciez,  si  li  doubla  ses  harde- 
menz;  il  estrcint  le  lion  envers  lui  si  très  duremant  qu'il  li  fet 
giter  I  grant  breit;  après,  le  gîta  à  terre  desouz  lui,  puis  trait 
l'espée,  si  li  bouta  el  cuer  très  parmi  la  poitrinne.  Li  lions  brait 
si  durement  que  toutes  les  monteignes  en  retentissent.  Clamados 
li  tranche  la  teste,  puis  la  vet  pandre  à  la  porte  de  la  sale,  puis 
revient  à  son  cheval  et  monte  au  mieuz  qu'il  peut.  Et  la  damoi- 
sele li  dist  :  «  Sire,  vos  estes  mout  bléciez.  »  —  c  Damoisele, 
fet-il,  se  Dieu  plest,  je  n'aurai  garde.  >  Atanl  ez-vos  un  vallel  qui 
ist  fors  de  la  sale  et  vient  après  lui  grant  aléure.  «  Avoi,  sire  che- 
valiers, fet-il,  vos  avez  fet  grant  vileinie,  qui  avez  ocis  le  lion  au 
plus  courtois  chevalier  que  l'an  sache  et  au  plus  bel  et  au  mieuz 
vaillant  de  cest  roiaume,  et  en  son  despit  l'an  avez  pandue  la  teste 
à  sa  porte  ;  vos  an  avez  fet  mout  très  grant  outrage.  »  —  «  Biaus 
douz  aurais,  fet  Clamados,  il  peut  bien  estre  que  li  sires  est  mout 
cortois,  mès  li  lions  estoit  vileins,  qui  vouloit  ocirre  moi  et  les 


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trespassanz,  et  vostre  sires  le  déust  avoir  anchaënné  puisqu'il 
l'amoit  tant;  car  mieuz  ain-je  que  je  Foie  ocis  que  il  moi.  »  — 
«  Sire,  fet  li  valiez,  ce  n'est  mie  chemins  par  ci,  ainz  est  une 
terre  en  desfans  que  Tan  veust  lolir  à  mon  seignor,  et,  por  la 
venue  de  ces  anemis,  leissoit  l'en  le  lion  fors  deschaënné.  »  — 
€  Et  conment  a  non  vostre  sires,  biax  amis?  »  fet  Clamados. 
«  Sire,  Tan  l'apele  Mélyot  de  Logres,  et  est  alez  querre  monseignor 
Gauvain,  de  qui  il  tient  sa  terre,  car  il  Fa  mout  chier. »  —  «Mon- 
seignor Gauvain,  fet  Clamados,  laissa i-je  à  la  cort  le  roi  Artus; 
mès  il  s'an  devoit  partir  quant  je  m'an  tornai.  »  —  «  Par  mon 
chief,  fet  li  valiez,  je  voudroie  que  vos  les  encontresiez  enbedeus, 
par  si  que  mes  sires  séust  que  vos  li  éussiez  ocis  son  lion.  »  — 
t  Biax  anmis,  fet  Clamados,  se  il  est  si  courtois  conme  vos  dites, 
il  ne  m'an  saura  jà  maugré,  quant  je  l'ai  ocis  sor  mon  cors  desfan- 
dant,  et  Diex  me  desfande  d'ancontrer  home  qui  mal  me  face!  » 

À  tant  s'an  part  li  chevaliers  et  les  damoiseles,  et  passent  le 
deslroit  du  champ  del  lion,  et  chevauchent  tant  qu'il  aprochent 
d'un  chastel  mout  riche,  et  séoit  en  une  prairie  avironée  degranz 
èves  et  de  granz  forez;  et  estoit  li  chastiax  toujors  vieuz  de  genz. 
Et  vostrent  torner  cele  part,  mès  il  encontrèrent  un  vallet  qui  leur 
distque  cl  chastel  n'avoit  âme;  mès  chevauchassent  avent,  il  tro- 
veroient  grant  planté  de  gent.  Tant  ont  chevauchié  avant  qu'il  sont 
venuz  au  chief  d'une  forest,  et  voient  grant  foison  de  tentes  ten- 
dues très  parmi  une  lande,  et  estoient  avironnées  d'un  grant  drap 
blanc,  et  sanbloit  de  loig  estre  I  blanc  mur,  crcstelez,  et  duroit 
bien  une  lieue  galesche.  Il  vindrenl  à  l'entrée  des  tentes  et  oïïent 
grant  joie  là  dedanz  et,  quant  il  furent  dedanz  antrez,  si  virent 
dames  et  damoiseles  dont  il  i  avoit  à  grant  foison  ;  et  estoient  de 
mout  très  grant  biauté.  Clamados  descendi,  qui  mout  estoit  bléciez 
durement.  La  darnoisele  del  char  fu  recéue  à  mout  grant  joie; 
II  des  damoiseles  viennent  à  Clamados,  si  li  font  mout  grant  joie; 
après,  le  moignent  an  une  tante,  si  le  firent  désarmer  ;  après,  li 
lavèrent  ces  plaies  mout  doucemant  et  mout  souef;  puis  li  a  por- 
tèrent une  mout  riche  robe,  si  li  firent  vestir  et  le  menèrent  devant 
les  dames  des  tentes,  qui  moult  an  firent  grant  joie. 


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—  113  — 


«1/  ame,  fet  la  demoisele  del  char,  cist  chevaliers  m'a  sauvée 
la  vie,  car  il  a  ocis  le  lion  par  quoi  moult  de  gent  n'osoient  venir  à 
vos.  Si  en  feites  mout  grant  joie.  »  —  «  Je  ne  puis  mener  grein- 
gnor  joie  que  je  faz,  ne  les  damoiseles  de  çoianz;  quar  nos  aten- 
dons  la  venue  del  Bon  Chevalier  qui  geriz  est,  de  jor  en  jor.  Et  or 
est  la  riens  el  mont  que  je  désir  plus  à  véoir.  »  —  t  Dame,  qui  est 
cil  Bons  Chevaliers?  »  fet  Clamados.  «  Li  fiuz  à  la  veve  dame  des 
vaus  de  Kamaaloth,  »  fet-ele.  c  Dites,  dame,  dites-vo*  qui  vendra 
ci  entresait?  »  —  «  Ainsint  le  cuit-je,  »  fet-ele.  c  Dame,  je  an 
auroie  mout  grant  joie  autresint,  et  Diex  ostroit  qu'il  viegne  par 
tens.  »  —  «  Sire  chevaliers,  fet-ele,  conment  est  vostre  non?  »  — 
«  Dame,  fet-il,  l'an  m'apele  Clamados,  et  sui  fiuz  le  seignor  de  la 
forest  des  Onbres.  >  Ele  li  giète  ces  braz  au  col,  si  le  beisse  et 
acole  moult  doucemant,  et  puis  li  dist  :  «  Mout  ne  vos  an  merveillez- 
vos  mie  se  je  vos  en  faz  joie,  car  vos  fustes  fiuz  de  ma  serouge,  ne 
je  n'ai  si  prochien  enmi,  ne  si  charnel  conme  vos,  et  je  veil  que 
vos  soiez  touz  sires  de  ma  terre  et  de  moi  ;  quar  c'est  droiz  et 
resons.  >  Les  damoiseles  des  tantes  font  mout  grant  joie  de  lui 
quant  el  sèvent  les  noveles  qu'il  estoit  si  procliiens  à  la  dame  des 
tentes.  Et  il  séjorna  là  dedanz  tant  qu'il  fu  gariz  et  respassez,  por 
atandre  la  venue  del  chevalier  dont  il  ot  oï  novelles.  Et  les  damoi- 
seles se  merveillent  mout  de  ce  qu'il  ne  vient,  quar  la  damoisele 
qui  servi  l'avoit  estoit  là  dedanz  et  dist  qu'il  estoit  gariz  de  son 
braz;  mès  Lanceloz  n'estoit  encores  mie  gariz,  ainz  est  ancore 
dedanz  l'ermitage. 


\Jist  hauz  estoires  nos  tesmoigne  et  recorde  que  Joseph  qui 
nos  en  fet  remembrance  fu  li  premiers  prestres  qui  sacrefiast  le 
cors  Notre  Seignor,  et  por  itant  doit  Tan  croire  les  paroles  qui  de 
lui  viennent.  Vos  avez  oï  dire  que  Perceval  fu  del  lignage  Joseph 
d'Abarimacie  que  Diex  ama  tant  por  ce  qu'il  despandi  son  cors  de 
la  croiz,  qu'il  ne  vost  giter  de  la  prison  là  où  Pilâtes  l'avoit  mis. 
Por  la  hautesce  del  lignaje  dont  li  Bons  Chevaliers  fu  esirez,  doit 
l'en  volentiers  oïr  regreter  et  recorder  les  paroles  qui  de  lui  sont. 
Li  contes  nos  dit  qu'il  iert  partiz  de  l'ermitage,  touz  seinz  et  touz 


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—  m  — 


heitiez  ;  si  a  leissié  Lancelot,  car  sa  plaie  n'iert  encore  mie  sanée; 
mès  il  li  a  créanté  que  il  revendra  à  lui,  an  plis  tost  qu'il  porra. 
Il  chevauche  parmi  une  forest,  touz  armez»  et  vient  al  avesprir  à 
l'oissue  de  la  forest  et  voit  I  chastel  devant  lui  mout  bel  et  bien 
séant,  et  vet  cele  part  por  herbergier  ;  car  li  souleus  estoit  cou- 
chiez. Il  antre  dedanz  le  chastel  et  descent.  Li  sires  li  vient 
encontre,  qui  granz  chevaliers  estoit  et  rous,  et  avoit  le  regart 
félon  et  le  vis  plaié  en  mout  de  leus  ;  ne  d  avoit  chevalier  laienz 
que  lui  tôt  sol  et  sa  mainnie. 

Quant  il  vit  Perceval  descendu,  il  corut  la  porte  verroiilier 
et  Perceval  vint  ancontre  lui  tout  dis,  si  le  salue  :  «  Et  vos  auroiz, 
fet  cil,  tel  gerredon  conme  vos  avez  déservi,  ainz  que  vos  partoîz 
de  toz  de  çoianz;  car  vos  estes  mes  annemis  mortiex,  si  estes 
mout  hardiz  qui  ça  dedanz  vos  estes  anbatuz;  car  vos  océistes 
mon  frère  le  seignor  des  Onbres,  et  je  suis  Chaox  li  rox  qui  gerroie 
vostre  mère,  et  cest  chastel  li  ai-je  tolu.  Autresint  vos  todrai-je  la 
vie  ainz  que  vos  partoîz  de  çoianz.  »  —  c  Jà  me  sui-je,  fet  Per- 
ceval, en  cest  ostel  anbatuz  por  herbergier  aveques  vos;  si  an 
seroiz  trop  blâmez  se  vos  me  feites  mal.  Mès  herbergîez-moi 
ennuit  si  conme  chevaliers  doit  autre  feire,  et  le  main  au  partir  si 
face  chaucuns  le  mieuz  qu'il  porra.  »  —  «  Par  mon  chief,  fet 
Chaos  li  rous,  mon  anemi  mortel  ne  herbergerai-je  jà,  se  je  ne  le 
herberge  mort.  »  Il  cort  an  la  sale  amont  et  s'arme  au  plus  tost 
qu'il  peut  et  prant  l'espée  toute  nue  an  sa  main  et  revient  an  la 
place  là  où  Perceval  estoit,  à  qui  li  cuers  estoit  mout  angoisseus  de 
ce  que  il  li  avoit  dit  qu'il  gerréoit  sa  mère  et  qu'il  li  avoit  tolu  cel 
chastel  ;  il  geta  son  glaive  à  terre  et  s'an  vet  vers  lui  à  pié  et  li 
done  si  grant  cop  amont  el  hiaume  desus  la  coiffe  del  hauberc  qu'il 
li  an  fausse  les  mailles  et  tranche  de  la  char  II  doie,  si  qu'il  le  fet 
chanceler  trois  tors. 


Vouant  Chaos  li  rous  se  santi  navrez,  il  fu  mout  dolanz  et 
vient  vers  Perceval,  si  li  rant  mout  grant  cop  amont  parmi  son 
hiaume,  si  qu'il  li  an  fet  les  estanceles  voler  et  le  col  anbronchier 
contreval  et  les  euz  estanceler.  Et  li  cox  avale  desus  l'escu,  si  li  a 


—  115  — 


fonda  très  qu'an  la  boucle.  Perce Yal  santi  le  col  ruiste  et  pesant  et 
santi  que  U  chevaliers  estoit  durs  et  de  grant  povoir.  Il  revient 
vers  lui  et  le  cuide  férir  amont  parmi  le  chief;  mès  Chaos  li 
ganehi  et  Percevax  le  conssanti  et  le  conssuivi  el  destre  braz,  si  li 
tranche  rès  à  rès  del  costé  atout  l'espée  et  li  fet  voler  à  terre.  Et 
Chaos  li  cort  soure,  si  le  cuide  aerdre  au  senestre  braz,  mès  sa 
force  estoit  amenuisiée;  ne  por  quant  il  se  vangist  mout  volentiers 
s'il  en  éust  le  povoir.  Et  Perceval  le  rehaste,  qui  ne  l'einme  mie  del 
cuer,  et  le  reféri  amont  parmi  le  chief,  et  li  donc  tel  cop  qu'il  li 
fist  la  cervelle  espandre.  Sa  meinniëe  et  si  serjant  estoient  au 
fenestres  de  la  sale;  quant  il  voient  que  lor  sires  est  près  de  la 
mort,  il  crient  à  Perceval  :  «  Sire,  vos  avez  ocis  le  plus  hardi 
chevalier  del  réaume  de  Logres  et  celui  qui  plus  estoit  doutez  de 
ces  anemis  ;  mès  nos  n'an  poons  autre  chose  feire;  nos  savons  bien 
que  cist  chastiax  est  vostre  mère  et  doit  estre  vostre.  Nos  ne  le 
chalongons  mie,  ainz  poez  feire  vostre  volenté  de  quanqu'il  a  el 
chastel;  mès  soufrez  nos  à  aler  à  notre  seignor  qui  là  gist  morz  et 
à  oster  le  oors  et  mestre  le  an  aucun  reignable  leu,  por  sa  bone 
chevalerie  et  por  ce  que  nos  le  devons  feire.  >  —  t  Je  le  vos  ostroi 
bien,  »  fet  Perceval.  Il  enportent  le  cors  à  une  chapele,  puis  le 
désarment  et  ansevelissent.  Après,  moignent  Perceval  an  la  sale  et 
le  désarment  et  li  dient  :  t  Sire,  soiez  tout  asséur  qui  n'a  que  nos 
deus  çoianz  et  deus  damoiseles,  et  les  portes  sont  verroilliées  et 
vez-en-ci  les  dès  que  nos  vos  baillons.  »  —  t  Et  je  vosconment, 
fet  Perceval ,  que  vos  alliez  à  ma  mère  prochiennement,  et  li 
dites  qu'ele  me  verra  par  tens,  se  je  puis  exploitier  ;  et  si  le  me 
saluez  et  li  dites  que  je  sui  sainz  et  heitiez.  Et  conment  a  non  cist 
chastiax?  »  —  t  Sire,  il  a  non  la  Clef  de  Gales,  car  ce  est  l'entrée 
de  la  terre.  » 

Perceval  jut  la  nuit  el  chastel  qu'il  ot  reconquis  sa  mère,  et 
l'endemain,  quant  il  fu  armez,  s'an  parti.  Cil  li  créantèrent  qu'il  li 
garderaient  le  chastel  loiaument  et  qu'il  le  randroient  sa  mère  à  sa 
volenté.  Il  chevaucha  tant  qu'il  vint  au  tentes  où  les  damoiseles 
estoient  et  sacha  son  fraig  et  escoutoit  ;  mès  il  n'i  avoil  pas  si  grant 
joie  conme  quant  la  damoisele  au  chevalier  qui  amenoit  le  char  et 


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li  chevaliers  vindrent.  II  oi  grant  deul  déméner  et  paumes  batre. 
Si  se  penssa  quel  gent  se  peuvent  estre;  il  ne  vost  mie  reculer  qu'il 
n'antrast  anz  ;  il  descendi  el  milieu  des  tentes  et  apoia  son  escu  et 
son  glaive,  et  voit  les  damoiseles  qui  tortoient  lor  poinz  et  sachoient 
lor  crins  ;  si  se  merveille  mout  por  quoi  ce  est.  Une  damoisele  vient 
avent,  qui  esloit  partie  del  chastel  où  il  avoit  ocis  le  chevalier  : 
c  Sire,  à  vostre  honte  et  à  vostre  maie  aventure  puissiez-vos  estre 
venuz  ça  dedanz!  >  Perceval  se  regarde,  si  se  merveille  mout  de 
ce  que  cele  li  dit,  et  ele  s'escrie  :  «  Dame,  vez-ci  celui  qui  a  ocis 
le  meillor  chevalier  de  vostre  lignage.  Et  vos,  Glamados,  qui  çà 
dedanz  estes,  il  a  ocis  vostre  père  et  vostre  oncle  ;  or  si  verra  l'en 
que  vos  en  feroiz!  »  La  damoisele  del  char  vint  cele  part,  et  connut 
Perceval,  à  l'escu  qu'il  portoit,  de  sinople  et  au  cerf  blanc.  «  Sire, 
fet-ele,  bien  puissiez-vos  estre  venuz  1  Qui  que  demoint  deul,  je 
ferai  joie  por  vostre  venue.  » 


IXtant  l'anmoigne  la  damoisele  dedanz  une  tente,  si  le  fet 
asséoir  desus  une  mout  riche  couche;  après,  le  fet  désarmer  à  ces 
II  damoiseles  et  li  fet  veslir  une  moult  riche  robe;  puis,  l'enmôigne 
à  la  réine  des  tentes  qui  encores  feisoit  grant  deul.  >  Dame,  fet  la 
damoisele  del  char,  refroidiez  vostre  doulor,  vez-ci  le  Bon  Cheva- 
lier porquoi  les  tentes  furent  ci  randues,  et  porquoi  vos  avez  menée 
la  grant  joie  très  qu'au  jor  d'ui.  >  —  «  Hat  fet-ele,  est-ce  donc  le 
fil  à  la  Veve  Dame?  »  —  t  Certes,  oïl,  fet  la  damoisele.  *  —  t  Ha  ! 
fet  la  dame,  il  m'a  ocis  le  meillor  chevalier  de  mon  lignage,  et 
celui  qui  me  tenssoit  mes  anemis.  »  —  «  Dame,  fet  la  damoisele, 
cist  nos  porra  mieuz  tensser  et  desfandre,  car  il  est  li  mieudres 
chevaliers  del  monde  et  li  plus  biaus.  »  La  réine  le  prant  par  la 
main  et  le  fet  asséoir  dejouste  lui.  «  Sire,  fet-ele,  conmantque 
l'aventure  soit  avenue,  li  cuers  me  semont  de  feire  joie  de  vostre 
venue.  »  —  c  Dame,  fet-il,  gran  merciz.  Chaos  me  vost  occire 
dedans  son  chastel  et  je  me  desfendi  à  mon  povoir.  >  La  réine 
l'esgarde  enmi  le  vis,  si  alume  et  esprant  de  s'anmor  si  très  dure- 
mant  que  près  se  va  qu'ele  ne  li  court  seure.  t  Sire,  fet-ele,  se 
vos  m'otroiez  vostre  amor,  je  vos  pardonroie  del  tôt  la  mort  Chaos 
le  rous.  »  —  c  Dame,  fet-il,  vostre  amor  veil-je  bien  déservir  et  la 


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moieavez-vos.  »  —  c  Sire,  fet-ele,  conmant  m'en  porroie  aparce- 
voir?  »  —  «  Dame,  fet-il,  je  le  vos  dirai.  Il  n'a  chevalier  el  monde 
s'il  vos  vouloit  grever  que  je  ne  vos  aidasse  à  mon  povoir.  »  — 
«  Ceste  amor,  fet-ele,  doit  estre  conmune  de  chevalier  à  dame. 
Àutretant  feriez-vos  por  une  autre.  »  —  t  Dame,  fet-il,  bien  peut 
estre,  mès  l'en  met  plus  volentiers  s'aïde  an  I  leu  qu'an  autre.  » 
La  réine  voussist  que  Perceval  se  fiast  plus  de  li  que  il  ne  fet,  et  con 
plus  l'esgarde,  et  plus  li  plest  et  plus  est  esprise  et  desirranz  de 
s'amor.  Mès  Perceval  ne  pansse  onques  à  lui  amer,  ne  à  autre  en 
cele  manière.  Il  l'esgardoit  volentiers  qu'ele  estoit  de  très  grant 
biauté,  ne  il  ne  li  disoit  nule  chose  por  quoi  ele  se  péust  aperce- 
voir que  il  l'anmast  d'amor  entérine.  Toutes  voies  ne  povoit  ele 
refraindre  son  cuer  ne  oster  ces  eux  ne  perdre  le  talent.  Les 
damoiseles  l'esgardoient  à  merveilles  de  ce  qu'ele  avoit  si  tost 
oublié  son  deul. 

Atant  ès-vos  Clamados,  et  li  ot  l'en  conté  que  c'estoit  li  che- 
valiers qui  ot  ocis  son  père,  valiez,  et  Chaos  son  oncle  mort.  Il 
vient  dedanz  la  tente  et  le  voit  séoir  dejoute  la  réine  qui  l'esgardoit 
moût  doucemant  :  «  Dame,  fet-il,  vos  feites  grant  honte  à  vos  I 
méimes,  qui  vostre  annemi  mortel  et  le  mien  avez  assis  dejoute  vos. 
Nus  ne  doit  jà  mès  avoir  fience  an  vostre  amor  ne  an  vostre  aïde.  »  ' 
—  c  Clamados,  fet  la  réine,  li  chevaliers  s'est  anbatuz  sor  moi,  si 
ne  li  doi  nul  mal  feire;  ainz  le  doi  herbergier  et  garder  son  cors. 
Si  n'a  chose  feite  par  quoi  l'en  le  puisse  aréter  de  murtre  ne  de 
traïson.  »  —  «  Dame,  fet  Clamados,  il  ocist  mon  père  en  la  forest 
souteinne,  sans  desfience,  et  li  lença  I  javelot  parmi  le  cors  conme 
traites;  ne  je  ne  serai  jà  mès  à  eise  se  si  l'aurai  vengié.  Si  l'apel  et 
vos  pri  que  vos  me  teniez  à  droit,  ne  mie  conme  parant,  mès 
conme  estrange,  Car  je  veil  bien  que  li  lignages  ne  m'i  ait  jà 
mestier.  »  Perceval  esgarde  le  chevalier  et  le  voit  grant  et  de 
moût  bele  taille  et  de  mout  grant  biauté.  «  Biau  sire,  fet-il,  de  la 
traïson  vos  voudroie-je  oster,  que  je  onques  vers  vostre  père  ne 
vers  autre  ne  n'oi  onques  taulent  de  traïson  feire  ;  et  Diex  me 
desfande  de  tel  vileinnie  et  m'oslroit  force  de  moi  oster  de  tel 
blâme  !  »  Clamados  s'avence  d'offrir  son  gage,  c  Par  mon  chief, 


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—  118  — 


fet  la  réine,  gages  n'en  iert  mès  hui  recéuz  ça  dedanz.  Hës  demain 
\  vendra  jor  et  conseil  et  si  fera  l'en  à  chaucun  droit.  >  Clamados 
est  conméuz  de  mout  grant  ire,  et  la  réine  des  tentes  honore  Per- 
ceval  de  quan  que  ele  peut,  et  de  ce  est  Clamados  mout  dolanz  et 
dit  que  nus  ne  doit  avoir  fiance  en  fanme.  Mès  il  Tan  blâme  à  tort, 
car  ce  li  fet  feire  la  très  grant  amor  qu'ele  a  en  celui  ;  car  ele  set  bien 
que  ce  est  li  mieudres  chevaliers  et  li  plus  biaus.  Tant  est  ele  plus 
effraée,  mès  ele  ne  peut  an  lui  trover  nule  privée  acointence  ne 
de  fet  ne  de  parole.  De  ce  est  ele  dolente  outre  mesure.  La  nuit,  se 
couchièrent  par  les  tentes  li  chevalier  et  les  damoiseles,  très  qu'à 
l'endemain,  et  alèrent  oïr  messe  à  une  chapele  qui  estoit  anmi  les 
tentes. 

Quant  la  messe  fu  chanstée,  atant  ez-vos  I  chevalier  qui 
vient  touz  armez  et  portoit  I  blanc  escu  à  son  col.  11  descent  el 
milieu  des  tentes  et  vient  devant  la  réine,  touz  armez,  et  dit  : 
c  Dame,  je  me  plein  d'un  chevalier  qui  ça  dedanz  est,  qui  mon 
lion  m'a  ocis  et,  se  vos  ne  m'an  feites  droit,  je  vos  harrai  autretant 
ou  plus  conme  je  faz  lui,  et  vos  grèverai  en  toutes  les  menières 
que  je  porrai.  Si  vos  pri  et  requier,  por  amor  de  mon  seingnor 
Gauvain  qui  hons  je  sui,  que  vos  droit  m'en  feites.  >  —  c  Con- 
mant  a  non  li  chevaliers?  »  fet  la  réine.  c  Dame,  fet- il,  l'an  l'apele 
Clamados  des  Onbres,  et  si  m'est  avis  que  je  le  voi  là,  car  je  le 
connui  vallet.  »  —  «  Et  conmant  avez-vos  non?  »  fet  la  réine. 
c  Dame,  l'an  m'apele  Méliot  de  Logres.  >  —  c  Clamados,  fet  la 
réine,  oez-vos  que  cist  chevaliers  dit?»  —  t  Dame,  fet-il,  oïl; 
mès  ancore  vos  di-je  que  vos  me  faciez  droit  del  chevalier  qui  mon 
père  a  mort  et  mon  oncle.  »  —  c  Dame,  fet  Méliot,  je  m'en  veil 
aler.  Je  ne  sai  vers  qui  li  chevaliers  se  por  offre,  mès  je  l'apel  de 
félonie  de  mon  lion  qu'il  m'a  ocis.  >  Il  prant  le  pan  de  son  hau- 
berc  :  «  Dame,  vez-ci  mon  gaje  que  je  vos  offre.  » 

c  Clamados,  fet  la  réine,  dont  n'oez-vos  que  cist  chevaliers 
dit?  »  —  t  Dame,  fet-il,  je  l'entent  bien,  véritez  est  que  je  ocis 
son  lion;  més  il  me  courut  avent  sus,  et  me  fist  les  plaies  dont 
l'an  m'a  gari  çoianz.  Mès  vos  savez  bien  que  li  chevaliers  qui  ci 


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vînt  erssoir  m'a  plus  mesfet  qae  je  n'ai  cctui.  Si  vos  voudroie  prier 
que  je  en  préisse  venjance  ayant.  »  —  *  Vos  oez,  fet-ele,  que  cist 
chevaliers,  qui  ci  est  yennz  toz  armez,  s'an  veust  râler  orandroit. 
Aquilez-vos  atant  à  celui  ;  après,  si  panssera  l'en  de  l'autre.  »  — 
c  Dame,  grant  merciz,  fet  Méliot,  et  misires  Gauvains  vos  en  saura 
mout  bon  gré;  car  il  m'ocist  mon  lion  qui  me  desfandoit  de  toz 
mes  anemis,  néis  l'antrée  de  vostre  tente  n'estoit  mie  si  abandonée 
por  la  garde  de  mon  lion,  et  en  mon  despit  en  pendi  la  teste  à  ma 
porte.  »  —  c  Del  lion,  fet  la  reine,  n'est-il  pas  mêliez  à  vos  se  il 
l'ocist  sor  lui  desfandant;  més  del  despit  que  vos  fist  si  conme  vos 
dites,  quant  vos  ne  li  aviez  riens  mesfet,  ne  vos  iert  jà  li  droiz  refusez 
en  ma  cort,  et,  se  vos  la  bataille  voliez  leissier,  vos  n'i  auriez  point 
de  blasme.  »  —  «  Dame,  fet  Glamados,  onques  ne  l'an  priez,  puis 
qu'il  an  est  si  antalentez.  Je  l'en  aconplirai  tôt  son  voloir  et  après 
vos  requier  et  pri  que  vos  me  festes  droit  de  ceste  autre  chevalier.  > 
—  t  Je  an  ferai  tant,  fet  la  réine,  que  je  n'an  serai  jà  blâmée.  » 

Claraados  se  fet  armer  et  monte  sor  un  cheval,  et  sanbloit 
bien  estre  hardiz  de  ces  armes  et  courajeus.  Il  vient  très  enmi  la 
tente  là  où  la  place  estoit  et  bele  et  ygal,  et  trouva  Méliot  de  Logres 
tôt  armé  sor  son  cheval,  qui  mout  estoit  btax  chevaliers  et  adroiz. 
Et  les  dames  et  les  damoiseles  si  furent  environ  la  place,  c  Sire, 1 
fet  la  dame  à  Perce  val,  je  veil  que  vos  gardoiz  le  chanp  de  ces 
H  chevaliers.  *  —  «  Dame,  fet-il,  à  vostre  pleisir.  >  Méliot  s'i 
meut  par  grant  aïr  vers  Glamados  et  Glamados  vers  lui,  si  s'antre- 
fièrent  sor  les  escuz  si  qu'il  les  ont  perciez  et  faussez  les  haubers 
au  fers  des  glaives,  et  sont  navrez  enmedui  si  que  li  sans  lor  raie 
des  cors.  Li  chevaliers  se  traïrrent  arrière  por  prandre  lor  eslès, 
car  lor  glaives  furent  remès  antiers,  et  reviennent  li  un  vers  l'autre 
par  grant  aïr  et  se  fièrent  enmi  les  piz,  des  glaives,  si  roidement 
qu'il  n'i  a  nul  qui  ne  soit  anferrez  dedanz  la  char;  car  li  hauberc 
nés  porent  garantir.  Il  se  hurtent  si  durement  que  li  chevalier  et 
li  cheval  chéirent  à  terre  tout  an  I  mont.  La  réine  et  les  damoiseles 
ont  grant  pitié  des  deus  chevaliers,  car  eles  voient  qu'il  sont  si  très 
damnent  navré.  Li  dui  chevalier  se  drescent  an  piez  et  tienent  les 
espées  nues  et  s'antreceurent  sus,  mout  aïréement,  à  tel  povoir 


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—  120  — 


conme  il  orent.  «  Sire,  fet  la  réine  à  Perceval,  alez  désevrer  ces 
II  chevaliers,  que  li  uns  n'ocie  l'autre,  quar  il  sont  mout  navré.  » 
Perceval  les  vet  désevrer  et  vient  à  Méliot  de  Logres  :  c  Sire, 
fet-il,  traez-vos  arriéres,  vos  an  avez  assez  fet.  »  Clamados  santi 
qu'il  estoit  navrez  durement  en  II  leus,  et  que  la  plaie  qu'il  avoit 
el  piz  estoit  moult  grant;  il  s'an  traist  arrières.  La  réine  i  est 
venue  :  «  Biau  niés,  fet-ele,  estes-vos  navrez  mout  durement?  » 
—  Dame,  fet  Clamados,  oïl.  »  —  c  Certes,  fet  la  réine,  ce  poise 
moi  ;  mès  je  ne  vi  onques  chevalier,  s'il  fu  entalentis  de  conbatre, 
qu'il  ne  li  meschéist  aucune  foiz.  L'en  ne  peut  mie  touz  ces  droiz 
porssuivre.  »  Ele  l'en  fet  porter  en  son  escu  en  une  tente  ;  puis  fet 
garder  â  ses  plaies  et  vit  l'an  qu'il  n'avoit  garde  de  l'une,  mès 
l'autre  estoit  moult  périlleuse  durement. 

c  Dame,  fet  Clamados,  encor  vos  pri-je  et  vos  requier  que  le 
chevalier  qui  mon  père  ocist  ne  leissiez  oissir  de  çoianz,  se  il  ne 
vos  baille  bon  ostage  que  il  revendra  quant  je  serai  gariz.  >  — 
«  Si  ferai-je,  puisque  il  vos  pleist.  »  La  réine  vient  à  l'autre  che- 
valier qui  navrez  estoit,  por  ce  qu'il  se  recleime  de  par  monseignor 
Gauvain,  si  li  fist  garder  à  ces  plaies,  etdistrent  qu'il  n'est  pas  bleciez 
si  durement  conme  est  Clamados.  Ële  les  conmande  à  garder  et  à 
servir  mout  déboneirement.  «  Sire,  fet-ele  à  Perceval,  il  vos  cou- 

\  vient  que  vos  demoriez  jusqu'à  icele  oure  que  mes  niés  iert  gariz; 

\car  vos  savez  bien  de  quoi  il  vos  a  aresté  ;  ne  je  ne  voudroie  mie 
que  vos  vos  an  partissoiz  sor  vostre  blâme.  »  —  «  Dame,  je  ne 
m  an  veil  mie  partir  sanz  vostre  congié;  ainçois  serai  apareilliez  de 
moi  oster  de  blasme  toutes  les  eures  qu'il  an  iert  tens  et  (eus.  Mès 
le  demorer  çoianz  ne  porroie-je  mie  feire  si  longuement.  Mès  je 
vos  créanlerai  que  je  revendrai  ci  dedanz,  XV  jors  en  dedanz  le 
terme  qu'il  iert  gariz.  »  —  t  Sire,  fet  la  damoisele  del  char,  je 
remandrâi  en  ostages  por  vos.  »  —  «Mès  vos  li  priez,  fet  la  réine, 
qu'il  remaigne  çoianz  avec  nos.  » 

«  Dame,  fet  Perceval,  je  ne  porroie,  car  je  leissai  Lancelot 
navré  mout  durement  en  l'ermitage  mon  oncle.  »  —  «  Sire,  fet  la 
réine,  je  voudroie  que  li  demorers  vos  pléust  autant  conme  i 


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—  121  — 


feroit  à  moi.  »  —  «  Dame,  fet-il,  il  ne  devrait  nullai  despleire 
d'estre  avec  vos;  mès  chaucuns  doit  sa  parole  sauver  au  mieuz  qu'il 
peut.  Je  ai  créantéà  Lencelot  que  je  iroie  à  lui  au  plus  tost  que  je 
pourroie,  et  l'en  ne  doit  mie  mantir  à  si  bon  chevalier  conme  il 
est.  »  —  «  Dont  me  créantez,  fet  la  réine,  que  vous  revendroiz  ci 
au  plus  prochiennement  que  vos  porrez,  ou  au  mains  dedanz  le 
terme  que  vos  saurez  que  Clama  dos  iert  gariz,  por  vos  desfandre 
de  la  traïson  qu'il  vos  met  sus.  »  —  «  Dame,  fet-il,  et  se  il  meurt, 
je  an  serai  qui  tes?  »  —  c  Sire,  voire,  se  vos  n'i  volez  venir  por  amor 
de  moi.  Quar  vostre  venue  anmeroie-je  mout.  »  —  c  Dame,  fet-il, 
jà  mès  ne  n  iert  jor  que  mes  servises  ne  vos  soit  abandonez,  se  je 
sui  en  leu  où  vos  en  aiez  mestier.  »  Il  prant  congié  et  s'an  part, 
armez.  La  damoisele  del  char  le  conmande  -à  Dieu,  et  Perceval  s'an 
part  grant  aléure  et  chevauche  tant  par  ces  jornées  qu'il  vient  à 
l'ermitage  son  oncle  et  entre  dedanz  et  cuide  Lancelot  trouver.  Mès 
ces  oncles  li  dist  qu'il  s'an  estoit  partiz  et  estoit  mout  bien  gariz  de 
sa  plaie.  Por  ce  est  mout  dolanz  de  ce  qu'il  ne  l'a  treuvé  laienz,  et 
d'autre  part  est  mout  joieus  de  ce  que  ces  oncles  li  dist  que  il 
c'estoit  departiz  de  laienz  touz  sains  et  touz  haitiez  de  sa  plaie  et  de 
toutes  autres  maladies  si  con  il  cuide. 


ne  autre  branche  reconmancedelGraal,  el  non  del 
père  et  del  fil  et  del  seint  esperil.  Et  se  test  ci  li 
contes  de  Perceval,  et  dit  que  Lanceloz  s'en  vet  et 
chevauche  tant  par  une  forest  qu'il  treuve  I  chas- 
tel  anmi  sa  voie  au  chief  d'pne  lande  et  voit  à 
l'entrée  du  chastel  sor  le  pont  séoir  I  viel  chevalier 
et  II  damoiseles.  Il  vet  cele  part.  Li  chevalier 
et  les  damoiseles  se  drescent  contre  lui  et  Lanceloz  descent. 
«  Sire,  fet  li  vavassors,  bien  puissiez-vos  venir!  >  Les  damoiseles 
li  font  grant  joie  et  l'anmoingnent  dedanz  le  chastel.  c  Sire,  fet  li 


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—  132  — 


vavassors,  nos  avions  grant  mestier  de  vostre  venue.  •  Il  le  fet 
monter  en  la  sale  contremont  et  le  fet  désarmer  de  ces  armes, 
c  Sire,  fet  li  vavassors,  or  poez  véoir  grant  pitié  de  ces  II  damoi- 
seles  qui  sont  mes  filles.  L'en  lor  veust  tolir  eest  chaste!  por  ce 
qu'eles  n'ont  aide  ne  secors  se  de  moi  non.  Et  ce  n'est  mie  grant 
esfort  moi,  car  je  sui  vieuz  et  foibles  et  mes  lignages  est  auques 
alez  ;  si  ne  poi  piéça  trover  chevalier  qui  m'osast  desfandre  d'un 
chevalier  qui  cest  ehastel  me  veust  tolir.  Et  vos  me  sanblez  estre 
de  si  grant  valor  que  vos  m'en  desfandroiz  bien  demain,  car  les 
trièves  faudront  ennuit.  > 


c  Ijonment,  fet  Lancelot,  je  ne  sui  ça  dedanz  vènuz  se  por 
herbergier  non,  et  vos  me  volez  jà  si  tost  enbatre  en  mellée.  >  — 
c  Sire,  fet  li  vavassors,  ci  porra  l'en  bien  esprouver  s'il  a  en  vos 
tant  de  valor  conme  il  apert  par  defors.  Car  au  garantir  les  fiez  de 
ces  II  damoiseles  qui  mes  filles  sont,  conquerrez-vos  l'amor  de 
Dieu  et  le  los  del  siècle.  >  Eles  l'en  chiéent  au  piez  en  plorant  et  li 
crient  merci,  qu'eles  ne  soient  déséritées.  Et  il  les  an  redresce  tan- 
tost  conme  cil  qui  grant  pitié  an  a.  c  Damoiseles,  fet-il,  je  vos 
aiderai  à  mon  povoir.  Mès  que  li  termes  ne  soit  Ions.  »  —  c  Sire, 
font-eles,  li  jorz  est  à  demain  ;  si  nos  n'avions  chevalier  demein 
encontre  celui  qui  cest  ehastel  chalonge,  nos  l'aurions  perdu.  Et 
nostre  pères  est  anciens  chevaliers,  si  n'a  mès  en  lui  vigor  ne  force 
par  quoi  il  nos  péust  desfandre,  et  toz  nostre  lignages  est  déchéuz 
et  alez.  Iceste  haïne  avons  nos  par  monseignor  Gauvain  que  nos 
herberjames.  »  Lanceloz  jut  la  nuit  là  dedanz  el  ehastel,  et  fu 
mout  bien  herbergiez  et  honorez.  Et  l'endemain  s'arma  quant  il  ot 
la  messe  oïe,  et  s'apoia  aus  fenestres  de  la  sale  et  voit  la  porte 
fermée  et  verroillée  et  il  oi  I  cor  sonner  de  fors  la  porte  III  foiz 
mout  haust.  <  Sire,  fet  li  vavassors,  li  chevaliers  est  venuz,  si 
cuide  que  n'oit  çoianz  nule  desfansse.  »  —  c  Par  mon  chief,  fet 
Lanceloz,  si  a,  se  Dieu  plest.  >  Li  chevaliers  resone  autre  foiz  son 
cor.  «  Oez,  sire,  fet  li  vavassors;  midi  aproche,  si  ne  cuide  que  nus 
doie  oissir  encontre  lui.  » 


lanceloz  descent  aval  et  trouve  son  cheval  enselé,  il  est 


—  125  — 


montez  taotost.  Les  damoiselçs  li  sont  à  restrier  et  H  prient  por 
Dieu  qu'il  H  sousveigne  de  lor  aonor  desfandre,  ou,  se  ce  non,  eles 
s'anfuiront  conme  chestives  an  autres  terres.  Atant  resonne  li  che- 
valiers son  cor  I  autre  foiz.  Lanceloz  ne  vost  plus  demorer,  quant 
il  Foi  ainsint  corner  ;  ainz  est  oissuz  fors  del  chaste!,  touz  armez, 
la  lence  enpoigniée  et  l'escu  au  col.  Il  voit  le  chevalier  au  chief  del 
pont,  tout[armé,  desous  I  arbre.  Lanceloz  vient  cele  part  grant aléure. 
Li  chevaliers  le  voit  venir,  si  li  escrie  :  «  Sire  chevaliers ,  fet-il, 
que  demandez-vos?  Venez-vos  ci  por  moi  mal  feire?  »  —  «  Oïl,  fet 
Lanceloz,  por  ce  que  vos  volez  mal  feire  à  cest  chastel;  si  vos 
desfi  de  par  le  vavassor  et  de  par  ces  filles.  »  Il  meut  au  chevalier 
et  le  fiert  sor  son  escu  de  son  glaive,  et  li  chevaliers,  lui.  Mès 
Lanceloz  li  perce  son  escu  de  son  glaive  et  le  fiert  de  si  grant  aïr 
qu'il  li  ajoute  le  braz.  au  costé  et  le  hurte  si  très  durement  qu'il 
cravente  à  terre,  lui  et  le  cheval,  et  li  cort  sus,  Pespée  traite, 
c  Ha,  fet  li  chevaliers  à  Lancelot,  traez-vos  un  poi  ansus,  ne 
m'ociez  pas,  et  si  me  dites  vostre  non,  par  vostre  merci.  »  — 
c  Qu'avez-vos  à  feire  de  mon  non?  »  fet  Lanceloz.  c  Sire,  fet-il, 
je  le  sauroie  volentiers,  car  vos  sanglez  estre  mout  bons  chevaliers 
et  si  l'ai  bien  essaié  au  premier  encontre.  »  —  c  Sire,  fet-il,  l'an 
m'apele  Lanceloz  del  Lac.  Et  conmant  est  li  vostre  nons?  »  — 
c  Sire,  fet-il,  l'en  m'apele  Marin  del  chastel  de  Gomerès,  si  sui 
pères  Méliot  de  Logres;  si  vos  pri,  par  la  riens  que  vos  plus  amez 
el  monde,  que  vos  ne  m'ociez  mie.  »  —  c  Si  ferai,  fet  Lanceloz, 
se  vos  ne  gerpissiez  la  haine  del  chastel.  »  —  t  Par  foi,  fet  li  che- 
valiers, et  je  la  gerpirai,  si  vos  créant  que  jà  mès  n'aura  garde  de 
moi.  »  —  c  Je  ne  vos  en  crérai  mie  atant,  fet  Lanceloz,  se  vos  ne 
venez  loianz.  »  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  vos  m'avez  mout  blécié, 
si  que  à  mout  grant  poigne  porroie-je  monter.  »  Lanceloz  li  aide 
tant  qu'il  fu  remontez  sor  son  cheval  et  l'enmoigne  el  chastel  là 
dedanz  avec  lui,  et  li  fet  présanter  c'espée  au  vavassor  et  à  ces  filles, 
et  son  escu  rendre  et  ces  armes;  après,  lifet  jurer  sor  seinz  que  jà 
mès  genre  ne  lor  fera.  Lanceloz  en  prant  la  foi  atant  del  chastel, 
et  Marins  s'an  tome  arrière  vers  Gomoret.  Li  vavassors  et  ces 
II  filles  demorent  à  grant  joie. 


—  124  — 


Jji  contes  dit  que  Lanceloz  s'an  vet  par  les  estranjes  terres 
et  par  les  forés  quere  aventure,  et  chevaucha  tant  que  il  trouva 
une  terre  pleinne,  par  defors  une  cité  qui  sanbloit  estre  de  mout 
grant  seignourie.  Si  conme  il  chevauchoit  par  la  pleinne  terre,  il 
esgarde  vers  la  forest,  si  voit  la  pleinne  bele  et  grant  et  la  terre 
mout  onie.  Il  chevauche  toute  la  pleinne,  si  regarde  vers  la  cité, 
si  en  voit  oissir  grant  planté  de  gent.  Et  avoit  avec  eus  grant  noise 
de  muses  et  de  flaieus  et  de  vièles  et  de  mainz  estrumanz;  il 
venoienl  la  voie  que  Lanceloz  chevauchoit.  Quant  li  premerein  le 
virent,  si  s'arestèrent  et  ranforcièrent  lor  joie,  c  Sire,  font-il,  bien 
puissiez-vos  venir  !»  —  t  Seignors,  fet  lanceloz,  encontre  qui 
alez-vos  as  si  grant  joie?  »  —  «  Sire,  font-il,  ce  vos  diront  bien 
nostre  mestre  qui  ça  derrier  viennent.  » 


XJLtant  ez-vos  les  prévoz  et  les  seignors  de  la  cité  et  viennent 
encontre  Lancelot.  «  Sire,  font-il,  toute  ceste  joie  est  esméue  por  vos 
et  tuit  cisl  estrument  sont  conméuz  en  joie  et  sonent  por  la  joie  de 
vostre  venue.  »  —  t  Por  quel  reson  por  moi  ?  »  fet  Lanceloz.  c  Vos 
le  sauroiz  bien  par  lens,  font-il.  Geste  cité  est  conmanciée  à  ardoir 
et  à  fondre  à  I  des  chiés,  dés  icele  heure  que  nostre  rois  fu  morz; 
ne  pot  esteindre  li  feus  ne  n'esteindra  jusqu'à  icele  eure  que  nos 
aurons  un  roi  qui  sires  iert  de  la  cité  et  de  l'anor  qui  i  apant,  et 
à  chief  de  Tan  convendra  faillir  le  feu  et  adonc  iert  li  feus  esteinz, 
car  autrement  ne  peut- il  faillir  ne  esteindre.  Si  somes  venuz 
ancontre  vos  por  doner  vos  la  réauté,  car  l'en  nos  a  dit  que  vos 
estes  bons  chevaliers.  »  —  c  Seignors,  dit  Lanceloz,  de  tel  réaume 
n'ai- je  mestier  et  Damediex  m'an  desfandet  »  —  t  Sire,  font-il, 
vos  n'an  povez  estre  desfanduz,  puisque  vos  vos  estes  enbatuz  en 
la  terre,  et  ce  seroit  mout  grant  dolor  se  si  bone  terre  conme  vos 
povez  véoir  estoit  fondue,  par  la  défaute  d'un  sol  home;  et  la  sei- 
gnourie est  mout  granz,  et  ce  sera  mout  grant  honor  à  vostre  eus  ; 
car  vos  seroiz,  au  chief  de  l'an,  couronez  el  feu,  si  sauveroiz  ceste 
cité  et  cest  grant  peuple,  dont  vos  auroiz  grant  los.  » 


lancelot  se  merveille  mout  de  ce  que  cil  li  dient.  Il  l'avi- 


—  125  — 


ronent  de  toutes  parz,  si  l'enmoingnent  en  la  cité.  Les  dames  et 
les  damoisetes  soQt  montées  aus  fenestres  des  granz  mesons,  si 
démoingnent  grant  joie,  et  dit  l'une  à  l'autre  :  «  Vez-ci  le  novel 
roi  que  l'an  enmoigne;  or  esteindra  li  feus  au  chief  de  l'an.  *  — 
c  Dex,  font  les  plusors,  conme  ce  est  grant  doumage  de  si  biau 
chevalier  qui  finera  en  cel  manière.  »  —  t  Teisiez,  font  les  autres, 
ainz  iert  grant  joie  quant  si  bone  cité,  conme  ceste  est,  iert  sauvée 
par  sa  mort  :  car  l'en  fera  praier  par  tôt  le  réaume  por  s'àme  à 
toujorz  mès.  »  A  tant  l'anmoingnent  el  palès  à  mout  grant  joie  et 
dient  qu'il  le  couronneront.  Lanceloz  trova  le  palès  tout  jonchié 
et  tout  encortiné  de  riches  dras  de  soie,  et  les  seignors  de  la  cité 
qui  sont  apareilliez  por  feire  à  lui  houmage.  Mès  il  le  refuse  mout 
durement  et  dit  :  lor  rois  ne  lor  sires  ne  sera  il  jà  en  tel  manière. 
Atant  ez-vos  un  nain  qui  entre  en  la  cité  et  moinne  une  des  plus 
bêles  dames  qui  soit  en  nul  réaume,  et  demande  de  quoi  cele  joie 
et  cil  murmuires  est.  Cil  li  content  ainssint  conme  il  veulent  feire 
del  chevalier  roi  ;  mès  il  ne  le  veust  ostroier  et  li  content  toute 
la  manière  del  feu. 


Jui  nains  et  la  damoisele  sont  descendu,  puis  sont  montez 
el  palès  contremont.  Li  nains  apèle  les  seignors  de  la  cité  et  les  plus 
seignors.  c  Seignors,  fet-il,  puisque  cist  chevaliers  ne  veust  estre 
rois,  je  le  serai  volentiers,  si  justiserai  la  cité  à  vostre  pleisir  et 
ferai  quanque  vos  avez  devisié.  »  —  c  Par  foi,  puisque  li  cheva- 
liers refuse  ceste  onor  et  vos  la  voulez  avoir,  volentiers  la  vos 
ostroiera  l'en  ;  et  il  s'an  voist  sa  voie  et  son  chemin,  car  nos  le  cla- 
mons tôt  quite.  »  Atant  mestent  au  nain  la  courone  el  chief  et 
Lanceloz  en  fet  mout  grant  joie  ;  il  prant  congié  et  il  le  conman- 
dent  à  Dieu;  si  se  remonte  sor  son  cheval,  si  s'an  va  parmi  la  cité, 
touz  armez.  Les  dames  et  les  damoiseles  dient  qu'il  ne  veust  mie 
estre  rois  por  tost  morir.  Quant  il  vint  fors  de  la  cité,  si  li  fu  mout 
bel  ;  il  entre  en  une  grant  forest  et  chevauche  tant  que  li  jors  li 
failli,  et  voit  devant  li  un  hermitaje  novelement  establi,  car  la 
mesons  et  la  chapele  estoit  édéflée  tôt  de  novel.  Il  vient  cele  part 
et  descent  por  herbergier.  Li  hermites,  qui  jeunes  estoit, sans  barbe 
et  sanz  grenon,  issi  de  sa  chapele  :  c  Sire,  fet-il  a  Lancelot,  vos 


—  126  — 


soiez  li  bien  venuz  !  •  —  c  Sire,  et  vos,  aiez-bone  aventure  !  fet 
Lanceloz.  Onques  mès  ne  vi  si  jeune  hermite  conme  vos  estes.  » 
—  c  Sire,  je  ne  me  repant  se  de  ce  non  que  je  n'i  fui  piéca 
venuz.  i 


Atant  fet  son  cheval  establer  et  l'enmoigne  en  son  hermi- 
taje,  si  ie  fet  désarmer  et  aeissier  à  son  povoir.  c  Sire,  fet  li  her- 
mites,  sauriez-me-vos  dire  noveles  d'un  chevalier  qui  a  jéu  lonc 
tens  malades  chiés  I  hermite?  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz,  n'a  mie 
encore  lonc  tens  que  je  le  vi,  chiés  le  bon  roi  hermite  qui  m'a 
gardé  et  gari  mout  doucement  des  plaies  que  li  chevaliers  me  fist.  • 

—  c  Est  donc  gariz  li  chevaliers?  »  fet  li  hermites.  c  Sire,  oïl, 
fet  Lanceloz,  dont  il  est  mout  grant  joie,  Et  por  quoi  le  demandez- 
vos?  »  —  c  Je  le  doi  bien  demander,  fet  li  hermites,  car  mes 
pères,  li  rois  Pelles,  et  sa  mère  furent  seur  germainne  mon  père.  • 

—  t  Ha,  sire,  est  donc  li  rois  hermites  vostre  pères?  »  —  c  Certes, 
sire,  oïl.  »  —  c  Tant  vos  ain-je  mieuz,  fet  Lanceloz  ;  car  je  ne 
trovai  onques  nul  home  tant  me  féist  d'amor  conme  il  m'a  fet.  Et 
conment,  sire,  est  vostre  nons?  »  —  c  Sire,  fet-il,  je  [ai]  à  non 
Joseus,  et  vos  conment?  »  —  c  Sire,  fet-il,  l'en  m'apele  Lancelot 
du  Lac.  »  —  c  Sire,  fet  li  hermites,  nos  somes  mout  prochiens 
paranz  entre  moi  et  vos.  *  —  «  Par  mon  chief,  fet  Lanceloz,  de  ce 
sui-je  mout  joieus  an  mon  cuer.  »  Lanceloz  esgarde  et  voit  an  la 
meson  à  Termite  escu  et  glaive  et  javeloz  et  hauberc.  c  Sire,  fet 
Lanceloz,  que  feites-vos  de  ces  armes?  »  —  c  Sire,  fet-il,  ceste 
forest  est  mout  souteingne,  si  est  mout  loing  de  gent  cist  hermi- 
tages,  si  n'a  de  gent  çoianz  que  moi  et  mon  vallet.  Quant  robéor 
nos  viennent,  si  nos  en  desfandons.  »  —  c  Que  je  ne  cuidoie  mie 
que  hermites  asaillissent  ne  navrassent  ne  océissent.  »  —  c  Sire, 
fet  li  hermites,  Damediex  me  desfande  d'orne  afoler  ne  ocirre.  » 

—  «Et  conmant  vos  en  desfandez-vos  donc?  »  fet  Lanceloz. 
c  Sire,  je  le  vos  dirai.  Quant  robéor  nos  viennent,  si  nos  armonmes  ; 
se  je  en  puis  aucun  tenir  an  mains,  il  ne  me  peut  eschaper  ;  nostre 
valez  si  est  encres  et  hardiz,  si  l'ocist  tanlost  ;  ou  il  l'atome  tel 
qu'il  ne  se  peust  mès  aidier.  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  Lanceloz, 
se  vos  ne  fussiez  hermites,  vos  fussiez  touz  courajeus.  »  —  «  Par 


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mon  chief,  fet  li  valiez,  vos  dites  voir,  car  je  ne  cuit  si  fort  ne  si 
hardi  en  tout  le  réaume  de  Logres  conrae  il  est  »  Li  hennîtes 
berberja  la  nuit  Lancelot  à  son  povoir. 


venant  il  furent  endormi  del  premier  some,  atant  vindrent 
IIII  chevalier  robéor  de  la  forest  qui  sorent  qu'il  avoit  laienz  un 
chevalier  herbergié  et  orent  couvoilié  son  cheval  et  ces  armes.  Li 
hermites  qui  en  sa  chapele  estoit  les  aparçoit  premièrement  et  il 
esveilla  son  vallet  et  fet  aporter  ces  armes  mout  céléement;  puis 
fet  armer  son  vallet.  »  Sire,  fet  li  valiez,  esveillerai-je  le  cheva- 
lier? >  —  c  Nanil,  fet  li  hermites,  très  qu'à  ieele  oure  que  nos 
sachons  por  quoi.  •  Il  fet  ovrir  Fuis  de  la  chapele  et  prant  I  grant 
lien  de  corde,  et  issent  fors,  lui  et  son  valiez,  et  aparçurent  les 
robéors  qui  estoient  en  restable  là  où  li  chevaus  Lancelot  estoit. 
Li  hermites  c'escrie,  li  valiez  s'avence  et  en  porte  un  à  terre 
de  son  glaive.  Li  hermites  le  saisit  et  lie  à  un  arbre,  si  estroit  qu'il 
ne  se  peut  mouvoir.  Li  autre  III  se  béent  à  desfandre  et  lour  con- 
paignon  à  secourre.  Lanceloz  saust  sus  touz  esfraez  quant  il  ot  la 
noise,  et  s'arme  au  plus  tost  qu'il  peut;  mès  il  n'i  sot  si  tost  venir 
que  li  hermites  n'éust  les  autres  III  pris  et  liez  avec  le  quart.  Mès 
il  en  i  ot  de  tiex  qui  furent  navrez  mout  durement,  c  Sire,  fet  li 
hermites  à  Lancelot,  ce  poisse  moi  quant  vos  estes  esveilliez.  »  — 
c  Ainz  avez  fet  grant  mal,  fet  Lanceloz,  quant  vos  nu  me  déistes 
ainçois.  »  —  c  Sire,  fet  li  hermites,  de  tiex  assauz  avons  nos  assez 
souvant.  »  Li  IIII  robéor  crient  merci  à  Lancelot,  qu'il  proit  à 
l'ermite  qu'il  ait  pitié  d'eus.  Et  Lanceloz  dit  que  Diex  ne  li  ait,  qui 
aura  pitié  de  larrons.  Tantost  conme  il  fu  ajorné,  Lanceloz  et  li 
valiez  les  enmoignent  en  la  forest,  touz  liez  les  mains  derrier  le 
dos,  et  les  ont  panduz  en  un  gaste  leu,  loing  de  l'ermitage.  Lan- 
celoz revient  arrières  et  prant  congié  à  Joseu,  le  jeune  ermite,  et  li 
dist  que  c'est  grant  doumache  au  siècle  quant  il  n'est  chevaliers, 
c  Sire,  fet  li  valiez,  m'est  grant  joie,  car  mainz  homes  le  conpa- 
rassent.  »  Lanceloz  est  montez  et  Josephus  le  commande  à  Dieu,  si 
li  prie  mout  qu'il  li  salut  son  père  et  son  cousin  de  par  lui,  quant 
il  les  verra,  et  misire  Gauvain  ainsint,  que  il  encontra  en  la  forest 
quant  il  venait  tout  plorent  en  l'ermitage. 


—  198  — 


JUanceloz  se  r'est  mis  en  son  chemin  et  chevauche  par  les 
hautes  forés  et  trouve  recez  et  hermitages  assez  ;  mes  li  contes  ne 
fet  mie  remenbrance  de  tous  les  ostex  où  il  se  herberja.  Il  a  tant 
chevauchié  qu'il  est  venuz  hors  de  la  forest,  et  trouve  une  mout 
bele  praierie  qui  toute  estoit  chargie  de  Hors,  et  couroit  parmi  une 
rivière  qui  mout  estoit  bele  et  large,  et  avoit  forez  d'une  part  et 
d'autre,  et  les  praieries  éstoient  granz  et  larges  entre  la  rivière  et 
les  forez.  Lanceloz  regarde  devant  lui  en  la  rivière  et  voit  I  home 
nagier  une  grant  nef  et  voit  dedanz  la  nef  II  chevaliers  blans  et 
chanuz  et  une  damoisele,  ce  li  est  avis,  qui  tenoit  en  son  devant 
le  chief  d'un  chevalier  qui  gisoit  sor  une  couste  de  paille  et  estoit 
couverz  d'un  couvertor  de  feines,  et  une  autre  damoisele  li  séoit 
au  piez.  11  avoit  I  chevalier  enz  enmi  la  nef,  qui  peschoit  à  I  en- 
meçon  dont  la  verge  sanble  d'or,  et  prenoit  mout  granz  poissons, 
et  un  petit  baliax  suivoit  la  nef,  en  quoi  il  metoit  les  poissons  qu'il 
prenoit.  Lanceloz  s'aproche  de  la  rive  aus  plus  tost  qu'il  pot,  si 
salue  les  chevaliers  et  les  damoiseles  et  il  li  randent  son  salu  mout 
doucement.  «  Seignors,  fet  Lanceloz,  a-il  nul  chaste]  ci  près,  ne 
nul  recet?  »  —  «  Sire,  oïl,  font-il,  outre  cele  monteigne,  mout 
bel  et  mout  riche;  si  i  ceurt  ceste  rivière  tout  environ.  »  — 
«  Seignors,  à  qui  est  li  chastiax?  »  —  c  Sire,  font-il,  il  est  le  roi 
Peschéor;  si  i  herbergent  li  bon  chevalier,  quant  il  est  en  cest  païs; 
mès  il  i  ont  de  tiex  herbergîez  dont  li  sires  del  païs  se  déust  mout 
pleindre.  »  Li  chevalier  s'an  vont  nagent  toute  la  rivière,  et  Lan- 
celoz chevauche  tant  que  il  vient  au  pié  de  la  monteigne  et  treuve 
I  hermitage  dejouste  une  fonteinne;  il  se  pansse,  puis  qu'il  doit 
aler  à  si  haust  ostel  et  à  si  riche,  où  li  sainz  Graaus  s'apert,  il  se 
confessera  au  preudome.  Il  descent  et  se  confesse  au  preudome  et 
rejéhit  touz  ces  péchiez  et  li  dist  que  de  touz  estoit  repanlanz  fors 
d'un,  et  li  hermitcs  li  demande  quex  il  estoit  dont  il  ne  se  vouloit 
repentir.  «  Sire,  fet  Lanceloz,  ce  me  senble  li  plus  biaus  péchiez 
et  li  plus  douz  que  je  onques  féisse.  »  —  «  fiiau  sire,  fet  li  her- 
mites,  li  péchiez  est  douz  à  feire,  mès  li  gerredons  est  mout 
enmers  ;  ne  nus  péchiez  n'est  biaus  ne  cortois.  Mès  li  uns  péchiez 
est  plus  orribles  que  li  autres.  »  —  t  Sire,  fet  Lanceloz,  icest 


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péchié  vos  jéhirai-je  hors  de  ma  bouche  dont  je  ne  pais  estre  repen- 
tenz  en  cuer.  Je  ain  ma  dame,  qui  réine  est,  plus  que  nule  riens 
qui  vive;  et  si  Ta  uns  des  mieudres  rois  qui  vive  à  famé.  La 
volenté  me  sanble  si  bone  et  si  haute  que  je  ne  la  puis  leissier,  si  est 
si  enracinée  en  mon  cuer  qu'ele  ne  s'an  peut  partir  ;  car  la  greindres 
valor  qui  est  en  moi  si  me  vient  par  sa  volenté.  »  —  c  Ha,  las! 
péchierres  mortiex,  fet  li  hermites,  qu'avez-vos  dit?  Nule  valor  ne 
peut  venir  de  tel  luxure,  qui  ne  soit  vendue  mout  chier.  Vos  estes 
traites  à  notre  seignor  terrien  et  omecides  au  Savéor.  Vos  avez  des 
VII  péchiez  creminex  l'un  enchargié  dont  li  déduiz  en  est  mout 
faus,  si  le  conparroiz  mout  chier  se  vos  n'en  estes  repentanz  has- 
tivement.  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz,  onques  mès  ne  le  voil  jéhir.  * 
—  c  Tant  vaust  puis,  fet  li  hermites,  vos  le  déussiez  tantost  avoir 
jéhi  et  dégerpi  le.  Car,  tant  com  vos  le  maintiendroiz,  seroiz-vos 
-  ennemis  au  Sauvéor.  »  —  c  Ha,  sire,  fet  Lanceloz,  ele  a  en  lui 
tant  biauté  et  valor  et  sanz  et  courtoisie  et  hautesce  que  nus  qui 
l'anmast  ne  la  devroit  oublier.  » 


c  Vouant  plus  a  en  lui  biauté  et  valor,  fet  li  hermites,  tant 
fet-ele  plus  à  blâmer  et  vos  autresint.  Car  chose  où  il  a  poi  de 
valor  n'est-ce  pas  si  grant  domages  conme  de  celui  qui  doit  assez 
valoir.  Et  ceste  est  réine  bénéoite  et  sacrée,  si  fu  voée  en  son  con- 
mencement  à  Dieu  ;  or  s'est  donée  au  déable  por  vostre  amor  et 
vos  por  lui.  Biau  chiers  enmis,  fet  li  hermites,  leissiez  cestes  folie 
qui  tant  est  cruel,  que  vos  avez  enprise;  si  soiez  repentanz  de  ces 
péchiez  et  je  proierai  au  Sauvéor  por  vos  chaucun  jor,  que,  si 
.  veraieraent  con  il  pardona  sa  mort  à  celui  qui  le  féri  de  la  lence  el 
costé,  vos  pardoint-il  cest  péchié  que  vos  avez  maintenu,  se  vos 
estes  repentanz  et  verais  confés,  si  en  prandrai  la  pénitance  sor 
moi.  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz,  granz  merciz,  je  n'an  sui  mie 
entalentez  de  gerpir  le,  ne  je  ne  vos  veil  mie  dire  chose  à  quoi 
mes  cuers  ne  s'acort.  Je  veil  bien  feire  la  pénitance  si  grant  conme 
ele  est  establie  à  cest  péchié;  car  je  veil  servir  ma  dame  la  réine 
tant  conme  lui  pleira  que  je  soie  ces  biens  veillanz.  Je  l'ain  tant 
que  je  ne  veil  que  jà  volenté  me  veigne  de  gerpir  s'amor  ;  et  Diex 
est  si  douz  et  si  pleins  de  grant  déboneireté,  si  conme  preudons  le 


9 


—  130  — 


tesmoignent,  qu'il  aura  merci  de  nos  ;  car  je  ne  fis  onques  traïson 
fers  lui,  ne  ele  vers  moi.  »  —  «Ha,  biau  doz  amis,  fet  H  her- 
mites,  nule  riens  ne  vos  vaudroit  de  quanque  je  vos  diroie,  et 
Damediex  li  doint  tel  volenté  et  vos  autresi  que  vos  puissiez  feire 
la  volenté  au  Sauvéor.  Mès  itant  vos  veil-je  bien  dire,  se  vos  gisiez 
en  Tostel  le  roi  Peschéor,  que  du  Graal  ne  verroîz-vos  mie  por  le 
mortel  péchié  qui  vos  gist  el  cuer.  »  —  «  Damediex,  fet  Lanceloz, 
me  consseust  à  son  pleisir  et  à  sa  volenté!  »  —  «  Ce  face,  fet  li 
hermites,  car  je  le  voudroie  bien,  ce  sachiez  vos  veraiement.  » 


JJanceloz  prant  congié  de  Termite,  puis  est  montez  en  son 
cheval  et  se  part  de  Termite,  et  vespres  aproehe,  et  voit  qu'il  est 
oure  de  herbergier,  et  choisi  devant  lui  le  chastel  au  riche  roi 
Peschéor;  il  voit  les  ponz,  granz  et  larges;  més  il  ne  li  sanblent 
itel  conme  il  fist  à  mon  monseignor  Gauvain.  Il  regarde  la  riche 
antrée  de  la  porte  là  où  Damediex  esloit  escriz  si  conme  il  fu  mis 
en  la  croiz,  et  voit  II  lions  qui  gardoient  l'entrée  de  la  porte.  Lan- 
celoz se  pansse  que  misires  Gauvains  avoit  passé  parmi  les  lions, 
autressint  feroit-il.  Il  s'an  vet  vers  la  porte  et  li  lion  qui  anchaënné 
estoient  drescent  lor  orilles,  si  Tesgardent.  Et  Lanceloz  s'an  vet 
parmi  eus  sanz  ressoignier  les;  onques  n'i  ot  celui  qui  mal  li  vossist 
feire.  Il  descent  devant  le  mestre  palés  et  monta  contremont,  toz 
armez.  Dui  autre  chevalier  viennent  encontre  lui  et  le  reçoivent  à 
mout  grant  joie,  puis  le  font  asséoir  en  une  couche  enmi  la  sale, 
si  le  font  désarmer  à  II  serjanz.  Deus  damoiseles  li  aportent  une 
mout  riche  robe,  si  li  font  vestir.  Lanceloz  esgarde  la  richesce  de 
la  sale  i,  et  n'i  voit  escripture  qui  ne  soit  de  seint  ou  de  seinte  ;  et 
yoit  la  sale  portendue  de  dras  de  soie  en  plusors  leus.  Li  chevalier 
le  moignent  devant  le  roi  Peschéor,  en  une  chanbre  où  il  gisoit 
mout  richement.  Il  treuve  le  roi  qui  gist  en  I  lit  si  riche  et  si  apa- 
reillié  que  nus  ne  vit  onques  meillor,  et  avoit  une  damoisele  à  son 
chief  et  une  au  piez.  Lanceloz  le  salue  mout  hautemant,  et  li  rois 
li  respont  mout  bel,  conme  cil  qui  mout  est  preudons.  Et  avoit  si 
grant  clarté  en  la  chanbre  que  ce  sanbloit  que  li  souleus  i  roiast 


*  Le  M  s.  répète  ici  par  erreur  :  Si  le  font  désarmer. 


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—  131  — 


de  toutes  parz,  et  si  estoit-il  nuiz  oeure,  ne  n'a  voit  chandeles  loiani 
que  Lanceloz  i  péust  choisir  alumées.  c  Sire,  fet  li  rois  Peschierres, 
me  saTez-vos  dire  noveles  del  fil  ma  seror?  et  fu  fiuz  Vilan  le  gros, 
des  vas  de  Kamaalot,  si  l'apele  l'en  Perce  val.  »  —  c  Sire,  fet 
Lanceloz,  je  Ta  véu  n'a  pas  lonc  tens  chiés  le  roi  hermite  son 
oncle.  »  —  c  Sire,  fet  li  rois,  l'an  m'a  dit  qu'il  est  mout  bons 
chevaliers.  »  —  «  Sire,  fet  Lanceloz,  il  est  li  mieudres  chevaliers 
del  monde.  Je  méimes  santi  bien  sa  bonté  et  sa  valor,  car  il  me 
navra  mout  durement,  ainçois  que  le  connéusse,  ne  il  moi.  »  — 
c  Et  conmant  est  vostre  nons?  »  fet  li  rois,  c  Sire,  Tan  m'apele 
Lancelot  del  Lac,  et  sui  fiuz  le  roi  Ban  de  Benoye.  »  —  c  Ha,  fet 
li  rois,  vos  estes  prochiens  de  nostre  lignage,  vos  devez  estre  bons 
chevaliers  par  droit;  si  estes -vos,  si  conme  j'ai  o\  tesmoignier. 
Lanceloz,  fet  li  rois,  vez  ilec  la  chapele  où  li  seintimes  Graaus 
se  repose,  qui  s'aparut  aus  II  chevaliers  qui  çoianz  ont  esté.  Je  ne 
sai  conment  li  premerains  ot  non,  mès  je  ne  vi  onques  si  peisible 
ne  si  coi,  ne  qui  tant  resanblast  à  estre  bons.  Par  celui,  chaï-je  en 
langor.  Li  autres  fu  misires  Gauveins.  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz, 
li  premiers  fu  Percevax,  vostre  niés.  »  —  t  Ha,  fet  li  rois  Pes- 
chierres, gardez  que  vos  dites  voir.  »  —  t  Sire,  fet  Lanceloz,  je 
le  doi  bien  connoistre.  »  —  c  Ha,  Diex!  fet  li  rois,  por  quoi  ne  le 
soi-je  donc?  Par  lui  sui-je  chéuz  en  ceste  langor  et,  se  je  le  séusse 
dont  que  ce  fust  il,  je  fusse  ore  con  touz  seins  de  mes  menbres  et  de 
mon  cors,  et  je  vos  prie  mout,  quant  vos  le  verroiz,  que  vos  dites 
que  il  me  viegne  véoir  ainçois  que  je  muire  et  que  il  voist  secorre 
et  aidier  sa  mère  à  qui  l'en  ocit  ces  homes  et  tost  sa  terre,  si  qu'ele 
ne  la  peut  r'avoir  se  par  lui  non.  Et  sa  seur  l'est  alée  querre  par 
touz  les  réaumes.  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz,  je  li  dirai  volentiers, 
se  je  le  truis  jà  mès  en  nul  leu,  mès  c'est  grant  aventure  de  lut 
trover,  car  il  se  desconnoistra  en  maintes  manières  et  cèlera  son 
non  en  mout  de  leus.  » 


JLli  rois  Peschierres  est  mout  joieus  des  noveles  qu'il  a  oïes 
de  son  neveu,  si  fet  mout  honorer  Lancelot.  Li  chevalier  s'asiéent 
en  la  sale  à  une  table  d'yvoire,  au  mangier,  et  li  rois  remest  en  sa 
chanbre.  Quant  il  orent  lavé,  la  table  fu  aornée  de  riche  veissele- 


—  138  — 


ment  d'or  et  d'argent,  et  furent  servi  de  riches  mes  de  venoison, 
de  cerf  et  de  cengler.  Mès  lî  contes  tesmoigne  que  li  Graaus  ne 
s'aparut  mie  à  celui  mangier.  Il  ne  demora  mie  por  ce  que  Lan- 
ceioz  ne  fust  un  des-III  chevaliers  dei  monde  de  plus  grant  renon 
et  de  greignor  force  ;  mès  por  le  grant  péchié  de  la  réine  qu'il 
enmoit  sanz  repantir  ;  quar  il  ne  panssoit  tant  à  nule  riens  conme 
à  lui,  ne  n'an  povoit  son  cuer  oster.  Quant  il  orent  mangié,  il  se 
levèrent  des  tables;  deus  daraoiseles  servirent  Lancelot  à  son  cou- 
chier,  et  jut  sor  une  couche  mout  riche  ;  ne  ne  s'an  vouloient  partir 
très  qu'à  cele  oure  qu'il  fust  endormiz.  Il  se  leva  l'endemain, 
tantost  conme  il  vit  le  jor,  et  ala  oïr  messe,  puis  prist  congié  au 
roi  Peschéor  et  a  us  chevaliers  et  aus  damoiseles  ;  et  oissi  fors  del 
chastel  parmi  les  deus  lions  et  prie  Dieu  qu'il  li  léist  par  tens  véoir 
la  réine,  car  c'est  ces  greignors  désirriers.  Il  chevauche  tant  qu'il 
esloigne  le  chastel  et  entre  an  la  forest  et  est  en  mout  grant  désir- 
rier  de  véoir  Perceval  ;  mès  les  noveles  l'an  ièrent  mout  loing- 
tiegnes.  Il  esgarde  devant  lui  en  la  forest  et  voit  venir  très  parmi 
la  lende  un  chevalier  et  une  damoisele  qui  veslue  estoit  de  la  plus 
riche  robe  d'or  et  de  soie  qu'il  onques  mès  éust  véue. 


JLia  damoisele  venoit  plorent  dejouste  le  chevalier  et  li  prioit 
meintefoiz  qu'il  éust  merci  de  li.  Li  chevaliers  se  test  touz  coiz  et 
ne  dit  mot.  «  Ha,  sire,  fet  la  damoisele  à  Lancelot,  car  priez  cest 
chevalier  por  moi.  »  —  t  Ert  quel  manière?»  fet  Lanceloz.  cSire, 
fet-ele,  je  le  vos  dirai.  Il  m'a  monstré  sanblant  d'amor,  plus  a  d'un 
an,  et  m'ot  en  couvenant  qu'il  me  prandroit  à  famé,  et  je  m'apa- 
reillai  des  plus  riches  garnemenz  que  je  oi,  por  venir  à  lui.  Mès 
mes  pères  est  de  greignor  povoir  et  de  greignor  richesce  que  il 
n'est,  si  ne  voussist  pas  ostroier  le  mariage.  Por  ce,  m'an  vin-ge 
avec  lui  en  tel  manière,  car  je  l'ain  plus  que  nul  chevalier.  Or  ne 
ne  veust  riens  feire  de  ce  qu'il  m'ot  en  covant,  car  il  ainme  mieuz 
une  autre,  ce  cuit,  que  moi.  Si  m'est  avis  qu'il  l'ait  fet  por  mes  amis 
feire  honte  et  por  moi.  »  Lanceloz  voit  la  damoisele  de  mout  très 
grant  biaulé,  et  ploroit  mout  tendrement,  si  en  ot  mout  très  grant 
pitié,  t  Avoi,  sire,  ce  ne  feroiz-vos  mie,  fet  Lanceloz  au  chevalier, 
que  vos  à  si  bele  danmoisele  façoiz  tel  honte  que  vos  li  failloiz  de 


133  — 


couvenant.  Car  il  n'a  chevalier  el  réaume  de  Logres  ne  en  celai  de 
Gales  qui  ne  se  déust  mout  cointoier  se  il  avoit  si  bele  damoisele  à 
famé,  et  je  vos  pri  et  requier  que  vos  à  la  damoisele  fcites  ce  que 
vos  li  éustes  en  couvenant;  si  feroiz  grant  franchise,  et  je  vos  pri 
et  requier  que  vos  le  façoiz,  et  je  vos  an  saurai  mout  bon  gré.  »  — 
«  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  n'en  ai  nule  volenté,  ne  je  ne  le  feroie 
por  nullui,  puis  que  bel  ne  me  seroit.  »  —  c  Par  mon  chief,  dit 
Lanceloz,  dont  estes  vos  li  plus  vileins  chevaliers  que  je  onques 
véisse,  ne  dame  ne  damoisele  ne  doit  jà  mès  avoir  fience  en  vos, 
quant  vos  envers  ceste  volez  feire*  vileinie.  »  —  «  Sire,  fet  li  che- 
valiers, j'ai  plus  vaillant  enmie  que  ceste  n'est,  et  de  greignor  pris, 
ne  de  ceste  ne  ferai-je  plus  que  je  vos  ai  dit.  »  —  c  Et  où  la  volez- 
vos  donc  mener?  »  fet  Lanceloz.  c  Je  la  veil  mener  en  un  mien 
recet  qui  est  en  ceste  forest,  et  la  conmanderai  à  I  mien  nain  qui 
ma  meson  garde  et  la  marierai  à  aucun  chevalier  ou  à  aucun 
home.»  —  c  Jà  ne  m'ait  Diex,  fet  Lanceloz,  se  vos  ne  dites  grant 
vileinie,  et,  se  vos  ne  faites  sa  volenté,  mal  vos  en  vendra  de  par 
moi  méimes  et,  se  vos  fussiez  armez  si  conme  je  sui,  vos  an 
éussiez  jà  la  première  envaïe.  »  —  c  Ha,  fet  la  damoisele  à  Lan- 
celot,  por  Dieu,  ne  seriez  mie  entalentis  de  lui  mal  feire,  car  je 
nain  tant  nule  riens  conme  son  cors,  que  que  il  me  face.  Mès,  por 
Dieu,  priez  lui  qu'il  me  face  l'anor  qu'il  me  promist.  »  —  c  Volen- 
tiers,  fet  Lanceloz.  Sire  chevaliers,  feroiz-vos  ce  que  vos  éustes  à 
la  damoisele  en  couvenant?  »  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  vos  ai 
bien  dit  que  non.  »  —  «  Par  mon  chief,  fet  Lanceloz,  si  feroiz; 
ou  vostre  mort  est  jugiée  et  ne  mie  tant  por  la  damoisele  seule- 
ment conme  por  la  vileinie  abalre  de  vos,  qu'ele  ne  soit  reprochiée 
à  a  us  très  chevaliers.  Car  ce  que  chevaliers  promet  à  dame  ou  à 
damoisele,  li  couvient-il  tenir.  Et  vos  estes  chevaliers,  ce  dites 
vos,  et  nus  chevaliers  ne  doit  feire  vileinie  à  escient,  et  ceste 
vileinie  si  est  greindre  que  autre,  ne  por  prière  que  la  damoisele 
me  face,  ne  souferrai-je  plus  ceste  vileinie,  se  vos  ne  li  feites  ce 
que  vos  li  éustes  en  couvenant,  que  je  ne  vos  ocie,  por  ce  que  je 
ne  veil  mie  qu'il  soit  reprochié  à  autres  chevaliers.  »  Il  aloigne 
son  glaive  et  vost  venir  vers  lui,  quant  li  chevaliers  vient  encontre 
ci  li  dit  :  «  Ne  m'ociez  mie,  ainz  me  dites  que  vos  volez  que  je 


face.  »  —  c  Je  veil,  fet-il,  que  vos  peigniez  à  famé  h  damoi- 
sele  sanz  nul  refus.  »  —  c  Sire,  fet-il,  je  Peim  mieux  à  prendre 
la  qu'à  morir.  Sire,  je  en  ferai  la  rostre  volenté.  •  -**  t  Je  vos 
en  merci  moût,  fet.Lanceloz.  Damoisele,  est-il  vostre  grei  ain- 
sint?  i  —  c  Sire,  oïr.  Mès  vos  ne  vos  départiroiz  de  nos,  s'il  vos 
plest,  très  qu'à  icele  oure  qu'il  aura  fet  ce  que  vos  dit.  »  — 
c  Einsint  le  veil-je  bien,  fet  Lanceloz,  por  vostre  amor.  *  Il  che- 
vauchièrent  ensanble  très  parmi  la  forest,  tant  que  il  vindrent  à 
une  cbapele  à  un.  hermitaje,  et  li«  hermites  les  espouse  et  en  fist 
mout  grant  joie.  Quant  ce  vint  après  la  messe,  Lanceloz  s'an  vost 
partir,  mès  la  damoisele  li  prie  mout  doucement  qu'il  voist  avec 
lui  très  qu'à  la  meson  son  père,  por  tesmoignier  que  li  chevaliers 
l'a  espousée. 


ire,  fet-ele,  li  recez  mon  père  n'est  mie  loinz.  »  — 
c  Dame,  fet  Lanceloz,  volentiers  irai,  puisque  vos  m'an  requérez.  » 
Il  chevauchent  tant  très  parmi  la  forest,  tant  qu'il  viennent  au 
chastel  au  vavassor  qui  séoit  desour  le  pont  de  cest  chastel,  mout 
dolanz  et  mout  sinples  por  sa  fille.  Lanceloz  s'an  est  alez  avant  et 
descent.  Li  vavassors  se  dresce  encontre  lui  et  Lanceloz  li  conte 
que  sa  fille  est  espousée  et  que  il  a  esté  au  noces.  Li  vavassors  en 
fet  mout  grant  joie.  Atant  ez-vos  le  chevalier  et  la  file  au  vavassor  ; 
atant  sont  descenduz  et  li  vavassors  si  mercic  mout  Lancelot  de 
Tanor  qu'il  a  feite  sa  fille.  Atant  se  part  del  chastel  et  chevauche 
parmi  la  forest  au  lonc  del  jor,  et  encontre  une  damoisele  et 
I  nain  qui  venoient  grant  aléure.  c  Sire,  fet  la  damoisele  à  Lan- 
celot, de  quel  part  venez- vos?  »  —  c  Damoisele,  fet-il,  je  vieg 
del  chastel  au  vavassor,  qui  est  en  ceste  forest.  »  —  c  Encon- 
trastes-vos,  fet-ele,  I  chevalier  et  une  damoisele  en  vostre  voie?  » 
—  t  Oïl,  fet  Lanceloz,  il  l'a  espousée.  »  —  c  Dites-vos  voir?»  - 
fet-ele.  —  c  Voir  vos  di-je,  fet  Lanceloz  ;  mès  il  ne  l'éust  mie 
espousée  se  je  ne  fusse.  »  —  c  Por  ce  aiez-vos  honte  et  maie  aven- 
ture, quant  vos  m'avez  tolu  la  riens  el  mont  que  je  plus  enmoie! 
Et  bien  sachiez-vos  de  voir  qu'ele  n'ara  joie  de  lui,  et,  se  li  che- 
valiers fust  armez  ausint  conme  vos  estes,  il  n'éust  mie  feite  vostre 
volenté,  mès  la  seue.  Et  ce  n'est  mie  li  premiers  doumaches  que 


—  135  — 


vos  m'ayez  fet  ;  entre  vos  et  monseignor  Gauvain ,  océistes  mon 
oncle  et  mes  II  cousins  germeins  en  la  forest,  que  il  me  convint 
ensevelir  en  la  chapele  où  vos  fustes,  là  où  mes  nains  que  vos  véez 
ci  feisoit  les  sépoutures  el  cimetire.  >  —  «  Damoisele,  fet  Lanceloz, 
véritez  est  que  je  i  fui,  mès  je  me  parti  del  scymetire,  sauve  m'a- 
ner.  » —  c  Voire,  fet  li  nains,  car  li  chevalier  qui  i  furent  [estoient] 
eouart  et  failli.  *  —  c  Biaus  anmis,  fet  Lanceloz,  je  enmai  mieuz 
que  il  fussent  couarz  envers  moi  que  hardiz.  »  —  c  Lanceloz,  fet 
la  damoisele,  vos  avez  fet  maint  outrage,  car  vos  océistes  le  cheva- 
lier de  la  gasle  meson,  là  où  li  brachez  mena  monseignor  Gauvain  ; 
mès,  se  il  i  fust  connéuz,  il  ne  s'an  fust  mie  partiz  atant,  car  il 
n'iert  geires  plus  enmez  de  vos,  et  Diex  vos  lest  trover  tel  cheva- 
lier qui  puist  abatre  les  outrages  qui  sont  en  votre  cuer  et  el  sien  ; 
car  ce  seroit.grant  joie,  quar  vos  avez  maint  bon  chevalier  ocis,  et 
je  méimes  porchacerai  votre  ennui  au  plus  tost  que  je  porrai.  » 


iltant  fiert  li  nains  la  mule  de  la  courgiée  et  ele  s'an  part. 
Lanceloz  ne  lui  ost  respondre  nule  vileinie,  ains  s'an  parti  atant 
et  chevauche  tant  par  ces  jornées  qu'il  est  revenuz  chez  le  bon  roi 
hermite  qui  fet  mout  grant  joie  de  lui.  Et  li  conte  qu'il  a  esté  chiés 
le  roi  Peschéor  son  frère,  qui  gist  an  langour,  et  li  conte  ainsint 
conme  il  fu  honorez  an  l'ostel  et  les  saluz  que  il  li  mande.  Li  rois 
bermites  an  est  mout  joieus  et  li  demande  de  son  neveu  et  li  dit 
qu'il  ne  le  vit  puis  qu'il  se  fu  partiz  d'ilec.  Li  rois  hennîtes  li 
demande  se  il  avoit  véu  le  Graal,  et  il  li  dist  que  nanil.  c  Je  sai 
bien,  fet  li  rois,  por  quoi  ce  fu.  Se  vos  fussiez  en  autretel  désirrier 
de  véoir  le  seint  Graal  conme  vos  estes  de  véoir  la  réine,  vos 
l'éussiez  véu.  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz,  la  réine  désiré-je  à  véoir 
por  apansé,  sanz  et  cortoisie  et  valor,  et  ainsint  le  doivent  feire 
tuit  chevalier.  Car  ele  a  toutes  les  honors  en  lui  que  dame  puisse 
avoir.  »  —  c  Diex  vos  en  lest  venir  à  bon  chief,  fet  li  rois  hermites, 
et  feire  chose  de  quoi  Diex  ne  vos  ait  en  despit  au  jor  del  jugement!  » 
La  nuit,  jut  Lanceloz  en  l'ermitaje  et  au  matin  s'an  parti  et  priât 
congié,  quant  il  ot  la  messe  oïe,  et  s'an  revient  au  plus  droit  qu'il 
peut  à  Pennenoiseuse  sor  la  mer  de  Gales,  là  où  li  rois  et  la  réine 
estoient  à  grant  planté  de  chevaliers  et  de  barons. 


—  156  - 


-:st  hauz  esloire  nos  tesmoigne,  de  quoi  cist  contes 
vient,  et  dit  que  Perceval  est  el  réaume  de  Logres 
et  s'an  venoit  grant  aléure  vers  la  terre  la  réine 
des  Tentes,  por  aquiter  la  damoisele  del  char  qu'il 
a  voit  leissiée  en  ostage  por  Clamadosqui  sus  liavoit 
rois  Ja  traïson  de  quoi  il  se  devoit  desfandre.  Mès 
einçois  qu'il  entrast  en  la  terre  la  réine  des  Tentes,  enconlra-il  la 
damoisele  del  char  qui  de  cele  part  venoit.  Ele  li  fist  moult  grant 
joie  et  H  dist  que  Glamados  estoit  morz  de  la  plaie  que  Mélioz  de 
Logres  li  avoit  feite,  et  que  Mélioz  de  Logres  estoit  gariz.  «  Sire, 
fet-ele,  les  tentes  et  les  cortines  sont  destendues,  et  la  réine  se  est 
retraite  el  chastel  et  ces  puceles,  et  par  moi  qui  en  sui  revenue 
poez-vos  bien  savoir  que  vos  en  estes  bien  quites.  Si  vos  di  que 
vostre  seur  vos  va  querre,  ne  vostre  mère  n'ot  onques  si  grant  mes- 
tier  d'aide  conme  ele  a  ore,  ne  jà  mès  vostre  seur  n'aura  joie  â  son 
cuer  jusqu'à  icele  eure  qu'ele  vos  aura  trové.  Ele  vos  vet  querre  par 
touz  les  réa urnes  et  par  toutes  les  estranges  contrées,  à  grant  mé- 
saise,  ne  ele  ne  peut  trover  qui  noveles  Fan  die.  »  Perceval  se  part 
de  la  damoisele  atant,  sanz  plus  dire,  et  chevauche  tant  qu'il  vint 
el  réaume  de  Gales,  en  I  chastel  qui  siet  desus  la  mer  sor  une 
haute  roche,  et  estoit  apelez  li  chastiax  des  Tailles.  Il  voit  I  chevalier 
issir  del  chastel,  il  li  demande  qui  li  recez  est,  el  il  li  dit  qu'il  estoit 
à  la  réine  des  puceles.  Il  entre  dedanz  le  premerein  baille  del  chas- 
tel ;  il  descendi  au  perron  et  met  sus  son  escir  et  son  glaive  et  regarde 
vers  les  degrez  par  où  l'an  monte  en  la  plus  haute  sale;  si  les  vit 
toz  arengiez  de  chevaliers  et  de  damoiseles.  Il  est  venuz  cele  part, 
mès  il  n'i  ot  chevalier  ne  dame  qui  de  nule  riens  l'areinnast.  Si  les 
salua  tout  avent.  Il  s'an  vet  très  parmi  eus  vers  l'uis  de  la  grant 
sale,  si  la  trouve  fermée,  mès  il  crola  l'ennel  si  durement  qu'il  fet 
toute  la  sale  retentir.  I  chevaliers  li  vint  ouvrir  et  il  entre  là 
dedanz.  «  Sire  chevaliers,  bien  puissiez-vos  venir  !  »  —  t  Bone 


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—  187 


aventure  aiez-vos!  •  fet  Perceval.  Il  abat  sa  ventalle  et  oste  son 
hiaume.  Li  chevaliers  le  moigne  ès  chanbre  la  réine,  et  ele  se  liève 
encontre  lui  et  li  fet  mout  grant  joie  et  le  fet  asseoir  dejoute  li, 
tout  armé. 


iltant  vient  une  damoisele  et  s'ajenoille  devant  la  réineet  dit  : 
tDarae,  vez-ci  le  chevalier  qui  fu  premièrement  au  Graal,  je  le  vi  en 
la  cort  la  réine  des  Tentes,  là  où  I  en  le  vost  apeler  de  traïson  et  de 
rourtre.  »  —  «  Or  tost,  fet  la  réine  au  chevalier,  feites  soner  le  cor 
d'ivoire,  desor  le  chastel.  »  Li  chevalier  et  les  damoiseles  qui  au 
degrez  séoient  si  saillirent  sus,  si  démoinent  mout  grant  joie,  et 
tuit  li  chevalier  autresint.  Si  distrent  que  or  savoient-il  bien  que  il 
avoient  feile  lor  pénitence.  Atant  entrent  en  la  sale,  et  la  dame  ist 
de  la  chanbre  et  tint  Pèrceval  par  la  main  et  lor  vient  à  rencontre. 
«  Vez-ci,  fet-ele,  le  chevalier  par  qui  vos  avez  eu  la  poigne  et  le 
travail  et  par  qui  vos  en  estes  ostez.  »  —  c  Ha,  font  li  chevalier 
et  dames,  bien  puisse-il  estre  venuzî  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  la 
réine,  si  est-il,  car  ce  est  li  chevaliers  del  monde  que  je  désirroie 
plus  à  véoir.  *  Ele  le  fet  désarmer  et  aporter  li  riche  robe  de  drap 
de  soie  por  vestir.  c  Sire,  fet  la  réine,  IIII  chevaliers  et  III  damoi- 
seles ont  esté  desouz  les  degrez  à  l'entrée  de  la  sale,  puis  icele  oure 
que  vos  fûtes  à  l'ostel  le  roi  Peschéor,  là  où  vos  oubliastes  à 
demander  de  quoi  il  servoit  ;  ne  onques  puis,  n'orent  autre  meson 
ne  autre  recet,  por  boivre  ne  por  mangier  ne  por  gésir  ;  ne  onques 
puis,  n'orent-il  talant  de  mener  joie,  non  féissent-il  jà  mes  se  vos 
ne  fussiez  ci  venuz.  Si  ne  vos  devez  mie  merveillier  s'il  démoignent 
joie  de  vostre  "venue  ;  et  d'autre  part  nos  a  vostre  venue  grant 
mestier  en  cest  chastel,  car  I  chevalier  me  gerroie  qui  est  frères  le 
roi  Peschéor,  si  a  non  H  rois  del  Chastel  Mortel.  »  —  c  Dame, 
fet-il,  il  est  mes  oncles;  si  ne  le  Savoie  mie  grant  tens  a,  ne  del  bon 
roi  Peschéor  aussint.  Si  est  mes  oncles  li  bons  rois  hermites.  Si 
vos  di  por  On  voir  que  li  rois  del  Chastel  Mortel  est  li  plus  fel  et  li 
plus  cruieus  qui  vive;  si  ne  le  doit  nus  amer  por  la  félounie  qui 
en  lui  est  ;  car  il  a  conmencié  à  gerroier  le  roi  Peschéor  mon  oncle, 
si  li  chalonge  son  chastel  et  si  veust  avoir  la  lance  et  le  Graal.  » 
—  c  Sire,  fet  la  réine,  aussint  chalonge-il  le  mien  chastel,  por  ce 


—  138  — 


que  je  sui  en  l'aide  au  roi  Pesehéor,  et  vient  cbaucune  semaine  an 
une  ille  qui  est  en  ceste  mer  et  me  fet  mainte  enraie  devant  cest 
chastel  et  a  mainz  de  mes  chevaliers  dois  et  de  mes  damoiseles,  et 
Diex  nos  en  achat  vengence  !  »  Ele  prant  Perceval  par  la  main  et 
le  moigne  aus  fenestres  de  la  sale  qui  plus  prochiennes  estoient 
de  la  mer.  c  Sire,  fet-ele,  or  povez-vos  File  véoir  là  où  vostre 
oncles  vient  en  une  galie,  et  en  cele  ille  séjorne-il  tant  que  il  a 
véu  son  cop  et  son  esgart.  Et  véez  ici  desouz  mes  galies  qui  nos  en 
desfandent.  » 


JL  erceval,  ce  dit  l'estoire,  fu  mout  honoré  el  chastel  la  réine 
des  Puceles,  qui  mout  estoit  de  grant  biauté.  La  réine  l'amoit  de  mout 
très  grant  amor,  més  ele  savoit  bien  qu'ele  n'an  aroit  jà  son  désir- 
rier,  ne  dame  ne  damoisele  qui  s'antente  i  méist  ;  car  il  estoit  chaste 
et  en  chastéé  vouloit  morir.  Il  fu  tant  el  chastel  qu'il  oi  dire  que  son 
oncle  estoit  arrivez  en  Tille  là  où  il  souloit  venir.  Perceval  se  fet 
armer  tantost  et  entre  en  une  galie  desouz  la  sale,  si  se  fet  nagier 
vers  son  oncle,  [qui]  se  merveille  mout  quant  il  le  voit  venir  ;  car 
onques  més  chevaliers  n'osa  oissir  soul  encontre  lui  de  cel  chastel, 
ne  venir  là  où  il  estoit,  cors  à  cors,  Més,  se  il  séust  que  ce  fust 
Perceval,  il  ne  s'an  merveillast  pas.  Atant  prant  terre  la  galie  et 
Perceval  est  fors  issuz.  La  réine  et  li  chevaliers  et  ces  puceles  sont 
venues  au  fenestres  del  chastel  par  véoir  la  contenance  del  neveu 
et  de  l'oncle.  La  réine  li  éust  tramis  de  ces  chevaliers  avec  lui,  més 
Perceval  ne  vost.  Li  rois  del  Chastel  Mortel  fu  granz  et  fors  et 
hardiz.  Il  voit  venir  son  neveu  tout  armé,  més  il  ne  le  connut  mie. 
Més  Perceval  le  connut  bien  et  tint  l'espée  saehiée  et  l'escu 
enbracié,  et  requiert  son  oncle  par  très  grant  air  et  li  done  grant 
cop  amont  sor  son  hiaume,  qu'il  le  fet  tout  anbrunchier.  Et  li  rois 
ne  l'esparne  mie,  ainz  le  fiert  si  très  durement  qu'il  li  a  tôt  son 
hiaume  enbarré.  Et  Perceval  le  rehaste,  qui  amont  le  cuide  férir  el 
chief,  més  li  rois  ganchi  et  li  cos  avale  desor  l'escu,  si  li  a  porfandu 
très  qu'à  la  bocle.  Li  rois  del  Chastel  Mortel  se  trait  arriére  et  a 
grant  vergoigne  en  soi  méimes  por  ce  que  Perceval  le  conroie  si, 
car  il  le  cerche  à  l'espée  de  toutes  parz,  et  li  done  granz  cox  et,  se  li 
haubers  ne  fust  si  fors  et  si  tenanz,  il  l'éust  navré  en  mout  de  leus. 


—  139  - 


JJi  rois  méimes  li  donne  si  granz  cox  que  la  réine  et  tuit  cil 
qui  èrent  ans  feneslres  se  merveilloient  que  Perceval  peut  ces  cox 
soufrir.  Li  rois  se  prist  garde  de  l'escu  que  Percerai  portoit  et  Tes* 
garde  de  loig.  c  Chevaliers,  fet-il,  qui  vos  dona  cest  escu  et  de  par 
qui  le  portez- vos  itel?  »  —  c  Je  le  port  de  par  mon  père,  »  fet-il. 
t  Porta  donc  vostre  père  Tescu  vermeil  au  cerf  blanc?  »  —  «  Oïl, 
fet  Perceval,  maint  jor.  »  —  t  Fu  donc  vostre  père  li  rois  Vilains 
des  vaus  de  Ramaalot?  »  —  c  Mès  pères  fu  il  sans  faille.  Je  ne 
doi  avoir  nul  blâme  de  lui,  car  il  fu  bons  chevaliers  et  loiaus.  » 
—  <  Estes -vos  fiuz  Yglaï  ma  serour  qui  fu  sa  moiller?  »  — 
c  Oïl,  »  fet  Perceval.  «Dont  estes-vos  mes  niés,  fet  li  rois  du  Chastel 
Mortel  ;  car  ele  est  ma  seur.  »  —  «Ce  poise-moi,  fet  Perceval,  car 
je  n'i  ai  preu  ne  honeur,  car  vos  estes  li  plus  desloiaus  de  tôt  mon 
lignage,  et  je  savoie  bien  quant  je  ving  ci  que  c'estiez  vos,  et,  por 
la  grant  desloiauté  qui  en  vos  est,  gerroiez-vos  le  meillor  roi  qui 
vive  et  le  plus  preudonme  et  la  dame  de  cest  chastel,  qu'ele  li 
aïde  à  son  povoir.  Mès,  se  Dieu  plest,  ele  n'aura  jà  garde  à  son 
povoir  de  si  mal  home  conme  vos  estes,  ne  li  chastiax  n'iert  jà 
obéissanz  à  vos,  ne  les  bones  seintes  reliques  que  li  bons  rois  a  en 
sa  garde.  Car  Diex  ne  vos  ainme  mie  tant  conme  il  fet  lui,  et  je  vos 
desfi  tant  conme  vos  le  gerroiez,  et  vos  tieg  à  ennemi.  »  Li  rois  ot 
bien  que  ces  niés  ne  le  tient  mie  chier  et  qu'il  s'aatit  de  lui  feire 
mal  et  qu'il  tient-  l'espée  enpoigniée  et  est  anbronchiez  en  son 
hiaume  et  engramis  conme  lions.  Il  doute  mout  sa  force  et  son  grant 
hardemant;  il  a  bien  esprouvé  et  essaié  que  ce  est  li  mieudres 
chevaliers  del  monde;  il  n'ose  plus  ces  cox  atandre,  ainz  s'an 
torne  grant  aléure  vers  sa  galie  et  sailli  anz  tantost  ;  il  esquipe  de 
rive  inélement,  et  Perceval  le  suit  très  qu'à  la  rive,  qui  mout  est 
dolanz  de  ce  que  il  s'an  vet  ;  puis  li  escrie  :  «  Mauvéis  rois,  ne 
dites  mès  que  je  soie  de  vostre  lignaje;  onques  mès  chevaliers  del 
lignaje  ma  mère  ne  foui  por  autre  chevalier,  se  vos  non.  Or  ai-je 
conquis  ceste  ile,  jà  mès  n'auroiz  si  grant  hardemant  que  vos  i  soiez 
véuz  à  nul  jor.  »  Li  rois  s'an  vet  qui  n'a  cuire  de  retorner,  et  Per- 
ceval s'an  revient  arrière  an  sa  galie  au  chastel  la  réine,  et  tuit  cil 
del  palès  viennent  encontre  lui  à  grant  joie.  La  réine  li  demande 


è 


—  140  — 


conment  il  li  est  et  se  il  est  bléciez.  c  Dame,  fet-el,  nanil,  Dieu 
merci  !  »  Ele  le  fet  désarmer  et  mout  honorer  à  son  pleisir  et  con- 
mande  que  tuit  soient  obéissant  à  lui  à  feire  son  conmandemant 
tant  conme  il  li  pleira  à  estre.  Or  sont  plus  asséur  el  chastel  por 
le  roi  qui  partiz  s'an  est  vileinnement,  et  cuident  bien  que  jà  més 
ne  doie  revenir  por  la  doutance  que  il  a  de  son  neveu  plus  que 
pour  autrui,  et  por  ce  démoignent  joie  conmunement. 


forés  ne  en  nule  de  ces  illes,  et  il  responnent  que  nanil.  <  Je  me 
merveil  mout,  fet  li  rois,  qu'il  est  devenuz,  car  je  n'an  oi  plus 
noveles  que  que  Rex  li  seneschaus  ocist  Logrin  le  jaient,  dont  il 
m'aporta  le  chief,  de  quoi  je  fis  mout  grant  joie  et  l'en  crui  sa  terre 
mout  volentiers;  et  si  dui-je  bien  feire,  car  il  me*venga  de  celui  qui 
me  damajoit  ma  terre  plus  que  nus  ;  si  l'en  ain  mout.  »  Afés,  se  li 
rois  séust  conment  Rex  avoit  esploitié  envers  lui,  il  ne  l'ennourast 
mie  tant  sa  chevalerie  ne  son  hardement.  Li  rois  séoit  un  jor  au 
mangier  et  la  réine  Gueniévre  dejouste  lui.  A  tant  ez-vos  une  daraoi- 
sele  et  est  descendue  devant  le  palés,  puis  monte  les  degrez  de  la 
sale  et  est  venue  devant  le  roi  et  devant  la  réine.  c  Sire,  je  vos 
salue  conme  la  plus  esfraée  damoisele  et  la  plus  desconseilliée 
que  vos  véissiez  onques.  Si  vos  sui  venue  demander  I  don  por  la 
haulece  et  por  la  valor  de  votre  cuer.  »  —  c  Damoisele,  fet  li  rois, 
Diex  vos  puisse  conseillier  par  son  pleisir  et  par  sa  volenté,  et  je 
méimes  i  veil  bien  me  entremestre.  »  La  damoisele  esgarde  l'escu 
qui  pant  à  la  coulombe  enmi  la  sale.  «  Sire,  fet-ele,  je  vos  requier 


r  se  test  li  contes  de  Perceval  et  dit  que  li  rois 
Artus  est  à  Pannenoiseuse  en  Gales,  avec  grant 
planté  de  chevaliers.  Lanceloz  et  misires  Gauvains 
sont  repeiriez,  de  quoi  toute  la  gent  fet  grant  joie. 
Li  rois  demande  à  monseignor  Gauvain  et  à  Lan- 
celot  se  il  ont  véu  Lohot  son  fiuz  en  nule  de  ces 


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—  141  — 


que  vos  me  (Joigniez  l'aide  del  chevalier  qui  cel  escu  enportera  de 
ça  dedanz.  Car  il  m'est  plus  grant  mestier  que  à  nule  desconseil- 
liée.  »  —  c  Damoisele,  fet  li  rois,  il  me  sera  mout  bel  se  li  cheva- 
liers  voust  ainssint  feire  con  vos  le  dites.  »  —  c  Sire,  fet-ele,  puis- 
qu'il est  si  bons  chevaliers  conme  l'en  dit,  il  ne  refusera  jà  vostre 
proière,  et,  se  je  estoie  ci  à  cele  oure  que  il  venra,  nou  feroit-il  à 
moi.  Mes,  se  je  péusse  mon  frère  trouver  que  je  ai  quis  grant 
tens  a,  je  fusse  bien  secourue  grant  pièce  a.  Mès  je  l'ai  quis  en 
meintes  terres,  si  ne  puis  savoir  où  il  est  ;  ce  poise-moi,  car  il  me 
couvient  chevauchier  toute  soûle  par  les  estranges  illes  et  mestre 
mon  cors  en  aventure  de  mort,  dont  cil  chevalier  doivent  avoir 
grant  pitié.  » 


c  JJamoisele,  fet  li  rois,  je  ne  vos  refuse  chose  que  vos  veilliez 
par  itel  reson,  et  si  i  metrai  poigne  mout  volentiers.  »  —  <  Sire, 
fet-ele,  gran  merciz  de  Dieu.  »  L'an  la  fet  asseoir  au  mangier  et 
mout  honorer.  Quant  Fan  ot  les  napes  treites,  la  réine  l'enmoigne 
an  sa  chanbre  avec  les  puceles  ;  et  fet  mout  grant  joie  de  li  li  bra- 
diez qui  fu  aportez  avec  l'escu;  se  gisoit  sor  une  couche  de  paille, 
il  ne  vouloit  connoistre  la  réine  ne  ces  damoiseles  ne  chevalier  qui 
fust  en  la  cort  ;  tantost  conme  il  oi  la  damoisele,  il  vint  à  lui  et  li 
fet  la  greignor  joie  que  l'en  véist  onques  feire  à  brachet.  La  réine 
et  ces  puceles  s'en  mcrveillèrent  mout  et  la  damoisele  méimes  à 
qui  li  brachez  feisoit  joie,  car,  onques  puis  qu'il  fu  en  la  sale 
aportez,  ne  lui  virent  conjoïr  nullui.  La  réine  li  demande  c'ele  lé 
connoist  :  <  Certes,  dame,  je  non,  onques  mès  ne  le  vi,  que  je 
sache.  »  Li  brachez  ne  se  veusl  partir  de  lui,  ainz  est  adès  en  son 
giron,  ne  ele  ne  peut  aler  cele  part  qu'il  ne  la  suive.  La  damoisele 
est  en  la  cort  le  roi  lonc  tens  en  tel  menière;  si,  conme  cele  qui 
grant  mestier  avoit  d'aide,  demouroit  chaucun  jor  en  la  chapele 
quant  la  réine  estoit  venue  et  ploroit  moult  tendrement  devant 
l'image  au  Sauvéor  et  li  prioit  mout  doucemant  que  sa  mère  con- 
seillast,  qu'ele  avoit  leissiée  en  grant  péril  de  perdre  son  chastel. 
La  réine  li  demande  I  jor  qui  ces  frères  estoit.  <  Dame,  fet-ele, 
I  des  meillors  chevaliers  del  monde,  si  conme  je  ai  oï  tesmoignier. 
Mès  il  se  parti  de  l'ostel  mon  père  et  ma  mère,  valiez  mout  jeunes. 


—  142  -r- 


Mes  pères  est  puis  morz  et  ma  dame  ma  mère  est  remèse  sanz  aide 
et  sanz  conseil  ;  si  li  a  l'en  puis  tolue  sa  terre  et  ces  chastiax  et  ocis  % 
ces  homes.  Cel  chastel  méime  où  ele  se  receste  li  éust  l'en  tolu 
piéçase  misires  Gauveins  ne  fust,  qui  li  tenssa  vers  ces  anemis  I  an. 
Or  est  li  termes  failliz  et  ma  dame  ma  mère  est  en  ballance  de  perdre 
son  chastel,  car  ele  n'a  plus  de  recez.  Por  ce,  si  m'a  envoié  quere 
mon  frère,  car  l'an  li  a  dit  qu'il  est  bons  chevaliers,  et,  por  ce  que 
je  nel  puis  trouver,  sui-je  venue  à  cesle  court  requerre  au  roi  Artus 
l'aïde  del  chevalier  qui  l'escu  enportera  ;  car  j'ai  oï  dire  que  c'est 
li  mieudres  chevaliers  del  monde,  et,  puisqu'il  a  tant  de  bonté  en 
lui,  dont  aura-il  pitié  de  moi.  »  —  «  Damoisele,  fet  la  réine,  je 
voudroie  que  vos  l'eussiez  trouvé,  car  je  auroie  grant  joie  se  vostre 
mère  estoit  secourue,  et  Diex  doint  venir  celui  qui  l'escu  en  doit 
porter  prochiennement,  et  li  doint  courage  qu'il  voist  vostre  mère 
secoure.  Si  fera-il,  se  Dieu  plest,  quar  onques  bons  chevaliers  ne 
fu  sanz  pitié.  » 


JUa  réine  a  mout  grant  pitié  de  la  damoisele,  car  ele  estoit 
de  mout  très  grant  biauté,  et  si  paroit  bien  à  sa  contenance  et  à 
son  sanblant  qu'ele  n'a  voit  pas  joie.  Ele  ot  dit  à  la  réine  son  non 
et  le  non  de  son  père  et  de  sa  mère;  [la  réine]  li  dist  que  mainte 
foiz  avoit  oï  parler  de  Vilain  le  gros  et  dire  qu'il  fu  preudons  et 
bons  chevaliers.  Li  rois  gisoit  une  nuit  delez  la  réine  et  fu  esveil- 
liez  del  premier  soume,  si  ne  se  pot  randormir.  Il  se  leva  et  vesli 
une  grant  chape  grise  et  oissi  fors  de  la  chanbre  et  vient  ans 
fenestres  de  la  sale  qui  ouvroient  par  devers  la  mer  peissible  et 
sanz  tormant;  si  li  plot  mout  li  resgarders  et  li  apoiers  aus 
fenestres.  Quant  il  ot  ilec  esté  grant  pièce,  si  regarda  conlraval  la 
marine  et  vit  venir  mout  loing  autresint  conrae  la  clarté  d'une 
chandele  parmi  la  mer.  Il  se  merveilla  mout  que  ce  povoit  estre  ; 
il  regarda  tant  que  il  choisi  que  ce  senbloit  estre  une  nef  là  où 
cele  clarté  estoit,  et  se  pansse  qu'il  ne  se  mouvra  très  qu'à  cele 
heure  qu'il  sauroit  se  ce  estoit  nef  ou  autre  chose.  Quant  plus  la 
regarde  et  mieuz  connoist  que  ce  estoit  une  nef,  et  venoit,  de  grant 
ravine,  au  plus  tost  que  ele  povoit,  vers  le  chastel.  Li  rois  le  choisi 
de  près,  il  ne  vit  nullui  dedanz  ne  n'oi  fors  que  un  viel  home,  et 


—  143  — 


encien  et  chanu,  de  mout  très  grant  biauté,  qui  tenoit  le  gouver- 
□ail  de  la  nef.  La  [nef]  estoit  couverte  d'un  mout  riche  drap  el 
mileu  et  la  voille  estoit  abeissiée ,  quar  la  mer  estoit  série  et 
quoie.  La  nef  estoit  arrivée  desouz  le  palès  et  fu  toute  quoie. 
Quant  la  nef  ot  pris  terre,  li  rois  regarde  à  grant  merveille,  ne  ne 
set  qu'il  a  dedanz,  car  il  n'i  ot  arme  parler.  Il  se  pansse  qu'il  ira 
véoir  que  ce  est  dedanz  la  nef;  il  est  oissuz  fors  de  la  sale  et  vient 
là  oà  la  nef  estoit  arivée,  ne  n'i  pot  mie  aprochier  par  le  flot  de  la 
mer.  «  Sire,  fet  cil  qui  le  gouvernail  tenoit,  soufrez-nos  I  petit.  » 
Il  li  lance  fors  de  la  nef  I  petit  batel  et  li  rois  entra  dedanz,  si  est 
venuz  en  la  grant  nef  et  treuve  I  chevalier  qui  gisoit  toz  armez  sor 
une  table  d'ivoire,  et  avoit  mis  son  escu  à  son  chief.  Il  a  voit  à  son 
chevez  deus  granz  teurtiz  de  chandeles  en  II  chandeliers  d'or  et  à 
ces  piez  autresint,  et  avoit  croisiées  ses  mains  desous  son  piz.  Il 
s'aproche  vers  lui  et  si  l'esgarde,  si  li  fu  avis  que  onques  mës 
n'avoit  véu  si  bel  chevalier. 


ire,  fet  li  mestres  de  la  nef,  por  Dieu,  traiez-vos  arrières, 
si  leissiez  le  chevalier  reposer,  car  il  en  a  mout  grant  mestier.  »  — 
c  Sire,  fet  li  rois,  qui  est  li  chevaliers?  »  —  c  Sire,  ce  vos  diroit-il 
bien  se  il  vouloit,  car  par  moi  ne  le  sauroiz-vos  mie.  »  —  c  Se 
partera-il  en  pièce  de  ci  ?  »  fet  li  rois.  <  Sire,  fet  li  mestres,  il  aura 
ainçois  esté  en  cele  sale,  mès  il  a  esté  mout  traveilliez,  si  se 
repose.  »  Quant  li  rois  oi  dire  que  il  vendrait  en  son  palès,  il  en 
fist  grant  joie.  Il  vient  ès  chanbres  la  réine  et  li  conte  ainssint 
conme  la  nef  est  arivée.  La  réine  se  liève  et  deus  de  ces  puceles 
avec  lui,  et  ot  vestue  une  grant  jupe  de  drap  de  soie  forré  d'ermine, 
et  est  venue  enmi  la  sale.  Atant  ez-vos  le  chevalier  tout  armé  qui 
vient  et  li  mestres  de  la  nef  devant  li  et  porte  le  teurtiz  de  chan- 
deles el  chandelabre  d'or  devant  lui,  et  li  chevaliers  tenoit  l'espée 
toute  nue.  c  Sire,  fet  la  réine,  bien  puissiez-vos  estre  venuz  !  »  — 
c  Dame,  fet-il,  joie  et  bonne  aventure  vos  ostroit  Diex!  »  —  <  Sire, 
fet-ele,  se  Dieu  plest,  nos  n'aurons  garde  de  vos.  »  —  c  Dame, 
fet-il,  non  devez-vos  avoir.  »  Li  rois  li  voit  l'escu  vermeil  tenir  au 
cerf  blanc,  dont  il  avoit  oï  parler.  Li  bradiez,  qui  en  la  sale  estoit, 
oi  le  chevalier,  il  vient  vers  lui  le  le  cours  et  li  sanst  entre  les 


—  H4  — 


janbes,  si  li  fet  moût  grant  joie.  Et  li  chevaliers  le  conjoit,  puis 
prant  l'escu  qui  à  la  coulonbe  pandoit,  si  i  pandi  l'autre  ;  après 
s'en  revient  arrière  vers  l'uis  de  la  sale.  «  Dame,  fet  li  rois,  priez 
le  chevalier  qu'il  ne  s'an  voist  si  tost.  >  —  «  Sire,  fet  li  chevaliers, 
je  n'ai  loissir  de  demourer,  mès  vos  me  verroiz  encor  en  aucun 
tens.  »  Li  chevaliers  dit  ainsint  ;  li  rois  et  la  réine  sont  mout 
dolant  de  ce  qu'il  s'an  part,  mès  il  ne  l'osent  apresser  outre  sa 
volenté.  Il  est  entrez  dedanz  la  nef  et  li  brachez  avec  lui.  Li  mestres 
trait  le  batel  dedanz;  si  s'an  parient  et  esloingnent  le  chastel.  Li 
rois  Artus  est  demorez  à  Pennenoiseuse  et  est  mout  dolanz  del  che- 
valier qui  si  tost  s'an  vet.  Li  chevalier  se  levèrent  par  le  chastel 
quant  li  jorz  esclarcit ,  et  sorent  les  noveles  del  chevalier  qui 
l'escu  en  avoit  porté  ;  si  furent  mout  dolent  de  ce  qu'il  ne  l'a  voient 
véu.  La  damoisele  qui  ot  demandé  le  don  vint  au  roi  :  <  Sire, 
fet-ele,  avez-vos  parlé  de  ma  besoigne  au  chevalier?  —  c  Damoi- 
sele, fet  li  rois,  nanil,  ce  poise-moi,  car  il  s'an  parti  plus  tost  que 
je  ne  voussise.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  vos  avez  fet  mal  et  péchié; 
mès,  se  Diex  plest,  si  bons  rois  conme  vos  estes  ne  faudra  mie  à  si 
esgarée  pucele  conme  je  sui,  de  couvenances.  Car  vos  en  seriez 
mout  blâmez.  »  Li  rois  fu  mout  dolanz  de  ce  que  il  ne  li  menbra 
de  la  damoisele.  Ele  se  parti  de  la  cort  et  prant  congié  au  roi  et  à 
la  réine  et  dit  qu'ele  méimes  ira  querre  le  chevalier  et,  se  ele  le 
peut  trover,  ele  clamera  le  roi  quite  de  ces  couvenances.  Misires 
Gauvains  et  Lanceloz  sont  revenus  à  la  cort  et  ont  oïcs  les  noveles 
del  chevalier  qui  l'escu  enporte,  si  en  sont  mout  dolant  de  ce  qu'il 
ne  l'ont  véu,  et  misires  Gauvains  plus  assez  por  ce  qu'il  ot  jéu 
chiez  sa  mère.  Lanceloz  vit  l'escu  qu'il  ot  leissié  à  la  coulonbe,  si 
le  connut  bien  et  dit  :  c  Or  sai-je'bien  que  Perceval  a  ci  esté;  car 
cest  escu  séust-il  porter  et  ilel  le  porta  ces  pères.  »  —  <  Ha,  fet 
misires  Gauvains,  con  je  sui  meschéenz  qui  ne  puis  véoir  le  Bon 
Chevalier!  »  —  c  Misires  Gauvains,  fet  Lanceloz,  je  le  vi  de  si 
près  que  je  cuidai  qu'il  m'éust  mort  ;  quar  onques  mès  si  ruste 
niellée  ne  trouvai  ne  si  cruiel,  de  force  d'armes;  et  je  méimes  le 
navrai  et,  quant  il  m'ot  connéu,  il  me  fist  mout  grant  joie.  El  fui 
aveques  lui  chiez  le  roi  hermite  grant  pièce,  tant  que  je  fui  gariz.  » 
—  <  Lanceloz,  fet  misires  Gauvains,  je  voudroie  qu'il  m'éust 


—  145  *- 


navré  sans  afoler,  par  si  que  je  péusse  estre  aveque  lui  autretaot 
con  vos  i  fustes.  »  —  «  Seignors,  fet  li  rois,  il  le  vos  couvient  aler 
querre,  ou  je  irai  ;  car  je  doi  requerre  s'aide  por  une  damoisele 
qui  la  me  demanda,  mès  ele  me  dist  que,  se  ele  le  povoit  trouver 
avent,  que  je  seroi  quites  de  la  requeste.  »  —  <  Sire,  fet  la  réine, 
vos  feriez  mout  grant  bien  se  vos  i  mêliez  conseil;  car  ele  est 
mout  deseonseilliée.  Elle  m'a  dit  qu'ele  fu  fille  Vilain  le  Gros  des 
Vaus  de  Kamaaloth  et  que  sa  mère  a  non  Yglaïs,  et  la  damoiselle, 
Dandrenor.  >  —  <  Ha!  dame,  fet  misires  Gauvains,  ele  est  seur  au 
chevalier  qui  Pescu  enporte,  car  je  jui  chiez  sa  mère  où  je  fu  mout 
bien  herbergiez.  <  —  «  Par  mon  chief,  fet  la  réine,  il  peut  bien 
estre,  car,  tantost  conme  ele  fu  çoianz  venue,  li  brachez  qui  ne 
voloit  nullui  connoistre  li  fist  grant  joie,  et,  quant  li  chevaliers 
vint  querre  l'escu,  li  brachez  qui  en  la  sale  estoit  demourez  le 
conjoï  mout  et  s'an  ala  aveques  lui.  »  —  t  Par  foi,  fet  misires 
Gauvains,  je  irai  querre  le  chevalier,  car  je  ai  mout  grant  désir- 
rier  de  lui  véoir.  »  —  t  Et  je,  fet  Lanceloz,  je  ne  le  vi  onques  si 
volentiers  conme  je  feroie  or.  »  —  «  Et  je  vos  pri,  fet  li  rois,  de 
ma  besoigne  et  que  la  damoisele  ne  se  puisse  pleindre  de  moi.  » 

c  Sire,  fet  Lanceloz,  nos  li  dirons,  se  nos  le  poons  trouver, 
que  sa  seur  le  vet  querre  et  que  ele  a  esté  à  vostre  cort.  »  Li  dui 
chevalier  se  partent  de  la  cort,  por  entrer  en  la  queste  del  Bon 
Chevalier,  et  esloignent  le  chastel  et  chevauchent  tant  parmi  une 
hauste  forest  qu'il  trouvent  une  croiz  enmi  une  lende,  là  où  tuit  li 
chemin  de  la  forest  assanblent.  t  Lanceloz,  fet  misires  Gauvains, 
prenez  lequel  chemin  que  vos  voudrez,  si  ira  chaucun  par  soi,  si 
orrons  plus  tost  noveles  del  Bon  Chevalier  ;  et  rasanblerons  à  ceste 
croiz  au  chief  d'un  an,  et  dira  li  uns  à  l'autre  conment  il  aura 
esploitié;  car,  se  Dieu  p lest, en  aucun  leu  en  orrons-nos  noveles.» 
Lanceloz  prent  la  voie  à  désire  et  misires  Gauvains  à  senestre. 
Atant  se  départent  et  conmandent  li  uns  l'autre  à  Dieu. 


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i  se  test  li  contes  de  Lancelot  et  dit  que  misires 
Gauvains  s  an  vet  grant  aléure  chevaachant,  et  prie 
Dieu  qui  le  eonseust  de  trover  le  chevalier.  Il  che- 
vauche tant  que  li  jors  vint  à  déclin,  et  jut  chiez 
un  henni  le  en  la  forest,  qui  bien  le  herberja. 
«  Sire,  fet  li  hermites  à  monseignor  Gauvain, 


que  alez-vos  querre?  »  —  «  Sire,  fet-il,  je  vois  querre  un  che- 
valier que  je  verroie  moût  volentiers.  »  —  «  Sire,  fet  li  her- 
mites, ci  près  ne  trouveroiz-vos  nus  chevaliers.  »  —  «  Por  quoi? 
fet  misires  Gauvains,  dont  n'a-il  en  ceste  contrée  chevaliers?»  — 
t  II  en  i  séust  assez  avoir,  fet  li  hermites;  mès  il  n'an  i  a  raès 
nus,  fors  que  en  I  tôt  sol  chastel  et  un  tôt  sol  en  la  mer,  qui 
touz  les  austres  en  a  chaciez  et  ocis.  »  —  «Et  qui  est  cil  de  la 
mer?  »  fet  misires  Gauvains.  «  Sire,  fet  li  hermites,  je  ne  sai 
qui  il  est,  fors  tant  que  la  mer  est  près  de  ci,  là  où  la  nef  court 
souvant  en  quoi  li  chevaliers  est,  et  repeire  en  une  ille  desouz  le 
chastel  à  la  réine  au  chastel  aus  puceles,  dont  il  chaça  un  sien 
oncle  qui  le  chastel  gerroioit  et  li  austres  chevaliers  qu'il  en  a 
chaciez  et  ocis,  estoient  en  l'aide  son  oncle,  et  ore  est  li  chastiax 
asséur.  Et  li  chevalier  qui  fouir  s'en  porent  de  ceste  forest  et  de 
cest  réaume  n'i  osent  repeirier  por  le  chevalier  ;  car  il  doutent  son 
hardemant  et  son  grant  povoir,  qu'il  sèvent  bien  qu'il  n'auroient 
jà  durée  contre  lui.  »  —  <  Sire,  fet  misires  Gauvains,  a-il  si  grant 
pièce  qu'il  hante  la  mer?  »  —  «  Sire,  fet  li  hermites,  il  n'a  geires 
plus  d'un  an.  »  —  «  Et  conbien  est  près  la  mer?  »  fet  misires  Gau- 
vains. «  Sire,  fet  li  hermites,  il  n'i  a  mie  plus  de  II  lieues  galesches. 
Quant  j'ai  alé  en  mon  labor,  par  maintes  foiz  si  ai-je  véu  la  nef 
corre  mout  près  de  moi,  et  le  chevalier  tout  armé  dedanz;  et  me 
sanbloit  estre  de  moult  grant  biauté,  et  avoit  si  très  fier  regart 
conme  un  lion.  Mès,  je  vos  puis  bien  dire,  onques  chevaliers  ne  fu 
tant  doutez  en  cest  réaume  conme  cist  est.  La  réine  des  puceles 


—  147  — 


éust  or  perdu  son  cbastel  se  il  ne  fust;  ne,  onques  puis  qu'il  ot 
chacié  son  oncle  de  Fille,  n'antra  el  cbastel  la  réine  c'une  foiz;  ains 
a  adès  nagié  par  mer  et  cerchié  toutes  les  illes  et  pleissiez  touz  les 
orgueilleus,  tant  que  il  en  est  doutez  et  reisoingniez  par  touz  les 
réaumes.  La  réine  des  puceles  est  mout  dolente  de  ce  qu'il  ne  vient 
en  son  chastel,  car  ele  l'a  trop  chier  de  veraie  enmor,  que  se  il 
Tiennent  et  ele  le  povoit  retenir,  que  il  n'an  istroit  jà  raès,  ainz  le 
feroit  enserrer  là  dedanz  avec  lui  bien.  »  —  c  Savez-vos,  fet  misires 
Gauvains,  quel  escu  li  chevaliers  porte?  —  «  Sire,  fet  li  hennîtes, 
je  nu  vos  sai  deviser,  car  je  ne  soi  onques  riens  d'armes;  j'ai  esté 
en  cest  hermitaje  LX  anz  et  plus,  ne  onques  més  ne  vi  cest  réaume 
si  esfraé  conme  il  est  ore.  »  Misires  Gauvains  jut  la  nuit  là  dedanz 
et  l'andemain  s'an  parti  quant  il  ot  la  messe  oïe.  Il  se  trait  au  plus 
près  de  la  mer  qu'il  peut,  et  chevauche  tote  la  marine  et  s'areste 
par  maintes  foiz,  s'il  verroit  la  nef  au  chevalier.  Mès  il  n'an  pot 
mie  choisir.  II  a  tant  chevauchié  qu'il  vint  el  chastel  la  réine  aus 
puceles.  Quant  ele  sot  que  ce  fu  monseignor  Gauvains,  si  en  fist 
mout  grant  joie,  et  li  monstra  Pille  là  où  Perceval  avoir  repeirié 
dont  il  avoit  chacié  son  oncle.  <  Sire,  fet-ele  à  monseignor  Gau- 
vain,  je  me  plein  mout  de  lui;  car  onques  puis  ne  vosl  ça  dedanz 
entrer  que  une  foiz  que  il  se  conbati  à  son  oncle,  ainz  a  repeirié 
en  ceste  il  le  et  nagié  par  ceste  mer.  »  —  c  Dame,  fet  misires  Gau- 
vains, et  quel  part  peut-il  ore  eslre?  »  —  <  Sire,  se  m'ait  Diex, 
fet-ele,  je  ne  sai  ;  car  je  ne  le  vi  grant  pièce  a  jà,  ne  nus  hons 
terriens  ne  peut  savoir  son  courage  ne  son  talent,  ne  quel  part  il 
doit  vertir.  »  Misires  Gauvains  est  mout  dolanz  de  ce  qu'il  ne  le 
set  où  querre  et  si  en  ot  si  prochiennes  nouveles.  Il  jut  el  chastel 
et  fu  mout  honorez,  et  l'endemain  oi  la  messe  el  prist  congié  à  la 
réine  et  chevauche  touz  armez  dejouste  la  marine,  por  ce  que  li 
hermites  li  avoit  dit  et  la  réine  méimes  que  il  va  plus  par  mer  que 
par  terre.  Il  entre  en  une  forest  qui  près  estoit  de  la  mer;  il  voit 
venir  I  chevalier  grant  aléure  aulresint  conme  se  l'en  le  chaçast 
por  ocirre.  t  Sire  chevaliers,  fet  misires  Gauvains,  où  alez-vos  si 
tost?  »  —  «  Sire,  je  fui  I  chevalier  qui  touz  les  austres  ocit.  »  — 
c  Et  qui  est  li  chevaliers?  »  fet  misires  Gauvains.  «  Je  ne  sai  qui 
il  est;  fet  li  chevaliers,  mès  vos  le  trouveroiz  bien  se  vos  a  lez 


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a  vent.  »  —  t  II  me  sanble,  fet  mis  ires  Gauvains,  que  je  vos  ai 
véu  une  autre  foiz.  «  —  t  Sire,  fet-il,  si  avez-vos.  Je  suis  îi  Couarz 
Chevaliers  que  encontrastes  en  la  forest,  là  ou  vos  conquéistes  le 
chevalier  à  l'escu  parti  de  blanc  et  de  noir,  et  sui  à  la  damoiseie 
del  char.  Si  vos  pri  por  Dieu  que  vos  mal  ne  me  feites,  car  li 
chevaliers  que  j'ai  trové  là  dedanz  a  si  fier  regart  que  je  cuidai 
estre  morz  quant  je  le  vi.  »  —  c  Vos  n'avez  garde,  fet  misires 
Gauvains,  car  je  ain  mout  vostre  damoiseie.  >  —  «  Sire,  fet  li 
chevaliers,  je  voudroie  que  tuit  li  autre  chevalier  déissent  autel, 
endroit  moi,  car  je  n'ai  péour  se  de  moi  non.  » 

M^isires  Gauvains  se  part  del  chevalier,  si  s'an  vet  tote  la 
forest  qui  s'aonbroit  jusqu'à  la  marine,  et  esgarde  au  chief  d'un 
sablonnoi ,  et  voit  un  chevalier  armé  sor  un  grant  destrier,  et 
avoit  un  escu  d'or  à  une  croiz  vert,  t  Ha,  Diex,  fet  misires  Gau- 
vains, ne  sauroit  cist  chevaliers  noveles  de  ce  que  je  quier?  » 
il  vet  cele  part,  grant  aléure;  si  le  salue  hautement  et  il,  lui. 
t  Sire,  fet  misires  Gauvains,  sauriez-me-vos  dire  nouveles  d'un 
chevalier  qui  porte  I  escu  bandé  d'argent  et  d'asur,  à  une  croiz 
vermeille?  »  —  <  Sire,  fet  li  chevaliers,  oïl,  mout  bien  ;  à  l'asan- 
blée  des  chevaliers  le  trouveroiz  dedanz  XL  jors.  »  —  t  Sire,  fet 
misires  Gauvains,  où  iert  l'asanblée?  »  —  t  En  la  vermeille  lande, 
où  il  aura  maint  bon  chevalier;  ileques  le  trouveroiz  sanz  faille.  » 
Et  misires  Gauvains  a  mout  grant  joie,  si  se  part  del  chevalier,  et 
li  chevaliers  de  lui  et  s'an  revêt  vers  la  mer  grant  aléure.  Més 
misires  Gauvains  ne  vit  mie  la  nef  en  quoi  il  entra,  car  ele  estoit 
desouz  la  roche  aencrée.  Li  chevaliers  entra  dedanz  et  c'espoint  en 
mer,  quar  il  en  estoit  coustumiers.  Et  misires  Gauvains  s'an  vet 
vers  la  vermeille  lande  là  où  l'asanblée  des  chevaliers  devoit  estre, 
et  désirre  mout  le  jor  qu'ele  soit.  11  chevauche  tant  que  il  vint,  à 
un  avesprir,  prés  d'un  chastel  qui  mout  estoit  bien  séanz;  il 
encontra  une  damoiseie  qui  aloit  après  I  chevalier  mort,  que  dui 
chevalier  enportoient  en  litière,  et  chevauchok  grant  aléure  très 
parmi  la  forest.  Et  misires  Gauvains  li  vint  à  rencontre  et  la  salue, 
et  ele  li  respondi  au  plus  bel  qu'ele  pot.  c  Damoiseie,  fet  misires 
Gauvains,  qui  gist  en  cele  litière?»  —  «  Sire,  I  chevaliers  que 


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Pan  a  ocis  par  grant  outrage.  »  —  t  Et  où  chevaucheroiz-vos  hui 
mès?  »  fet  misires  Gauvains.  c  Sire,  je  voudroie  estre  en  la  ver- 
meille lande  et  là  menrai-je  cest  chevalier  qui  mout  estoit  preu- 
dons  de  son  aage.  »  —  c  El  por  quoi  Pi  menroiz-vos?  »  fet  misires 
Gauvains.  «  Por  ce  que  cil  qui  mieuz  le  fera  à  Pasanblée  des  che- 
valiers vengera  la  mort  de  cest  chevalier.  » 


Jja  damoisele  s'an  vet  atant.  Et  misires  Gauvains  s'en  vet  el 
chastel  que  il  avoit  véu,  et  ne  trouva  dedanz  que  I  sol  chevalier, 
vieil  et  encien,  et  I  vallet  qui  le  servoit.  Et  misires  Gauvains  des- 
cent  el  chastel.  Li  vavassors  le  herberga  mout  bien  et  volentiers, 
et  fist  moult  bien  sa  porte  fermer  et  misire  Gauvain  désarmer. 
Il  Pennora  mout  la  nuit  de  quanque  il  peut.  Et,  quant  vint  Pen- 
demain,  misires  Gauvains  s'an  cuida  partir,  li  vavassors  li  dist  : 
t  Sire,  vos  ne  vos  en  poez  mie  partir  ainssint,  car  la  porte  de  cest 
chastel  ne  fu  mès  piéça  ouverte  fors  ier,  car  je  la  fis  ouvrir 
encontre  vos,  por  ce  que  vos  me  soiez  encontre  un  chevalier  qui 
me  veust  ocire,  por  ce  que  li  rois  del  Chastel  Mortel  a  recelé  çà 
dedanz,  qui  gerréoit  la  réine  del  chastel  aus  puceles.  Si  vos  pri 
que  vos  m'aidiez  à  tensser  vers  le  chevalier.  »  —  t  Quel  escu 
porte-il?  y  fet  misires  Gauvains.  c  li  porte  l'escu  d'or  à  la  croiz 
vert.  9  —  c  Et  quex  chevaliers  est-il?  »  fet  misires  Gauvains. 
€  Sire,  fet  li  vavassors,  bons  chevaliers  et  hardiz  et  séurs.  »  — 
c  Par  foi,  fet  misires  Gauvains,  se  vos  me  saviez  à  dire  nouveles 
d'un  autre  chevalier  que  je  vois  querre,  je  vos  garantiroie  envers 
cestui  au  mieuz  que  je  porroie;  et,  se  il  n'an  voloit  riens  feire  por 
ma  prière,  je  mettroie  ma  force  en  vos  garantir.  »  —  c  Quel  che- 
valier alez-vos  donc  querre?  »  fet  li  vavassors.  »  Sire,  un  chevalier 
que  Pan  apele  Perceval,  et  a  a  por  té  de  la  cort  le  roi  Artus  un  escu 
bandé  d'argent  et  d'asur  à  une  croiz  vermeille  à  une  bande  d'or. 
Il  iert  en  Pasanblée  en  la  vermeille  lande;  ices  noveles  m'an  dist 
li  chevaliers  que  vos  douiez  tant.  » 


ilinsint  conme  misires  Gauvains  parloit  au  vavassor,  atent 
ez-vos  le  chevalier  à  l'escu  d'or,  et  s'areste  enmi  une  lande  qui 
estoit  entre  le  chastel  et  la  forest.  Li  vavassors  le  voit  des  fenestres 


-*  150 


de  la  sale  et  le  montre  à  monseignor  Gauvain.  II  vet  monter  sor 
son  destrier,  son  escu  à  son  col  et  son  glaive  empoignié,  toz  armez, 
et  ist  fors  de  la  porte  quant  l'en  li  ot  desfermée,  et  Tient  vers  le 
chevalier  qui  arestez  estoit  sor  son  cheval.  Il  voit  venir  monseignor 
Gauvain,  si  ne  se  meut,  et  misires  Gauvains  se  merveille  mout  de 
ce  que  li  chevaliers  ne  vient  vers  lui,  car  il  cuide  bien  que  li 
vavassors  li  éust  dit  voir;  mès  non  avoit,  car  li  chevaliers  ne 
venoit  mie  ileques  por  le  chevalier  mal  feire,  mès  por  les  cheva- 
liers qui  par  illec  trespassoient,  qui  aloient  aventure  quérant; 
quar  il  les  véoit  volentiers,  ne  ne  se  vouloit  mie  feire  connoistre 
à  eus.  Misires  Gauvains  esgarde  devant  lui,  derriers  lui,  et  voit 
que  la  porte  fu  fermée  et  li  ponz  levez  tantost  conme  il  s'an  parti  ; 
si  s'an  merveilla  mout  et  dit  au  chevalier  :  t  Sire,  plest-vos-il  nule 
chose  se  bien  non?  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  cil,  nanil.  Car  je  le 
vos  diroie  bien.  »  Atant  ez-vos  une  damoisele  qui  vint  grant 
aléure,  et  tenoit  une  courgie  dont  ele  chaçoit  sa  mule  ;  et  s'areste 
là  où  li  dui  chevalier  estoient.  c  Ha,  Diex,  fet-ele,  trouverai-je 
jà  qui  m'achat  venjance  del  traïtor  vavassor  qui  maint  en  cest 
chastel?»  —  c  Est-il  dont  traïtor?  »  fet  misires  Gauvains.  t  Oïl, 
sires,  li  plus  traîtres  que  vos  véissiez  onques.  Il  herberja  mon 
frère  aventier  et  li  fist  entendre  la  nuit  que  uns  chevaliers  le  ger- 
réoit  por  ce  que  li  trespas  des  chevaliers  est  par  ci  devant;  il 
losanja  tant  mon  frère  que  il  li  ot  en  covenant  qu'il  corroit  soure 
à  un  chevalier  qu  il  li  montra,  por  l'amor  de  li  ;  cist  chevaliers 
trespassoit  par  ci,  qui  ne  vouloit  nul  mal  feire  au  vavassor  ne  à 
mon  frère.  Li  chevaliers  estoit  moult  forz  et  mout  hardiz  et  estoit 
'nez  del  chastel  d'Àcavalon.  Mes  frères  oissi  del  chastel,  espris  del 
fol  hardemant  por  la  losange  del  vavassor,  et  courut  sus  au  cheva- 
lier sans  plus  dire.  Li  chevaliers  ne  pot  moinz  feire  que  de  lui 
revenchier.  Il  s'antrehurtent  par  tel  aïr  que  li  cheval  chéirent 
desouz  eus,  et  les  glaives  lor  passèrent  parmi  le  cuer.  Si  furent 
enbedui  mort  en  ceste  pièce  de  terre. 


«  JLii  vavassors  prist  les  armes  et  les  chevaus  et  les  mist  à 
garant  en  son  chastel,  et  les  cors  des  chevaliers  leissa  a  us  bestes 
sauvages  qui  les  éussent  dévourez  se  je  ne  m'i  fusse  enbatue  avec 


—  151  — 


II  chevaliers  qui  les  m'aidèrent  à  enterrer,  à  eele  croiz,  à  l'entrée 
de  cele  forest.  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  misires  Gauvains,  ainsint 
m'éust-il  malbailli,  se  je  voussise;  car  il  me  fist  entendant  que 
cist  chevaliers  le  gerréoit  et  que  je  li  fusse  garant  envers  lui.  Mès 
Damediex  m'aida  que  je  ne  m'an  entremis,  car  je  péusse  bien 
avoir  fet  folie.  »  —  «  An  non  Dieu,  fet  cil,  il  m'est  bien  avis  que  li 
vavassors  voudroit  que  li  chevalier  s'antr'océissent.  »  —  c  Sire, 
fet  la  damoisele,  vos  dites  voir  ;  por  la  couvoistise  des  bernois  et 
des  chevaus,  trait-il  les  chevaliers  en  tel  manière.  »  —  «  Damoi- 
sele, fet  misires  Gauvains,  quel  part  iroiz-vos?  »  —  c  Sire,  fet-ele, 
après  1  chevalier  que  j'an  fès  porter  en  litière  mort.  »  —  <  Je  le 
vi,  fet-il,  herssoir  trespasser  par  ci,  erssoir  moult  tart.  »  Li  che- 
valiers prant  congié  à  monseignor  Gauvain  et  misires  Gauvains 
li  dit  qu'il  se  tient  à  vilain  de  ce  qu'il  ne  li  a  demandé  son  non. 
Et  li  chevaliers  li  dit  :  «  fiiau  sire,  je  vos  pri  por  amor  que  vos  ne 
me  demandez  mon  non  trèsqu'à  icele  oure  que  je  vos  demanderai 
le  vostre.  » 


isires  Gauvains  ne  se  veust  plus  del  chevalier,  et  li  che- 
valiers entre  an  la  souteinne  forest,  et  misires  Gauvains  s'an  vet  son 
chemin.  Il  nencontre  chevalier  ne  damoisele  à  qui  il  ne  conle 
qu'il  vet  querre,  et  li  dient  tuit  qu'il  iert  en  la  vermeille  lande.  Il 
$e  herberja  la  nuit  chiez  I  hermite.  Li  hermites  demanda  la  nuit 
à  monseignor  Gauvain  dont  il  venoit  :  c  Sire,  de  la  terre  la  réine 
aus  puceles.  »  —  «  Avez-vos  véu  Perce  val,  le  Bon  Chevalier,  qui 
prist  l'escu  en  la  cort  le  roi  Artus  et  un  autre  en  i  leissa.  »  — 
c  Certes,  fet  misires  Gauvains,  non,  dont  je  sui  mout  dolanz.  Mès 
I  chevaliers  à  l'escu  d'or  et  à  la  croiz  vert  me  dist  qu'il  seroit  an 
la  vermeille  lande.  »  —  c  Sire,  fet  li  hermites,  vos  dites  voir; 
car  ce  fu  il  méimes  à  qui  vos  parlastes.  La  tierce  nuit  est  ennuit 
qu'il  jut  çà  dedanz  et  véez-vos  ici  le  brachet  qu'il  amena  de  la  cort 
le  roi  Artus,  qu'il  le  m'a  conmandé  por  tramestre  le  roi  hermite 
son  oncle.  »  —  c  Ha  !  las  !  fet  misires  Gauvains,  con  je  sui  mes- 
chéenz,  se  ce  est  voir!  »  —  t  Sire,  fet  li  hermites,  je  ne  doi  mentir 
ne  à  vos  ne  à  autrui.  Au  brachet  povez-vos  bien  savoir  se  ce  est 
veniez.  >  —  c  Sire,  fet  misires  Gauvains,  tel  escu  ne  porte  il  mie 


—  152  — 


acoustuméement.  »  —  c  Je  sai  bien,  fet  li  hermites,  quel  escu  il 
doit  porter  et  quel  il  porte  et  quel  il  portera  encores.  Mès  il  se 
veust  de  cestui  desconnoistre,  et  cest  escu  prist-il  en  l'erraitaje 
Joseu  le  fil  au  roi  hermite,  là  où  Lanceloz  fu  herbergiez,  où  il 
pandi  IIII  larrons  qui  voloient  la  nuit  l'ermitaje  brisier.  Et  laienz 
est  demourez  li  escuz  qu'il  a  porta,  de  la  cort  lé  roi  Artus,  à  Joseus 
li  fiuz  de  ma  seror,  et  il  sont  de  frère  et  seur  entr'eus  II,  et  sachoiz 
le  tout  de  voir,  encor  soit  Joseph  us  hermites,  n'a -il  chevalier  en 
la  grant  fireteigne  de  son  cuer  ne  de  son  hardement.  » 

<  Certes,  fet  misires  Gauvains,  il  m'est  mout  meschéu  que  je 
ne  le  vi  ier  devant  le  chastel  où  li  chevalier  trespassent,  et  parlai 
à  lui  et  li  demandai  son  non,  mès  il  me  requist  que  je  ne  li 
demandasse  son  non  très  qu'à  icele  heure  que  il  me  demanderont 
le  mien  ;  ajant  se  départi  de  moi  et  entra  en  la  forest  et  je  m'en 
ving  ceste  part.  Or  sui  si  dolanz  que  je  ne  sai  de  moi  prandre 
conroi  ;  car  li  rois  Artus  le  m'anvoie  querre,  et  Lanceloz  s'an  vet 
aussint  d'autre  part  el  réaume  de  Logres  por  lui  querre.  Mès  ore 
m'est-il  trop  meschéu  en  ceste  queste,  car  je  l'ai  II  foiz  véu  et 
trouvé  et  parlé  à  lui,  et  or  le  r'ai  perdu.  >  —  «  Sire,  fet  li  her- 
mites, il  est  auques  onbrages  chevaliers,  si  ne  vost  onques  gaster 
sa  parole,  ne  faire  faus  sanblant  à  nullui,  ne  dire  chose  que  il  ne 
veille  atendre,  ne  feire  vileinie  de  son  cors  à  escient  ne  charnel 
péchié;  ainz  est  virges  et  chastes  et  sans  nul  outrage.  »  —  c  Je 
sai  bien,  fet  misires  Gauvains,  que  toutes  les  valors  et  toutes  les 
nestéez  qui  doivent  estre  en  chevalier  sont  en  lui,  et  de  tant  sui-je 
plus  dolanz  quant  je  ne  sui  ces  acointes,  car  d'acointance  de  bon 
chevalier  vaust  l'en  mieuz.  » 

j\Cisires  Gauvains  jut  la  nuit  chiez  Termite,  mout  dolanz, 
et  le  matin  s'an  parti,  quant  il  ot  la  messe  oïe.  Josephus  li  bons 
clers  nos  tesmoigne  en  cest  haust  estoire  que  cil  hermites  avoit 
non  Josuias  et  fu  chevaliers  de  grant  pris  et  de  grant  valour  ; 
mès  il  gerpi  tout  por  lamor  de  Dieu  et  vost  mestre  son  cors  à 
essil  por  lui.  Et  toutes  ces  aventures,  que  vos  oez  en  icest  haust 
conte,  avendront,  ce  dit  Josephus,  por  avencier  la  loi  au  Sauvéor. 


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—  153  — 


11  ne  les  peut  mie  amentevoir  toutes,  mès  ieeles  dont  il  li  manbre 
mieux  et  dont  il  sot  certainement  les  aventures  par  la  vertu  del 
seint  esperit.  Cist  bauz  contes  dit  que  misires  Gauvains  a  tant  erré 
qu'il  est  venuz  en  la  vermeille  lande  où  l'asanblée  des  chevaliers 
doit  estre.  Il  esgarde  et  voit  les  tentes  tendues  et  les  chevaliers 
venir  de  toutes  parz.  Li  plusor  s'armoient  jà,  dedans  lor  tentes  et 
devent.  Misires  Gauvains  regarde  de  toutes  parz  et  cuide  véoir  le 
chevalier  qu'il  quiert;  mès  il  li  sanble  qu'il  n'an  voit  mie,  car  il 
n'i  voit  nul  tel  escu  conme  il  porte.  Si  en  est  toz  esbahiz,  car  il  a 
véues  toutes  les  tentes  et  esgardé  toutes  les  armes.  Mès  li  cheva- 
liers n'est  mie  aeisiez  à  connoistre  ;  car  il  a  ces  armes  changiées, 
et  est  assez  près  de  monseignor  Gauvain;  mès  vos  povez  bien 
savoir  qu'il  ne  le  connoist  mie.  Et  li  tornoiemanz  asamble  de 
toutes  parz  et  les  routes  s'antreviennent  et  les  meslées  s'antrevien- 
nent,  qui  furent  granz  et  merveilleuses.  Et  misires-  Gauvains 
cerche  les  rans  por  trouver  le  chevalier,  mès  il  ne  se  peut  muer, 
quant  il  encontre  chevaliers  an  sa  voie ,  qu'il  ne  face  d'armes 
quanque  chevaliers  peut  feire;  et  encor  en  féist-il  plus  se  ne  fust 
la  baence  del  chevalier  q lierre.  La  damoisele  est  au  chief  du  tor- 
noiement,  por  ce  qu'ele  veust  savoir  liquex  en  aura  le  poior  ne  le 
pris.  Li  chevaliers  que  misires  Gauvains  quiert  n'est  mie  au  chief 
des  rans,  mès  en  la  greignor  presse,  et  fet  d'armes  tant  que  cheva- 
liers n'an  peut  plus  feire,  et  abat  chevaliers  entor  lui,  et  il  le  fuient 
aussint  conme  li  viautre  fuient  li  lion.  «  Par  foi,  fet  misires  Gau- 
vains, puisque  Tan  m'a  menti  del  chevalier,  je  ne  Tirai  huimès 
quérant,  ainz  en  oublierai  l'anui  au  mieuz  que  je  porrai  jusqu'à 
l'avesprir.  »  Il  voit  le  chevalier,  si  n'an  connoist  mie,  car  il  avoit 
I  blanc  escu  et  connoissances  autretiex.  Et  misires  Gauvains  vient 
à  lui  tant  conme  chevaus  li  peut  rendre,  et  li  chevaliers  vers  mon- 
seignor Gauvain  ;  si  s'antrefièrent  si  très  durement  qu'il  les  percent 
desouz  les  boucles.  Li  glaives  furent  fort  qu'il  ne  brisent  mie;  si 
les  traïstrent  fors  ;  puis  reviennent  ensanble  si  aïréement  que  li 
glaive  dont  il  se  fièrent  enmi  le  piz  archoient,  si  que  il  se  désar- 
mèrent des  anarmes  de  lor  escuz,  et  perdirent  les  estriers,  et  les 
raignes  lor  volent  des  poinz,  et  chancelèrent  sor  les  darriens 
arçons;  et  li  cheval  chancelèrent  si  que  près  failli  que  il  ne 


—  154  — 


chéirent.  Il  se  redrescent  ès  arçons,  et  ès  estrex  et  reprisrent  lor 
reignes  ;  puis  revindrent  ensanble,  enflanblez  d'ire  et  de  mautalent 
conme  lion,  et  s'antrefièrent  des  glaives  qui  plus  ne  pèvent  durer; 
car  il  les  froissent  si  durement  très  qu'és  poinz  si  que  cil  qui  les 
esgardent  se  merveillent  raout  que  li  fer  ne  lor  sont  passez  parmi 
les  cors.  Mès  Diex  ne  voloit  mie  que  li  bon  chevalier  s'antr'océis- 
sent,  ainz  voloit  que  li  uns  séust  de  l'autre  conbien  il  valoit.  Li 
hauberc  ne  garantirent  mie  lor  cors,  mès  la  vertu  de  Dieu  en  qui 
il  créoient;  car  il  avoient  en  eus  toute  la  valor  que  chevalier 
doivent  avoir,  et  misires  Gauvains  ne  se  parti  onques  d'ostel  où  il 
géust  que  il  n'oïst  messe  ainçois  qu'il  s'an  partist,  se  il  la  pot  avoir, 
n'onques  ne  trouva  dame  ne  damoisele  desconseilliée  dont  il  n'éust 
pitié  ;  li  austres  chevaliers  ne  fist  onques  vileinie,  ne  ne  dist  ne 
ne  vost  pensser,  et  estoit  estreiz,  si  conme  vos  avez  oï,  del  seintime 
lignage  Josephu  et  le  bon  roi  Peschierre. 


JJi  bon  chevalier  furent  enmi  l'asanblée,  et  fu  li  uns  mout 
aïrez  vers  l'autre,  et  tindrent  les  espées  nues  et  les  escuz  enbraciez  ; 
si  s'antredonent  mout  granz  cox  très  parmi  les  hiaumes.  Li 
plusor  des  chevaliers  viennent  à  eus  et  lor  dient  que  l'asanblée 
demeure  por  l'asanblée  d'eus;  il  les  deseuvrent  à  poignes,  et  lors 
reconmance  la  mellée  de  toutes  parz;  et  li  vespres  aproche  qui  les 
départ.  Et  dure  II  jorz  en  tel  manière  l'asenblée.  La  damoisele,  qui 
le  chevalier  portoit  en  litière,  en  I  sarqueil,  mort,  pria  à  l'asenblée 
de  touz  les  chevaliers  que  il  déissent  liquex  l'avoit  mieuz  fel  de 
touz  les  chevaliers,  car  li  chevaliers  qu'ele  en  feisoit  porter  ne 
pouvoit  estre  enterrez  très  qu'à  icele  heure  qu'il  fust  venchiez.  Et 
il  dient  que  li  chevaliers  au  blanc  escu  et  li  autres  à  l'escu  de 
sinople  à  l'eigle  d'or  l'avoient  mieuz  fet  que  lui  li  autre  ;  mès,  por 
ce  que  li  chevaliers  au  blanc  escu  assanbla  ançois  la  mellée  que  li 
austres,  l'en  donèrent-il  le  pris;  mès  il  jujèrent  que,  de  tant  con 
misires  Gauvains  i  avoit  esté,  ne  l'avoit-il  mie  pis  fet  de  l'autre 
chevalier.  La  damoisele  quiert  le  chevalier  au  blanc  escu  entre  les 
chevaliers  et  par  toutes  les  tantes,  mès  ele  n'an  peut  mie  trouver, 
car  il  s'estoit  jà  partiz.  Ele  vient  à  monseignor  Gauvain  et  dit  : 
c  Sire,  puisque  je  ne  truis  le  chevalier  au  blanc  escu,  vos  devez 


—  155  — 


vengier  le  chevalier  qui  gîst  morz  en  la  litière.  »  —  «  Damoisele, 
fet  misires  Gauvains,  iceste  honte  ne  me  feroiz-vos  mje,  puisque 
Tan  juge  que  li  chevaliers  Ta  mieuz  fet  que  moi. 


c  Uamoisele,  vos  savez  bien  que  je  n'auroie  point  d'onor  se  je 
entreprenoie  vostre  besoigne  à  feire  ;  car  vos  avez  dit  que  nus  ne 
doit  venchier  se  cil  non  qui  mieuz  a  valu  en  cesle  assanblée,  et  se 
est  cil  au  blanc  escu,  et,  si  m'aït  Diex,  je  l'ai  bien  santi.  » 


JJa  damoisele  entant  bien  que  misires  Gauvains  dit  reson. 
c  Ha,  sire,  fel-ele,  il  s'an  est  jà  partiz  et  est  entrez  en  la  forest,  et 
il  est  li  plus  divers  du  monde  et  li  mieudres  chevaliers  qui  vive;  à 
grant  poigne  l'auroi-je  jà  mès  trouvé.  »  —  c  Li  mieudres!  fet 
misires  Gauvains,  conmant  le  savez-vos?  »  —  c  Je  le  sai  bien, 
fet-ele,  por  ce  que  chiés  le  roi  Peschéor  s'aparut  à  lui  li  Graaus,  por 
la  bonté  de  sa  chevalerie  et  por  la  bonté  de  son  cuer  et  por  la 
chàstéé  de  son  cors.  Mès  il  oublia  à  demander  que  l'en  en  servoit, 
de  quoi  il  avint  grant  doumache  en  terre.  Ce  vient  de  la  cort  le  roi 
Artu  où  il  prist  un  escu  que  nus  ne  doit  porter  se  lui  non  ;  très 
qu'à  ores  ai-je  bien  séu  son  aler  et  son  venir,  mès  je  n'an  saurai 
mès  noient  puisqu'il  desconnoist  son  escu  et  ces  armes.  Et  ore  sui 
entrée  en  grant  poigne  et  en  grant  travail  de  lui  querre  ;  car  je  ne 
l'aurai  trouvé  de  grant  pièce,  ne  je  ne  ving  à  ceste  assanblée  se  por 
lui  non.  »  —  «  Damoisele,  fet  misires  Gauvains,  vos  m'avez  dit 
tiex  noveles  de  quoi  je  ne  sui  mie  liez,  car  autresint  le  vois-je 
querre;  mès  je  ne  le  sai  mès  conmant  connoistre,  car  il  ne  me 
veust  dire  son  non  et  trop  souvent  mue  son  escu,  et  je  sai  bien 
que,  se  je  jà  mès  venoie  en  aucun  leu  où  il  fusl  desconnuéus,  si 
asanblast  à  moi  et  je  à  lui  ;  si  le  connoistre-je  bien  à  ces  cox  que 
il  set  donner;  car  onques  mès  si  cruel  chevalier  n'acointai  aus 
armes.  Mès  encor  vodroie  bien  plus  soufrir  de  cox  que  je  n'ai 
souferz,  par  si  que  je  fusse  ore  là  où  il  est.  »  —  c  Sire,  fet  la 
damoisele,  conmant  est  vostre  nons?  »  —  c  Damoisele,  fet-il,  l'an 
m'apele  Gauvain.  »  Atant  conmande  la  damoisele  à  Dieu,  si  s'an 
vet  d'une  part  et  la  damoisele  d'autre,  et  dit  à  soi  méime  que  Per- 
ceval  est  li  plus  merveilleus  chevaliers  del  monde,  qui  tante  foiz 


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se  desconnoist.  Car,  quant  l'en  le  voit,  si  ne  le  peut  l'en  connoistre. 
Il  ehevauche  parmi  la  foresl  et  prie  le  Sauvéor  qui  le  conduie  en 
tel  leu  où  il  le  puisse  trouver  apertement  tant  que  il  oit  s'amor  et 
s'acointence  que  il  désirre  mout. 


ne  le  vi,  puis  que  il  vint  de  la  cort  le  roi  Artus,  que  une  soûle 
foiz.  Mès  je  ne  sai  quel  part  il  est  alez.  »  —  t  Sire,  fet  Lanceloz, 
je  le  verroie  mout  volentiers.  Li  rois  Artus  le  mande  par  moi.  » 
—  <  Sire,  fet  li  hermites,  je  ne  sai  quant  je  le  verrai  mès;  car, 
quant  il  se  part  de  ci,  il  n'est  mie  aesiez  à  trouver.  »  Lanceloz 
entra  en  la  chapele  avecques  Termite  et  voit  l'escu  que  Perceval 
aporta  de  la  cort  le  roi  Artus  par  dejouste  l'autel.  «  Sire,  fet 
Lanceloz,  je  voi  ileques  son  escu,  nel  me  celez  mie.  »  —  «  Non 
fas-je,  fet  li  hermites.  Ces  escuz  est  ce,  fet  li  hermites,  veraiement. 
Mès  il  en  porte  un  autre  de  çoianz,  d'or  à  une  croiz  vert.  »  — 
c  Et  de  monseignor  Gauvain  savez-vos  nules  noveles?  »  —  c  Je 
ne  vi  monseignor  Gauvain  des  de  devant  ce  que  je  entrai  en  cest 
hermitage;  mès  vos  estes  en  grant  haine  chéuz  por  les  IIII  larrons 
robéors,  qui  chevaliers  estoient,  que  vos  pendîtes.  Car  li  lignages 
vos  cerche  parceste  forest  et  par  les  autres,  et  sont  autresint  larrons 
conme  les  autres  furent,  et  ont  lor  recez  ès  forés,  là  où  il  mestent 
lor  larrecins  et  lor  roberies.  Si  vos  pri  mout  que  vos  soiez  garniz 
vers  eus.  >  —  t  Si  serai-je,  fet  Lanceloz,  se  Dieu  plest.  »  Il  jut  la 
nuit  en  l'ermitaje,  et  l'andemain  s'an  parti  quant  il  ot  la  messe  oïe, 
et  prie  Dieu  qu'il  li  leist  trover  Perceval  ou  monseignor  Gauvain. 


tant  se  (est  li  contes  de  monseignor  Gauvain  et 
dit  que  Lanceloz  quiert  Perceval  autresi  conme 
misires  Gauvains  fet;  et  chevauche  tant  que  il 
vint  à  l'ermitage  où  il  pendi  les  larrons.  Jose- 
phus  fit  mout  grant  joie  de  lui.  11  li  demande  se 
il  savoit  noveles  del  fil  à  la  Veve  Dame,  t  Je 


-  157  — 


Il  s'an  vet  parmi  les  estrages  forés,  tant  que  il  vint  defors  I  fort 
chastel  qui  mout  estoit  bien  séanz.  Il  esgarde  devant  Iiri  et  voit  uft 
chevalier  qui  en  estoit  oissuz  et  chevauchoit  grant  aléure  sour  un 
fort  destrier  et  portoit  I  oisel  sor  son  poing  vers  la  forest. 


Vouant  il  vit  Lancelot  venir,  si  s'aresta  :  c  Sire,  fet-il,  bien 
veîgniez-vos  î  c  —  c  Bone  avanture  aiez-vos  !  fet  Lanceloz.  Quex 
chastiax  est-ce  ci?  »  —  c  Sire,  ce  est  li  castiax  au  Cescle  d'or.  Et 
je  vois  encontre  chevaliers  et  encontre  dames  qui  viennent  au 
chastel  ;  car  Tan  doit  hui  le  cescle  d'or  aourer.  »  —  c  Quez  est  li 
cescles  d'or?  »  fet  Lanceloz.  c  Sire,  c'est  la  courone  (l'espines,  fet 
li  chevaliers,  que  li  Sauvierres  del  monde  ot  en  son  chief  quant  il 
fu  mis  en  la  croiz.  Si  Ta  mise  la  réine  de  cest  chastel  en  or  et  en 
pierres  précieuses,  si  la  vient  l'an  véoir,  une  foiz  en  l'an,  li  cheva- 
liers et  les  dames  de  cest  réaume.  Mes  l'en  dit  que  li  chevaliers  la 
conquerra  qui  fu  au  Graal  premièrement,  et  por  ce  n'i  lest  l'en 
entrer  nul  chevalier  estrange.  Mès,  sil  vos  pleisoit,  je  vos  roenroie 
au  mien  recet  qui  est  en  ceste  forest.  »  —  «  Mout  grant  merciz,  fet 
Lanceloz,  mès  il  n'est  mie  encore  tens  de  herbergier.  »  11  prant 
congié  au  chevalier,  si  s'an  part  et  resgarde  le  chastel  et  dit  que 
mout  se  doit  li  chevaliers  proisjer,  qui,  par  la  valor  de  sa  cheva- 
lerie, conquerra  les  haustes  reliques  conme  li  cescles  d'or  qui  est 
enserrez  en  si  fort  leu.  Il  s'en  vet  très  parmi  la  forest  et  esgarde 
devant  lui  et  voit  la  damoisele  venir  qui  le  chevalier  fet  porter  en 
litière  mort,  c  Damoisele,  fet  Lanceloz,  bien  veigniez-vos!  »  — 
c  Sire,  bone  aventure  vos  doint  Diex  !  Sire,  fet  la  damoisele.  Je 
doi  mout  haïr  le  chevalier  qui  cest  chevalier  ocist,  quant  il  le  me 
convient  mener  en  tel  menière  par  les  terres  et  par  les  forez.  Si 
me  doit  moult  ennuier  del  chevàlier  qui  vengier  le  doit,  que  je  ne 
puis  trover.  »  —  c  Damoisele,  fet  Lanceloz,  qui  ocist  cest  cheva- 
lier? »  —  t  Sire,  fet-ele,  li  sires  del  Dragon  ardant.  »  —  «  Et 
qui  le  doit  vengier?  »  fet  Lanceloz.  «  Sire,  fet-ele,  li  chevaliers  qui 
fu  en  la  vermeille  lande  à  l'asanblée,  qui  à  monseignor  Gauvain 
jouta  ;  il  ot  le  pris  del  tornoiement.  »  —  c  Le  fist-il  mieuz  que 
misires  Gauvains?  >  fet  Lanceloz.  c  Sire,  ainsint  le  jugièrent-il, 
car  il  fu  plus  longuement  en  l'asanblée.  »  —  t  Dont  est-il  bons 


—  158  - 


chevaliers,  fet  Lanceloz,  puisqu'il  le  fist  raieuz  de  monseignor 
Gauvain.  >  —  c  Par  mou  chief,  fet  la  damoisele,  vos  dites  voir; 
c'est  li  mieudres  chevaliers  del  monde.  »  —  «  Et  quel  escu 
porte-il?  »  fet  Lanceloz.  c  Sire,  fet  la  damoisele,  il  ot  à  l'asanblée 
unes  armes  blanches  et  devant  avoit  unes  armes  d'autre  sanblance 
et  un  vert  escu  et  un  escu  d'or  à  la  croiz  vert.  »  —  c  Damoisele, 
fet-il,  le  conut  misires  Gauvains?  »  —  c  Sire,  nanil;  de  ce  est-il 
mout  dolanz.  »  —  «  Dont  est-ce,  fet-il,  Perceval,  li  fiuz  à  la  Veve 
Dame?  »  —  «  Par  mon  chief,  vos  dites  voir.  »  —  c  He,  Diez  !  fet 
Lanceloz,  tant  je  sui  enginniez  quant  misires  Gauvains  nu  connut. 
Damoisele,  fet-il,  et  savez-vos  quel  part  il  sont  tornez?  »  — 
«  Sire,  fet-ele,  je  n'an  sai  voie  ne  noveles,  ne  de  l'un  ne  de 
l'autre.  *  Il  se  part  de  la  da  moi  se  lie  et  chevauche  tant  que  le  sou- 
leus  fu  esconssez.  Il  trouva  la  roche  mout  onbrage  et  la  forest 
mout  haute  et  sanbloit  bien  estre  périlleuse.  Il  chevauchoit,  panssis 
et  traveilliez  et  pleins  d  annui.  Il  regarde  mainte  foiz  à  destre  et  à 
senestre,  savoir  mon  se  il  péust  véoir  aucun  leu  où  il  se  péust  her- 
bergier.  I  nains  le  choisi,  mès  Lanceloz  nel  vit  mie.  Li  nains  s'an 
vet  très  parmi  un  santier  qui  est  en  la  forest  et  s'an  vet  à  un  petit 
recet  de  chevaliers  robéors  qui  esloit  fors  de  la  voie  ;  et  avoit  une 
damoisele  qui  le  recet  gardoit.  Li  robéor  avoient  I  autre  recet,  où 
la  damoisele  esloit,  où  li  chevalier  trespassant  sont  décéuz  et  engin- 
gniez;  Li  nains  vient  à  la  damoisele  tout  droit  et  dit  :  «  Or  verra 
l'an  que  vos  feroiz;  vez-ci  un  chevalier  venir  qui  pandi  vostre  oncle 
et  vos  troiz  cousins  germains.  »  —  c  Je  an  venrai  mout  bien  à 
chief,  fet-ele,  de  ce  qu'à  moi  en  afierl.  Mès  gardes  que  tu  soies 
garniz  del  sorplus.  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  li  nains,  si  ferai-je, 
car,  se  Dieu  plest,  il  ne  nos  eschapera  jà  mès  se  morz  non.  »  La 
damoisele  estoit  de  mout  très  grant  biauté,  et  estoit  vestue  mout 
acesméement;  mès  le  cuer  avoit  souduiant,  et  ce  n'estoie  pas  mer- 
veille, car  ele  estoit  estreite  de  lignage  à  robéors  et  norrie  de  tolte 
et  de  larrecin,  et  ele  méimes  avoit  aidié  maint  chevalier  à  murtrir. 
Ele  est  venue  sor  la  voie,  si  conme  Lanceloz  devoit  passer,  désa- 
fublée;  ele  encontre  Lancelot  et  le  salue  et  li  fet  mout  grant  joie 
par  sanblant  :  c  Sire,  fet-ele,  cest  santier  qui  vet  en  ceste  forest 
alez,  si  trouveroiz  I  recet  que  mi  enccssor  establirent  por  herber- 


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—  159  — 


gier  les  chevaliers  qui  trespasseroient  par  ceste  forest.  Il  iert  jà  nuit 
ocure  et,  se  vos  le  trespassez,  vos  ne  trouveroiz  mès  recet  très 
qu'à  XX  lieues  galesches.  »  —  «  Damoisele,  fet  Lanceloz,  raout 
grant  merciz  quant  il  vos  plest  ce  à  dire,  car  je  me  herberjerai 
meut  volentiers,  car  il  en  est  bien  tens,  et  aveques  vous  plus  volen- 
tiers  que  avec  un  autre.  » 


Juinsint  s'an  vont  parlant  ensanble  jusqu'au  recel.  11  n'avoit 
là  dedanz  que  le  nain  tout  soulement,  et  li  V  robéor  esloient  en 
lor  recet  parfont  en  la  forest.  Li  nains  prist  le  cheval  Lancelot  et 
l'es  tabla,  puis  vint  amont  en  la  sale  et  s'abandona  mout  à  lui 
servir.  «  Sire,  fet  la  damoisele,  leissiez-vos  -désarmer  et  soiez  tout 
aséur.  »  —  «  Damoisele,  fet-il,  mes  armes  ne  me  grièvent  mie 
mout  à  porter,  je  en  puis  bien  la  poigne  soufrir.  »  —  c  Sire, 
fet-ele,  se  Dieu  plest,  çà  dedanz  ne  gerroiz-vos  mie  armez.  Nou 
fist  onques  chevaliers  que  Tan  i  herberjast.  »  Quant  plus  le  semont 
la  damoisele  de  désarmer,  plus  li  desplest,  car  li  leus  li  sanble 
estre  mout  ocurs  et  mout  hideus,  et  por  ce  ne  se  veust  mie  désarmer 
ne  desgarnir,  c  Sire,  fet-ele,  il  m'est  avis  que  vos  estes  soupe- 
çonneus  d'aucune  chose,  mès  il  ne  vos  couvient  jà  çà  dedanz  de 
riens  douter;  car  li  leus  est  mout  séurs.  Je  ne  sai  se  vos  avez 
ennemis.  >  —  c  Damoisele,  fet  Lanceloz,  je  ne  vi  onques  chevalier 
qui  fust  enmez  de  tout  gent,  ne  chaucuns  ne  veust  mie  dire  con- 
ment.  » 


JLianceloz,  se  dit  li  contes,  ne  se  vost  désarmer,  ainz  fist 
mestre  la  table  et  s'asist  touz  armez  au  mengier  dejouste  la  damoi- 
sele ;  il  a  fet  son  escu  et  son  hiaume  et  son  glaive  en  la  sale  aporter. 
Il  s'apuie  sor  une  riche  couche  qui  estoit  là  dedanz,  et  l'espée 
dejoute  lui,  touz  armez.  II  estoit  traveillez,  si  s'andort,  car  li  liz 
estoit  souez.  Et  li  nains  monte  sor  son  cheval  là  où  la  sele  estoit 
encore,  si  s'an  vet  à  l'autre  recet  là  où  li  autre  robéor  esloient 
tout  V,  qui  mortel  anemi  estoient  Lancelot.  La  damoisele  estoit 
demourée  avec  lui  tote  soûle,  qui  le  haoit  de  très  grant  haïnne; 
ele  se  pansse  en  soi  méimes  qu'ele  l'ociroit  volentiers  se  ele  en 
povoit  à  ehief  venir,  ele  en  seroit  plus  proisiée  par  tout  le  monde, 


—  160  — 


car  ele  savait  bien  que  il  estoit  bons  chevaliers,  ne  onques  si  bon 
n'avoit  ocis.  Ele  li  enbla  l'espée  qui  dejouste  lui  estoit,  puis  la  trait 
du  feure,  puis  regarde  de  quel  part  il  seroit  plus  légiers  à  ocirre  ; 
ele  voit  qu'il  a  le  chief  tant  armé  qu'il  ne  li  pert  se  li  viaires  non. 
Ele  se  porpansse  que  uns  cox  ne  dui  ne  li  gréveroient  geires 
ileques;  mes,  se  ele  povoit  lever  le  pan  du  hauberc  que  il  ne 
c'esveiliast,  ainsint  le  cuideroit-ele  bien  ocirre,  car  ele  li  boute- 
roit  l'espée  très  parmi  le  cuer.  Endemantres  qu'ele  cerchoit  einsint 
Lancélot,  qui  dormoit  et  ne  s'an  donoit  garde,  si  li  estoit  avis  que 
I  petiz  mastins  venoit  là  dedanz  et  amenoit  avec  lui  granz  mastins 
qui  li  couroient  sus  de  toutes  parz,  et  autresint  le  mordoit  li  petiz 
entre  les  autres.  Li  mastin  le  lenoient*si  cort  qu'il  ne  s'an  povoit 
partir;  il  voit  que  une  levrière  tenoit  l'espée  et  avoit  mains  conme 
famé,  si  le  voloit  ocirre.  Il  li  estoit  avis  qu'il  li  toloit  l'espée,  si  en 
ocioit  la  levrière  et  le  plus  grant  mastin  et  le  plus  mestre  et  le  petit 
mastin.  11  c'esfrée  del  songe,  si  c'estandi  et  esveilla,  si  sent  le 
feurre  de  l'espée  dejoute  lui,  que  la  damoisele  i  ot  leissié  tout  viut, 
qu'il  ne  s'an  aparcéust,  si  se  randormi  tantost.  Li  nains  qui  son 
cheval  li  ot  enblé  vint  aus  chevaliers  robéors,  si  lor  escrie  : 
c  Sire,  fet-il,  or  tost  venez  vos  vengier  de  vostre  ennemi  mortel 
qui  a  tel  honte  essilla  le  mieuz  de  vostre  lignaje.  Véez-ci  son 
cheval  que  je  vos  amoine  à  enseignes.  »  11  descent  del  cheval,  si 
lor  livre.  Li  robéor  sont  mout  joieus  des  noveles  qu'il  lor  a  dites. 
Li  nains  les  enmoigne  touz  armez  au  recet. 


Jjanceloz  estoit  esveillez,  touz  esfraez  de  ce  qu'il  avoit 
songié.  11  les  voit  dedanz  entrer  touz  armez,  et  la  damoisele  lor 
escrie  :  c  Or  i  parra,  fet-ele,  que  vos  en  feroiz!  >  Lanceloz  est 
sailli  sus,  si  cuida  prandre  c'espée,  mes  il  trova  le  feurre  tout 
viut.  La  damoisele  qui  l'espée  tenoit  li  cort  sus  tout  premièrement 
et  li  V  chevalier  et  li  nains  li  courent  sus  de  toutes  parz.  Il  par- 
çoit  que  c'estoit  l'espée  que  la  damoisele  tenoit  et  qu'ele  li  coustoit 
plus  que  tuit  li  autre;  il  prant  son  glaive  qui  estoit  à  son  chevez 
et  vient  vers  le  mestre  des  chevaliers  de  plein  eslès,  et  le  fiert  de 
si  grant  air  qu'il  li  enpaint  très  parmi  le  cors,  si  qu'il  li  en  passe 
outre  une  toise  et  la  porte  à  terre  mort.  Sa  lance  pecoie  au  retraire; 


—  161  - 


il  cort  à  la  damoisele  qui  Fespée  tenoit,  si  li  arrache  fors  des 
poinz  et  l'aert  au  braz  très  parmi  les  flans  et  restreint  mont  très 
durement  envers  lui,  et  ele  li  vost  relolir  à  force,  de  quoi  Lanceloz 
se  merveilla  moût.  Il  l'anpeint  ensns  de  lui  et  li  IIII  chevalier  li 
reviennent.  Il  en  cuide  I  férir  de  Fespée  et  la  damoisele  se  lence 
entre  deus  et  cuide  Lancelot  aerdre;  si  conme  li  cox  dut  descendre 
sour  I  des  chevaliers,  si  conssuivi  la  damoisele  très  parmi  le  chief 
et  Focit,  de  quoi  il  fut  mout  dolanz,  conment  qu'ele  éust  esploitié 
vers  lui. 


\Juant  li  IIII  chevalitrs  virent  la  damoisele  morte,  si  en 
furent  mout  dolant.  Et  li  npins  lor.escrie  :  c  Seignors,  or  verra 
Fen  conmant  vos  vengeroiz  vostre  grant  doumage.  Si  m'ait  Diex, 
mout  porroiz  avoir  grant  honte  se  vos  ne  povez  conquerre  I  soul 
chevalier.  »  II  li  recourent  sus  de  toutes  parz,  et  il  s'an  vet  nuugré 
eus  tous  là  où  il  cuide  son  cheval  trover  ;  mès  il  ne  Fa  mie  trové. 
Adont  set-il  bien  que  li  nains  Fan  avoit  mené;  dont  li  redoubla 
ces  hardemanz  et  son  mautalent  li  engreigna.  Et  li  chevalier  ne 
refurent  mie  légier  à  apaiier  ;  quant  il  virent  lour  seignor  mort 
et  la  damoisele  qui  lor  coussinne  estoit,  il  li  donnent  de  lor  espées 
granz  cox  et  il  se  desfant  au  mieuz  qu'il  peut.  II  conssuivi  le  nain 
qui  les  semonnoit  de  li  mal  feire  et  le  fandi  très  qu'ès  espaules,  et 
navra  II  des  chevaliers  mout  malement,  et  il  méimes  fu  bléciez 
en  II  leus;  mès  il  ne  se  peut  partir  de  la  meson,  ne  ces  chevaus 
n'estoit  mie  là  dedanz,  ne  il  n'avoit  que  une  soûle  entrée  en  la  sale. 
Li  chevalier  se  mistrent  de  fors  Fuis  et  gardent  Foissue,  et  Lanceloz 
fu  dedanz  avecques  ceus  qui  morz  estoient.  Il  s'asist  desus  la 
sale  por  reposer,  car  il  estoit  traveillez  des  cox  qu'il  avoit  donnez 
et  recéuz.  Quant  il  se  fu  reposez  une  pièce,  il  se  drece  en  estant 
et  voit  ceus  qui  assis  l'a  voient  en  Fantrée  de  la  sale;  il  monte 
amont  au  fenestres  et  lor  lance  ceus  qui  morz  estoient  lalenz, 
parmi  les  fenestres.  Atant  aparut  li  jors,  biaux  et  clers,  et  li  oissel 
conmancent  à  chanter  parmi  la  forest,  dont  la  sale  estoit  aonbrée. 
Il  clot  Fuis  de  la  sale  et  verroille  et  enclôt  les  chevaliers  par 
defors;  et  ceus  dient  entr'eus  et  afichent  que  il  ne  s'an  partiront» 
si  l'auront  pris  ou  afamé  ;  Lanceloz  prisast  petit  lour  aatie  se  il 


11 


—  162  — 

éust  son  cheval  à  sa  volenté,  mès  il  ne  savoit  si  bien  son  rai  à  pié 
conme  à  cheval;  autresint  ne  sot  onques  nus  chevaliers.  11  se 
pensse  qu'il  porra  bien  soufrir  le  siège  tant  conme  Dieu  pleira, 
car  la  sale  est  bien  garnie  de  viende  à  très  grant  pièce.  Il  est  là 
dedanz  touz  seus  et  li  1III  chevalier  par  dcfors  qui  le  guettent  qu'il 
ne  s'an  voist,  mès  il  n'an  a  talent  ne  volenté  que  il  s'an  voist  à  pié; 
mès,  se  il  éust  son  cheval,  li  granz  hardemanz  qu'il  a  en  lui 
l'en  éust  fet  aler  honorablement,  que  gré  que  cil  dehors  ne  quel 
grevence  en  éussent. 


li  se  (est  li  contes  de  Lancelot  et  parole  (le  monseignor 
Gauvain  qui  vet  querre  Perceval  et  est  moultdolanz 
de  ce  qu'il  Fa  trové  II  foiz  quant  il  ne  le  connut.  Il 
revint  arrières  à  la  croiz  où  il  dist  à  Lancelot  qu'il 
l  atendist,  se  il  venoit  avent  de  lui.  Il  ala  et  vint 
par  la  forest  plus  de  VIII  jorz  por  lui  atendre,  mès 
il  n'en  pot  oïr  noveles.  Il  ne  vost  retorner  à  la  cort  le  roi  Artu,  car, 
s'il  i  alasl  en  tel  point,  il  en  fust  blâmez.  Il  s'an  revêt  arrière  en  la 
queste  et  dit  que  il  ne  finnera  si  aura  trové  Lancelot  et  Perceval.  11 
vint  à  l'ermitaje  Joseu,  il  descendi  de  son  cheval  et  trova  le  jeune 
hermite  Joseu  qui  bien  le  reçut  et  qui  mout  grant  joie  fist  de  lui.  Il 
herberja  la  nuit  là  dedanz;  monseignor  Gauvain  li  demanda  noveles 
de  Perceval  et  li  hermiles  li  dist  qu'il  ne  l'avoit  véu  dès  devant 
l'asanblée  de  la  vermeille  lande.  «  Et  savez-le  me  vos  enseignier?» 
fet  misires  Gauvains.  «  Je  non,  fet  li  hermites,  je  ne  vos  sai  à  dire 
quel  part  il  est.  »  Ainsint  conme  il  parloient  en  tel  menière,  atant 
ez-vos  I  chevalier  qui  vient  et  avoit  unes  armes  d'azur,  et  descent 
à  l'ermitaje  por  herbergier.  Li  hermites  le  reçoit  mout  liéement. 
Misires  Gauvains  li  demande  se  il  vit  I  chevalier  à  unes  armes 
blanches  chevauchier  parmi  la  forest.  «  Par  foi,  fet  li  chevaliers, 
je  l'ai  hui  véu,  et  parlai  à  lui,  et  me  demanda  se  je  li  savoie  à 


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dire  noveles  d'un  chevalier  qui  porte  I  escu  de  sinople  à  une  aigle 
d'or,  et  je  ]i  dis  que  non.  Après,  li  enquis  por  quoi  il  le  demandoit 
et  il  me  respondi  qu'il  avoit  jousté  à  lui  en  la  vermeille  lande,  ne 
onques  més  à  chevalier  n'a  voit  trouvé  si  ruste  mellée,  si  estoit 
mout  dolanz  de  ce  qu'il  ne  c'estoit  acointiez  de  lui  por  sa  bone* 
chevalerie.  »  —  c  Par  foi,  fet  misires  Gauvains,  encor  en  poise-il 
plus  au  chevalier,  car  il  n'est  riens  el  monde  qu'il  véist  plus 
volen tiers  que  lui.  »  Li  chevaliers  choisi  l'escu  monseignor  Gau- 
vain,  et  dit  :  c  Ha,  sire,  il  m'est  avis  que  c'estes  vos.  »  —  <  Certes, 
fet  misires  Gauvains,  vos  dites  voir,  je  sui  cil  à  qui  il  jousta  et  je 
sui  mout  liez  quant  si  bons  chevaliers  féri  sor  mon  escu  et  mout 
dolanz  de  ce  que  je  ne  le  connui;  mès  dites-moi  où  je  le  porrai 
trouver.  » 

c  Sire,  fet  Josephus  li  hennîtes,  il  n'esloignera  mie  ceste 
forest,  car  cfest  li  leus  où  il  hante  plus  volentiers,  et  li  escuz  qu'il 
aporta  de  la  cort  le  roi  Artus  est  en  ceste  chapele.  »  Si  le  monstre 
à  monseignor  Gauvain  qui  en  fet  mout  grant  joie.  «  Ha,  sire,  fet 
li  chevaliers  aus  bloes  armes,  avez- vos  non  monseignor  Gau- 
vain? »  —  t  Biau  sire,  fet-il,  Gauvain  m'apele  l'an.  »  —  t  Sire, 
fet  li  chevaliers,  je  ne  vos  finai  de  querre  grant  tens  a.  Mélioz  de 
Logres,  qui  vostre  hons  est,  li  fiuz  à  la  dame  qui  fu  ocise  por  vos, 
vos  mande  que  Valiganz  de  la  Roche  a  ocis  son  père  por  vos, 
Marin;  si  li  chalonge  la  terre  qui  li  est  eschéue;  si  vos  prie  que 
vos  le  veingniez  secore,  si  conme  li  sires  doit  feire  son  orne  lige.  » 
—  c  Par  foi,  fet  misires  Gauvains,  je  ne  le  li  doi  pas  faillir,  si  li 
dites  que  je  le  secorrai  au  plus  tost  que  je  porrai  ;  mès  dites-li  que 
j'a  une  besoigne  enprisse  que  je  ne  puis  -pas  leissier ,  sauve 
m'anor,  très  qu'à  icele  houre  qu'ele  soit  achevée.  •  La  nuit  jurent 
dedanz  l'ermitaje  très  qu'à  l'endemain  que  la  messe  fu  chantée. 

Li  chevaliers  s'en  parti  et  misires  Gauvains  demoura;  si 
con  il  estoit  apareilliez  de  monter,  il  regarde  devant  lui,  à  l'oissue 
de  la  forest,  devers  l'ermitaje,  et  voit  venir  I  chevalier  sor  un  grant 
cheval  tôt  le  pas,  et  tout  armé,  et  portoit  I  escu  aulretel  conme  il 
vit  avoir  à  Perceval  à  la  première  foiz.  c  Sire,  fet-il,  connoissiez- 


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—  164  — 


vos  cest  chevalier  qui  là  vient?  »  —  *  Sire,  voirement  le  con- 
nois-je  bien,  c'est  Perceval  que  vos  quérez,  que  vos  désirrez  tant  à 
véoir.  »  —  t  Diex  en  soit  aourez,  fet  misires  Gauvains,  quant  il 
vient  ci!  »  Il  vient  encontre  lui  à  pié,  et  Perceval  descendi  tantost 
con  il  le  vit.  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  bien  puissiez-vos  venir!  » 

—  t  Bone  joie  aiez-vos  î  •  fet  Perceval.  c  Sire,  fet  li  hermiles, 
feitesen  grant  joie,  c'est  misires  Gauvains,  le  neveu  le  roi  Artu.  » 

—  c  Tant  l'ain-je  mieuz,  fet-il.  Ennor  et  joie  li  doivent  feire  tuit 
cil  qui  le  counoissent.  »  II  li  giète  ces  braz  au  col,  si  li  fet  mout 
grant  joie,  c  Sire,  fet-il,  sauriez-me-vos  à  dire  noveles  d'un  che- 
valier qui  fu  en  la  vermeille  lande  à  l'asanblée  des  chevaliers?  » 

—  «  Quel  escu  porte-il?  »  fet  misires  Gauvains.  «•  L'escu  vermeil 
à  l'eigle  d'or,  fet  Perceval,  par  un  couvant  que  je  n'acointai 
onques  si  ruste  en  bataille  conme  lui  et  Lancelot.  »  —  «  Biau 
sire,  vos  diroiz  vostre  pleisir,  fet  misires  Gauvains,  en  la  ver- 
meille lande  fui-je  à  l'asanblée,  et  portai  teles  armés  conme  vos 
devisez,  si  joustai  à  un  chevalier  à  unes  armes  blanches  en  qui 
toute  la  chevalerie,  qui  peut  estre  herbergiée  en  cors  d'orne,  est  en 
lui.  »  —  t  Sire,  fet  Perceval  à  monseignor  Gauvain,  vos  ne  savez 
nullui  blâmer.  »  Si  s'antretiennent  par  les  mains,  si  s'an  vont  en 
l'ermitaje.  c  Sire,  fet  misires  Gauvains,  quant  vos  fustes  en  la  cort 
le  roi  Artus*,  por  l'escu  qui  là  dedanz  est,  si  i  esloit  vostre  seur 
qui  demandoit  et  avoit  requis  l'aide  del  chevalier  qui  l'escu  en- 
porleroit,  conme  la  plus  desconseil  liée  damoisele  del  mont.  Li  rois 
li  ostroia  et  vos  enportastes  l'escu.  Ele  demanda  au  roi  vostre  aide 
conme  cele  qui  ne  cuidoit  mie  que  vos  fussiez  ces  frères  et  dit  que, 
se  li  rois  li  failloit  de  couvenances,  il  feroit  grant  péchié,  et  que  il 
en  seroit  mout  blâmez.  Li  rois  vost  feire  son  povoir  de  vos  querre 
por  étendre  ce  qu'il  avoit  dit;  il  nos  envoia  en  la  queste  cptre  moi 
et  Lancelot.  II  méimes  i  fust  venuz  se  nos  n'i  vossisions  venir.  Sire, 
je  vos  ai  trové  trois  foiz  sanz  vos  connoistre,  qui  grant  désirrier 
avoie  de  vos  véoir,  et  ce  est  la  quarte  que  je  vos  connois,  de  quoi 
je  me  faz  mout  joieus  ;  mès  je  me  lo  mout  à  vos  del  bel  oslel  que 
vostre  mère  me  fist  à  Kamaalot;  mès  j'oi  mout  grant  pitié  de  lui, 
qu  ele  est  mout  preude  famé  et  vesve  dame  et  encienne  et  chéue  en 
grant  gerre,  sanz  aide  et  sanz  confort,  par  mauvéise  gent  qui  à 


lui  marchissent  et  li  toloient  ces  chastiax.  Ele  me  pria,  mout 
doucement  en  plorant,  que,  se  je,  vos  trou  voie,  qui  ces  fiuz  estes, 
que  je  vos  déisse  si  conme  il  lor  est  couvenant,  et  que  vostre  pères 
est  morz  et  qu'ele  n'a  tant  ne  secors  ne  aide  se  de  vos  non;  et,  se. 
vos  ne  la  secorez  prochiennement,  ele  perdra  I  sien  chaste!  qu'ele 
tient  et  la  couviendra  estre  chaitive  ;  car  de  XV  chastiaus  qu'ele 
souloit  avoir  au  tens  vostre  père,  n'a-ele  que  celui  soulemenl  de 
Kamaalot,  ne  de  tous  ces  chevaliers  que  V  qui  le  chaslel  gardent. 
Si  vos  pri,  de  par  lui  et  por  vostre  honor,  que  vos  melroiz  conseil 
et  force  et  povoir,  et  de  nule  chevalerie  que  vos  puissiez  feire  ne 
povez-vos  monter  en  greignor  pris.  Et  ele  en  a  si  grant  mestier 
conme  vos  m'oez  dire;  ne  je  ne  veil  qu'ele  perde  noient  par 
défaute  de  mesage,  car  je  i  auroie  péchié,  et  ele  doumache,  et  vos 
méimes  qui  puissanz  estes  de  l'amander  et  qui  feire  le  devez  par 
droit.  »  —  t  Vos  vos  en  estes  bien  aquitez,  fet  Perceval,  et  je  le 
secorré  par  fens,  se  Damediex  le  me  consant.  »  —  t  Vos  feroiz 
vostre  honor,  fet  misires  Gauvains.  Vos  en  auroiz  los  à  Dieu  et 
pris  au  siècle.  »  —  «  Ce  sai-je  bien,  fet  Perceval,  et  l'aide  et  le 
conseil  doit-ele  en  moi  avoir  par  droit,  et,  se  je  ainssint  ne  le  faz, 
je  en  doi  avoir  reproche  et  estre  blâmez  conme  recréanz  aus 
siècle.  » 


non  Dieu,  fet  li  hermites,  vos  en  parlez  selonc  Fescrip- 
ture,  car  cil  qui  son  père  et  sa  mère  n'annoure,  il  ne  crient  ne 
ainme  Nostre  Seignor.  »  —  «  Tout  ce  sai-je  bien,  fet  Perceval,  et 
ce  que  l'an  le  me  ramantoit  me  plest  mout,  et  je  sai  bien  quex 
mes  penssers  en  est,  encore  ne  le  die-je  mie  à  chaucun.  Mès  qui 
me  dirait  noveles  de  Lancelot,  le  bon  chevalier,  je  les  orroie 
moult  volentiers  et  si  l'en  sauroie  mout  bon  gré.  »  —  «  Sire,  fet 
Josephus,  il  n'a  gaires  qu'il  jut  çà  dedanz  et  qu'il  me  demanda 
noveles  demonseignor  Gauvain,  et  je  Tan  dis  ce  que  je  an  savoie. 
Autrefoiz  avoit-il  jéu  çoianz  devant  ce  que  li  robéor  nos  assail- 
lissent çoianz,  .que  il  pendi  en  la  forest,  et  il  est  si  haïz  de  lor 
lignage  que,  se  il  le  peuent  encontrer,  parssi  que  il  en  aient  la 
force,  qu'il  li  feront  conparer  mout  chier,  et  il  hantent  plus  en 
ceste  forest  que  en  autre.  Je  li  dis  einsint  et  il  le  prist  à  poi  par 


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sanblant;  ausint  fera-il  par  fet,  par  si  que  il  n'aient  moult  grant 
force.  »  —  <  Par  mon  chief,  fet  Perce  val,  je  ne  me  partirai  de 
ceste  forest  si  saurai  noveles  de  lui  se  misires  Gauvains  le  veusl 
créanter.  >  Et  il  dist  qu'il  ne  désirre  autre  chose,  puisqu'il  Ta 
trouvé,  car  il  ne  porroit  estre  à  eise  très  qu'à  icele  houre  qu'il 
sauroit  noveles  de  Lancelot;  car  il  est  en  grant  doulence,  puisqu'il 
a  ennemis  en  la  forest. 


Jerceval  et  misires  Gauvains  séjornèrent  cel  jor  en  la  forest, 
en  l'ermitage,  et  l'endemain  Perceval  prist  son  escu  qu'il  aporta 
de  la  cort  le  roi  Artu,  et  leissa  celui  qu'il  avoit  aporté,  et  misires 
Gauvains  avec  lui  qui  mout  se  feisoil  joianz  de  sa  conpaignie.  II 
chevauchent  parmi  la  forest  enmedui,  tuit  armé,  et  encontrent  en 
droit  eure  de  midi  I  chevalier  qui  s'an  venoit  grant  aléure  aussint 
conme  se  il  fust  touz  esfraez.  Perceval  li  demande  dont  il  vient, 
qui  si  sanble  estre  douteus.  »  Sire,  je  vieg  de  la  forest  au  robéor 
qui  mainnent  en  ceste  forest  que  vos  devez  trespasser.  Il  m'ont 
chacié  une  grant  lieue  galesche  por  moi  ocirre,  mès  il  ne  me 
vostrent  plus  suivre  pour  un  chevalier  qu'il  ont  assis  en  I  de  lour 
recez,  qui  lor  a  fait  mout  grant  doumache,  car  il  lor  a  IHI  de  lor 
chevaliers  pendus  et  un  ocis  et  la  plus  bele  damoisele  qui  fust  en 
un  réaume.  Mès  ele  ot  mout  bien  la  mort  déservie,  car  ele  herber- 
goit  les  chevaliers  par  hiau  sanblant  et  moult  les  honoroit,  et  après 
porchaçoit  lor  mort  et  lor  destruicion  entre  lui  et  un  nain  qu'ele 
avoit,  que  li  chevaliers  a  ocis.  »  —  «Et  savez-vos  qui  li  cheva- 
liers est?  »  fet  Perceval.  «  Sire,  fet  li  chevaliers,  je  non.  Car  je 
n'oi  loisir  del  demander,  si  m'ot  li  fouirs  plus  grant  mestier  que  li 
aresters.  Mès  je  vos  di  que,  por  la  viende  qui  li  est  faillie  el  recel 
où  il  l'avoient  assis,  est-il  fors  oissuz  conme  lions  enragiez,  ne  il 
ne  se  fust  mie  tant  souferz  à  enclorre  se  ce  ne  fust  por  II  plaies 
qu'il  avoit  el  cors-;  mès  il  ne  se  voloit  oissir  de  la  meson  très  qu'à 
icele  oure  qu'il  en  fust  gariz  et  por  ce  qu'il  n'a  voit  cheval.  Et 
tantost  conme  il  se  santi  gariz,  si  s'abandona  aus  quatre  chevaliers 
qui  tant  le  redoutoient  qu'il  ne  l'osoient  aprochier,  ne  il  ne  s'an 
daigne  aler  à  pié;  se  il  li  venoient  ore  près,  il  ne  faudroit  mie  que 
il  n'éustdes  IIII  chevaus  au  moinz  I;  mès  il  le  gardent  de  loing.  » 


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—  167  - 


—  «  Sire,  fet  Perce  val,  gran  merciz  de  ces  noveles.  »  Il  se  vostrent 
partir  de  lui.  t  Ha,  seignors,  soufrez-nos,  fet  li  chevaliers,  tant 
que  je  voie  la  destruction  de  cele  maie  gent,  qui  tant  mal  ont 
fet  par  ceste  forest.  Sire,  fet-il  à  monseignor  Gauvain ,  je  sui 
cousins  au  poure  chevalier  de  la  gaste  forest  qui  les  II  poures 
damoiseles  à  as  serors,  là  où  vos  jéustes  entre  vos  et  Lancelot,  et 
quant  li  chevaliers  [qui]  vos  en  aporta  noveles  morut  la  nuit.  »  — 
«  Par  foi,  fet  misires  Gauvains,  ces  noveles  connoiz-je  bien,  car 
vos  dites  voir  et  vostre  conpaignie  ai-je  mout  chière  por  amor  del 
poure  chevalier,  car  je  ne  vi  onques  plus  cortois  chevalier  ne  pins 
cortoises  damoiseles  ne  mieuz  enseigniéeé,  et  Damediex  lor  ostroit 
autretant  de  bien  conme  je  vodroie  qu'eles  éussent!  •  Misires 
Gauvains  fet  aler  le  chevalier  devant,  qui  bien  savoit  le  recel  aus 
robéors,  mès  il  i  alast  à  enviz  se  li  chevalier  ne  le  suivissent  après. 
Lanceloz  estoit  oissuz  del  recet  s'espée  en  sa  main,  touz  armez, 
engrés  conme  lion.  Li  IIII  chevalier  estoient  sor  lor  chevaus,  toz 
armez,  qui  volen tiers  ne  l'aprochoient  mie;  car  il  doutoient  mout 
les  granz  cox  qu'il  donoit  et  son  hardement.  Li  uns  s'avence  avent 
que  li  autre  et  li  sanbiôit  [honteus]  que  il  ne  povoient  conquerre 
Isol  chevalier;  il  vet  férir  Lancelot  grant  cop  de  l'espéé  amont  parmi 
le  chief,  et  Lanceloz  ne  le  meschoisi  mie  ;  car,  einçois  qu'il  se  péust 
esloignier,  li  rendi  I  tel  cop  qu'il  li  trancha  la  cuisse  à  toute  la 
janbe,  si  qu'il  li  fet  viudier  les  arçons.  Il  sailli  sus  le  destrier  et 
li  sanbla  estre  plus  asséur  que  devent.  Li  troi  chevalier  robéor,  qui 
demoré  estoient  sain,  li  courent  sus  de  toutes  parz  et  le  conmencent 
à  coitier  de  lor  espées  par  très  grant  aïr.  Atant  ez-vos  le  chevalier 
venu  à  la  voie  qui  s'an  venoit  au  recet  et  dist  à  monseignor  Gau- 
vain et  à  Perceval  :  «  Or  poez  oïr  le  glais  des  espées  et  la  mellée.  • 
Atant  fièrent  cheval  des  espérons  li  dui  bon  chevalier  et  viennent 
là  où  li  III  chevalier  robéor  orent  assailli  Laucelot.  Ghaucun  d'eus 
fiert  le  sien  si  aïréement  qu'il  lor  enpoignent  les  glaives  très  parmi 
les  cors  si  qu'il  les  portent  morz  à  terre.  Et  li  tiers  chevaliers  s'an 
vost  fouir,  mès  li  chevaliers  qui  venuz  iert  el  conduit  monseignor 
Gauvain  ceilli  cuer  et  hardement  por  la  fience  des  bons  chevaliers, 
si  fiert  celui  qui  s'an  fuioil,  si  durement  qu'il  li  mist  son  glaive 
parmi  le  cuer  et  l'abat  mort  à  terre.  Et  cil  à  qui  Lanceloz  ot  copé 


—  168  — 


la  cuisse  fu  si  démarchiez  aus  piez  des  chevaliers  qu'il  n'ot  point 
de  vie  en  soi. 


Vouant  Lanceloz  connut  Perceval  et  raonseignor  Gauvain, 
si  en  fist  mout  grant  joie,  et  il  de  lui.  «  Lanceloz,  fet  misires 
Gauvains,  cist  chevaliers,  qui  ci  nos  a  amené  por  garantir  vostre 
vie,  est  cousins  au  pouvre  chevalier  del  Gaste  Chas  tel,  le  frère  aus 
H  poures  damoiseles  qui  si  bien  nos  herbergia.  Nos  li  envoierons 
ces  chevaus,  li  uns  en  soit  au  chevalier  qui  mesages  en  iert,  et  li 
dui  au  seignor  del  Gaste  Chastel,  et  cist  recez  que  nos  avons 
conquis  soit  aus  II  damoiseles,  si  lor  garantirons  touz  les  jors  de 
lor  vies;  car  ce  sera  bien,  ce  m'est  avis.  >  —  «  Certes,  fet  Per- 
ceval, vos  dites  grant  cortoisie.  »  —  «  Sire,  fet  Lanceloz,  misires 
Gauvains  a  dit  et  je  l'ostroi  mout  volentiers  toute  sa  volenté.  »  — 
«  Seignor,  fet  li  chevaliers,  il  avoient  en  ceste  forest  I  recet  où  li 
chevalier  metoient  lor  roberies  et  por  quoi  il  murtrissoient  les 
trespassanz  ;  se  li  avoirs  i  demore,  il  sera  perduz,  car  il  en  i  a 
tant  qu'il  porra  bien  valoir  à  meintes  genz  qui  soufreteus  en  sont.  » 
Il  sont  alez  au  recet  et  trouvèrent  mout  grant  trésor,  en  une  cave 
desoz  terre,  et  riche  veisselemente  et  riche  aornemanz  de  dras  et 
d'arméures  à  chevaus  que  il  avoient  getées  l'une  sor  l'autre  en  une 
fosse  qui  mout  estoit  granz.  «  Certes,  fet-il,  mout  est  bien  fet  de 
ceste  maie  gent  qui  est  destruite.  »  —  «  Sire,  fet  Lanceloz,  autre- 
sint  m'éussent-il  mort  et  bailli  se  il  péussent  ;  jnès  je  ne  sui 
dolanz  fors  de  la  damoisele  que  je  ocis,  qui  estoit  une  des  plus 
bêles  dames  del  mont  ;  mès  je  ne  l'ocis  mie  à  escient,  ainz  cuidai 
férir  1  chevalier,  et  ele  sailli  entr'eus  conme  la  plus  hardie  que  je 
onques  véisse.  i  —  c  Sire,  fet  li  chevaliers,  misires  Gauvains  et 
Lanceloz  ostroient,  par  le  conseil  de  Perceval,  le  trésor  aus  II  damoi- 
seles serors  au  poure  chevalier  del  Gaste  Chastel  et  mandent  Josephu 
Termite,  si  li  conmandent  à  garder  le  trésor  très  qu'à  tant  que  il  i 
viendront.  »  Et  il  dist  que  si  fera-il  volentiers.  Et  est  mout  liez 
de  ce  que  li  robéor  de  la  forest  sont  essHlié,  qui  maint  assaut  li 
feisoient.  11  garda  le  trésor  et  le  recet  mout  savement  en  la  forest; 
mès  la  doutence  et  li  renons  des  bons  chevaliers  qui  la  forest 
avoient  aquitée  ala  mout  loing.  Li  chevaliers  qui  les  III  destriers 


I 


—  169  — 


enmenoit  fa  mout  liéement  recéuz  au  Chaste!  Gaste;  quant  il  dist 
que  misires  Gauvains  li  avoit  chargiez,  li  poures  chevaliers  et  les 
II  damoiseles  en  firent  mout  grant  joie.  Perceval  prist  congié  à 
monseignor  Gauvain  et  à  Lancelot  et  dit  que  jà  mès  n'aura  repos 
très  qu'à  icele  houre  qu'il  aura  sa  seur  trovée  et  sa  mère  véue.  Il 
ne  li  osent  contredire,  car  il  sévent  bien  qu'il  a  reson,  et  il  lor  prie 
mout  doucement  qu'il  li  saluent  le  roi  et  la  réine  et  touz  les  bons 
chevaliers  de  la  cort;  car,  se  Dieu  plest,  il  les  ira  véoir,  à  cort 
terme.  Mès  il  veust  avent  aquiter  la  promesse  que  li  rois  Artus 
fist  à  sa  serour;  car  il  ne  veust  mie  qu'il  soit  blâmez  par  lui,  ne 
par  sa  coupe  en  nul  leu;  et  il  méimes  i  auroit  le  greignor  blasme 
se  il  ne  la  secoroit,  car  li  fés  en  monte  plus  près  à  lui  que  il  ne 
fet  au  roi  Artus. 


ixtant  s'an  part  li  Bons  Chevaliers,  si  les  coumandent  à 
Dieu  et  eus  lui  autresint.  Misires  Gauvains  et  Lanceloz  s'en  revont 
vers  la  cort  le  roi  Artus,  et  Perceval  s'an  vet  parmi  les  forés 
estranges,  et  chevauche  tant  qu'il  vint  en  une  loigtienne  fore$t  où 
il  n'avoit  onques  mès  esté,  ce  li  estoit  avis.  Et  trespassa  parmi  un 
païs  qui  li  sanbloit  estre  gasté,  car  il  estoit  touz  viuz  de  genz.  Il 
n'i  voit  que  bestes  sauvajes  qui  couroient  parmi  les  chanpaignes  ; 
il  entra  de  cel  gaste  païs  en  une  forest  et  trova  I  hermitaje  el  regort 
d'une  monteigne.  Il  descendi  par  deforâ  et  entendi  que  li  hermites 
feisoit  le  servise  des  morz  et  qu'il  avoit  sa  messe  conmenciée  de 
requiem,  entre  lui  et  son  clerc.  Il  esgarde  et  vit  I  paille  estendu 
à  terre  devent  l'autel  autresint  conme  sor  un  cors.  Il  ne  vost  pas 
armez  entrer  dedanz  la  chapele,  ainz  escouta  la  messe  par  defors 
mout  saintement,  et  ot  grant  devocion  conme  cil  qui  mout  amoit 
Dieu  et  doutoit.. Quant  la  messe  fu  chantée,  et  li  hermites  fu 
désarmez  des  armes  Nostre  Seignor,  il  vint  à  Perceval,  si  le  salua 
et  il  lui.  c  Sire,  fet  Perceval,  por  qui  avez-vos  fet  tel  servise;  il 
me  senble  que  li  cors  gisoit  çà  dedanz  por  qui  li  servises  fu 
establiz.  »  —  «  Vos  dites  vérité,  fet  li  hermites,  je  l'ai  fet  por 
Lohot,  le  fil  le  roi  Artus,  qui  gist  enterrez  soz  cel  paille.  »  — 
<  Qui  l'a  dont  ocis?  »  fet  Perceval.  c  Ce  vos  dirai-je  bien,  »  fet  li 
hermites. 


«  Ijesles  terre  gastée  à  son  ceste  forest  por  où  vos  venistes 
est  li  conmancemenz  del  réaume  de  Logres.  Il  i  soutoit  avoir 
1  jaiant  qui  si  estoit  granz  et  orribles  et  cruieus  que  nus  n'osoit 
abiter  en  demi  leu  environ,  et  destruisoit  la  terre  et  gastoit,  si 
conme  vos  la  véez.  Lohoz  estoit  partjz  de  la  terre  et  de  la  cort  le 
roi  Artus  son  père,  par  aventure  querre;  il  s'anbati  en  ceste 
forest  par  la  volenté  de  Dieu;  il  se  conbati  à  Logrin  qui  moult 
estoit  cruieus,  et  Logrins  à  lui.  Lohoz  le  conquist,  si  conme  Dieu 
plest;  mès  il  avoit  une  merveilleuse  coustume  :  quant  il  avoit  un 
home  ocis,  si  s'an  dormoit  sor  lui.  Uns  chevaliers  de  la  cort  le 
roi  Artus,  que  Tan  apèle  Kex  le  seneschal,  estoit  venuz  par 
aventure  en  ceste  forest  de  Logres  ;  il  oï  le  jaiant  braire  quant 
Lohoz  li  donna  le  cop  mortel;  il  vint  cele  part  au  plus  tost  qu'il 
pot  et  trouva  le  fil  le  roi  dormant  desus  Logrin;  il  trait  Tespée, 
si  If  copa  le  chief,  et  prist  le  cors  et  le  chief,  si  le  mist  en  un 
sarqueu  de  pierre.  Après  dépeça  son  escu  à  Fespée,  qu'il  ne  fust 
reconpéuz,  puis  vint  au  jaiant  qui  gisoit  morz,  si  li  copa  la  teste 
qui  mout  estoit  grant  et  hideuse,  et  la  pandi  à  l'arçon  de  sa  sele 
devant,  puis  s'an  ala  à  la  cort  le  roi  Artus  et  li  présanta.  Li  rois 
en  fist  mout  grant  joie  et  tuit  cil  de  la  cort,  et  li  crut  sa  terre 
mout  durement  por  ce  qu'il  cuida  que  il  déist  voir.  Je  alai,  fet  li 
hermites,  l'enderaain  en  la  pièce  de  terre  où  li  jaianz  gisoit  morz, 
que  une  damoisele  le  me  vint  dire  çà  dedanz  à  mout  grant  joie.  Je 
trouvai  le  cors  del  jaiant  si  grant  que  je  ne  l'osai  aprochier.  La 
damoisele  me  mena  au  sarceil  où  li  fiuz  le  roi  estoit  couchiez.  Ele 
me  demanda  le  chief  en  gerredon  et  je  li  ostroiai  volentiers.  Ele  le 
mist  tantost  en  un  coffre  chargié  de  pierres  précieuses,  qui  toz 
estoit  dedanz  enbaumez.  Après  m'aida  le  cors  à  «porter  en  ceste 
chapele  et  à  ensevelir  et  à  enterrer. 


«  Après  s'an  parti  la  damoisele,  ne  n'onques  puis  n'an  oï 
parler,  ne  je  ne  le  vos  ramantoif  mie  por  ce  que  je  veille  que  li 
rois  Artus  le  sache,  por  chose  que  je  en  die,  ne  qu'il  en  face  mal 
au  chevalier;  quar  je  i  auroie  mout  grant  péchié  ;  mès  il  fist  mortel 
traïson  et  desloial.  »  —  c  Sire,  fet  Perceval,  ce  est  mout  grant 


—  171  — 


doumage  del  fil  le  roi,  qui  morz  est  en  tele  menière  ;  car  je  oï 
tesmoignier  que  il  mouteploiast  en  la  grant  chevalerie,  et,  se  li 
rois  le  sdVoit,  Kex,  li  seneschax,  qui  n'est  mie. bien  enmez  de 
toutes  les  genz,  auroit  la  cort  perdue  à  toujorz  raès,  et  la  vie,  se 
l'an  le  povoit  tenir  ;  quar  ce  seroit  bien  droiz.  »  Perceval  jut  la  nuit 
en  l'ermitage  et  l'andemain  s'an  parti  quant  il  ot  la  messe  oïe;  il 
chevauche  parmi  la  forest  conme  cil  qui  mout  volentiers  auroit 
noveles  de  sa  mère,  ne  onques  mès  n'an  fu  si  entalentez  conme  il 
est  ores.  Il  oï,  en  droit  oure  de  midi,  une  damoisele  desouz  1  arbre 
et  démenoit  le  greignor  deul  qu'il  onques  oïst  feire  à  damoisele. 
Ele  tenoit  sa  mule  par  les  raines,  et  estoit  descendue  à  pié  et  mise 
à  jenoillons  encontre  oriant.  Ele  tendoit  ces  mains  vers  le  ciel  et 
prioit  mout  doucement  le  Sauvéor  del  monde  et  sa  douce  mère 
qu'il  li  envoiast  par  tens  secors;  car  ele  est  la  plus  desconseillée 
damoisele  del  monde,  et  nule  aumosne  ne  fu  onques  mieuz 
enploiée  en  damoisele  conseiller  tant  conme  en  lui  ;  car  aler  li 
cou  vient  el  plus  périlleus  leu  qui  soit  el  monde,  et,  se  ele  i  menoit 
nullui,  sa  besoigne  ne  seroit  pas  feite. 


X  erceval  s  aresle  quant  il  oi  ainsint  la  damoisele  démanter; 
il  fu  en  l'onbre  de  la  forest  si  que  ele  ne  le  vit  mie,  et  la  damoisele 
c'escrie  tôt  en  plorant  :  «  Ha,  rois  Àrtus,  vos  feiles  grant  péchié, 
qui  oubliastes  ma  besoigne  à  dire  au  chevalier  qui  l'escu  enporta 
de  vostre  cort,  par  qui  ma  dame  ma  mère  fust  secorue,  qui  doit 
perdre  son  chastel  hastivement  se  Diex  n'i  met  conseil,  et  je  sui  si 
meschéanz  que  je  ai  alé  par  toutes  les  terres  de  la  Grant  Breleigne, 
si  ne  puis  oïr  noveles  de  mon  frère,  et  si  dit  l'an  qu'il  est  li 
miudres  chevaliers  del  monde.  Et  que  nos  vaust  sa  chevalerie 
quant  nos  n'an  sonmes  secourues  n'aidiées?  Tant  doit-il  avoir 
greignoir  vergoigne  en  lui,  si  le  désirre  sa  mère,  qui  est  la  plus 
gentil  dame  et  la  plus  loial  qui  vive,  espoir,  s'il  le  séust,  il  i  venist, 
ou  il  est  morz  ou  il  est  en  si  loingtiegnes  terres  qu'il  n'an  peut 
oïr  noveles.  Ha,  douce  dame,  fet-ele,  mère  au  Sauvéor,  aidiez-nos 
quant  nos  ne  poons  estre  aidiées  par  autrui  ;  car,  se  ma  dame  ma 
mère  pert  son  chastel,  il  nos  couvendra  estre  esgarées  en  estranges 
terres;  car  si  frère  li  sont  loigtieng;  cil  qui  plus  avoit  grant  poor 


et  grant  valor  gist  en  langor,  li  bons  rois  Peschierres,  que  li  rois 
del  Chastel  Mortel  gerroie;  autresint  il  est  mes  oncles,  frère  ma 
mère,  et  vost  tolir  mon  oncle,  qui  ces  frères  est,  son  chasftel  par  sa 
félonie.  De  si  mal  home  n'atant  ma  dame  ma  mère  aide  ne  secors. 
Et  li  bons  rois  Pelles  a  gerpi  son  réaume  por  l'amor  au  Sauvéor 
et  est  entrez  en  I  hermitage;  cil  estoit  frères  ma  mère  aussint,  il 
ne  doit  pas  gerroier  nullui,  car  ce  est  li  plus  preudons  hermites 
#que  Tan  sache  mie  el  siècle.  Et  de  par  mon  père  sont  tuit  mort  aus 
armes;  il  estoient  XI;  mes  pères  fu  li  dousiémes*  Se  il  fussent 
demoré  en  vie,  il  éussent  bien  povoir  de  nos  secorre;  mès  li  che- 
valiers qui  premier  fu  au  Graal  nos  a  maubaillies/car  par  lui  chéi 
nostre  oncles  eù  langour,  où  noz  greingdres  secors  estoit.  » 


Dl  cest  mot,  chevaucha  Perceval  avent  et  la  damoisele  l'oï  ; 
ele  c'est  redreciée  et  regarde  arrières  et  voit  le  chevalier  venir, 
l'escu  au  col,  bendé  d'argent  et  d'azur,  à  la  croiz  vermeille.  Ele 
joint  en  deus  ces  mains  vers  le  ciel  et  dit  :  «  Ha  douce  dame, 
fet-ele,  qui  portastes  le  Sauvéor  del  mont,  vos  ne  m'avez  pas 
oubliée,  cil  ne  cele  ne  peut  estre  desconseilliée  qui  de  cuer  vos 
récleime.  Je  voi  ci  le  chevalier  venir,  par  qui  nos  serons  secourues 
et  aidiées  et  Damedieu  l'en  doint  volenté  par  son  pleisir,  et  prest 
force  et  povoir  de  nos  garantir.!  »  Ele  li  vet  à  rencontre  et  l'acole 
par  restrier  et  li  vost  beisier  le  pié,  mès  il  li  eschive  et  li  escrie  : 
«  Mar  i  feites,  damoisele.  »  Et  ele  font  tantost  en  larmes  de  plorer, 
si  li  prie  mout  doucement  :  c  Sire,  feWele,  por  itele  pitié  que  Diex 
ot  de  sa  très  douce  mère  à  icest  jor  qu'il  reçut  mort,  quant  il  la 
regarda  au  pié  de  la  croiz,  aiez  pitié  et  merci  de  ma  dame  ma 
mère  et  de  moi.  Car,  se  vostre  aide  nos  faust,  nos  ne  savons  à  qui 
recouvrer;  car  l'an  m'a  dit  que  vos  estes  li  mieudres  chevaliers 
del  monde.  Et  por  vostre  aide  avoir,  alai-je  à  la  cort  le  roi  Artus. 
Si  nos  secourez  por  pitié  et  poi;  Dieu  et  néant  por  autre  chose,  car 
vos  le  devéfc  feire,  s'il  vos  plest  ;  mès,  se  vos  fussiez  mes  frères, 
qui  chevaliers  est  autresint  conme  vos,  que  je  ne  puis  trouver,  je  i 
clamasse  greignor  droit.  Sire,  fet-ele,  souveigne-vos  del  brachet 
qui  vos  a  à  la  cort,  très  qu'à  icele  oure  que  vos  venisles  querre 
l'escu,  [atendu];  adont  s'an  ala-il  avec  vos,  mès  il  ne  vost  onques 


-  175  — 


feire  joie  ne  connoistre  nollai  se  moi  non.  Par  ce  sai-je  bien  que, 
se  vos  saviez  nostre  grant  besoigne,  que  vos  nos  secorriez.  Mès  li 
rois  Àrtu^qui  vos  en  dut  proier  l'oublia.  »  —  «  Damoisele,  fet-il,  % 
il  en  a  tant  (et  qu'il  ne  vos  a  pas  failli  de  couvenances,  car  il  le  me 
manda  par  II  des  meillors  chevaliers  de  sa  cort,  et  je  en  ferai  tant, 
se  je  puis  esploitier,  que  Dicx  et  lui  m'an  sauront  gré.  * 


JJa  daraoisele  ot  mout  grant  joie  del  chevalier  qui  li  ostroie 
s'aide;  ele  ne  set  mie  qu'il  soit  ces  frères,  car  adonques  doublast 
sa  joie.  Perceval  set  bien  qu'ele  est  sa  seur,  mès  il  ne  se  veust 
encore  descouvrir  ne  demonstrer  la  pitié  par  defors.  11  aide  la 
damoisele  à  remonter  et  chevauchièrent  ensanble.  «  Sire,  fet  la 
damoisele,  il  me  couvient  ennuit  aler  par  moi  el  cimetire  péril- 
leus.  »  —  «  Por  quoi,  fet  Perceval,  i  iroiz-vos  ?  >  —  t  Sire,  fel-ele, 
je  l'ai  voé,  et  si  m'a  dit  uns  sainz  hermites  que  li  chevaliers  qui 
nos  gerroie  ne  porroit  estre  conquis  par  nul  chevalier  se  je  n'aport 
del  drap  de  quoi  li  austiex  de  la  chapele  del  cimetire  périlleus  est 
cou  vers.  Li  dras  est  mout  seintimes;  car  Damediex  en  fut  couverz 
el  seint  monument,  au  tiers  jor,  quant  il  resuscita  de  mort  à  vie. 
Ne  nus  ne  peut  entrer  el  seint  cimetire,  qui  autre  i  maint  avec  lui; 
si  m'i  couvendra  par  moi  aler,  et  Diex  m'i  puist  sauver  ma  vie 
ennuit;  car  li  leus  est  mout  périlleus.  Si  doi  mout  haïr  celui  qui 
en  ceste  poigne  et  en  ceste  dolor  m'a  enbatue.  Sire,  fet-ele,  vos 
vos  en  iroiz  vers  le  chaste  1  de  Kamaalot;  là  est  la  Veve  Dame,  ma 
mère,  qui  atant  la  revenue  et  le  secors  del  Bon  chevalier  ;  si  vos 
souveigne  de  nos  secorre  et  aidier,  quant  vos  an  verroiz  le  secors 
besoing.  i 


c  JL/amoisele,  fet  Perceval,  se  Diex  le  me  veust  consantir,  je 
vos  aiderai  à  mon  povoir.  »  —  «  Sire,  fet-ele,  vez-ci  ma  voie  qui 
n'est  geires  hantée,  car  je  vos  di  que  nus  chevaliers  ne  s'i  ose 
enbatre  sanz  grant  péril  et  sanz  grant  péor.  Et  Damediex  soit 
garde  de  vostre  cors,  car  li  miens  iert  ennuit  en  grant  péril  et  en 
grant  aventure.  »  Perceval  se  part  de  la  damoisele  sa  seror,  si  en 
a  moult  grant  pitié  de  ce  qu'ele  va  en  si  périlleus  leu  toute  soûle  ; 
il  ne  li  veust  mie  desfandre  et  il  savoit  bien  qu'il  n'i  povoit  aler 


-  174  - 


avec  lui  ne  avec  autrui,  car  tiex  estoit  la  couslume  del  cimetire 
que  dui  ne  peuent  l'antrée  passer,  ainz  les  couvient  par  defors 
•  [demorer].  Perceval  ne  voloit  mie  que  sa  seur  enfreigsist  son  veu9 
car  onques  nus  de  son  lignage  ne  fist  desloiauté  ne  vileignie  à 
escient,  ne  ne  faillirent  de  chose  qu'il  éussent  en  couvenant,  fors 
le  roi  del  Chaste!  Mortel,  où  il  ot  autretant  de  mal  conme  il  ot  ès 
autres  de  bien. 


JJa  damoisele  s'an  vet,  toute  soûle  et  toute  esgarée,  vers  le 
cimetire  et  toute  la  forest  onbreuse  et  mout  ocure.  Ele  a  tant  che- 
vauchié  que  souleus  fu  esconssez  et  la  nuit  aproche.  Ele  esgarde 
devant  lui  et  voit  une  croiz  hauste  et  longue  et  grant.  Et  estoiz  en 
cele  croiz  la  figure  Nostre  Seignor  escripte,  en  quoi  ele  se  réconforte 
mout.  Ele  aprocha  la  croiz,  si  la  beise  et  aoure,  et  proie  le  Sauvéor 
del  monde,  qui  en  la  seinte  croiz  fu  traveillez,  qui  la  giet  del  cime- 
lire  à  onor.  La  croiz  estoit  à  l'entrée  del  cimetire  qui  mout  iert 
grant,  car  dès  icele  ore  que  la  terre  fu  primes  peuplée  de  gent  et 
que  li  chevalier  conmancièrent  à  querre  aventures  par  les  forés,  ne 
morut  chevaliers  en  la  forest,  qui  mout  estoit  grant  et  large,  que 
li  cors  n'an  fust  aportez  ;  ne  onques  chevaliers  n'i  pot  estre  enterrez 
se  il  n'ot  recéu  baptesme  et  il  ne  fust  repenlanz  de  ces  péchiez  à 
la  mort. 


JJa  damoisele  entra  là  dedanz'  toute  soûle  et  trova  grant 
foison  de  tonbes  et  de  sarqueuz.  Nus  ne  se  doit  merveiller  se  ele 
ot  hideur  et  péour;  car  tiex  leus  devoit  estre  mout  péourens  à 
une  sole  damoisele,  là  où  tant  chevaliers  gisoient,  qui  avoient  esté 
ocis  à  armes.  Josephus  li  bons  clers  nos  tesmoigne  que  dedanz  le 
cimetire  ne  se  povoit  mestre  nus  mauveis  esperiz  ;  car  sainz  Endrés 
l'apostre  l'avoit  bénéi  de  sa  main.  Mès  onques  nus  hermites  ne  pot 
dedanz  demorer  por  les  mauveises  choses  qui  s'aparissoient  chau- 
cune  nuit  environ,  qui  se  metoient  és  formes  des  chevaliers  qui 
morz  èrent  en  la  forest,  dont  les  cors  ne  se  gisoient  mie  el  cime- 
lire  bénéoit. 


la  dàmoisele  esgarde,  tout  environ  le  cimetire  où  ele  estoit 


—  175  - 


entrée,  les  sarqueuz;  ele  les  voit  avironnez  de  chevaliers  toz  noirs, 
et  avoient  glaives  dedanz  et  venoient  les  uns  vers  les  autres,  et  • 
feisoient  tel  esfroi  et  tel  noise  qu'il  sanbloit  que  toute  la  forest  en  * 
reisonast.  Li  plusor  tenoient  espées  toutes  rouges  conme  de  feu  et 
s'antrecouroient  sus  et  s'antretranchoient  poinz  et  piez  et  nez  et 
viaires.  Etestoitli  feréiz  moût  grant;  mès  il  ne  povoient  aprochier 
le  cimetire.  La  damoisele  les  voit,  si  en  a  tel  péor  que  près  qu'ele 
ne  chiet  à  terre  pasmée.  Sa  mule  sor  quoi  ele  séoit  fronche  des 
narilles  et  moigne  grant  freinte.  La  damoisele  se  saigne  et  se  con» 
mande  au  Sauvéor  et  à  sa  douce  mère.  Ele  esgarde  devant  lui  au 
chief  del  cimetire  et  voit  la  chapele  petite  et  encienne.  Ele  fiert  sa 
mule  de  la  corgiée  et  vient  cele  part  et  descent.  Ele  entra  là  dedanz, 
si  trova  grant  clarté.  Là  dedanz  avoit  une  ymage  de  Noslre  Dame, 
à  qui  ele  prie  mout  docement  qu'il  li  gart  son  sans  et  sa  vie  et 
qu'ele  se  puisse  partir  sauvement  de  cel  leu  périlleus.  Ele  voit 
desus  l'autel  le  seintime  drap  por  quoi  ele  i  estoit  venue,  qui  mout 
es  toit  enciens;  une  odor  en  venoit,  si  souève  et  si  glorieuse  que 
ntile  douceur  del  monde  ne  s'i  peut  apareillier.  La  damoisele  vient 
vers  l'autel  et  cuide  le  drap  prandre  ;  mès  il  s'an  vet  en  l'air  aussint 
conme  se  vens  le  ceillist,  et  fu  si  hauz  que  l'en  n'i  pot  avenir  par 
desus  un  crucefi  ancien  qui  là  dedanz  estoit.  *  Ha,  Diex,  fet  la 
damoisele,  c'est  por  mon  péchié  et  por  ma  desloiauté  que  cist 
seintimes  dras  m'esloigne  ainsint. 

«  Biau  sire  Diex,  je  ne  fis  onques  nullui  mal,  ne  onques  nus 
hons  ne  pécha  en  moi  mortelment,  ne  onques  encontre  vostre 
volenté  n'ouvrai  à  mon  povoir;  ainz  vos  serf  et  ein  et  dout,  et  vos 
et  la  vostre  douce  mère,  et  tôt  l'annui  que  je  reçoif  tien-je  en 
patience  por  vostre  amor  ;  quar  je  sai  bien  que  tiex  est  vostre 
pleisir,  ne  contre  chose  qui  vos  plest  ne  veil-je  mie  estre. 

c  Quant  vos  pleira,  vos  osteroiz  moi  et  ma  mère  de  la  doulor 
et  de  l'annui  en  quoi  nos  somes.  Car  vos  savez  bien  que  l'en  li  a 
tolu  ces  chastiax  à  tort,  et  sa  terre, -por  ce  qu'ele  est  veve  dame  et 
sans  aide.  Sire  qui  tout  le  monda  avez  eu  vostre  justiseet  qui  de 
tout  feites  voptre  conmandement,  leissiez-moi  par  tens  oïr  noveles 


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—  176  — 


de  mon  frère,  se  il  est  en  vie;  ear  nos  en  avons  mont  grant  mes- 
tier.  Et  si  prestez  force  au  chevalier  et  povoir  contre  touz  nos 
anemis,  qui  por  vostre  enmor  et  por  pitié  veust  ma  mère  secore  et 
aidier,  qui  mout  est  desconseilliée.  Sire,  il  vos  en  devroit  bien 
souvenir  por  la  pitié  et  por  la  douçour  qui  en  vos  est,  et  por  la 
pitié  que  l'an  la  déserite  à  tort,  ne  ele  n'a  secors  ne  aide  ne  conseil, 
se  de  vos  non.  Vos  estes  sa  fience  et  ses  secors,  et  por  ce  si  vos  en 
doit  souvenir  que  li  bons  chevaliers  Joseph  d'Abarimatie,  qui  le 
vostre  cors  despendi  de  la  croiz,  fu  ces  oncles.  Il  aima  mieuz  vostre 
cors  à  despendre  que  tout  l'or  ne  tout  l'avoir  que  Pilaste  li  péust 
donner.  Sire,  il  ot  mout  grant  droit,  car  il  vos  mist  entre  ces  bras 
jus  de  la  croiz  et  mist  vostre  cors  el  seint  sépucre,  où  vos  fustes 
couverz.  du  souverain  drap  por  quoi  je  sui  çoienz  venue.  Sire, 
conssantez  que  je  en  oie  par  vostre  pleisir,  par  l'amor  del  cheva- 
lier par  qui  il  fu  mis  en  ceste  chapele;  puisque  je  sui  de  son 
lignage,  il  me  doit  bien  paroir  à  cest  grant  besoing,  se  il  vos  vient 
à  pleissir.  *  Tantost  est  li  dras  avalez  desus  l'autel  et  en  trouva 
tantost  osté  tant  conme  il  plot  à  Nostre  Seignor  qu'ele  en  éust. 
Josephus  nos  conte  par  vérité  que  onques  nus  n'antra  en  la  cha- 
pele qui  au  drap  péust  atoucher,  fors  que  la  damoisele  tant  seu- 
lement. Ele  i  mist  son  viaire  et  sa  bouche  que  onques  li  dras  ne 
se  mut. 


Après,  en  prist  ce  que  Diex  vost  et  le  mist  mout  honorable- 
ment près  de  soi  ;  mès  encore  estoit  li  esfors  des  mauveis  esperit 
environ  le  cimetire,  et  donnoient  si  granz  cox  li  uns  aus  auslres 
que  toute  la  forest  en  retentissoit  et  sanbloit  qu'ele  fust  toute 
esprise  de  feu,  de  la  flanbe  qui  issoit  d'eus.  La  damoisele  en  éust 
grant  péor  se  ele  ne  se  confortast  en  Dieu  et  en  sa  douce  chière 
mère,  et  el  seintime  drap  qui  là  fledanz  estoit.  Une  voiz  s'aparut 
endroit  la  mienuit  deseure  la  chapele  et  dit  les  âmes  dont  les 
cors  gisent  en  cest  cimetire.  «  Con  grant  doumache  vos  avez  recéu 
novelement  et  toutes  les  autres  dont  les  cors  gisent  en  autres  cime- 
tires  benéoiz  par  les  forez  de  cest  réaume!  car  li  bons  rois  Pes- 
chierres  est  morz,  qui  feisoit  feife  nostre  servise  chaucun  jor  en  la 
seintime  chapele,  là  où  li  seintimes  Graaus  s'aparoil^chaucun  jor, 


-  177  - 


et  là  où  la  mère  Dieu  estoit  dès  le  samedi  jusqa'au  lundi  que  li 
servises  esloiz  finez.  Et  or  a  saisi  le  chaste!  li  rois  del  Chastel 
Mortel,  par  tel  convant  que  onques  puis  ne  s'i  aparut  li  seins 
Graaus,  et  toutes  les  autres  reliques  sont  esconssées  ;  si  ne  set  l'en 
que  li  provoire  qui  en  la  chapele  servoient  sont  devenuz,  ne  li 
XII  chevalier  encien,  ne  les  damoiseles  qui  laienz  estoient.  Et  vos, 
damoisele  qui  loienz  estes,  onques  fience  n'aiez  en  estranche  che- 
valier d'aide  à  cest  besoing.  Car  vos  ne  povez  estre  secorue  se  par 
vostre  frère  non.  » 

A  tant  se  test  la  voiz,  et  uns  pleins  et  uns  dolousemenz  oissi 
des  cors  qui  en  ciraetire  gisoient,  si  grant  qui  n'est  home  el  monde 
qui  n'an  déust  avoir  pitié;  et  li  mauveis  esperit  qui  dehors  estoient 
se  déparlent  tuit,  germentant  et  feisant  tel  remonte  au  départir, 
qu'il  sanbloit  que  toute  la  terre  tranblast.  La  damoisele  oï  les 
noveles  de  son  oncle  qui  morz  estoit,  si  chéï  à  terre  pasmée,  et, 
quant  ele  se  redreça,  si  se  prist  à  démenter  et  dist  :  «  Ha,  Diex  ! 
à  prismes  avons- nos  perdu  le  greignor  confort  et  le  meillor  ami 
que  nos  avions,  et  ce  me  redoit  desconforter  que  je  ne  porroi  estre 
secourue  à  ceste  bcsoig  prochien  par  le  Bon  Chevalier  dont  je 
cuidoie  avoir  secors  et  aide  et  qui  bien  en  estoit  entalentez.  Or  ne 
li  saurai-je  que  demander,  car  il  le  m'ostroia  mout  volentiers,  et 
Damediex  Tan  sache  autretel  gré  conme  se  il  le  feisoit  !  »  La  damoi- 
sele fu  en  grant  doutence  et  en  grant  esmai  ;  car  ele  ne  savoit  mie 
qui  li  chevaliers  estoit,  et  si  fu  en  doutence  de  la  mort  son  oncle  et 
dolente  mout  durement.  Ele  fu  en  la  chapele  tant  qu'il  fu  jorz,  et 
lors  se  conmanda  à  Dieu  et  s'an  parti  et  monta  sor  sa  mule  et  ist 
fors  del  scimetire  grant  aléure,  toute  soûle. 

Li  contes  dit  que  la  damoisele  s'an  vet  vers  le  chastel  sa 
mère,  aus  plus  droit  qu'ele  peut;  mès  ele  est  mout  esmaiée  de  ce 
que  la  voiz  li  a  dit  qu'ele  ne  peut  estre  secorue  se  par  son  frère 
non.  Ele  a  tant  chevauchié  par  ces  jornées  qu'ele  est  venue  el  val 
de  Kamaalot,si  qu'ele  voit  le  chastel  sa  mère,  qui  avironnez  estoit 
de  granz  rivières;  et  voit  Perceval  qui  estoit  descenduz  desoz 
l'onbre  d'un  arbre,  au  chief  de  la  forest,  por  regarder  le  chastel  sa 

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mère,  dont  il  oissi  valiez  quant  il  ocit  le  chevalier  au  vermeil  escu. 
Quant  il  ot  bien  esgardé  le  chastel  et  le  païs  environ,  si  li  plot 
mout,  et  remonta  tantost.  Alant  ez-vos  la  damoisele  qui  vient  : 
«  Sire,  dit-ele,  j'ai  esté  en  grant  poigne  et  en  grant  péril  puis  que 
je  ne  .vos  vi  mès,  et  si  ai  oies  noveles  puis,  mout  pesmes  et  mout 
doulereuses  à  ma  mère  et  à  mon  eus.  Car  li  rois  Peschierres  mes 
oncles  est  morz,  si  a  seisi  son  chastel  uns  miens  oncles,  fi  rois  del 
Chastel  Mortel.  Mès  ma  dame  ma  mère  le  déust  mieuz  avoir,  ou  je 
ou  mes  frères,  i  —  «  Est-ce  voirs,  fet  Perceval,  que  il  est  morz?  » 
—  «  Certes,  sire,  oïl,  je  le  sai  tout  de  voir.  »  —  t  Se  m'ait  Diex, 
fet-il,  ce  poise-moi  mout  durement.  Je  ne  cuidoie  mie  qu'il  déust 
si  tost  morir,  car  je  le  fusse  alé  véoir  n'a  mie  lonc  tens.  » 


ire,  fet-ele,  je  sui  mout  desconfortée  por  vos,  car  Tan  m'a 
dit  autresint  que  force  ne  aide  de  nul  chevalier  ne  me  porra  secorre 
ne  aidier  dès  cest  jor  en  avent,  se  l'aide  mon  frère  non.  Et  dont 
avons-nos  tôt  perdu  s'il  est  ainsint;  car  ma  dame  ma  mère  n'a  respit 
d'estre  en  son  chastel  que  jusqu'à  la  quinzeine  d'ui,  et  je  ne  sai 
mès  mon  frère  où  querre,  et  li  jorz  est  si  prochiens  conme  vos  oez. 
Or  nos  couvendra  feire  au  miez  que  nos  porrons  et  gerpir  par  tens 
cest  chastel,  ne  je  ne  sai  nul  recor  que  nos  aions  plus,  fors  el  rois 
Pelles  en  l'ermitaje.  Là  voudroie-je  que  ma  dame  ma  mère  fust, 
car  il  ne  nos  faudroit  mie.  »  Perceval  se  test  et  a  grant  pitié  en  son 
cuer  de  ce  que  la  damoisele  li  dist.  Ele  le  suit  en  plorant  et  li 
montre  ces  vaus  de  Kamaalot  et  les  chastiaus,  qui  èrent  fermez  ès 
regors  des  monteignes,  et  les  granz  praeries  et  la  forest  qui  environ 
les  enceingnoit.  «  Sire,  fet-ele,  tout  ce  a  tolu  li  sire  des  Mores  ma 
dame  ma  mère,  ne  nule  chose  ne  couvoit-il  tant  conme  cest  chastel 
avoir,  et  si  aura-il  par  tens.  » 


Vouant  il  orent  tant  chevauchié  qu'il  aprochièrent  le  chastel, 
la  dame  estoit  aus  fenestres  de  la  sale  et  connut  sa  fille.  «  Ha  Diex, 
fet  la  dame,  je  voi  là  ma  fille  venir  et  un  chevalier  avec  li.  Biau 
sire  Diez,  donnez  par  vostre  pleisir  que  ce  soit  mes  fiuz  ;  quar,  se 
ce  n'est-il,  j'ai  perdu  mon  chastel  et  mi  oir  en  sont  désérité.  »  Per- 
ceval aproche  del  chastel  entre  lui  et  sa  seror  et  reconnut  la  cha- 


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pele  qui  séoit  sor  IIII  coulonbes  de  marbre  entre  la  forest  et  le 
chaste  1,  là  où  ces  pères  li  dist  que  mout  se  devoit  enmer  bons  che- 
valiers ne  nule  chose  terrienne  ne  le  povoit  contrevaloir;  car  l'en 
ne  sauroit  jà  qui  gisoit  el  sarqueil  très  qu'à  icele  oure  que  li 
mieudres  chevaliers  del  mont  i  vendroit;  mès  adonques  le  sauroit 
l'en.  Perceval  vost  trespasser  la  chapele,  mès  la  damoisele  li  dist  : 
c  Sire,  nus  chevaliers  ne  trespasse  par  ci,  que  ne  voise  véoir  le 
sarqueil  dedanz  la  chapele.  »  Il  descent  et  met  la  damoisele  à  terre 
et  met  jus  son  glaive  et  son  escu  et  vient  vers  le  ton  bel,  qui  mout 
estoit  biaus  et  riches.  Il  mist  sa  main  par  deseure.  Tantost  conme 
il  aprocha  le  sarqueil,  il  euvre  d'une  part,  si  qu'il  vit  celui  qui 
dedanz  estoit  el  sarqueil.  La  damoisele  H  chiet  au  piez  de  joie.  La 
dame  avoit  tel  coustume  que  toutes  les  foiz  que  chevaliers  s'arestoit 
au  sarceil,  qu'ele  se  feisoit  adestrer  à  V  chevaliers  enciens  qu'ele 
avoit  aveque  li  el  chastel,  qui  ne  li  veullent  fallir  ;  il  l'adestrèrent 
jusqu'à  la  chapele.  Tantost  conme  ele  vit  le  sarqueil  ouvert  et  la 
joie  que  sa  fille  fejsoit,  ele  sot  bien  que  ce  iert  ces  fiuz,  ele  le  corut 
acoler  et  beissier  et  conmança  à  mener  la  greignor  joie  c'onques 
dame  fèist. 


sai-je  bien,  fet-ele,  que  Damediex  ne  m'a  mie  oubliée, 
car,  puisque  je  r'ai  mon  fiuz,  li  annuiz  et  li  domaches  que  l'en  m'a 
fet  ne  me  griève  mès  noient.  Sire,  fet-ele  à  son  fiuz,  or  est  bien 
séu  et  esprové  que  vos  estes  li  mieudres  chevaliers  del  monde.  Car 
autretant  n'ouvrist  jà  mès  li  sarqueuz,  ne  ne  séust  l'en  qui  cist 
fust  que  vos  véez  or  en  apert.  Ele  feit  prandre  à  son  chapelain  unes 
lettres  d'or  qui  èrent  sééllées  el  sarqueil  ;  il  esgarde  et  lut  et  après 
dit  que  ces  lettres  tesmoignent  que  cil'  qui  gist  el  sarqueil  fu  uns 
de  ceus  qui  aidièrent  Nostre  Seignor  à  desclofichier  de  la  croiz. 
L'en  regarde  dejoute  lui,  et  trova  les  tenailles  toutes  sanglantes  des- 
quels li  clo  furent  osté,  ne  l'en  ne  les  pot  oster,  ne  le  cors  ne  le  sar- 
queil, ce  nos  raconte  Josephus;  car,  tantost  conme  Perceval  esloigna 
la  chapele,  li  sarqueuz  reclot  et  joint  ensanble  ausint  conme  devant. 
La  Veve  Dame  enmena  son  fil  à  mout  grant  joie  en  son  chastel  et 
li  recovra  toutes  les  vileinnies  que  l'an  li  ot  feites  et  einsint  conme 
misiresGau vains  li  garenti  un  an  son  chastel  porsa  bone  chevalerie. 


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iaux  fiuz,  fet-ele,  or  est  li  termes  aprochiez  que  je  éusse 
mon  chastel  perdu  se  vos  ne  fussiez  venuz.  Mès  or  sai-je  bien  qu'il 
iert  garantiz  par  vos.  Cil  qui  covoite  cest  chastel  est  uns  des  plus 
outrajeus  chevaliers  qui  vive.  Si  m'a  tolue  ma  terre  et  les  vaus  de 
Kamaalot,  sans  reignable  achoison.  Mès,  se  Dieu  plest,  vos  recou- 
verroiz  bien  vostre  doumache,  car  je  ne  cleim  mès  noient  en  la  terre 
puisque  vos  estes  venuz.  Mès  venchiez  vostre  honte  por  acroistre 
vostre  honor,  car  nus  ne  se  doit  leissier  amenuisier  de  son  droit 
envers  mauveis  home,  et  li  doumache  que  Fan  m'a  fet,  por  ce  que 
je  n'avoie  point  d'aide,  ne  soient  refroidié  en  vos  ;  car  honte  que  l'an 
fet  à  preu  n'à  viguereus  ne  doit  pas  refroidier  en  lui;  mès  toujors 
roidoier  et  enasprir;  si  doit  l'en  toujors  avoir  en  remenbrance  ces 
annemis  sanz  feire  sanblant  ;  mès,  quanque  il  metroit  en  chière  et 
en  sanblant  feire  et  en  menace,  doit-il  mestrc  en  fet  quant  il  en 
vient  en  leu.  Car  l'en  ne  peut  mie  trop  gréver  son  anemi,  se  l'en  nu 
veust  leissier  por  Dieu.  Mès  véritez  est  que  fcscripture  dit  que 
l'en  ne  doit  mie  feire  mal  à  ces  anemis,  mès  prier  à  Dieu  qui  les 
ament.  Je  voudroie  bien  que  noz  anemis  fussent  que  il  envers  nos 
s'amendassent  et  que  il  nos  féissent  autretant  de  bien  del  nostre 
méimes  sanz  eus  gréver  conme  il  nos  ont  fet  de  mal,  par  si  que 
m'ire  et  la  vostre  lor  fust  pardonée.  La  moie  ire  lor  pardoing-je 
bien,  au  mien  endroit;  car  il  ne  m'est  mestiers  que  je  veille  à 
nullui  mal,  et  Salemons  dit  que  li  peschierres  qui  d'autrui  péchéor 
maudit,  il  maudit  soi  méime  aussint. 


iax  fiuz,  cist  chastiax  est  vostres,  et  cesle  terre  environ 
que  l'an  m'a  tolue  doit  estre  par  droit  vostre  ;  car  ele  meut  de  par 
vostre  père  et  de  par  moi.  Si  mandez  au  seignor  des  Mores,  qui 
tolue  la  m'a,  que  il  la  vos  rande.  Je  n'i  cleim  mès  noient,  car  je  la 
vos  quite;  car  je  n'ai  que  feire  de  terre,  fors  que  tant  où  li  cors 
puisse  estre  enterrez  à  la  mort,  ne  je  ne  vivrai  mie  longuement 
puisque  li  rois  Peschierres,  mes  frères,  est  morz,  de  quoi  je  sui 
mout  dotante  à  mon  cuer,  et  fusse  encor  plus  se  ne  fust  par  la  joie 
de  vostre  venue.  Et  si  vos  di  bien,  fiuz,  que  vos  avez  grant  coupes 
an  sa  mort;  car  vos  estes  li  chevaliers  par  quoi  il  chéï  primes  en 


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lengor  ;  car,  or  à  primes  le  sai-je  bien,  se  vos  i  fassiez  après  r'alez 
si  éussiez  feite  la  demande  que  vos  ne  féistes  mie  au  premier,  il 
fust  revenuz  en  santé.  Mès  Damediex  si  le  vost  ainssint,  si  devons 
bien  ostroier  sa  volenté  et  son  pleisir.  i 


X  erceval  a  sa  mère  escoutée,  mès  mout  petit  a  respondu  ; 
mès  mout  li  plest  quanque  ele  a  dit.  Li  viaires  li  est  enflanblez  de 
hardement  et  li  courages  espris.  Sa  mère  le  regarde  mout  volen- 
ticrs  ;  ele  Tôt  fet  désarmer  et  li  ot  fet  vestir  une  mout  riche  robe. 
11  fu  biax  chevaliers  si  qu'an  tout  le  monde  ne  trovast  l'en  plus 
parant  ne  plus  formé.  Li  sires  des  Mores,  qui  cuidoit  bien  estre 
certeins  d'avoir  le  chastel  sa  mère,  sot  la  venue  de  Perceval  ;  il  ne 
s'an  esmaia  point  par  sanblant,  ne  n'an  vost  leissier  à  chevauchier 
par  les  terres  ne  par  les  forés,  et  chaucun  jor  s'aastissoit  que  li 
chastiax  seroit  siens,  à  l'eure  et  au  terme  que  mise  i  avoit.  Li  uns 
des  V  chevaliers  à  la  Veve  Dame  fu  un  jor  alez  en  la  forest  sou- 
teinne,  aus  biches  et  aus  scers,  et  en  avoit  pris  à  sa  volenté.  Il 
reveooit  arrières  el  chaslel  et  li  vénéor  avec  lui,  quant  li  sires  des 
Mores  rencontra  qu'il  li  dit  qu'il  avoit  fet  grant  hardement,  qui  en 
la  forest  avoit  archoié  ;  et  li  chevaliers  li  respondi  que  la  forest  ne 
devoit  pas  estre  seue,  mès  à  la  dame  de  Quamaaloth  et  à  son  fil 
qui  repeirié  estoit. 


JLii  sires  des  Mores  se  correça;  il  tenoit  I  espée,  si  li  lança 
très  parmi  le  cors  et  l'ocist.  Li  chevaliers  en  fu  portez  mort  el 
chastel  de  Kamaalot  devant  la  Veve  Dame  et  devant  son  fil.  «  Biau 
fiuz,  fet  la  Veve  Dame,  de  si  fez  presanz  m'a  fet  li  sires  des  Mores, 
plus  que  je  ne  voussisse  ;  il  ne  peut  onques  estre  saoulez  de  ma 
terre  doumagier  ne  del  sanc  des  cors  à  mes  chevaliers  traire.  Or 
povez-vos  bien  savoir  qu'il  m'a  fet  maint  ennui,  puis  que  vostre 
pères  fu  morz  et  puis  que  vos  ne  fustes  el  chastel,  puisqu'il  m'an 
fet  ore  tant  quant  vos  i  estes.  Vos  avez  non  Perceval  por  ce  que, 
avent  que  vos  fussiez  nez,  conmença  l'en  à  vostre  père  à  tolir  les 
vaus  de  Kamaalot;  car  il  estoit  enciens  chevaliers,  si  estoient  tuit 
si  frère  mort;  et  por  ce  vos  mist-il  cest  non  en  bauptesme,  por  ce 
que  il  tos  menbrast  de  son  doumache  et  del  vostre  et  que  vos 


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raidissiez  à  recouvrer  se  vos  en  aviez  le  povoir.  »  La  dame  fet  son 
chevalier  ensevelir,  dont  ele  est  mout  dotante,  et  lendemain  chanter 
la  messe  et  enterrer  ie.  Perceval  fist  armer  II  des  chevaliers  enciens 
avec  lui,  puis  oissi  fors  del  chastel  et  entra  en  la  grant  forest 
ocure.  Il  chevaucha  tant  que  il  vint  devent  un  chastel;  il  encontra 
V  chevaliers  qui  en  issoient  fors,  toz  armez;  il  lor  demanda  à  cui 
il  estoient  ;  il  responnent  qu'il  sont  au  seignor  des  Mores  et  que  il 
vont  querre  le  fil  à  la  Veve  Dame,  qui  est  en  la  forest.  «  Se  nos 
le  péons  randre,  nos  en  aurons  bon  gerredon.  »  —  «  Par  foi,  fet 
Perceval,  vez-me-ci,  ne  le  quérez  plus  loig.  i 


X  erceval  fiert  cheval  des  espérons  et  vient  au  premier,  si 
qu'il  li  passe  son  glaive  très  parmi  le  cors  et  le  porte  à  terre  mort. 
Li  autre  dui  chevalier  fièrent  chaucun  le  sien  si  qu'il  les  ont  navrez 
ès  cors  mout  durement.  Li  autre  dui  s'an  voloient  fouir,  mès  Per- 
ceval les  détint  et  il  se  randent  prison,  por  péor  de  mort.  Il  les 
enmoigne  touz  quatre  el  chastel  de  Kamaalot,  si  les  présante  à 
sa  dame  sa  mère.  «  Dame,  fet-il,  véez-ci  le  retor  de  vostre  cheva- 
lier que  l'en  vos  a  mort;  et  li  quinz  est  demourez  autresint  mau- 
bailliz,  an  la  pièce  de  terre,  conme  li  vostres  fu.  i  —  <  Biau  fiuz, 
fet-ele,  je  enmasse  mieuz  la  pès  en  autre  manière,  se  estre  péust.  > 
—  c  Dame,  fet-il,  ainsint  est  ore.  L'an  doit  feire  grant  gerre  contre 
gerréor  et  pès  encontre  peissible.  »  Li  chevalier  sont  mis  en 
prison.  Les  no  vêles  sont  venues  au  seignor  des  Mores  que  li  fiuz  à 
la  Veve  Dame  a  un  de  ces  chevaliers  ocis  et  II1I  menez  en  prison. 
11  en  a  mout  grant  ire  en  son  cuer,  et  jure  et  afiche  que  jà  mès 
n'iert  en  repos  très  qu'à  icele  oure  qu'il  l'aura  ou  pris  ou  mort, 
et,  s'il  avoit  chevalier  en  sa  terre  qu'il  li  péust  rendre,  il  li  donroit 
un  des  mellors  chasliax  de  sa  contrée.  Li  plusor  se  sont  aati  de 
Perceval  prandre  ;  VII  en  vindrent  devant  lui,  tuit  armez,  en  la 
forest  de  Kamaalot,  et  chacièrent  et  berssèrent  aus  bestes  sauvages 
en  la  forest  par  defors,  si  que  cil  del  chastel  les  virent. 


X  erceval  estoit  en  la  chapele  sa  mère  où  il  escoutoit  la 
messe,  et,  quant  la  messe  fu  chantée,  sa  seur  li  dist:  «  Biaus  frère, 
vée2-vos  ici  le  seintime  drap  que  je  aportai  de  la  chapele  del  cime- 


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tire  périlleus;  beissiez-le  et  louchiez  à  vostre  viaire,  car  uns  seins 
hennîtes  me  dist  que  jà  nostre  terre  ne  seroit  conquise  très  qu'à 
icele  eure  que  vos  en  auriez.  »  Perceval  le  beise,  puis  l'atouche  à 
ces  euz  et  à  son  viaire.  Après,  se  vet  armer  et  li  quatre  chevalier 
ensanble  o  lui;  puis,  ist  fors  de  la  chanbre  et  monte  sor  son 
cheval;  puis,  ist  fors  de  la  porte  eonme  lions  deschaënnez.  Il  sist 
sor  un  grant  cheval  tout  couvert;  il  aproche  les  VIII  chevaliers 
qui  tuit  estoient  armé  et  tuit  enchevauchié  ;  il  lor  demande  quel 
gent  il  sont  et  que  il  quièrent,  et  il  dient  qu'il  sont  ennemi  à  la 
Veve  Dame  et  à  son  fil.  «  Donques  vos  desfi  !  »  fet  Perceval.  II  vient 
à  eus  par  grant  air  et  li  quatre  chevalier  aveque  lui,  et  abat 
chaucun  le  sien  si  durement  qu'il  n'i  a  celui  qui  ne  soit  navrez  el 
cors,  ou  pécoié  ou  braz  ou  cuisse.  Li  autre  tindrent  la  mellée  au 
plus  qu'il  la  porent  endurer.  Perceval  les  fist  prandre  et  mener  el 
chastel  et  les  autres  V  que  il  avoient  abatuz.  Li  sires  des  Mores 
estoit  venuz  archoier,  si  oï  la  noise  des  chevaliers,  il  s'en  vint  cele 
part  grant  aléure,  touz  armez,  t  Sire,  fet  li  uns  des  enciens  che- 
valiers à  Perceval ,  vez-ci  le  seignor  des  Mores  qu'il  vient,  qui 
vostre  mère  a  tolue  sa  terre  et  ocis  ces  homes.  De  cetui  seroit  bone 
à  prandre  la  vengence.  Esgardez  conme  il  vient  aramiz.  »  Perceval 
l'esgarde  conme  celui  que  il  n'aime  mie,  et  s'an  vient  vers  lui  tant 
eonme  cheval  li  peut  rendre,  et  le  fiert  très  parmi  le  piz  si  dure- 
ment que  il  porte  à  terre  lui  le  cheval  tout  en  I  mont.  Il  descent  à 
terre,  puis  trait  l'espée.  t  Conment,  fet  li  sires  des  Mores,  volez- 
me-vos  donques  ocinre  ne  maumestre  plus  que  je  sui?  »  —  «  Par 
mon  chief,  fet  Perceval,  naie  encores  si  tost,  mès  je  vos  ocirrai 
assez  par  tens.  »  —  t  Se  vos  sanble,  fet  li  sires  des  Mores,  mès  ce 
n'iert  mie  encores.  »  Il  sailli  sus  en  piez  et  cort  sus  à  Perceval, 
l'espée  traite,  conme  cil  qui  volentiers  le  doumajast  se  il  péust. 
Mès  Perceval  se  desfant  conme  bons  chevaliers,  et  li  donna  tel  cop 
en  son  venir  qu'il  li  trancha  le  braz  atout  l'espée.  Li  chevalier  qui 
après  lui  venoient  s'an  fouirent  arrière,  tuit  desconfit,  quant  il 
virent  lor  seignor  afolé.  Et  Perceval  le  fet  lever  sor  "un  cheval  et 
le  fet  porter  el  chastel,  si  le  présante  à  sa  mère.  «  Dame,  fet-il, 
vez-ci  le  seignor  des  Mores.  Vos  H  avez  bien  atendu  conment  vos 
li  déustes  prochiennement  randre  vostre  chastel  la  aparmain.  » 


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ame,  fet  li  sires  des  Mores,  vostre  fiuz  m'a  afolé  et  mes 
chevaliers  pris  et  moi  autresint.  Je  vos  randrai  vos  chastiax 
quanque  j'an  tieng  devers  moi  ;  si  me  clamez  tôt  quite.  »  —  c  Et 
qui  li  sodra,  fet  Perceval,  la  honte  que  vos  li  avez  feite,  et  ces  che- 
valiers que  vos  li  avez  moH,  dont  vos  n'éusles  onques  pitié?  Jà 
Diex  ne  m'ait  se  ele  a  de  vos  merci  ne  pitié,  quant  je  jà  més  me 
travaillerai  por  besoigne  qu'ele  oit  por  venir  en  s'aide.  Autretel 
pitié  conme  vos  avez  éu  de  lui  et  de  ma  sereur,  aurai-je  de  vos. 
Damediex  conmanda,  en  la  viele  loi  et  en  la  novele,  que  l'an  féist 
justisedes  omécides  et  des  traïtors;  ausint  ferai-je  de  vos,  jà  ces 
conmandemenz  n'an  iert  trespassez.  »  Il  fet  aprester  une  grant 
cuve  enmi  la  cort  et  amener  les  XI  chevaliers  ;  il  lor  fet  les  chiés 
coper  en  la  cuve  et  tant  seignier  conme  il  porent  rendre  de  sanc; 
et  puis  fist  les  cors  traire  et  les  chiés,  si  que  n'i  ot  que  le  sanc 
tout  pur  en  la  cuve.  Après,  fet  désarmer  le  seignor  des  Mores  et 
amener  devant  la  cuve  où  il  avoit  grant  foison  de  sanc.  Il  li  fet  tes 
piez  lier  et  les  mains,  mout  estroitement  ;  après,  li  à  dit  :  «  Vos  ne 
péustes  onques  estre  saoulez  del  sanc  aus  chevaliers  ma  dame  ma 
mère,  je  vos  saoulerai  del  sanc  à  vos  chevaliers.  *  Il  le  fet  pendre 
par  les  piez  en  la  cuve,  si  que  la  teste  fu  el  sanc  très  qu'aus 
espaules;  puis,  l'i  fist  tant  tenir  qu'il  fu  noiez  et  esteinz.  Après, 
en  fet  porter  son  cors  et  les  cors  aus  autres  chevaliers  et  lor 
chiés,  et  les  fist  giter  en  un  charnier  encien,  qui  estoit  dejoute 
une  viele  chapele  en  la  forest,  et  la  cuve  atout  le  sanc  fist  gilier 
en  la  rivière  si  que  Pève  en  fu  toute  sanglante.  Les  noveles 
vindrent  par  les  chastiax  que  li  fiuz  à  la  Veve  Dame  avoit  ocis 
le  seignor  des  Mores  et  les  meillors  de  ces  chevaliers.  Il  en 
furent  en  plus  grant  doutance;  li  plusor  distrent  que  autretel 
feroit-ii  d'eus  se  il  n'èrent  à  son  conmandement.  L'an  li  aporte 
les  clers  de  touz  les  chastiax  que  l'an  avoit  toluz  à  sa  mère, 
et  la  raséurent  luit  li  chevalier,  qui  devant  l'avoient  gerpie,  d'estre 
à  sa  volenté,  por  péor  de  mort.  Toute  la  terre  fu  asséurée  et 
la  dame,  en  joie  et  sanz  ennui,  fors  que  por  le  roi  Peschéor  son 
frère  qui  morz  estoit,  dont  ele  estoit  moult  dolante  et  moult  cor- 
reciée. 


—  185  — 


U  n  jor  se  séoit  la  Veve  Dame  au  mangier  et  avoit  grant 
foison  de  chevaliers  en  la  sale.  Perceval  se  séoit  delez  sa  seur. 
Atant  ez-vos  la  damoisele  del  char  qui  venoit,  et  les  autres  II  damoi- 
seles,  si  venoit  devant  la  Veve  Dame  et  devant  son  fil,  si  les  salue 
mout  hautement.  «  Damoisele,  fet  Perceval,  bone  aventure  aiez- 
vos  !  »  —  «  Sire,  fet-ele,  vos  avez  ci  mout  bien  esploitié  de  vostre 
afeire  ;  or  l'alez  esploitier  aillors,  car  il  est  mout  grant  mestiers. 
Li  rois  hermites,  qui  est  frères  vostre  mère,  vos  mende  que,  se 
vos  ne  venez  hastivement  en  la  terre  qui  fu  le  roi  Peschierres  vostre 
oncle,  que  la  novele  loi  que  Diex  i  a  eslablie  i  amenuisera  mout. 
Car  li  rois  del  Chastel  Mortel,  qui  la  terre  a  saisie  et  le  chaste), 
a  fet  crier  par  tôt  le  païs  que  tuit  cil  qui  vostrent  maintenir  la 
vielle  loi  et  gerpir  la  novele  auront  garantie  de  lui  et  son  conseil 
et  s'aide;  et  cil  qui  feire  ne  le  voudront  seront  destruiz  et  essillié.  » 
—  «Ha,  biau  fiuz,  fet  la  Veve  Dame,  avez  oreoï  grant  desloiaulé 
del  mal  home  qui  mes  frères  est,  de  quoi  je  sui  mout  dolante  quant 
il  m'apartient.  »  —  «  Dame,  fet  Perceval,  vostre  frères  ne  mes 
oncles  n'est-il  mie,  puisqu'il  renie  Dieu;  ainz  est  nostre  anemis 
mortex,  et  plus  le  devons-nos  haïr  que  autres  estranges.  » 


iau  fiuz,  fet  la  Veve  Dame,  je  vos  prie  et  requier  que  la 
loi  au  Sauvéor  ne  soit  mise  en  oubli  ne  an  nonchaloir,  là  où  vos 
la  puissiez  essaucier  ;  quar  ntll  meillor  seignor  ne  povez-vos  servir, 
ne  nus  ne  set  plus  biau  gerredonner  de  lui.  Biau  fiuz,  nus  ne 
peut  estre  bons  chevaliers  se  il  ne  le  sert  et  aime.  Gardez  que  vos 
soiez  adès  en  son  servise,  ne  nu  déloiez  por  nule  penssèe;  mès  soiez 
en  son  conmandement,  autresint  au  vespres  conme  au  matin;  si 
ne  forligneroiz  mie  vostre  lignage.  Et  Damediex  vos  en  doint 
penssée  et  bone  volenté  ainsint  conme  vos  l'avez  conmancié.  »  La 
Veve  Dame,  qui  mout  amoit  sont  fil,  est  levée  des  tables,  et  tuit  li 
autre  chevalier,  et  li  sanble  qu'ele  est  dame  de  sa  terre  autressint 
bien  conme  ele  fu  onques  mieuz.  Mès  ele  rant  grâces  moutsouvant 
au  Sauvéor  del  monde  de  bon  cuer  et  li  prie  qu'il,  par  son  pleisir, 
prest  à  son  fil  espace  de  vie,  par  amendement  d'âme  et  de  cors. 
Perceval  fu  aveques  sa  mère  grant  pièce  et  avec  sa  seror,  et  fu 


—  186  — 


mout  doutez  et  onorez  de  toz  les  chevaliers  de  la  terre,  par  le 
grant  sanz  et  par  le  grant  esfort  et  par  la  grant  valor  de  sa  che- 
valerie. 


ist  hauz  esloires  dit  que  misires  Gauvains  et  Lan- 
coloz  furent  repeiriez  è  la  cort  le  roi  Artus,  de  la 
quesle  qu'il  orent  achevée.  Li  rois  en  fist  mout  grant 
joie  et  la  reine.  Li  rois  Artus  séoit  un  jorau  mengier 
dejouste  la  réine  et  ot  l'en  servi  du  premier  mès. 
Atant  vindrent  dui  chevalier,  tuit  armé,  et  apor- 
tôit  chaucuns  un  chevalier  mort  devent  lui,  et  estoient  li  chevalier 
encor  armé  tant  conme  li  cors  duroient.  t  Sire,  font  li  chevalier, 
ceste  grant  honte  et  cist  doumaches  est  vostre.  En  ceste  manière 
perdroiz-vos  par  lens  touz  vos  chevaliers,  se  Diex  ne  vos  ainme 
tant  qu'il  i  meste  conseil  par  tens,  par  seue  amor.  »  —  t  Seignors, 
fet  li  rois,  conment  sont  cist  chevalier  ainsint  mal  atornez?  »  — 
«  Sire,  font-il,  il  est  bien  droiz  que  vos  le  sachoiz.  Li  chevaliers 
del  Dragon  ardant  est  entrez  el  chief  de  vostre  terre,  si  destruit 
chevaliers  et  chastiax  et  quanqu'il  aconssuit.  Si  n'i  ose  nus  con- 
tendre  envers  lui,  car  il  est  greindres  un  pié  que  chevalier  que  vos 
éussiez  onques,  et  d'orrible  chière,  et  si  est  s'espée  greindre 
III  tenz  que  nule  autre  espée  de  chevalier,  et  en  son  glaive  a  bien 
la  charge  d'un  home.  De  son  escu  se  peuent  bien  covrir  dui  cheva- 
lier, et  a,  par  defors,  la  teste  d'un  dragon  qui  giète  feu  et  flanbe 
toutes  les  eures  que  il  veust,  si  aigre  et  si  cuissant  que  nus  ne 
peut  longuement  durer  encontre. 


.N. 


I  us  ele  autre  aventure,  tant  soit  fors,  ne  li  peut  contrester 
et,  ainsint  conme  vos  véez,  a-il  bruillez  et  maubailliz  tous  les 
austres  chevaliers  qui  à  lui  se  mellent.  » —  «  De  quel  terre  est  venuz 
itex  bons?  »  fet  li  rois,  t  Sire,  fet  li  chevaliers,  il  est  venuz  del 


à 


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—  187  — 


chastel  au  Jaiant,  et  vos  gerroie  por  l'amor  de  Logrin  le  jaiant,  dont 
misires  Rex  vos  aporta  la  teste  en  vostre  cort;  ne  jà  mès,  ce  dit, 
n*ara  joie  très  qu'à  icele  oure  qu'il  l'aura  vengié  de  vostre  cors  ou 
del  chevalier  que  vos  plus  ameroiz.  »  —  c  Daraediez,  fet  li  rois, 
nos  desfandra  de  si  mal  home.  »  Il  est  levez  des  tables  et  fu  touz 
esfraez,  et  fet  porter  les  II  chevaliers  morz  en  terre,  et  li  autre 
s'an  retornent  quant  il  orent  dit  lor  mesage.  Li  roi  apele  monsei- 
gnor  Gauvain  et  Lancelot  et  lor  demande  qu'il  fera  de  cest  chevalier 
qui  est  entrez  en  sa  terre  :  c  Par  mon  chief  je  n'an  sai  que  dire  se 
vos  ne  m'en  conseilliez.  »  —  t  Sire,  fet  Lanceloz,  nos  irons,  entre 
moi  et  monseignor  Gauvain,  encontre,  se  il  vos  plest.  »  —  «  Par 
mon  chief,  fet  li  rois,  je  ne  vos  i  leiroie  aler  por  I  réaume  ;  car  tex 
hons  n'est  mie  chevaliers,  ainz  est  déables  et  ennemis,  qui  d'aucun 
des  costez  d'anfer  est  oissuz.  Je  ne  vos  di  mie  que  ce  ne  fust  grant 
honor  et  grant  pris  de  lui  ocirre  ne  conquerre;  mès  mout  se 
metroit  en  grant  péril  qui  encontre  lui  iroit  et  mout  auroit  grant 
fein  d'estre  ainsint  conme  je  vi  les  II  chevaliers  bailliz.  »  Li  rois 
fu  en  si  grant  esfroi  qu'il  ne  set  qu'il  puisse  feire  ne  dire,  et  aussint 
est  toute  la  court,  ne  si  n'i  a  geires  chevalier  qui,  ne  un  ne  a.utre, 
soit  enlalentez  d'aler  à  lui  coubatre;  si  en  est  toute  la  cort  en  grant 
esmai. 


fi  reconmcnce  une  des  mestres  branches  del  Graal, 
el  non  de]  père  et  del  fil  et  del  scint  esperit.  Per- 
ceval  ot  tant  esté  aveques  sa  mère  conme  li  plut. 
II  s'en  est  partiz  par  son  gré  et  par  le  gré  de  sa 
seror,  et  lor  dit  que  il  revendra  en  la  terre  au  plus 
hastivement  que  il  porra.  Il  entre  en  la  grant  forest 
soutine  et  chevauche  tant  par  ces  jornées  que  il  vint,  un  jor,  en 
droit  l'eure  de  midi,  en  une  mout  très  bele  lande,  et  voit  une  forest. 
1)  esgarde  enmi  la  lande  et  voit  une  croiz  vermeille.  Il  regarde  au 


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—  188  — 


chief  de  la  lande  et  voit  I  moût  bel  chevalier  séoir  en  l'onbre  de  la 
forest,  et  estoit  vestuz  de  blans  dras  et  tenoit  un  veisseil  d'or  en  sa 
main.  A  l'autre  chief  regarde  de  la  lande  et  voit  une  damoisele  séoir 
autresint,  jeune  et  jante  et  de  mout  très  grant  biauté  ;  et  estoie  vestue 
d'un  blanc  samiz,  goûté  d'or.  Josephus  nos  raconte,  par  la  devine 
escripture,  que  de  la  forest  oissi  une  beste  blanche  conme  noif  négiée, 
et  estoit  greindre  d'un  goupil  et  mendre  d'un  lièvre.  La  beste  vint  en 
la  lande,  toute  esfraée,  car  ele  avoit  en  son  ventre  XV  chéaus  qui 
glapissoient  autressint  dedanz  li,  conme  chien  en  bois,  et  ele  s'an 
fuioit  aval  la  lande  por  la  péor  des  chiens  dont  ele  ot  le  glai 
dedanz  lui.  Perceval  s'areste  sor  l'areslel  de  son  glaive  por  regarder 
la  merveille  de  ceste  beste  de  qui  il  a  mout  grant  pitié,  car  ele  est 
tant  douce  par  senblant  et  de  si  très  grant  biauté,  et  sanble  de  ces 
euz  que  ce  soient  II  esmeraudes.  Ele  ceurt  le  chevalier,  toute 
esfraée,  et,  quant  ele  i  a  esté  une  pièce  et  li  chien  l'araticent,  si 
s'an  eort  vers  la  damoisele  et  là  ne  peut-ele  pas  moult  longuement 
arester,  car  li  chael  qui  en  li  sont  ne  cessent  dé  glatir,  de  quoi  ele 
a  mout  grant  péor. 


ne  s'ose  mestre  en  la  forest  ;  ele  voit  Perceval,  si  s'an 
vient  vers  lui  por  gérison  ;  ele  vet  gésir  sor  le  col  de  son  cheval  et 
il  li  tant  ces  mains  por  recevoir  la,  por  ce  que  ele  ne  se  blecist;  et 
toutes  eures  glatissoient  li  chien  ;  et  li  chevaliers  li  escrie  :  t  Sire 
chevaliers,  fet-il  à  Perceval,  leissiez  la  beste  aler,  ne  la  tenez  mie, 
car  il  n'afiert  n'à  vos  n'à  autrui;  mès  leissiez  li  feire  sa  destinée.  » 
La  beste  vit  qu'ele  n'avoit  nul  garant,  ele  s'an  vet  vers  la  croiz,  et 
tantost  ne  porent  plus  estre  li  chacl  en  lui,  ainz  oissirent  fors,  tuil 
vif  aussint  conme  chien  ;  mès  il  n 'estaient  pas  de  sa  douceur  ne  de 
sa  biauté  ;  ele  s'umelioit  mout  entr'eus  et  se  coucha  à  terre  et  fist 
autretel  sanblant  conme  se  ele  lor  criast  merci,  et  fu  au  plus  près 
de  la  croiz  qu'ele  pot.  Li  chien  Forent  avironnée  et  li  coururent 
sus  de  toutes  parz,  si  la  dépccièrent  toute  au  danz;  mès  n'orent 
onques  povoir  que  il  manjassent  de  la  chair  ne  que  il  c'esloignas- 
sent  de  la  croiz. 


uant  li  chien  orent  la  teste  mengiée,  si  s'an  fouirent  el 


—  189  — 


bois  autresint  conme  luit  enragié.  Li  chevaliers  et  la  damoisele 
Tiennent  là  où  la  beste  gisoit  par  pièces,  à  la  croiz,  si  en  prant 
chaucuns  sa  partie  et  raestent  en  lorveissiaxd'or,etprenoientlesanc 
qui  gisoit  deseure  la  terre  autresint  conme  la  char  et  beisent  le  leu 
et  aourent  la  croiz;  puis, se  remestent  en  la  forest.  Perceval  descent 
et  se  met  à  jenoillons  devant  la  croix,  si  la  beise  et  aoure  et  le  leu 
où  la  beste  fu  ocise,  autresint  conme  il  avoit  véu  feire  le  chevalier 
et  la  damoisele  ;  et  li  vint  une  oudor  si  souef,  de  la  croiz  et  du  leu, 
que  nule  douceur  ne  s'i  péust  apareillier.  Il  regarde  et  voit  venir 
de  la  forest  II  provoires  tout  à  pié  ;  et  li  huche  li  premiers  :  t  Sire 
chevaliers,  Iraez-vos  en  sus  de  la  croiz,  quar  vos  n'i  devez  aprou- 
chier.  >  Perceval  se  trait  arrières  et  li  prestres  s'ajenouille  devant 
la  croiz,  si  l'aoure  et  encline  et  beise  plus  de  vint  foiz  et  moigne  la 
greignor  joie  del  monde.  Et  li  auslres  prestres  vient  après,  si  aporte 
unes  granz  verges,  si  en  osle  celui  à  force  et  bat  la  croiz  de  la  verge 
de  toute  parz  et  ploure  mout  très  durement. 


Xerceval  Pesgardeà  mout  grant  merveille  et  lui  dit  :  «  Sire, 
fet-il,  dont  ne  sanblez-vos  prestres.  Por  quoi  feites-vos  si  çrant 
vileignie?  »  —  t  Sire,  fet  li  prestres,  à  vos  n'an  monte  riens  de 
quanque  nos  feissons;  ne  par  nos  ne  le  sauroiz-vos  mie.  »  Se  il  ne 
fust  prestres,  Perceval  se  fust  mout  courrouciez  à  lui  ;  mès  il  ne  li 
vost  noient  mesfeire.  Il  s'an  parti  atant  et  monte  sour  son  cheval, 
puis  rantra  en  la  forest,  touz  armez;  mès  n'ot  geires  en  tel  menière 
chevauchié  quant  il  encontra  le  Couart  Chevalier,  qui  li  escria  de 
si  loig  conme  il  le  vit':  «  Sire,  por  Dieu,  aurai-je  garde  de  vos?  » 
—  «  Quex  bons  estes- vos  donc?  »  fet  Perceval.  «  Sire,  fet-il,  j'ai 
non  li  Couarz  Chevaliers  et  sui  à  la  damoisele  del  char.  Si  vos  pri, 
por  Dieu  et  por  vostre  valor,  que  vos  ne  me  touchiez.  >  Perceval  le 
regarde,  si  le  voit  grant  et  bel  et  bien  forni  et  adroit  et  tout  armé 
sor  son  cheval  ;  si  li  dit  :  «  Puisque  vos  estes  si  couarz,  por  quoi 
estes-vos  si  armez?»  —  t  Sire,  fet-il,  por  la  vileinie  d'aucun 
chevalier  que  je  dout,  car  tiex  me  porroit  encontrer  qui  tost 
m'ocirroit.  » 

«  Estes-vos  si  couarz  conme  vos  dites?  »  fet  Perceval.  «  Oïl, 


—  190  — 


fct-il,  plus  assez.  >  —  c  Par  mon  chief,  fet-il,  je  vos  ferai  hardi. 
Or  en  venez  o  moi  ;  quar  c'est  grant  doumache  que  couardise  est 
herbergiée  en  si  biau  chevalier.  Je  veil  que  vostre  nons  soit  chan- 
giez hasti  veinent,  car  tiex  nons  est  lez  à  chevalier.  »  —  c  Ha,  sire, 
por  Dieu,  merci  t  Or  sai-je  bien  que  vos  me  volez  ocirre.  Je  ne  veil 
changier  mon  conrage  ne  mon  non.  » — •  Par  mon  chief,  f et  Perce  val, 
dont  morrez-vos  par  tens.  »  Il  l'en  fet  aler  devant  lui,  quel  gré 
qu'il  en  oit,  et  li  chevaliers  i  vet  mout  à  enviz.  Il  n'ont  geires  che- 
vauchié  quant  il  oï  en  la  forest,  fors  de  la  voie,  II  damoiseles  qui 
se  démentoient  mout  durement  et  prioient  à  Damedieu  qu'il  jor 
envoiast  par  tens  secours.  ' 


xerceval  vint  cele  part,  entre  lui  et  le  chevalier  que  il  chace 
devant  lui  à  force,  et  voit  I  grant  chevalier  tout  armé  qui  les 
II  damoiseles  enmoigne,  toutes  escheveulées  ;  il  les  fiert  d'eures  en 
autres,  d'unes  granz  verges,  si  que  li  sans  lor  coule  contreval  les 
faces.  «  Ha,  sire  chevaliers,  fet  Perce  val,  que  demandez-vos  à  ces 
II  damoiseles  que  vos  menez  si  vileinnement?  »  —  «  Sire,  fet-il, 
ele  me  déséritent  d'un  mien  recet,  qui  est  en  ceste  forest,  que  misires 
Gauvains  lor  dona.  » —  «  Sire,  font-eles  à  Perceval,  cist  chevaliers 
est  robierres,  si  n'an  a  plus  remès  en  ceste  forest,  et  les  austres 
chevaliers  qui  robéours  estoient  ocist  monseignor  Gauvains  et  Lan- 
celoz  et  uns  austres  chevaliers  qui  avec  eus  vint;  et,  por  la  grant 
soufreste  et  por  la  grant  poureté  que  misires  Gauvains  et  Lanccloz 
vit  en  nos  jadis  et  en  la  meson  nostre  frère  là  où  il  giurent  el 
chastel,  nos  vostrent-il  douner  cest  recet  et  le  trésor  que  il  con- 
quistrent  sor  les  chevaliers  robéors,  et  por  ce  nos  enmoigne  cist 
por  ocirre  et  por  destruire,  et  autretel  feroit-il  de  vos  se  il  en  avoit 
pooir  et  de  touz  les  chevaliers  se  il  en  avoit  povoir.  »  —  t  Sire 
chevaliers,  fet  Perceval,  leissiez  les  damoiseles,  car  je  sai  bien 
qu'eles  dient  voir,  car  je  fui  là  où  li  recez  lor  fu  donnez.  »  — 
»  Dont  aidastes-vos  mon  lignage  à  ocirre,  fet  li  chevaliers;  de 
quoi  je  vos  desfi.  >  —  c  Ha,  fet  li  Couarz  Chevaliers  à  Perceval,  ne 
vos  chaust  que  il  vos  die;  ne  vos  correciez  mie;  alez  vostre 
chemin.  »  —  «  Certes,  fet  Perceval,  je  non  ferai,  ainz  aiderai, 
fet-il,  à  chalongier  l'anor  aus  damoiseles.  > 


—  191  — 


«lia,  sire,  fet  li  Couarz  Chevaliers,  par  moi  ne  sera-ele 
jà  cbalongiée.  »  Perceval  se  trait  arrière.  «  Sire,  fet-il,  vez-là  mon 
avoué  que  je  met  en  leu  de  moi.  »  Li  chevaliers  robierres  meut  à 
lui  et  le  Sert  si  durement  sor  son  escu  si  qu'il  li  brise  son  glaive, 
mès  il  ne  peut  le  Couart  Chevalier  remuer  ;  ainz  fu  toujors  remuez 
toz  droiz  ès  arçons  de  la  sele;  il  esgarde  l'autre  chevalier  qui 
c'espée  ot  traite.  Li  Couarz  Chevaliers  esgarde  d'une  part  et  d'autre, 
qui  s'an  fouist  volentiers  s'il  osast.  Mès  Perceval  li  escrie  :  «  Che- 
valiers, pénez-vos  de  sauver  m'ennor  et  vostre  vie  et  l'anor  à  ces 
deus  damoiseles.  »  Et  li  chevaliers  li  donne  grant  cop  de  l'espée, 
si  que  près  vet  que  il  ne  l'estone  tout.  Et  li  Couarz  Chevaliers  ne 
se  meut.  Perceval  l'esgarde  à  merveilles,  si  se  pensse  qu'il  a  mis 
trop  couart  chevalier  en  son  leu;  or  à  primes  set  bien  que  il  li 
disoit  vérité.  Li  chevaliers  robières  l'anchauce  de  toutes  parz  et  li 
done  tant  de  cox  que  li  chevaliers  vit  son  sanc.  c  Par  mon  chief, 
fet-il,  vos  m'avez  blécié,  mès  vos  le  conparroiz  ;  car  je  ne  cuidoie 
mie  que  vos  me  vossissiez  ocirre.  »  Il  aloigne  son  glaive,  qui  fors 
estoit  et  fiers,  et  fiert  le  cheval  des  espérons  mout  très  durement, 
et  consuit  le  chevalier  de  s'espée  très  enmi  le  piz,  de  si  très 
grant  air  qu'il  le  porte  à  terre  jus  del  cheval.  Il  descent  sor  lui,  si 
li  deslace  la  venlaille  et  abat  la  coiffe;  puis  li  tranche  la  teste,  si  la 
présante  à  Perceval  :  t  Sire,  fet-il,  ice  vos  doing-je  de  ma  pre- 
mière joute.  »  —  €  Par  mon  chief,  fet  Perceval,  icest  présant 
ain-je  mout  chier;  or  gardez  que  vos  ne  vos  enbatez  mès  en  couar- 
dise où  vos  avez  esté.  Car  c'est  trop  grant  honte  à  chevalier.  »  — 
€  Sire,  fet-il,  non  ferai-je;  mès  je  ne  cuidoie  mie  que  l'an  devenist 
si  tost  hardiz,  car  je  le  fusse  devenuz  grant  pièça  ;  si  i  éusse  éu 
preu  et  honeur;  car  maint  chevalier  m'ont  tenu  en  despit,  qui 
m'éussent  onoré.  »  Perceval  respont  qu'il  est  bien  droiz  et  resons 
que  l'en  honore  plus  les  preudesoines  que  les  autres,  c  Je  vos  con- 
mant  ces  II  damoiseles  à  garder,  et  les  menez  en  lor  recet  sauve- 
ment,  et  soiez  à  lor  pleisir  et  à  lor  volenté,  et  si  dites  partout  que 
vos  avez  à  non  li  Hardiz  Chevaliers;  car  cist  nons  est  plus  cortois 
que  li  austres.  >  —  c  Sire,  fet-il,  vos  dites  voir,  et  le  non  ai-je 
bien  de  par  vos.  »  Les  damoiseles  si  mercient  mout  Perceval  et 


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—  192  — 


prennent  congié  à  lui,  si  s'an  vont  et  sèvent  mout  bon  gré  au 
chevalier,  qui  avec  eles  s'an  vet,  del  chevalier  qu'il  a  ocis;  si  Tan 
apèlent  Hardi  Chevalier. 


Xercevaus  se  part  del  lieu  où  li  chevaliers  gist  morz,  et 
chevauche  tant  qu'il  aproche  Kardeil,  où  li  rois  Artus  estoit,  et 
treuve  le  païs  environ  en  grant  esfroi  et  en  grant  esmaience.  Il  se 
merveille  mout  de  quoi  ce  est  et  demande  à  la  gent  menue  de  quoi 
il  sont  en  grant  esfroi  :  «  Dont  ne  vit  encore  li  rois?  »  —  t  Sire, 
font  li  plusor,  oïl,  il  est  là  dedanz  en  cel  chastel,  mès  il  n'i  fu  onques 
mès  si  destroiz  ne  si  effraez  conme  il  est  orendroit.  Car  uns  che- 
valiers le  gerroie,  vers  qui  nus  chevaliers  du  mont  ne  peut  durer.  > 
Perceval  chevauche  tant  qu'il  vint  devant  la  meslre  sale  et  est  descen- 
dis au  perron.  Laneeloz  et  misires  Gauvains  vinrent  encontre  lui,  si 
en  firent  mout  grant  joie,  et  li  rois  et  la  réine  et  tuit  cil  de  la  cort  ; 
si  le  firent  désarmer  et  vestir  de  mout  riche  robe.  Mout  le  regar- 
dèrent volenliers  cil  qui  onques  ne  Forent  véu,  por  le  pris  et  por 
la  valor  de  sa  chevalerie.  La  cort  fu  auques  resbaudie  por  lui,  qui 
mout  avoit  esté  troublée.  Si  con  li  rois  séoit  un  jor  au  mengier, 
atent  vindrent  IIII  chevaliers  qui  vindrent  en  la  sale,  tuit  armé,  et 
portoit  chaucuns  devant  lui  un  chevalier  mort;  et  a\oienl  les  piez 
et  les  braz  tranchiez,  mis  les  cors  estoient  encore  tuit  armé,  de 
quoi  li  hauberc  èrent  autresint  noir  conme  foudre.  Il  gîtèrent  les 
chevaliers  enmi  la  sale.  «  Sire,  font-il  au  roi,  autres  foiz  vos  est 
montrée  ccste  honte  que  l'en  vos  fet,  qui  m'est  mie  amendée.  Li 
chevaliers  au  Dragon  vos  destruit  vostre  terre  et  ocit  vos  homes  et 
nos  approche  au  plus  qu'il  peut,  et  dit  que  jà  ne  trovera  si  hardi 
chevalier  en  vostre  cort  qui  l'ost  atendre  ne  envaïr.  »  Li  rois  a  mout 
grant  vergoigne  de  ces  noveles  et  misires  Gauvains  ausint.  Si  sont 
mout  dolanz  en  lor  cuers  de  ce  que  li  rois  ne  les  i  a  leisiez  aler. 
Li  IIII  chevaliers  s'an  relornent  arrières  et  leissièrent  les  chevaliers 
morz  en  la  sale,  mès  li  rois  les  fet  enterrer  avec  les  autres. 


JUi  murmuires  liève  mout  granz  entre  les  chevaliers  en  la 
sale,  et  dient  bien  li  plusor  que  onques  mès  n'oïrent  parler  de 
nullui  qui  si  cruiement  océist  chevaliers,  ne  tant,  conme  cist  feis- 


—  193  — 


soit;  ne  l'en  ne  doit  pas  blâmer  monseignor  Gauvain  ne  Lancelot 
se  il  ni  aloient,  car  il  n'a  chevalier  el  monde  qui  tel  home  pouist 
conquere,  se  Damediex  ne  li  feisoit,  puisque  giète  feu  et  flanbe  de 
son  escu  quant  il  veust.  Et,  ainssint  conme  li  murmuires  estoit 
entre  les  chevaliers  tôt  antor  la  sale,  atant  ez-vos  la  damoisele  qui 
le  chevalier  feisoit  porter  en  litière  mort,  et  vient  devant  le  roi. 
«  Sire,  fet-ele,  je  vos  pri  et  requier  que  vos  me  faciez  droit  en 
vostre  cort.  Véez-ci  monseignor  Gauvain  qui  fu  à  l'asanblée  en  la 
vermeille  lande,  où  il  ot  assez  chevaliers,  et  li  fiuz  à  la  Veve  Dame 
i  fu,  que  je  voi  séoir  dejouste  vos.  II  et  misires  Gauvains  furent  cil 
qui  le  greignor  pris  en  orent  de  l'asanblée.  Cil  chevaliers  avoit 
unes  blanches  armes;  cil  de  l'asanblée  distrent  qu'il  l'avoit  mieuz 
fet  de  monseignor  Gauvain,  por  ce  que  il  [fu]  premièrement  à 
l'asanblée.  Il  me  fu  ostroié,  ainz  que  l'asanblée  conmançast,  que  li 
mieuz  feisanz  vencheroit  chevalier.  Sire,  l'ai  tant  quis  que  je 
l'ai  trové  en  vostre  cort.  Si  vos  pri  et  requier  que  vos  li  dites  que 
il  en  face  tant  que  il  n'an  soit  blâmez,  car  misires  Gauvains  set 
bien  que  je  ai  voir  dit.  Mès  li  chevaliers  s'en  parti  si  tost  de 
l'asenblée  que  je  ne  soi  que  il  devint,  et  misires  Gauvains  en  fu 
mout  dolanz,  de  ce  que  il  s'an  fu  partiz  ;  car  il  le  quéroit,  si  n'an 
connut  mie.  > 


c  JJamoisele,  fet  misires  Gauvains,  véritez  est  que  ce  fu  il 
qui  mieuz  le  fist  à  l'asenblée  de  la  vermeille  lande,  et  du  sorplus 
li  couvendra-il  bien  envers  vos,  se  Dieu  plest.  »  —  «  Misires 
Gauvains,  fet  Perce  val,  il  me  sanble  que  vos  fustes  li  mieuz  feisanz 
sor  touz  les  austres.  »  —  c  Par  foi,  fet  misires  Gauvains,  vos 
dites  vostre  cortoisie;  mès,  conment  que  je  ne  li  autre  le  féissent, 
vos  en  eustes  le  pris  par  le  jugement  des  chevaliers.  De  tant  os-je 
bien  à  la  damoisele  porter  tesmoing.  >  —  <  Sire,  fet-ele,  gran 
merciz!  Il  ne  doit  mie  refuser  ce  dont  je  le  requier.  Car  li  cheva- 
liers que  j'ai  longuement  porssuivi  et  porté  en  litière  mort,  fu  fiuz 
son  oncle  Elinant  de  Gavalon.  » 


c  JJamoisele,  fet  Perceval,  gardez  que  vos  diez  vérité.  Je  sai 
bien  que  Elinant  de  Cavalon  fu  mes  oncles  de  par  mon  père,  mès 

13 


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de  son  fil  ne  connui-je  mie.  »  —  c  Sire,  fet-ele,  il  fist  bien  à  çon- 
noistre,  par  sa  granl  valor  et  par  son  hardement  fu  il  morz,  et 
avoit  à  non  Alein  deCavalon.  La  damoisele  au  cescle  d'or  l'amoit 
de  si  très  grant  amor  conme  ele  povoit;  plus  biaus  chevaliers  [fu] 
que  Tan  éust  onques  véu  de  son  aagé,  et  fust  li  uns  des  mieudres 
chevaliers  que  Tan  sèust  se  il  éust  duré  longuement  ;  et,  por  le 
grant  amor  qu'ele  avoit  en  lui,  fist-ele  le  cors  enbaumer  quant  li 
chevaliers  au  Dragon  Tôt  ocis,  qui  tant  est  cruieus,  qui  essille 
toutes  les  terres  et  toutes  les  illes.  La  damoisele  au  cescle  d'or  a  il 
desfiée,  si  a  jà  de  ses  chevaliers  ocis  mout  grant  partie,  et  ele  est 
enserrée  dedanz  son  chastel  qu'el  n'an  ose  oissir  ;  si  dient  bien  tuit 
li  chevalier  qui  là  sont,  et  dame  del  chastel  aussint,  que  cil  qui 
cest  vengera  aura  le  cescle  d'or  dont  ele  ne  se  vost  onques  mès 
partir,  et  ce  iert  la  greingdre  que  chevaliers  puisse  avoir. 

«  Sire,  fet-ele,  si  vos  devez  bien  péner  de  venchier  le  fil 
vostre  oncle  et  de  conquerre  le  cescle  d'or  ;  car,  se  vos  ociez  le  che- 
valier, vos  aurez  garantie  la  terre  au  roi  Artus,  que  il  menace  à 
essillier,  et  toutes  les  autres  terres  qui  marchissent  à  la  seue,  car 
il  ne  hait  nul  roi  tant  conme  il  fet  le  roi  Artu  por  la  teste  del 
jaiant  dont  il  fist  tel  joie  en  sa  cort.  »  —  «  Damoisele,  fet  Perceval, 
où  est  li  chevaliers  au  Dragon?  »  —  t  Sire,  fet-ele,  il  est  ès  illes 
des  Olifanz  qui  souloit  estre  la  plus  bele  terre  et  la  plus  riche  del 
mtfnt.  Or  l'a  toute  essilliée,  ce  distrent,  si  que  nus  n'i  ose  abiter  ; 
et  Fille  sor  quoi  il  abitent  est  sor  le  chastel  à  la  damoisele  au  cescle 
d'or,  si  qu'ele  li  voit  chaucun  jor  aporter  les  chevaliers  touz  entiers 
de  la  forest  que  il  ocit  et  desmenbre,  dont  ele  a  mout  grant  dolor 
au  cuer.  » 

Perceval  ot  ce  que  la  damoisele  li  dit,  si  s'an  merveille 
mout  et  pensse  en  soi  méimes,  puisque  l'aventure  est  mise  sor  lui, 
qu'il  en  aura  grant  blâme  se  il  ne  la  fet.  Il  prant  congié  au  roi  et 
à  la  réine,  si  s'an  vet  et  se  part  de  la  cort.  Misires  Gauvains  s'an 
part  et  Lanceloz  avec,  et  dient  que  il  le  conduiront  très  qu'à  la 
pièce  de  terre  se  il  i  peuent  aler.  Perceval  a  mout  chière  lor  con- 
pagnie.  Li  rois  et  la  réine  ont  grant  pitié  de  Perceval  et  dient  tuit 


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—  195  — 


que  onques  mès  dos  chevaliers  n'ala  en  si  grant  péril,  si  en  sera 
mout  grant  doumache  au  siècle  se  il  i  meurt.  Il  envoient  par  tons 
les  ermites  et  par  toz  les  preudesomes  de  la  forest  de  Kardeil  et 
font  prier  por  Perceval,  que  Diex  le  desfande  de  cel  ennemi  à  qui 
il  s'an  vet  conbatre.  Lancelox  et  misires  Gauvains  s'an  vont  aveques 
lui  par  les  estranges  forés  et  par  les  illes  et  trouvèrent  les  forés 
toutes  vuides  et  essilliées  et  gastées  de  leus  en  leus.  La  damoisele 
les  suit  atout  le  chevalier  mort.  Et  ont  tant  erré  qu*il  viennent  en 
la  pleine  devant  la  forest;  il  esgardèrent  devant  eus  et  virent 
I  chastel  qui  séoit  en  la  pleinne,  dehors  la  forest  ;  et  virent  qu'il 
séoit  en  une  mout  beie  praierie  et  estoit  avironnez  de  granz  èves 
couranz  et  cenglez  de  granz  murs,  et  avoit  par  dedanz  granz  sales 
fenestrées.  Il  aprochent  le  chastel  et  voient  qu'il  tornoie  tout 
environ  plus  tost  que  vent  ne  cort  ;  et  avoit  par  desus,  les  archières 
à  arbalestes  de  coivre  qui  traient  de  si  très  grant  vertu,  que  n'est 
arméure  el  monde  qui  vers  le  cop  éust  garant.  Ensanble  o  eus 
avoit  homes  cuiriez  qui  tornoient  et  sonnoient  si  très  durement 
que  sanbloit  que  toute  la  terre  crolast.  Et  avoit  par  desouz  à 
l'entrée  lions  et  ors  enchaennez,  qui  braoient  de  si  très  grant 
vertu  et  de  si  grant  aïr  que  toute  la  terre  et  la  valée  en  tantissoit. 
Li  chevalier  s'arestent  et  esgardent  cele  merveille.  «  Seignors,  fet 
la  damoisele,  or  povez  véoir  le  chastel  de  Grant  Esfort.  Misires 
Gauvains  et  Lanceloz,  traiez-vos  arrières;  n'aprochiez  mie  les 
archières  de  plus  près,  car  vostre  mort  seroit  jugiée.  Et  vos,  sire, 
fet-ele  à  Perceval,  se  vos  volez  entrer  en  cest  chastel,  bailliez-moi 
vostre  glaive  et  vostre  escu,  si  le  porterai  avent  por  garentie;  et 
vos,  venez  après  moi,  si  feites  contenance  tele  conme  bons  cheva- 
liers doit  feire,  si  passeroiz  parmi  le  chastel.  Mès  vostre  conpaignon 
se  peuent  bien  traire  tarière,  car  il  n'est  ore  mie  l'oure  de  passer 
à  lor  eus;  il  n'idoit  passer  se  cil  non  qui  le  chevalier  vet  con- 
querre  et  le  cescle  d'or  et  le  Graal,  et  la  fausse  loi  aus  cors  de 
quoivre  oster.  » 


JL  erceval  est  mout  dolenz  de  ce  qu'il  ot  dire  à  la  damoisele 
que  misires  Gauvains  ne  Lanceloz  n  i  passeront  mie  avec  lui,  et  si 
sont  li  meillor  chevalier  del  monde.  Il  prant  congié  à  eus,  mout 


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dolanz  ;  mès  il  se  départent  moult  à  enviz  ;  mès  il  li  prient  mont 
doucement,  se  Damediex  Tan  lest  eschaper  vif  de  là  où  il  vet,  que 
il  se  meste  encore  en  aucun  tens  en  leu  et  en  aise  où  il  le  puissent 
véoir  sans  dcsconnoistre.  Cil  s'arestent  por  véoir  le  Bon  Chevalier, 
qui  baille  son  escu  et  son  glaive  à  la  damoisele.  Ele  a  mis  son  escu 
en  la  litière  au  mort  devant,  puis  montre  à  ceus  del  chastel  tout 
en  aperf  l'escu  qui  fu  au  Bon  Soudoier;  après,  lor  enseigne  qu'il 
est  au  chevalier  qui  derrières  lui  est  ar estez.  Perceval  fu  sanz 
escu  ès  arçons  de  la  sele  et  tint  traite  l'espée  et  s'afiche  ès  estrex 
de  si  grant  aïr  que  il  les  fisl  touz  croistre,  et  au  cheval  ploier  les 
eschines.  Après,  regarde  Lancelot  et  monseignor  Gauvain.  «  Sei- 
gnors,  fet-il,  au  Sauvéor  del  monde  vos  conmant.  »  Et  il  resporî- 
dent  que  cil  soit  garde  de  son  cors  et  de  s'âme  et  de  sa  vie,  qui  se 
leissa  peiner  de  son  cors  en  la  seinte  veraie  croiz.  Atant  fiert  des 
espérons  et  s'an  vet  vers  le  chastel  tant  conme  li  chevaus  li  peut 
randre,  vers  le  chastel  lornoient.  11  fiert  de  Fespée  à  la  porte  si  très 
durement  que  il  Tan  ferra  bien  III  doie  en  I  piler  de  marbre.  Li 
lion  et  li  ors  enchaenné  qui  gardoient  la  porte  s'anfouirent  en  lor 
travaus  et  li  chastiax  s'areste  tout  à  un  fès  ;  li  archier  cessèrent  de 
traire;  il  avoit  III  ponz  devant  le  chastel,  qui  se  levèrent  tantost 
conme  il  fu  outre. 


JJanceloz  et  misires  Gauvains  s'an  partirent  d'ileques  quant 
il  orent  esgardée  la  merveille,  et  vostrent  aler  vers  le  chastel  quant 
il  le  virent  arester.  Mès  uns  chevaliers  lor  escria,  des  querniax  : 
«  Seignors,  se  vos  venez  avent,  li  archier  trairont  et  li  chastiax 
tornoiera  et  li  ponz  rabeissera,  par  quoi  vos  en  seroiz  décéuz.  » 
Il  se  traient  arrières  et  oient  là  dedanz  mener  la  plus  grant  joie 
que  nus  oïst  onques,  et  entandent  que  li  plusor  disoient  là  dedanz 
que  cil  est  venuz  par  qui  il  seront  sauvez  en  II  manières,  sauvez 
des  vies  et  sauvez  des  âmes,  se  Diex  li  leisse  conquerre  le  chevalier 
qui  porte  l'esperit  del  déable.  Lanceloz  et  misires  Gauvains  s'an 
retornèrent,  panssif  et  tuit  dolant,  por  ce  qu'il  ne  povoient  passer 
le  chastel  qu'il  ne  voient  autre  passaje  que  cestui.  Si  chevauchent 
tant  qu'il  aprochent  la  gaste  [cité]  où  Lanceloz  ocist  le  chevalier, 
c  Ha,  fet-il  à  monseignor  Gauvain,  or  est  li  termes  aprochiez 


qu'il  me  convient  morir  eo  ceste  gaste  cité,  se  Damediex  n'i  met 
conseil.  »  Il  conta  à  monseignor  Gauvain  toute  la  vérité  qui 
avenue  li  estoit  là  dedanz.  Si  conme  il  voloit  prandre  congié  à  lui, 
atant  ez-vos  le  poure  chevalier  del  Gaste  chastel. 

<  Sire,  fet-il  à  Lancelot,  je  vos  ai  pris  respit,  en  la  cité  là 
dedanz,  del  chevalier  que  vos  océistes,  très  qu'à  XL  jorz  après  ce 
que  li  Graax  iert  conquis,  ne  puis  n'oissi-je  fors  del  chastel  là  où 
vos  vos  herberjasteà,  ne  n'an  fusse  jà  mès  oissuz  [très  qu'à  icele 
oure  que  vos  fussiez]  venuz  aquiter  vostre  fîence;  ne  n'an  istrai 
jà  mès  très  qu'à  icele  oure  que  vos  revendroiz  au  jor  que  je  vos  di. 
Sf  merci  vos  et  monseignor  Gauvain  des  chevaus  que  vos  m'en- 
voiastes,  qui  nos  orent  moult  grant  mestier,  et  del  trésor  et  del 
recet  que  vos  avez  doné  à  mes  serors  qui  mout  estoient  soufroi- 
leuses.  Mès  je  ne  puis  oissir  de  la  poureté  où  je  sui  mis  très  qu'à 
icele  oure  que  vos  soiez  revenuz,  au  jor  que  je  vos  ai  pris  respit,  à 
grant  force  envers  voz  ennemis,  por  les  biens  que  vos  m'avez  fet. 
Si  vos  pri  que  vos  ne  l'oubliez  mie,  por  vostre  loiauté  sauver.  » 
—  *  Par  mon  chief,  fet  Lanceloz,  non  ferai-je,  et  grant  merciz 
del  jor  que  vos  avez  porloignié  por  amor  de  moi.  »  Il  se  dépar- 
tent del  chevalier  et  s'an  revont  arrières  vers  Kardueil  où  li  rois 
Artus  estoit. 


i  se  test  li  contes  de  Lancelot  et  de  monseigneur  Gau- 
vain et  dit  que  Perceval  est  ès  chastel  tor noient,  de 
quoi  Joseus  nos  raconta  la  vérité  et  que  Virgilles  le 
fonda  par  l'air  de  son  sans  en  tel  menière,  quant  li 
philosophe  alèrent  querre  le  paradis  terrestre,  et fu 
prophétisié  que  li  chastiax  ne  fineroit  de  tornoier 
très  qu'à  icele  oure  que  li  chevaliers  i  vendroit  qui  auroit  le  chief 
d'or  et  regart  de  lion  et  cuer  d'acier  et  nonbril  de  virges  pucele  et 


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taches  sanz  vileignie  et  valor  d'orne  et  foi  et  créance  de  Dieu,  et  cil 
chevaliers  porterait  l'escu  au  Bon  Sodoier  qui  le  Sauvéor  del  monde 
despendi  de  la  croiz  ;  et  si  fu  prophétisié  que  tuit  cil  del  chastel  et 
d'autres  chastiax  dont  cilestoient  garde  tenroient  la  viez  loi  très  qu'à 
icele  houre  que  li  Bons  Chevaliers  seroit  venuz,  par  quoi  les  âmes 
seraient  sauvées  et  lor  mort  respitiées.  Car  il  coururent,  tantost 
conme  il  fu  venuz,  au  bautesme  et  crurent  la  loi  fermement.  De  ce 
fu  la  joie  granz  el  chastel,  por  la  mort  qui  respitiée  estoit  et  la  dou- 
tance  del  chevalier  anemi  que  il  doutoient  que  il  ne  mourussent,  et 
le  péchié  de  la  fausse  loi  qu'il  n'i  fussent  ataint. 

Perceval  est  mout  liez  de  ce  que  il  vit  le  peuple  del  chastel 
atorner  à  la  seinte  foi  del  Sauvéor,  et  la  damoisele  li  dist  :  c  Sire, 
vos  avez  mout  bien  esploitié  vostre  voie  ;  or  ni  a  fors  de  feire  le 
sorplus.  Car  jà  mès  cil  de  çà  dedanz  n'istrant  de  çoianz  tant  conme 
li  chevaliers  au  Dragon  vive.  Vos  n'avez  que  targier;  car,  con  plus 
targeroiz,  plus  essillerait  de  terre  et  ocirroit  de  gent.  >  Perceval 
prant  congié  à  ceus  del  chastel  qui  mout  grant  joie  li  font;  mès  il 
sont  en  grant  doutance  de  lui  por  le  chevalier  à  qui  il  s'en  vet 
conbatre,  et  dient  que,  se  il  le  conquiert,  c'onques  més  à  chevalier 
n'avint  si  bele  aventure.  Il  ont  oï  la  messe  ainçois  qu'il  s'an  partist 
et  i  firent  riches  offrandes  por  lui  en  l'anor  del  Sauvéor  et  de  sa 
douce  mère.  La  damoisele  s'an  vet  avant,  qui  savoit  le  leu  où  li 
maus  chevaliers  repeiroit.  Il  chevauchent  tant  qu'il  vindrent  en 
Fille  des  Oliphanz.  Li  chevaliers  estoit  descendra  desouz  un  olivier 
et  avoit  tantost  ocis  IIII  chevaliers  qui  estoient  del  chastel  la  réine 
au  cescle  d'or.  Ele  estoit  aus  fenestres  de  son  chastel  et  vit  ces  che- 
valiers morz  dont  ele  feisoit  mout  grant  deul.  <  Ha,  Diex,  fet-ele, 
verrai-je  jà  mès  nul  home  qui  me  puisse  vengier  de  cést  maufeitour 
qui  ocit  mes  homes  et  destruit  ma  terre  en  tel  manière?  »  Ele  se 
regarde  et  voit  venir  Perceval  et  la  damoisele.  c  Sire  chevaliers, 
se  vos  n'avez  force  et  aïe  et  valor  en  vos  plus  qu'an  IIII  chevaliers, 
n'aprochiez  mie  de  cest  déable,  et,  se  vos  santez  que  vos  puissiez 
rendre  estor  par  si  que  vos  lé  puissiez  conquerra  et  veincre,  je 
vos  donrai  le  cescle  d'or  qui  çà  dedanz  est  et  tendrai  la  loi  qui 
novelement  est  establie.  Car  je  voi  bien  à  vostre  escu  que  vos  estes 


—  199  — 


crestiens;  et,  se  vos  le  povez  conquerre,  dont  à  primes  devrai-je 
bien  savoir  que  la  vostre  loi  vaust  mieuz  que  la  nostre  ne  fet,  et 
que  Diex  nasqui  de  la  virge.  » 


#  Jerceval  est  mout  joieus  de  ce  qu'il  li  ot  dire  ;  il  se  seigne 
et  bénéit  et  coumande  à  Dieu  et  à  sa  douce  mère,  et  anaprist  d'ire 
et  de  hardemant  autresint  conme  lions.  Il  voit  le  chevalier  au 
Dragon  monté,  il  l'esgarde  à  merveilles,  por  ce  qu'il  estoit  si  granz 
c'onques  mès  n'avoit  véu  home  de  si  grant  corssage.  Il  vit  Pescu  à 
son  col  qui  mout  estoit  noirs  et  granz  et  hideus  ;  il  voit  la  teste 
del  dragon  enmi,  qui  giète  feu  et  flanbe  à  mout  grant  planté,  si 
leide  et  si  hideuse  et  si  orrible  que  toute  la  chanpaigne  en  puoit. 
La  damoisele  se  trait  vers  le  chastel  et  vers  le  chevalier  en  litière, 
vers  la  chanpaigne. 


ire,  fet-ele  à  Perceval,  en  ceste  pleinne  terre  fu  li  fiuz 
vostre  oncle  fccis  et  je  le  vos  lès  ici,  car  je  l'ai  assez  mené.  Or  le 
vengiez  au  mieuz  que  vos  porrez  ;  je  le  vos  rant  et  bail  ;  car  je  en 
ai  tant  fet  que  je  n'an  doi  estre  blâmée.  »  Ele  s'an  part  atant.  Li 
chevaliers  au  Dragon  s'an  part  et  voit  Perceval  venir  fout  sol  ;  si 
en  ot  grant  despit;  il  ne  daigna  prandre  son  glaive,  ainz  s'an  vet 
vers  lui  l'espée  traite,  qui  mout  estoit  grant  et  vermeille  conme 
charbons.  Perceval  le  voit  venir  et  vet  vers  lui,  le  glaive  aloignié, 
quanque  li  chevaus  peut  rendre,  et  le  cuida  férir  parmi  le  piz.  Mès 
li  chevaliers  giète  son  escu  encontre,  et  la  flanbe  qui  ist  del  dragon 
li  bruist  la  hante  jusqu'ès  poinz.  Et  li  chevaliers  le  fiert  amont  el 
hiaume;  mès  Perceval  se  ceuvre  de  son  escu  en  qui  il  ot  mout 
grant  fience  que  l'espée  au  chevalier  anemi  ne  le  peut  enpirier. 
Josephus  nos  tesmoigne  que  Joseph  d'Abarimacie  ot  fet  sééler  en 
la  boucle  de  l'escu  del  sanc  Nostre  Seignor  et  de  son  vestement. 


Vouant  cil  vit  qu'il  n'avoit  doumachié  Perceval  de  l'escu,  si 
s'an  merveille  mout;  quar  onques  mès  n'avoit  féru  chevalier  qu'il 
ne  li  donast  le  cop  mortel.  Il  torne  le  chief  du  Dragon  vers  l'escu 
Perceval,  et  le  cuida  ardoir  et  enflanber,  mès  la  flanbe,  qui  du 
chief  del  dragon  issi,  resorti  arrières  aussint  conme  par  vent,  ne  n'i 


—  200  — 


peut  aprochier.  Li  chevaliers  s'an  aïre  moût  et  passe  outra  et  vient 
à  la  litière  del  chevalier  mort  et  tome  son  escu  cele  part  et  le  chief 
del  dragon  ;  il  bruit  et  art  tout  en  poudre  le  cors  del  chevalier  et 
des  chevaus.  «  De  cestui  enterrer,  fet-il  à  Perceval ,  estes  vos 
quites.  »  —  «  Certes,  fet  Perceval,  vos  dites  voir,  si  m'en  poise 
mout;  mès  je  l'amenderai,  se  Dieu  plest.  > 


JJa  damoisele  qui  le  chevalier  avoit  amené  estoit  aus  fenes- 
tres  del  palès,  lez  la  réine;  ele  s'escrie  :  «  Perceval,  biau  sire,  fet 
la  damoisele,  or  est  la  honte  greigdre  et  li  do u mâches  greignors, 
se  vos  ne  l'amendez.  »  Perceval  est  mout  dolanz  de  son  cousin  qui 
*  touz  est  arz  en  cendre,  et  voit  le  chevalier  qui  porte  le  déable  avec 
lui,  si  ne  set  conment  il  s'an  puist  vengier.  U  li  vient,  l'espée  traite, 
et  li  done  grant  cop  sor  son  esçu,  si  qu'il  li  faust  très  c'u  mileu 
là  où  la  teste  del  dragon  estoit,  et  la  flanbe  saust  si  ardant  en 
l'espée,  si  enronga  et  enflanba  autresint  conme  l'espée  au  chevalier 
estoit.  Et  la  damoisele  li  escrie  :  c  Or  est  vostre  espée  à  la  seue 
de  force  sanblable;  or  verra  l'en  que  vos  feroiz.  L'en  m'a  dit  par 
vérité  que  li  chevaliers  ne  peut  estre  conquis  que  par  un  sol  et  par 
un  cop  ;  mès  je  ne  sai  dire  conment  ce  est,  ce  poise-moi.  >  Perceval 
esgarde,  si  voit  c'espée  qui  estoit  enflanbée  de  feu,  si  s'an  merveille 
mout.  Il  fiert  le  chevalier  si  très  durement  que  il  le  fet  enbrun- 
chier  la  teste  sor  l'arçon  de  la  sele  devant.  Li  chevaliers  se  redresce, 
mout  iriez,  de  ce  qu'il  ne  le  peut  maumestre  ;  il  le  fiert  de  l'espée 
si  grant  cop  qu'il  li  faussa  le  hauberc  et  sor  la  destre  espaule,  si 
qu'il  li  tranche  la  char  et  ardi  très  qu'à  l'os;  à  retraire  son  cop  le 
conssuivi  Perceval,  si  le  féri  de  si  très  grant  vigor  qu'il  li  trancha 
le  poing  atout  l'espée.  Li  chevaliers  gîta  un  grant  bret,  et  la  réine 
si  en  fu  mout  joiant.  Li  chevaliers  ne  fist  mie  senblant  que  il  fust 
encor  conquis,  ainz  revient  vers  Perceval  mout  grant  aléure  et 
relance  sa  flanbe  desor  son  escu;  mès  ce  ne  li  vaust  noient,  car  il 
ncl  peut  enpirier.  Perceval  voit  la  teste  del  dragon,  qui  mout  estoit 
grant  et  large  et  orrible,  et  avise  de  l'espée,  si  la  boute  el  palez  là 
dedanz  au  plus  droit  qu'il  onques  peut;  et  la  teste  del  dragon 
giète  un  si  grant  cri  que  toute  la  forest  et  la  chanpoigne  en  retentit 
jusqu'à  II  lieues  galesches. 


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lia  teste  del  dragon  se  tome  vers  son  seignor,  par  grant 
air,  et  l'art  et  bruit  tout  en  poudre,  et  après  si  s'an  part  vers  le 
ciel  ausint  conme  foudre.  La  rèine  rient  à  Perceval  et  tuit  cil  che- 
valier; si  voient  qu'il  est  mout  bléciez  en  la  destre  espaule.  Et  la 
damoisele  li  dist  que  il  n'iert  jà  gariz  se  il  n'i  met  de  la  poudre 
del  chevalier  qui  morz  est.  Et  il  le  moinnpnt  amont  el  chastel  à 
Août  grant  joie;  puis  le  font  désarmer  et  laver  sa  plaie  por  garir 
et  por  mestre  sor  la  plaie  de  la  poudre  del  chevalier  qui  morz 
estoit,  por  avoir  garison.  Ele  fet  mender  tous  les  chevaliers  de  sa 
terre  :  «  Seignors,  fet-ele,  vez-ci  le  chevalier  qui  ma  terre  m'a 
sauvée  et  garenti  vos  vies.  Vos  savez  bien  qu'il  fu  prophétisié  que 
li  chevaliers  au  chief  d'or  vendront  et  que  par  celui  seriez- vos 
sauvez.  Et  vez-le-ci  qu'il  est  venuz.  La  prophécie  ne  peut  estre 
[desconéue].  Je  veil  que  vos  façoiz  son  conmandement.  »  Et  il 
dient  que  si  feront-il  mout  volentiers.  Ele  le  moigne  là  où  li  cescles 
d'or  estoit;  ele  méime  li  met  en  son  chief;  après  aporte  c'espée,  si 
li  baille,  dont  il  avoit  ocis  le  jaiant  déable  et  le  déable  qu'il  portoit 
et  le  chevalier  qui  le  portoit  en  son  escu. 

c  Sire,  fet-ele,  tuit  cil  qui  ne  voudront  aler  au  bauptesme  et 
croire  la  vostre  nouvele  loi  soient  ocis  par  vostre  espée,  et  je  vos 
en  faz  le  don.  »  Ele  méimes  se  fist  tout  avent  lever  et  baptissier  et 
tuit  li  autre  après.  Josephus  nos  recorde  qu'ele  ot  à  non  en  droit 
basptesme  Elysa,  et  mena  bone  vie  et  mout  seinte,  et  mourut  virge; 
encores  gist  ses  cors  el  réaume  d'Ulande  où  il  est  mout  honorez. 
Perceval  fu  dedanz  le  chastel  tant  qu'il  fu  gariz.  Les  noveles 
s'espendirent  par  les  terres  que  li  chevaliers  au  Gescle  d'or  avoit 
ocis  le  chevalier  au  Dragon  ;  la  joie  en  fu  grant  partout.  Il  fu  séu 
à  la  cort  le  roi  Artus  ;  mès  il  se  mcrveillèrent  mout  de  ce  que  l'en 
disoit  que  li  chevaliers  au  Gescle  d'or  l'avoit  ocis,  car  il  ne  peuent 
savoir  qui  li  chevaliers  au  Cercle  d'or  estoit. 

Quant  Perceval  fu  gariz,  si  se  parti  del  chastel  la  réine  au 
cercle  d'or  dont  toute  la  terre  fu  en  son  conmandement.  La  réine  li 
dist  qu'ele  li  garderait  le  cescle  d'or  très  qu'à  sa  volenté,  et  il  le 


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leissa  en  itele  manière  ileques.  Car  il  ne  l'an  vost  pas  porter 
aveques  lui;  car  il  ne  sa  voit  quel  part  il  torneroit.  Li  estoires  nos 
raconte  que  il  Tint  un  jor  que  il  chevaucha  tant  que  il  vint  jusques 
au  chastel  de  cuivre.  Il  avoit  dedanz  le  chastel  raout  de  gent  qui 
le  cor  de  cuivre  aouroient  et  qui  ne  créoient  en  autre  Dieu.  Li  cors 
de  cuivre  estoit  enmi  le  chastel  sor  IIII  coulonbes  de  cuivre  et 
bruioit  si  durement  à  toutes  les  heures  del  jor  qu'il  estoit  oïz 
d'une  lieue  tout  environ,  et  avoit  mauveiz  esperiz  dedanz  qui  lor 
donnoient  respons  de  quanque  il  onques  vouloient  demander. 

A  l'entrée  de  la  porte  del  chastel  avoit  II  homes  fez  par 
l'art  de  nigromence,  si  tenoient  deus  gros  maus  de  fer,  si  s'acou- 
poient  de  fèrir  li  uns  après  l'autre,  et  féroient  si  très  durement 
qu'il  n'est  riens  mortel  el  monde,  qui  péust  passer  parmi  lor  cox, 
qui  touz  ne  fust  confonduz.  Et  li  chastiax  estoit  d'autre  part  si 
clos  et  si  fermez  environ  que  rien  nule  n'i  povoit  entrer. 

Perceval  esgarde  la  forteresce  del  chastel  et  l'entrée  qui  si 
estoit  périlleuse,  si  s'en  merveille  mout.  11  passe  un  pont  qui 
estoit  dedanz  l'antrée  et  aproche  ceus  qui  la  porte  gardoient.  Une 
voiz  conmança  à  huchier  desus  la  porte,  que  il  alast  avent  séure- 
ment,  que  il  ne  ressoignast  mie  les  homes  de  coivre  qui  la  porte 
gardoient,  ne  ne  s'esfréast  de  lor  cox;  quar  il  n'a  voient  povoir  de 
mal  feire  si  bon  chevalier  conme  il  estoit.  Il  se  conforte  mout  en 
ce  que  la  voiz  li  dit  ;  il  s'aproche  des  vileins  de  coivre,  et  il  se  Ur- 
gent tantost  de  férir,  et  se  tiennent  les  max  de  fer  touz  coiz  ;  et  il 
entre  el  chastel,  là  dedanz  où  il  avoit  grant  planté  de  gent  qui  tuit 
estoient  mescréant  et  de  foible  créance.  Il  voit  le  cor  d'ivoire, 
enmi  le  chastel,  mout  grant  et  mout  orrible,  qui  estoit  avironnez 
de  toutes  parz  de  genz  qui  l'aouroient  environ  tuit  ensanble. 

Li  cors  bruioit  si  très  durement  qu'à  grant  poigne  povoit 
Tan  oïr  riens  dedanz  le  chastel  se  lui  non.  Perceval  fu  là  dedanz, 
mès  onques  n'i  ot  celui  qui  l'areignast;  car  il  estoient  si  ententif  à 
aourer  le  corel,  que  qui  les  voussist  ocirre  endementres  qu'il 
l'aoufoient,  si  le  soufrissent-il  et  cuidassent  estre  sauf,  ne  de  tele 


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créance  n'avoit  point  en  tout  le  monde.  Il  n'estoient  mie  coustu- 
mîers  là  dedanz  que  il  éussent  armes,  car  l'antrée  de  la  forteresce 
estoit  si  grant  que  nus  n'i  povoit  entrer  outre  lor  volenté  ne  outre 
lor  conmandement,  se  par  le  pleisir  de  Damedieu  ne  fust.  Et  li 
x  déables  qui  dëcéuz  les  a  voit,  en  qui  il  crêoient,  lor  donoit  si 
grant  abondance  là  dedanz  de  toute  la  riens  que  il  désirroient  que 
il  n'estoit  riens  el  monde  qui  lor  faussist.  Quant  vit  qu'il  ne  l'are- 
sonnoient  mie,  il  se  met  d'une  part  vers  une  grant  sale,  si  les 
apela  environ  lui.  Li  plusor  i  vindrent  et  li  auquant  n'i  vindrent 
mie.  La  voiz  li  huche  que  il  les  face  touz  passer  parmi  l'antrée  de 
la  porte  là  où  il  mail  de  fer  sont,  car  là  porra-il  bien  esprouver 
liquel  voudront  Dieu  croire  et  liquel  non.  Li  Bons  Chevaliers  trait 
l'espée,  si  les  avironne  touz  et  les  fet  aler  devant  lui  communé- 
ment, quel  gré  que  il  en  oient.  Et  cil  qui  n'i  vostrent  aler  débo- 
neirement  et  volentiers,  il  péust  estre  séurs  de  recevoir  la  mort.  Il 
les  fet  passer  parmi  l'antrée,  là  où  li  vilein  de  coivre  féroient  des 
maus  de  fer  granz  cox.  De  mil  et  V  cenz  que  il  estoient,  n'an  furent 
gariz  que  XIII,  que  il  ne  fussent  tuit  ocis  et  escervelez  des  maus 
de  fer.  Mès  li  XIII  orent  aliée  lor  créance  fermement  à  Nostre 
Seignor,  icil  n'orent  garde. 


JUi  mauveis  esperiz  qui  estoit  ès  cor  de  coivre  si  s'an  oissi 
fors  ausint  conme  se  ce  fust  foudre  del  ciel,  et  li  cors  de  coivre 
fondi  tout  en  un  mont,  si  que  onques  riens  n'i  demoura.  Puis, 
mandèrent  li  XIII  qui  furent  demouré  un  hermite  en  la  forest,  si 
se  firent  lever  et  bauptizier  ;  après,  pristrent  les  cors  des  mes- 
créanz  et  les  firent  geter  en  une  ève  que  l'an  apèle  flun  d'enfer. 
Cele  ève  corten  la  mer,  ce  dient  li  plusor  qui  l'ont  véue,  et,  là  où 
ele  c'espent  en  la  mer,  ele  en  est  plus  laide  et  plus  orrible;  car  à 
poignes  i  peut  nef  passer  qu'ele  ne  soit  périe. 


J  osephus  nos  raconte  que  li  hermites  qui  les  XIII  bauptiza 
ot  non  Denises  et  li  chastiax  ot  non  li  chastiax  de  l'Essai.  Il  furent 
loianz  tant  que  la  novele  loi  fu  asséurée  par  touz  les  rcaumes  et 
&éue,  et  menèrent  mout  bonne  vie  et  mout  sainte.  Ne  onques  nus 
ne  pouist  entrer  aveques  eus  là  dedanz  qu'il  ne  fust  ocis  et  detran- 


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chiez  se  il  ne  crut  fermement  en  Dieu.  Quant  li  XIII  qui  el  cbastel 
furent  bauptiziez  s'an  oissirent  del  chastel  fors,  si  s'espendirent 
de  toutes  parz  par  les  estranges  forez,  si  firent  hermitajes  et  édi- 
fiemanz,  et  mistrent  lor  cors  à  essil,  por  la  fausse  loi  qu'il  avoient 
maintenue  et  por  conquerre  l'amor  au  Sauvéor  del  monde. 


Xerceval,  si  conme  vos  poez  oïr,  estoit  sodoiers  Notre  Sei- 
gnor,  et  bien  li  monstroit  Diex  qu'il  anmoit  sa  chevalerie;  car  li 
Bons  Chevaliers  en  avoit  èu  mainte  poigne  et  maint  traval,  et 
mout  li  pleissoit.  II  fu  venuz,  un  jor,  chiez  le  roi  hermite,  qui 
mout  le  désirroit  à  véoir  ;  il  fist  mout  grant  joie  de  lui  quant  il  le 
vit  et  mout  en  fu  liez  en  son  courage.  Perceval  li  conte  toutes  les 
greignors  aventures  qui  avenues  li  sont  par  plusors  foiz  en  mainz 
leus,  puis  que  il  se  départi  de  lui  ;  et  li  rois  hennîtes  se  merveille 
mout  des  plusors.  <  Oncles,  fet  Perceval,  je  me  merveil  mout 
d'une  aventure  qui  m'avint  à  l'issue  d'une  forest,  car  je  vi  une 
petite  beste  blanche  que  je  trouvai  en  la  lande  de  la  forest,  et  avoit 
XII  chaiaus  en  son  ventre,  qui  abaioient  et  glalissoient  durement 
dedanz  lui;  en  la  fin,  s'an  oissirent  et  l'ocistrent-il  dcjouste  la  croîz 
qui  estoit  à  l'oissue  de  la  forest;  mès  onques  ne  goustèrent  de  la 
char.  I  chevaliers  et  une  damoisele,  dont  li  uns  estoit  au  chief  de 
la  lande  et  li  autres  à  l'autre,  s'an  vindrent  là  et  pristrent  la  char 
et  le  sanc,  si  le  mistrent  en  II  veissiax  d'or.  Et  li  chien,  qui  de  lui 
naquirent,  s'anfouirent  en  la  forest.  »  —  <  Biau  niés,  fet  li  her- 
mites,  je  sai  bien  que  Diex  vos  ainme  quant  tex  choses  s'apérent  à 
vos,  par  sa  valor  et  par  la  vostre  et  por  vostre  chastéé  qui  en  vostre 
cors  est.  La  beste,  qui  douce  et  sinple  et  débonaire  et  douce  estoit, 
sénéfie  Nostre  Seignor  Jhesu-Crist,  et  li  XII  chien  qui  dedens  lui 
glastissoient  sénéfient  les  genz  de  la  vielle  loi,  que  Diex  cria  et  fist 
en  sa  senblance,  et,  quant  il  les  ot  fez  et  criez,  il  vost  esprouver 
conbien  il  Pamoient;  il  les  mist  XL  anz  el  désert  où  onques  dras 
ne  lor  porri,  et  il  lor  envéoit  |a  mainne  del  ciel  qui  lor  servoit 
quanqu'il  vouloient  boivre  ne  mangier,  et  estoieut  sanz  mal  et  sanz 
ennui  et  sanz  desheitement,  et  avoient  tel  joie  et  tel  déduit  conme 
il  vouloient;  et  tindrent  un  jor  lor  conssille  et  distrent  li  mestres» 
d'eus  que,  se  Diex  se  correçoit  à  eus  et  il  lor  toloit  cele  mainne,  il 


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n'auroient  que  mangier,  et  tons  lens  n'i  povoit-ele  mie  durer  ;  car 
Diex  lor  envéoit  à  mout  grant  foison.  Ildistrent  qu'il  en  reponroient 
une  grant  partie;  car  toutes  voies,  se  Damediex  se  correçoit  à  eus, 
il  la  repenroient  et  s'an  porroient  garir  une  grant  pièce.  Il 
l'ostroièrent  entr'eus  et  après  firent  ainssint  conme  il  orent  dit  et 
devisié  entr'eus. 


c  JL/iex,  qui  tout  voit  et  tout  set,  sot  bien  lor  pansser.  Il  lor 
relreit  la  mainne  del  ciel  qui  lor  venoit  à  bandon,  et  il  remestrent 
ès  cavées  desouz  terre,  si  i  cuidèrent  trouver  cele  mainne  que  il 
avoient  mise,  mès  ele  fu  muée,  par  la  volenté  de  Dieu,  en  laisardes 
et  en  conleuvres  et  en  ver  et  en  verminne,  et,  quant  il  virent  qu'il 
orent  mesfet,  si  s'espandirent  par  les  estranges  terres.  Biau  douz 
niés,  fet  li  hermites,cil  XII  chien,  qui  la  beste  abaioient,  se  sont  li 
juif  que  Diex  avoit  norriz  et  qui  naquirent  en  la  loi  qu'il  establi, 
ne  onques  ne  le  voslrent  croire. ne  amer,  ainz  le  crucefièrent  et 
dépecièrent  son  cors  aus  plus  vileinement  qu'il  porent  ;  mès  il  ne 
porent  ameurir  la  char.  Li  chevaliers  et  la  damoisele  qui  mistrent 
les  pièces  de  la  char  ès  veissiax  d'or  sénéfie  la  deintié  del  père  qui 
ne  vost  que  la  char  fust  amènuisiée.  Li  chien  s'anfouirent  ptfr  la 
forest  et  devintrent  sauvache  quant  il  orent  la  beste  dépeciée  ;  se 
sont  li  juif  qui  sauvages  ièrent  et  seront  toujorz  sougiez  à  ceus  de 
la  nouvele  loi  d'ore  en  avant.  » 


iaus  oncles,  fet  Perceval,  il  est  bien  droiz  et  raisons  que 
il  aient  honte  et  ennui  et  mal  gerredon,  puisqu'il  ocistrent  celui  et 
crucefièrent,  qui  les  avoit  criez  et  fez  et  daigna  nestre  conme  hons 
en  lor  loi.  Mès  dui  provoire#vindrent  après,  si  beissa  li  uns  la 
croiz  et  aoura  mout  de  cuer  et  fist  mout  grant  joie  de  lui,  et  li 
austres  l'an  départoit  à  force  et  la  batoit  d'unes  granz  verges  et 
ploroit  mout  durement  et  feisoit  le  greignor  deul  del  monde.  À 
celui  me  fussé-je  correciez  mout  durement  et  volentiers,  se  il  ne 
me  sanblast  estre  prouvoires.  >  —  «  Biaus  niés,  fet  li  hermites, 
autresint  bien  créoit  Dieu  celui  qui  la  batoit  conme  cil  qui 
Taouroit,  por  ce  que  la  seinte  char  au  Sauvéor  del  monde  i  fu 
mise,  qui  la  mort  ne  vost  eschiver.  Il  rioit  et  menoit  grant  joie  por 


—  206  — 


ce  qu'il  racheta  ces  anmis  des  poignes  d'ampfer,  qui  à  loujors  mès 
i  fussent,  et  por  ce  menoit-il  la  greignor  joie,  que  il  connoissoit 
qu'il  fu  Diex  et  ons,  en  sa  créance  permanablement,  et  qui  ce  n'aura 
en  remanbrance  il  ne  croira  jà  bien.  Biau  niés,  li  autres  prestres 
batoit  la  croiz  et  ploroit  la  très  grant  engoisse  et  la  très  grant 
mesaise  et  la  doulor  que  Damediex  i  soufri;  car  l'angoisse  fu  si 
granz  que  la  pierre  en  fandi,  ne  il  n'est  bouche  d'orne  qui  nos  séust 
descouvrir  la  doulor  que  il  santi  en  la  croiz.  Et  por  ce  la  batoit-il 
et  lesdangoit,  que  il  i  fu  crucefiez,  autresint  conme  je  herroie  un 
glaive  et  une  espée  qui  vos  auroit  mort.  Il  ne  le  feisoit  por  autre 
chose,  ne  mès  toutes  les  oures  qu'il  li  souvenoit  de  la  doulor  que 
Diex  i  soffri,  si  vient  à  la  croiz  en  tel  manière  conme  vos  véistes. 
Il  sont  hermites  enmedui  et  mainnent  en  la  forest  ;  si  a  non  Jonas 
cil  qui  la  croiz  beisoit  et  aouroit,  et  cil  qui  la  batoit  et  lesdan joit  a 
non  Âliexes.  » 

Perceval  ot  volentiers  ce  que  ces  oncles  li  dit  et  recorde;  il 
li  conte  conment  il  se  conbati  au  chevalier  anemi,  qui  le  chief  del 
dragon  portoit  en  son  escu  qui  gitoit  feu  et  flanbe,  et  conment  li 
dragon  ardi  son  seignor  en  la  fin.  «  Biau  niés,  fet  li  hermites,  je 
sui  moût  liez  de  ces  nouveles  que  vos  me  dites,  car  Tan  m'avoit 
fet  entendant  que  li  chevaliers  au  Cercle  d'or  l'avoit  ocis.  »  — 
c  Sire,  fet  Perceval,  il  peut  bien  estre,  mès  je  ne  vt  onques  si  grant 
chevalier  ne  si  orrible.  »  —  «  Biau  niés,  nus  ne  le  povoit  con- 
querre  se  li  Bons  Chevaliers  non  ;  car  touz  les  plus  preudomes  cou- 
vient-il  conbatre  au  déable,  ne  jà  cil  n'iert  preudons  qui  ne  s'i 
conbatra.  Et,  tout  aussint  conme  li  déable,  qui  en  l'escu  estoit 
escriz,  ocist  et  ardit  son  seignor,  tonnante  li  uns  déables  l'autre 
et  maumet  en  l'autre  siècle  ;  et  plus  ne  vos  pot  feire  de  mal  li 
chevaliers  au  déable  que  ardoir  le  cors  au  fil  vostre  oncle  que  il 
avoit  mort,  ainsinl  conme  je  ai  oï  conter.  H  ot  povoir  el  cors,  mès 
en  l'âme  ardoir  n'ot  il  povoir,  se  Dieu  plest.  »  —  <  Biaus  oncles, 
fet  Perceval,  je  i  alai  par  I  chastel  tornoient,  où  il  avoit  archières 
de  coivre  qui  traoient,  et  ours  et  lions  enchaennez,  à  l'entrée  de  la 
porte.  Tantost  conme  je  aprochai  et  je  i  féri  de  m'espée,  si  s'areata 
li  chastiax.  »  —  «  Biaus  niés,  fet  li  rois  hermites,  plus  n'avoit  li 


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—  207  — 


déables  de  defors  que  cest  chaste]  ;  c'estoit  l'antrée  de  sa  Ibrteresce, 
ne  jà  mès  cil  de  laianz  ne  fussent  converti  se  vos  n'i  fussiez.  »  — 
«  Sire,  fet-il,  jesui  moût  dolanz  de  monseignor  Gauvain  et  de  Lan- 
celot,  car  je  anmasse  mout  lor  conpaignie  et  si  m'eussent-il  éu 
mestier.  »  —  c  Biaus  niés,  se  il  fussent  aussint  chastes  conme  vos 
estes,  il  i  péussent  bien  entrer  por  lor  bonne  chevalerie.  Car  il 
sont  li  dui  meillor  chevalier  del  monde,  se  il  ne  fussent  luxurieus. 

c  Biaus  niés,  vos  avez  el  tens  de  vostre  chevalerie  mout 
avenciée  la  loi  aus  Sauvéor  ;  car  vos  avez  destruite  la  plus  fausse 
créance  qui  fust  el  monde,  quar  c'èrent  cil  qui  créoient  el  cor  de 
coivre  et  u  déable  qui  dedanz  estoit.  Se  cele  gent  fust  demourée  et 
il  fust  défailli  en  vos,  jà  mès  ne  fussent  destruit  jusqu*an  la  fia 
del  siècle.  Si  ne  vos  en  merveilliez-vos  mie  se  vos  avez  travail  por 
Dieu  servir;  mès  endurez-le  voulentiers;  car  onques  nus  preudons 
n'ot  honor  sans  poigne.  Mès  ores  vos  couvient  achever  une  autre 
afeire  :  Tuit  cil  de  la  terre  le  roi  Peschéor,  vostre  oncle,  ont  gerpie 
la  nouvele  loi  et  sont  repeirié  à  cele  que  Diex  desfandi  ;  mès  li 
plusor  le  font  plus  por  la  force  et  por  la  péour  del  roi,  qui  la  terre 
a  seisie,  qui  mes  frères  est  et  vostre  oncles,  que  il  ne  font  por  autre 
chose.  Si  vos  i  couvendra  mestre  conseil  ;  car  ceste  chose  ne  peut 
estre  achevée,  se  par  vos  non,  par  nul  home  terrien;  car  li  chas- 
tiax  et  la  terre  si  doit  estre  vostre  et  c'est  mout  grant  doumache 
quant  cil,  qui  est  estreiz  de  si  haute  ligniée  et  de  si  seintime,  est 
traîtres  Dieu  et  desloiaus  aus  siècle. 

«  Biau  niés,  fet  li  preudons,  li  chastiax  est  mout  enferriez, 
car  il  a  jà  IX  ponz  nouvelement/ez  et  à  chaucun  si  a  III  chevaliers, 
granz  et  fors  et  hardiz,  où  il  a  mout  de  desfanz,  et  vostre  oncles 
est  là  dedanz  qui  le  chastel  garde.  Mès  onques  puis,  nus  des  che- 
valiers le  roi  Peschéor  ne  des  prouvoires  ne  s'i  aparut;  ne  ne  set 
Tan  qu'il  sont  devenuz.  La  chapele  où  li  seintimes  Graaus  s'aparut 
est  toute  vuidiée  des  seintes  reliques;  li  hermites  qui  sont  par  la 
forest  désirent  vostre  venue,  car  il  n'i  voient  mès  chevalier  tres- 
passer  qui  en  Dieu  croie.  Et,  se  vos  aviez  achevé  cest  afeire,  c'est 
une  chose  dont  Diex  vos  saurait  bon  gré.  » 


—  208  — 


iaus  oncles,  fet  Perce  val,  je  i  irai,  puisque  vos  le  me  loez  ; 
car  il  n'est  mie  raissons  que  cil  ait  le  chastel  qui  antrez  i  est  ;  mieuz 
le  doit  ma  mère  avoir,  qui  fu  ainznée  après  le  roi  Peschéor,  de 
qui  mort  je  sui  moult  dolanz.  »  —  c  Biau  niés,  vos  avez  droit, 
car  il  chéi  en  langor  par  vos,  et,  se  vos  i  fussiez  puis  alez,  ce 
dient  li  plusor,  il  fust  puis  gariz  ;  mès  je  ne  le  sai  mie  certeinne- 
ment.  Mès  je  cuit  que  Damediex  vost  ainsinl  sa  langor  et  sa  mort  ; 
car,  se  sa  volenté  i  fust,  vos  éussiez  feite  la  demande;  mès  il  ne  le 
vost  ainsinl,  si  Tan  devons  gracier  et  aourer  de  quanque  il  fet  ;  car 
il  a  porvéu  à  chaucun  quanque  à  venir  li  est.  Je  ai  çoians  une  mule 
blanche  qui  mout  est  encienne;  biau  niés,  vos  l'amenroiz  avec  vos, 
elle  vos  suivra  mout  volentiers,  et  si  porterez  un  fanon,  car  la  force 
de  Dieu  et  la  vertu  si  vaust  mieuz  de  la  vostre.  XXVII  chevalier 
gardent  les  IX  ponz,  tuit  eslit  et  esprouvé  de  grant  hardement,  et 
ore  ne  doit  nus  croire  que  uns  chevaliers  n'en  puist  tant  conquerre, 
se  le  miracle  Nostre  Seignor  et  sa  vertuz  n'i  ouvroit.  Si  vos  pri  et 
requier  que  vos  aiez  toujors  en  remanbrance  Dieu  et  sa  très  douce 
mère;  et,  quant  vos  seroiz  grevez  de  vostre  chevalerie,  montez 
desor  la  mule  et  prenez  le  fanon,  si  perdront  vostre  anemi  ausques 
de  lor  force;  car  nule  chose  ne  confont  si  tost  chose  anémie  conme 
fet  la  vertu  et  la  poissance  de  Dieu.  II  est  bien  chose  séue  que  vos 
estes  li  mieudres  chevaliers  del  monde;  mès  n'aiez  mie  fience  en 
vostre  force  ne  en  vostre  chevalerie  encontre  tant  de  chevaliers, 
car  vos  n'i  porriez  durer.  » 


X  erceval  ot  son  oncle  et  son  chastiement,  si  retient  mout 
bien  quanque  il  li  dit,  et  mout  li  plest,  car  il  a  mout  grant  fiance  en 
ces  paroles,  c  Biau  niés,  fet  li  hermites,  il  a  II  lions  à  l'entrée  de  la 
porte,  si  est  li  uns  rouges  et  li  autres  blans.  £1  blanc  aiez  fiance, 
car  il  est  de  par  Dieu,  et  si  l'esgardez  toutes  les  foiz  que  vostre 
force  lassera,  et  il  vos  esgardera  aussint,  si  auroiz  sa  penssée  tan- 
tost,  par  la  volenté  et  par  le  pleissir  de  Nostre  Seignor.  Si  feites  ce 
que  vos  verrez  en  lui ,  car  il  ne  penssera  se  bien  non,  por  vos 
aidier,  ne  autrement  ne  povez-vos  venir  à  chief  de  conquerre  les 
IX  ponz  que  li  XXVII  chevalier  [gardent].  Et  Damediex  le  vos 


209  — 


lest  en  tel  point  conquerre  que  vos  puissiez  vostre  cors  sauver  et 
la  loi  Nostre  Seignor  avencier,  que  vostre  oncles  a  desavenciée  à 
son  pooir.  » 


1  erceval  se  part  de  l'ermitage,  si  enporte  le  fanon,  par  le 
conseil  de  son  oncle,  et  la  blanche  mule  le  suit  après.  Il  s'an  vet 
vers  la  terre  qui  fu  le  roi  Peschéor  et  treuve  un  hermite  qui  estoit 
forz  oissuz  de  son  hermitage,  si  s'an  aloit  grant  aléure  en  la  forest. 
11  s'areste  tantost  conme  il  vit  la  croiz  en  l'escu  Perceval.  c  Sire, 
fel-il,  je  sai  bien  que  vos  estes  crestiens,  dont  je  ne  vi  mès  nul, 
grant  pièce  a.  Car  li  rois  del  chastel  Mortel  nos  enchace  de  cesle 
forest,  car  il  a  Dieu  renoié  et  sa  douce  mère,  si  n'i  osons  demourer 
sor  sa  desfansse.  »  —  c  Par  ma  foi,  fet  Perceval,  si  feroiz,  car 
Dieu;  vos  conduira  avant  et  je  après.  A-il  plus  d'ermites  en  ceste 
forest?  »  fet  Perceval.  c  Sire,  oïl,  il  en  i  a  XII  qui  m'atendent  à 
une  croiz,  çà  devant,  et  volons  aler  el  réaume  de  Logres  et  mestre 
nos  cors  à  essil  por  Dieu,  et  gerpir  nos  édéfiz  et  nos  chapeles  de 
ceste  forest,  por  la  doutance  de  cest  félon  roi  qui  la  terre  a  saisie  ; 
car  il  ne  veust  que  nus  qui  en  Dieu  croie  i  remaigne.  » 


JL  erceval  est  venuz  aveques  Termite  à  la  croiz  là  ou  li  preu- 
dome  s  asanbloient  ;  il  treuve  Joseu,  le  jeune  home  qui  fiuz  estoit 
le  roi  Pelles,  dont  il  fet  mout  grant  joie,  el  il  fet  retorner  les 
ermites  arrières  aveques  lui  et  dit  qu'il  les  desfendra  et  garantira, 
à  l'aide  de  Dieu,  el  réaume,  et  lor  prie  mout  doucement  que  il 
facent 1  por  lui  proière  envers  nostre  seignor  qui  li  consante  à  con- 
querre 2  ce  que  sien  doit  estre.  Il  est  venuz  fors  de  la  forest  et  les 
bernâtes  3  aveques  lui  ;  il  aproche  del  chastel  *  où  li  desfanz  estoit 
granz  à  l'antrée.  Li  auquant  des  chevaliers  savoient*»  bien  que 
Perceval  lés  6  conqueroit,  car  il  estoit  prophétie  pieça  que  cil  qui 
tel  escu  portoit 7  auroit  povoir  sor  celui  qui  Dieu  renoieroit 8. 


i  Ici  commence  le  second  fragment  et  dernier  feuillet  dn  Ils.  de  Berne  dont  nous  allons 
donner  les  principales  variantes.  —  *  Que  il  li  consante  i  recovrer.  —  8  Li  hermile.  — 
*  Le  chastel  an  roi  Peschéor.  — 5  Li  aj  quant  sa?oient.  —  «  Le.  —  7  Porleroit.  —  •  Con- 
qoerroit  le  Graal  sor  celui  qui  Dieu  YendoiL 


14 


Iii  chevalier  virent  venir  Perceval  et  la  route  des  hermites 
ensanble  o  lai  *,  qui  moût  estoit  bele  à  regarder;  si  s'an  mervetl- 
lièrent  mout.  Il  avoit,  à  II  archiées  en  sus  del  pont,  une  chapele  * 
autresint  feite  conme  cele  qui  estoit  à  Kamaalot  où  il  avoit  un  sar- 
queil, et  ne  savoit  Tan  qu'il  avoit  de'danz  2.  Perceval  s'areste  et  sa 
conpaignie,  il  apuie  son  escu  et  son  glaive  à  la  chapele,  puis  areigne 
son  cheval  et  sa  mule.  Il  esgarde  le  sarqueil  3,  qui  mout  estoit 
biax,  et  li  sarqueuz  s'euvre  *  tantost  et  desjoint,  et  la  pierre  hauce 
si  que  Tan  pot  là  dedanz  véoir  un  chevalier  qui  i  gisoit  5,dont  une 
odour  issoit  si  douce  et  si  savoreuse  6  que  il  fu  avis  aus  preu- 
dommes  qui  l'esgardoient  que  il  fussent  tuit  enbaumé  7.  Il  trou- 
vèrent unes  lettres  qui  tesmoignent  que  cil  chevaliers  ot  non 
Josephus  *.  Tantost  conme  li  hermite  virent  le  sarqueil  couvert, 
il  distrait  à  Perceval  :  c  Sire  9,  ores  à  primes  savons-nos  bien 
que  vos  estes  li  Bons  Chevaliers,  li  chastes  et  li  seintimes.  Li  che- 
valier qui  le  pont  gardoient 10  sorent 11  que  li  sarqueuz  estoit 
ouverz  ancontre  le  chevalier;  adonc  furent-il  en  greignor  esmai  et 
sorent  bien  que*  ce  fu  cil  qui  premièrement  fu  au  Graal.  Les  nou- 
veles  en  vindrent  au  roi  qui  le  chaste!  estoit  **;  il  dist  à  ces  cheva- 
liers qu'il  ne  c'esfréassent  mie  por  I  sol  chevalier;  quar  il  n'auroit 
jà  force  ne  povoir  encontre  eus 13,  ne  onques  n'avint  que  uns  sos u 
chevaliers  en  péust 15  tant  conquerre. 

Perceval  fu  armez  desor  son  cheval  ;  li  hermite  le  seignent 
et  bénéissent  et  le  conmandent  à  Dieu.  Et 16  tint  son  glaive  enpoi- 
gnié  et  vient  vers  les  III  chevaliers  qui  gardoient  le  premier  pont. 
Il  s'esleissièrent  à  lui 17  tout  à  I  fès  et  brisent  lor  glaives  sor  son 
escu.  Il  en  fiert  un,  de  si  grant  aïr  que  il  le  fet  chéoir  en  la 
rivière  qui  desouz  le  pont  cort  **,  et  lui  et  le  cheval.  De* celui  fu  il 


»  ÀT6C  lai.  —  *  Et  il  oe  saroit  on  qne  dedans  aroit.-r  8  Sarqaen.  —  «  En?re.—  *  Si  que 
la  pierre  hanca  tant  qne  l'an  pot  réoir  on  cheralier  qoi  dedans  gisoit  —  •  Sues.  — 
*  Enbassemé.  —  »  Joseph.  —  •  Le  sarqnen  onrert  :  «  Sire»  fonUil  i  Percerai.  —  to  Gar- 
doient del  cnastel. — 11  Sorent  les  noreles.  —  »  Tenoit.  —  «  Els.  —  "  Sois.  —  «  Polst. 
— w  II.  —  »  Il  saisissent  sor  lni.  — Qoi  coroit  dosons  le  pont. 


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—  811  — 


pès,  quar  la  rivière  estait  grant  et  parfonde  et  roide.  Li  autre 
tindrent  à  lui  moût  longuement  tençon,  aus  espées  tranchanz  1  ; 
mès  il  les  conquist  et  detrancha  et  gita  les  cors  en  l'ève  2.  Cil  3  del 
secont  pont  vindrent  avant,  qui  mout  estoient  bons  chevaliers,  et 
li  rendirent  granz  mellées  *  et  mout  félon  estor.  Joseph  us,  qui  fiuz 
fu  son  oncle,  i  estoit;  il  dist 5  aus  austres  hermiteS  que  il  li  iroit 
mout  volentiersaidier,se  il  n'i  cuidoit  avoir  péchié,f  t  il  dissent  que 
de  ce  6  n'avoit  il  garde,  ainz  estoit 7  granz  aumosnes  des  anemis 
Nostre  Seignor  destruire.  Il  oste  sa  chape  grise  et  demoura  en  sa 
coste 8  et  prcnt  un  de  ceus  qui  à  Perceval  contendoient  9  et  le 
charge  desus  son  col,  puis  le  giète  en  la  rivière,  tout  armé,  et  Per- 
ceval ocist  les  austres  II  et  les  giète  en  la  rivière  tout  autresint 
conme  li  autre i0. 


Vouant  il  ot  les  II  ponz  conquis,  il  fu  mout  las  et  mout 
traveilliez,  si  s'apensse  11  del  lion  dont  ces  oncles  li  ot  dite  la 
manière  ;  puis  regarde  vers  l'entrée  de  la  porte  et  voit  le  blanc 
lion  qui  estoit  touz  droiz  sor  ces  II  piez  derrière,  por  ce  qu'il  le 
voloit  véoir.  Perceval  le  regarde  entre  les  II  euz  mout  apertement 
et  set  que 12  li  lions  pensse,  par  la  volenté  de  Dieu  et  par  son 
pleisir13,  que  li  chevalier  del  tiers  pont  sont  si  hardiz  et  de  si  grant 
force  qu'il  ne  seront  jà  conquis  par  un  chevalier  se  Damediex  n'i 
ouvroit  par  sa  seinte  bonté;  mès  voist  prandre  la  mule  et  aportoit 
le  fanon 14  avec  lui  se  il  les  veust  conquerre.  Perceval  set  la  penssée 
del  blan  lion,  si  en  rant  Dieu  grâces 15,  si  se  trait  arrières,  et  Joseus 
li  jeunes  hons  ausint16.  Si  tost  conme  il  regardèrent  derierseus, 
il  virent  *ï  derriers  eus  le  premier  pont  levé. 


erceval  vint  là  où  la  blanche  mule  estoit;  estoit  estelée  ** 


*  Et  li  antre  dai  tindrent  moult  longement  eontens  encontre  loi  ai  espées.  —  *  RiTière. 
—  «  Et  cil.  —  4  Grant  meslée.  —  »  Et  Joseus,  qui  fils  de  ion  oncle  estoit,  diil,  —  •  De  eel 
pécbié.  — 1  Esterait.  —  »  Si  remeit  en  sa  gonelle.  —  •  Se  conbatoient.  —  *•  En  Fesre  tôt 
aatreii.  —  11  Lors  sfapensa.  —  «  Entre  les  deui  oeli  et  set  bien  qoe,  etc.  —  u  Et  par 
son  pleisir,  manque  A  Berne.  —  14  Sont  si  fort  et  li  bardi  et  de  si  grant  cner  qu'il  ne 
osseat  jà  conquis  se  Diex  n'i  oTrast,  mès  or  voist  querre  sa  malle  et  si  aport  le  fanon.— 
si  Si  en  ron*  Dieu  grâce*,  manque.  —  "  Et  Joseos  aotresi.  —  «  Taotost  conme  il 
orent  eiloogé  les  pons,  iis  regardèrent  denier  els,  si  Tirent.  —  »  Qui  eit  estelée. 


—  212  — 


enmi  le  front  d'une  croiz  vermeille  ;  il  monte  desus  et  prant  le 
fanon  et  tient  l'espée  traite.  Tantost  conme  li  lions  blans  le  vit 
venir,  il  se  deschaenne  et  cort  errament  au  pont  qui  estoit  levez, 
très  parmi  les  chevaliers 1  ;  si  l'abeissa  au  plus  tost  qu'il  onques 
pot 2.  Li  rois  del  Chastel  Mortel  estoit  aus  querniaus  de  la  greignor 
forteresce  del  ehastel 3,  puis  escrie  aus  chevaliers  qui  le  pont  gar- 
doient  :  «  Seigribrs,  fet-il 4,  vos  estes  li  plus  eslit  chevalier  de  ma 
terre  et  les  plus  hardiz  ;  mès  ce  n'est  mie  hardemanz  de  lever  les 
ponz  por  un  soul  chevalier  que  vos  n'osez  atendre  cors  à  cors  ; 
dont  il  me  sanble  que  c'est  grant  couardise,  non  hardement 5.  Mès 
li  lions  est  plus  hardiz  que  vos  n'estes  tuit,  qui  le  pont  a  abeissié 
par  son  hardemant.  Quar  or  sai-je  bien  que,  se  je  l'éusse  mis  au 
premier  pont  garder,  il  l'éust  mieuz  gardé  que  cil  qui  par  couar- 
dise et  par  mauveistié  se  sont  leissiez  ocirre  6.  » 


xi.tant  ez-vos  Perceval  venu  desus  la  blanche  mule,  l'espée 
traite,  toute  nue  el  poing,  et  vient  vers  ceuz  del  tierz  pont 7  et  en 
fiert  l'un  8  si  durement  qu'il  Fagravente  en  l'ève  9.  Joseus  li  her- 
mites  vint  avant  et  vost  les  austres  11  saisir  ;  mès  il  crient  merciz 
à  Perceval 10  et  dient  que  il  seront  à  sa  volenté  del  tout,  si  croiront 
Dieu  et  sa  douce  mère  et  relanquiront  lor  mauveis  seignor.  Et  cil 
del  quart  pont  dient  tout  autresint.  Il  les  lest  vivre  en  tel  manière 
par  le  conseil  de  Joseu  11  ;  et  il  gerpissent  les  armes  el  ostroient  les 
ponz  tout  à  sa  volenté 12.  Perceval  se  porpensse  en  lui  méimes  que 
la  vertu  de  Dieu  a  mout  grant  povoir  ;  mès  chevaliers  qui  force  et 
povoir  a  en  lui  doit  bien  esprouver  son  povoir  por  lui 15.  Car  de  ce 
que  il  fera  et  souferra  pour  lui,  li  saura  Diex  gré  **.  Quar,  se 
trestouz  li  mondes  estoit  encontre  Damedieu  et  i  méist  chaucuns 


»  Parmi  les  cheTaliers  al  pont  qui  letés  estoit.  —  *  Et  rabaisse  errammeot.  —  «  As 
keroéaiis  4el  chastel.  —  *  Seignor  s,  fet-il,  manque.— *  Dont  tl  me  ianbie,  etc.,  celle 
flo  de  phrase  manque.  —  9  liés  li  lions  est  pins  hardis  que  ros  toit,  qui  le  pont  a  rebaissé. 
Se  je  l'éasse  mis  al  premerain  pont,  il  éast  mielx  gardé  rentrée  qne  cil  que  se  snnt  laissé 
oeire.— 7  A  tant  est  Tenus  Perce?ax  l'espée  empoignée,  sor  la  blanche  mole,  à  cels  del  tiere 
pont.  —  •  Le  premier.  —  •  CraTenté  en  Paigoe.  —  «e  Merci  et  loi  et  P.  —  «  Percerai  — 
"  Les  armes  ontre  les  pont.  — 18  Espronrer  son  cors  por  Dieu  et  la  ?alor  de  son  cuer.  — 
14  Car  de  ce  que  il  fera  por  Dieu,  U  saura  Dex  gré. 


—  813  — 


endroit  soi  tout  son  povoir  et  toute  sa  force,  si  les  conquèroit-il  en 
une  boure  de  jor  *.  Mès  il  veust  que  Fan  se  travaust  pour  lui,  autre- 
sint  conme  il  soffri  travail  por  le  peuple  2. 


JLerceval  revient  arrières  et  descent  de  la  blanche  mule  et 
baille  à  Joseu  le  fanon  ;  puis  remonte  sor  son  destrier  3  et  revient  à 
ceus  del  quint  pont,  et  cil  se  desfandent  par  grant  vigor,  qui  hardi 
chevalier  estoient,  et  rendent  grant  meslée  à  Perce  val.  Joseus  li 
hennîtes  i  vient  et  les  requiert  par  très  grant  vigor;  mès,  se 
Damediex  nu  garantit,  il  l'auront  *  ocis  et  afolè.  Mès  il  tenoit  le 
fanon,  si  les  enbrace  quant  il  les  povoit  tenir  5  et  les  esjlreignoit 6 
si  durement  qu'il  ne  se  povoient  aidier.  Perceval  les  ocit7  et 
acravente  et  les  fet  trebuchier  en  Fève  qui  desouz  le  pont  couroit 
roide.  Quant  cil  del  siste  pont  virent  que  cil  estoient  conquis  *, 
dont  alèrent  crier  9  merci  à  Perceval,  si  se  rendirent  à  lui,  et  li 
baillèrent  lor  espées,  et  cil  del  sestième  pont  aussint.  Quant  li 
vermeuz 10  lions  vit  que  li  sestièmes  ponz  estoit  conquis,  et  que  li 
chevalier  des  deus  ponz  c'estoient  randu  à  Perceval,  il  sailli  sus 11 
par  si  très  grant  aïr 12  et  aloingna  sa  cheanne,  autresint  conme  se 
il  fust  enragiez 13.  Il  vint  à  l'un  des  chevaliers,  si  le  déyora  etocist, 
et  li  blans  lions  s'en  aïra,  si  cort  sus  à  l'autre  lion,  si  le  despièce 
tout  aus  ongles 


Xantost  après,  se  dresce  sor  les  II  piez  derière,  puis  esgarde 
Perceval  et  il  lui.  Perceval  set  bien  que  li  lions  pensse  que  li  che- 
valier del  darrien  pont  sont  plus  mal  *5  à  conquerre  que  li  autre, 
se  il  ne  sont  conquis  par  la  volenté  de  Dieu  et  par  lui  qui  lions 
est 16.  Ne  onques  nés  requière  au  fanon  por  santé  que  il  oit,  car*7 
il  sont  traïtor  ;  mès  voist  monter  desor  la  mule  blanche,  carele  est 


i  Car,  86  tuit  cil  del  monde  estoient  encontre  Dieu  et  encontre  sa  volenté,  si  les  con- 
querroilil  en  uneeure.— 1  Por  son  peule.—  «  Ces  cinq  derniers  mots  manquent.  — 
s  Se  Jbésus  ne  le  garandésist,  il  récusent.  -  «  Y  pooit  avenir.  —  «  Ces  trois  derniers 
mots  manquent.  —  7  Ocloit,  etc.  —  •  Que  cil  del  qniot  pont  drent  ocis  et  conquis.  — 
»  Si  crièrent  merci.  —  *•  Rouges.  —  "  Sailli.  —  m  Vigor.  —  «  Ces  six  derniers  mots 
manquent.  — 14  As  ongles  et  as  dens.  — 15  Plus  méaisié.  —  *•  Berne  ajoute  ici  :  Il  ne 
seront  ja  désirait. — 17  Ne  onques  ne  reçoive  à  sa  merci  por  seurté  que  il-tacent,  quar,  etc. 


—  914  - 


de  par  JHeu  *,  et  Joseus  aportoit*le  fanon,  et  tuit  li  hermite 
veignent  ayant,  qui  preodome  sont  et  de  bonne  vie,  por  le  traïtor 
roi  esmaier  ;  si  aprochera  sa  fin  et  la  conqueste  del  chastel 3.  Per- 
ceval  a  grant  fience  en  la  pensée  *  del  lion;  il  descendi  de  son  des- 
trier et  remonta  desus  la  mule  blanche,  et  Josens  tint  le  fanon. 
La  conpaignie  4e9  XII  hermites  i  estoit,  qui  mout  iert  bele  et 
seintime  5.  Il  aprochièrent  le  chastel.  Li  chevalier  qui  estaient  au 
darrien  pont  virent  Perceval  venir  vers  eus  et  Joséum  Termite  qui 
le  fanon  tenoit,  à  qui  il  avoient  véu  lor  austres  conpaignoos  si 
destreindre  et  maumestre  6. 


Jja  vertu  Nostre  Seignor  et  la  dignité  del  fanon  et  la  bonté 
de  la  mule  blanche  et  la  seinté  des  bons  hermites  qui  feisoient 
lour  oroisons  envers  Nostre  Seignor,  pleissa  si  les  chevaliers  qu'il7 
n'orent  povoir  d'eus  méimes  ;  mès  la  traïson  ne  lor  pot  oissir  des 
cuers,  et  si  estoient  mout  dolanz  de  lor  paranz  8  qu'il  avoient  véu 
ocirre  devant  eus.  Il  se  penssérent  que,  s'il  povoient  eschaper  por 
merci  d'ilec,  qu'il  ne  finneroient  jà  més  si  auroient  Perceval  ocis. 
Il  viennent  encontre  lui,  si  li  crient  merci  mout  très  doucement 
par  sanblant,  et  li  dient  que  il  feront  sa  volenté  9,  mès  qu'il  les  en 
lest  partir  sainz  et  en  vie.  Perceval  regarde  le  lion  por  savoir  que 
il  fera;  il  voit  que  li  lions  pensse  que  il  sont  traïtor 10  et  desloial  et 
que,  se  il  estoient  destruit  et  mort,  li  rois  qui  el  chastel  estoit 
auroit  perdue  sa  force,  et,  s'il  lor  court  sus,  il  lor  aidera  à  ocirre. 
Perceval  dit  aus  chevaliers  qu'il  n'aura  jà  merci  d'eus,  il  lor  cort 
sus,  l'espée  traite,  et  mout  li  desplest  qu'il  ne  se  desfandent,  si  que 
à  poi 11  s'an  faust  qu'il  ne  les  lest  à  ocirre,  por  ce  qu'il  ne  treuve 
en  eus  point  de  desfans.  Mès  li  lions  n'an  a  mie  desdoing 12,  ainz 
lor  cort  sus  et  devoure  et  oeil;  puis  en  giète  les  manbres  et  les 
cors 13  en  lève.  Perceval  l'aji  lest  bien  couvenir  'et  mout  li  plest  de14 


>  Ele  est  bette  de  par  Dieu.  —  *  Aport.  —«  Berne  ajoute  ici  :  De  toi  ce  li  faisoit  signe 
li  liont,  fjuar  parler  ne  pooit.  —  «  Ce  mot  est  emprunté  an  Ils.  de  Berne.  Notre  Ils.  dit  : 
fience.  —  *  Et  lors  i  vindrent  li  seintime  hermite.  —  «  Berne  ajoute  ;  Si  s'esmaièrent 
durement,  qnar,  etc.  —  7  Plafcsa  la  force  des  chevaliers,  car  il»  etc.  —  •  Amis.  —  •  Sa 
▼olenté  d'outre  en  outre.  —  ie  Jtt  il  aparçoit  al  semblant  del  lion  que  il  sont  félon  et  tra- 
hitor,  ete.  —  «  Petit. — Mès  li  lions  ne  pense  pas  ço.  — 15  Les  pièces  et  les  membres.  — 
«4  Moult  liplaist  ce,  etc. 


-  315  - 


ce  que  il  li  voit  feire,  ne  onques  mès  ne  vit  besle  que  il  péust  tant 
amer  ne  tant  prissier. 


JJi  rois  del  Chastel  Mortel  estoit  au  qaerniax  del  mur,  et 
voit  que  si  chevalier  sont  mort  et  que  li  lions  aide  à  ocirre  les 
darriens;  il  se  mist  el  plus  haust  leu  des  murs,  puip  hauça  le  pen 
de  son  hauberc  et  tint  c'espée  toute  nue,  qui  bien  estoit  tran- 
chant 1  ;  il  s'an  féri  très  parmi  le  cors  et  chéi  tout  contreval  les 
murs  en  Fève  qui  roide  et  parfonde  estoit 2,  si  que  Perceval  le  vit 
et  tuit  li  preudome  hermite  qui  se  merveillièrent  del  roi  qui 
c'esloit  ocis  en  tel  menière;  mès  il  distrent  selon  l'escripture  3  que 
la  fin  des  mauveis  homes  devoit  estre  mauveise.  Àutresint  fu  la  fin 
de  cest  roi  dont  je  vos  di.  Josephus  nos  raconte  que  Pen  ne, se 
merveilloit  pas *  se  il,  entre  trois  frères  ou  en  Hi  qui  germains 
sont,  [a]  5  I  mauveis,  et  si  est  merveille ,  ce  dit,  quant  un  sol 
mauveis  n'anpire  le  sorplus  des  bons;  car  mauveistiési  est  dure6 
et  apre  et  souduisant,  et  déboneireté  et  sinplesce  et  humilité  sont 
en  bonté.  Quayns  et  Abel  furent  frère  jermain,  si  traï 7  Cayns  son 
frère  Abel  ;  Tune  char  ocist 8  l'autre  et  engingne 9.  Mès  ce  est 
granz  dolors,  ce  dit  Josephus,  quant  ces  chars,  qui  une  doivent 
estre,  se  déçoivent  par  mauveistié  et  por  souduire  li  uns  l'autre  *o. 
Josephus  nos  recorde  par  cest  mauveis  roi  qui  si  fu  traitres  et 
soudaianz  et  si  fu  del  lingnage  le  Bon  Sodoier  **.  Icil  Joseus  fu, 
ce  nos  tesmoigne  l'escripture  12,  ces  oncles,  et  cil  mauveis  rois  fu 
frères  le  roi  Peschéor  germains  et  frères  le  bon  roi  Pelles  qui 
gerpie  avoit  sa  terre  por  Dieu  servir,  et  frères  la  Veve  Dame  qui 
mère  estoit  Perceval,  la  plus  loial  qui  onques  fust  en  la  Grant 
Breteigne.  Tout  cil  lignages  fu  el  service  Nostre  Seignor,  de  le  con- 
mance  de  lor  vie  très  qu'an  la  fin,  fors  cil  mauveis  rois  qui  fina 
ainsint  mauveisement  conme  vos  oez. 


i  Tranchant  et  esmotae.  —  *  Qui  parfonde  estoit  mont.  —  »  Selon  le  jugement  de 
l'escritore.  —  «  Ne  nan  doit  mès  merreiller.  —  *  J'ai  ajouté  ce  verbe  a  d'après  Berne.  — 
«  Aguè*.— 1  Ocist.  —  •  Traï.  —  •  Ces  deux  derniers  mots  rffanquent.  — 10  Et  destrait 
i  noo  l'antre.  —  «  Berne  ajoute  :  Joseph  Abarimatie.  —  "  Ces  quatre  derniers  mots 
manquent. 


—  216  — 


Vos  avez  oï  que  li  rois,  qui  saisi  avoit  le  chastel  qui  fu  le 
roi  Peschéor,  c'est  ocis  en  tel  manière,  et  furent  li  chevalier  des- 
confit. Perceval  entra  el  chastel  et  li  preudome  hermite  ensenble 
avec  lui.  Il  lor  sanbla,  quant  il  furent  là  dedanz  entrez  en  la 
mestre  sale,  que  il  oïssent  chanter,  en  une  chapele 1  qui  là  dedanz 
estoit  :  Gloria  in  excelsis  Deo  2,  et  loer  Nostre  Seignor  très  douce- 
ment3. Il  trouvèrent  les  sales  mout  bêles,  et  mout  granz  ornemenz 
par  dedanz  Il  trouvèrent  la  chapele  ouverte  où  les  seintes 
reliques  souloient  estre.  Li  seint  hermite  furent  là  dedanz  et  firent 
lor  oroisons  et  prièrent  le  sauvéor  del  mont  que  il  lor  représantast 
le  seintime  Graal  hastivement  et  les  seintes  reliques  qui  laianz 
souloient  estre  [por  quoi  il  estoient]  5  reconforté. 

Xii  preudome  furent  là  dedanz  avec  Perceval,  dont  il  enma 
mout  la  conpaignie.  Joseph  us  nos  tesmoigne  que  li  jchevalier 
encien  furent  de  la  mainnièe  le  roi  Peschéor,  et  li  prouvoire  et  les 
damoiseles  s'an  partirent  tantost  conme  li  rois  qui  ocis  se  fu  ot  saissi 
le  chastel,  car  il  ne  vostrent  estre  à  sa  cort,  et  Damediex  les  garanti 
de  lui,  et  les  fist  aler  en  tel  leu  où  il  furent  en  sauvelé.  Li  sau- 
vièrres  del  monde  sot  bien  que  6  li  fions  Chevaliers  ot  le  chastel 
conquis,  qui  siens  dut  estre,  par  sa  vigor;  il  i  ranvoia  7  tous  ceus 
qui  le  roi  Peschéor  avoient  servi  8.  Perceval  fist  mout  grant  joie 
d'eus  quant  il  les  vit,  el  eus  de  lui 9.  Il  sanbloient  bien  gent  qui 
venissent  d'aucun  leu  où  Damediex  ou  ses  conmendemenz  éust  esté, 
et  si  avoit-il  10. 

Li  hauz  estoires  nos  tesmoigne  que,  quant  la  conquesle  du 
chastel  fu  feite,  que  li  sauvierres  del  monde  en  fu  joieus  et  mout 
li  plot.  Li  Graaus  se  rejjrésanta  là  dedanz  en  la  chapele,  et  la 


t  En  la  chapele.  —  *  Berne  ajoute  :  Et  Te  Deum  laudamus.  —  »  Si  très  doucement 
que  moult  lai  fa  baen  à  escouter.  —  *  Et  moalt  riches  et  moult  aornées  gentemeot  par 
dedans.  —  «  Les  mots  placés  entre  crochets  sont  empruntés  au  M*,  de  Berne.  — 
«  Et  quaut  li  salvères  del  mont  rolt  que,  etc.  —  7  II  i  retramist.  —  •  Servi  devant.  — 
•  Quant  il  s'entrevirent.  —  *o  Ces  quatre  derniers  mots  manquent. 


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—  217  — 


lance  de  quoi  la  poingte  saigne,  et  l'espée  de  quoi  seint  Jehanz  fa 
décolez,  que  misires  Gauvains  conquist,  et  les  autres  seintes 
reliques  dont  il  i  ot  assez  et  à  moût  grant  planté  *.  Quar  Dame- 
diex  amoit  mout  le  leu.  Li  hermite  r'alèrent  en  lor  hermitages  par 
les  forez  et  servirent  Nostre  Seignor  *  ainssint  conme  il  souloient. 
Josephus  demoura  avec  Perceval  el  chastel,  tant  conme  il  li  plot, 
mès  li  Bons  Chevaliers  recercha  la  terre  là  où  la  novele  loi  estoil 
dégerpie  et  déleissiée  à  meintenir;  il  toli  les  vies3  à  ceus  qui 
ne  la  vouloient  maintenir  et  croire  4.  Li  païs  f u  «maintenuz  par 
lui  et  gardez,  et  la  loi  Nostre  Seignor  essauciée,  par  sa  force 
et  par  sa  valor.  Li  provoire  et  li  chevalier  qui  repeirié  èrent 
el  chastel  amèrent  mout  Perceval  ;  car  ainz  ne  virent  sa  bonté 
amenuisier,  mès  adès  croissoit  et  mouteplioit  sa  valor  et  sa  créance 
en  Dieu.  Et  il  li  monstrent  la  sépouture  son  oncle  le  roi  Peschéor, 
en  la  chapele  devant  l'autel.  Li  sarqueuz  estoit  riches  et  sépouture 
chière  et  charchiée  de  pierres  précieuses  5.  Et  tesmoignent  li  pro- 
voire et  li  chevalier  que,  tantost  conme  li  cors  fu  mis  el  sarqueus 
et  il  s'an  furent  partiz,  connurent 6  il  la  sépouture  si  riche  conme 
Tan  la  peut  ore  véoir,  ne  ne  porent  savoir  qui  mise  Pi  avoit,  fors 
le  conmendement  Nostre  Seignor.  Et  li  distrent  que  chaucune  nuit 
i  avoit  grant  clarté  autresint  conme  de  chandeles,  ne  ne  savoient 
dont  eles  venoient  fors  que  de  Dieu7.  Perceval  ot  conquis  le 
chastel  par  le  conmant  de  Dieu.  Li  Graaus  fu  représantez  en  la 
sainte  chapele  et  les  autres  reliques,  si  conme  vos  oez.  La  mau- 
vaise créance  fu  ostée  del  réaume  et  tuit  furent  raséuré  en  la 
novele  loi  par  la  valor  del  bon  chevalier. 


1  Dont  il  i  ot  à  grenl  planté.  —  *  Le  salf  éor.  —  »  La,  vie.  —  '  À  cens  qui  ne  votaient 
croire  la  novele  loi.  —  *  Et  la  sepnltore  estoit  anornée  ée  pierres  précieuses.  —  «  Partit, 
si  trouvèrent  en  lor  repairier  la  sépulture,  etc.  —  *  Fors  que  par  la  volonté  de  Dieu. 


% 


—  918  — 


r  se  lest  atant  li  contes  *  de  Perceval,  et  revient 
au  roi  Artus  la  matire  veraie,  ainsint  conme 
,  Testoire  le  tesmoigne,  qui  en  nul  leu  n'est  cor- 
ronpue  se  li  latins  ne  se  ment.  Lî  rois  Artus  iert  à 
Kardeuil  par  I  jor  de  Pentecouste  qui  mout  iert 
biax  2  et  clers,  et  avoit  mout  de  chevaliers  en  la  sale. 
Li  rois  séoit  au  mengier  et  tuit  li  chevalier  environ.  Li  rois  esgarde 
aus  fenestres  de  la  sale  destre  et  senestre  3  et  vit  que  dui  rai  de 
souleil  luisoient  là  dedanz  et  emploient  *  toute  la  sale  de  clarté.  Il 
s'an  merveilla  mout  et  envoia  par  defors  la  sale  véoir  que  ce  povoit 
estre.  L'en  revint  arrières,  si  li  dist  l'en  que  5  dui  rai  de  souleil 
s'aparoient  el  ciel,  li  uns  en  Oriant,  et  li  autres  en  Occidant.  Il 
s'en  merveilla  mout  et  pria  à  Nostre  Seignor  que  il  li  leissa  véoir  6 
por  quoi  dui  souleil  s'aparoient  en  tel  manière.  Une  voiz  s'aparut 
à  une  des  fenestres,  qui  li  dist  :  <  Rois,  ne  vos  en  merveilliez  mie, 
se  li  dui  souleil  s'apèrenl  el  ciel,  car  Damediex  en  a  bien  le  povoir, 
et  sachiez  bien  que  ce  est  de  la  joie  de  la  conqueste  que  li  Bons 
Chevaliers  a  feite,  qui  l'escu  enporta  de  ça  dedanz  7.  Il  a  conquise 
la  (erre  qui  fu  au  bon  roi  Peschéor,  sor  le  mauveis  roi 8  qui  la 
bone  créance  en  avoit  ostée,  por  quoi  li  Graaus  estoit  esconssez. 
Or  si  veust  Diex  que  vos  i  ailloiz  et  que  vos  eslissiez  les  meillors 
chevaliers  de  vostre  cort,  quar  meillor  pèlerinage  ne  povez-vos 
feire  ;  et,  quant  vos  en  revendrait,  vostre  créance  sera  doublée,  et 
li  peuples  de  la  Grant  Breteigne  mieuz  apris  au  servise  le  Sauvéor 
maintenir9.  » 


*  Mais  ici  m  Uist  li  contes.  —  »  Par  nne  Pentecoste;  li  jqn  fa  beans. — »  A  destre  et  i 
senestre.  —  «  Espanolent.  —  «  Cil  revin  Jrent  arrière  et  distrent  que,  etc..  —  •  Saroir.  — 
'  De  caieoi.  —  s  Roi  del  ehastel  mortel.  —  »  Mieols  prisiés  et  miels  enseigniés  al  service 
del  sa?sor  maintenir. 


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—  219  — 


JUa  voiz  s'an  part  atant  et  plest  moût  le  roi  ce  qu'ele  a  dit.  II 
sist  au  mengier  dejouste  la  réine.  Atant  ez-vos  une  damoisele  qui 
vient,  de  si  grant  biauté  con  nule  plus  *,  et  vestue  mout  richemept; 
si  aporle  I  coffre  le  plus  riche  que  nus  véist 2  onqnes,  car  il  estoit 
touz  de  fin  or  et  chargiez  de  pierres  précieuses  3  qui  resplandis- 
soient  conme  feu.  Li  coffres  n'est4  mie  granz;  la  damoisele  le 
tient  entre  ces  mains.  Quant  ele  fu  descendue,  si  vint  devant  le 
roi;  ele  le  salue  au  plus  bel  qu'ele  peut  et  la  réine  autresint. 
Li  rois  li  rendi  son  salu.  «  Sire,  fet-ele,  je  sui  venue  à  vostre 
cort  pbr  ce  qu'ele  est  la  souvereinne  de  toutes  les  autres  ; 
si  vos  aport  ici  cest  riche  veissel  5  que  vos  véez  ici,  en  pré- 
sant,  où  il  a 6  le  chief  d'un  chevalier  ;  si  ne  peut  mie  ouvrir 7 
le  coffre,  se  cil  non  qui  le  chevalier  ocist.  Si  vos  pri  et  requier, 
si  conme  vos  estes  li  mieudres  rois  qui  vive  8,  que  vos  i  metez 
vostre  main  avant,  et  si  feroiz  après  esprouver  vos  chevaliers,  et, 
se  li  douraaches  9  monte  à  vos  ne  à  chevalier  qui  ça  dedanz  soit, 
je  vos  prie  que  li  chevaliers  qui  le  coffre  porra  ouvrir  là  où  li 
chiés  del  chevalier  gist 40,  ait  trièves 11  très  qu'à  XL  jors,  après  ce 
que  vos  seroiz  revenuz  del  Graal.  »  —  t  Damoisele,  fet  lf  rois, 
conment  saura  l'en  qui  li  chevaliers  fu  qui  l'ocist12?  »  —  «  Sire, 
fet-ele,  bien  ;  les  lestres  i  sont  séélées  *3  de  celui  qui  l'ocist.  »  Li 
rois  ostroie  à  la  damoisele  sa  volenté  ainsint  conme  ele  li  a  dit 44  ; 
il  a  recéu  le  coffre,  puis  la  fet  asseoir  au  mengier  et  mout  riche- 
ment honorer. 


vouant  li  rois  ot  mangié,  la  damoisele  vint  devant  lui.  «  Sire,  ' 
fet-ele,  feites  ap  rester  vos  chevaliers,  de  ce  que  vos  m'avez  ostroié, 
et  vos  roéimes  tout  avant.  »  —  <  Damoisele,  fet  li  rois,  mout 
▼dentiers.  »  Il  mist  sa  main  au  coffre,  si  le  cuide  ouvrir;  mès  il 


t  Ces  trois  derniers  mois  manquent."*  Que  toi  Taistes.— «  Il  ettoit  d'or  fin  et 
aiiriés  de  riches  pie/res  précieuses.  —  «  N'eitoit.  —  «  Un  moult  riche  veissel.  —  6  Et  ci 
a  dedeos.—  *  Mais  nus  ne  poroit  ouvrir.-—  s  Li  mieldres  rois  del  moot.  —  »  Li  domages 
ne  li  haines.  —  "  B.  ajoute:  que  cil  qui  Ta  ocist.  —  "  Respit.  —  »  Ces  deux  derniers 
mot*  manquent.  —  »*  De  son  non  et  de  celui  qui  i'ocist.  —  ««  ksi  eom  aie  li  a  demandé. 


% 


A. 


—  220 


nefust  mie  droiz  qu'il  ouvrist  por  lai Conme  il  i  mist  la  main, 
li  coffres  tressua  tout  autresint  conme  se  il  fust  tooz  moilliez  (fève 
et  arousez  de  toutes  parz  2.  Li  rois  s'an  merveilla  mout,  si  i  fist3 
monseignor  Gauvain  mestre  la  main,  et  Lancelot  et  à  touz  ceus  de 
la  côrt  ;  mès  n'i  ot  celui  qui  le  péust  ouvrir.  Misires  Kex,  li  senes- 
ehaus,  ot  servi  au  mengier,  il  oi  dire  que  li  rois  et  tuit  li  autre 
s'estoient  esprovez  au  coffre4,  si  ne  le  povoient  ovrir;  il  i  est 
venuz,  tous  dessemons.  «  Or  çà,  Keu,  fet  li  rois,  je  vos  avoie 
oublié.  •  —  c  Par  mon  chief,  fet  Kex,  vos  ne  me  déussiez  pas  % 
oublier.  Car  autresint  bons  chevaliers  sui-je  et  d'autresint  grant 
valor  conme  cil  que  vos  apelastes  avant  et  vos  ne  déussiez  pas 
avoir  déloié  6  à  moi  mender  ;  vos  avez  touz  les  autres  mendez  7  et 
moi  noiant 8,  et  autresint  sui-je  puissanz  ou  doi  estre  9  del  coffre 
ouvrir  conme  il  sont  :  car  envers  autretant  de  chevaliers  [me  sui-je 
desfenduz]  *o  conme  il  [se]  sont  et  autretant  en  ai-je  ocis,  sor  mon 
cors  desfendant  conme  il  ont.  »  —  c  Kex,  fet  li  rois,  seriez-vos  si 
joianz 44  se  vos  poviez  le  coffre  ouvrir  et  se  vos  aviez  ocis  le  che- 
valier dont  li  chiés  gist  ès  coffre 12  ?  Par  mon  chief,  je  qui  rois  sui, 
ne  voudroie  mie  avoir  le  coffre  ouvert;  car  il  ne  fu  onques  nus  si 
poures* chevaliers  qui  n'éust 13  aucun  parant  ou  aucun  ami;  car  cil 
n'est  mie  amez  de  tôt  le  monde  qui  d'un  home  est  haïz.  »  — 
c  Par  mon  chief,  fet  Kex,  je  voudroie  que  toz  les  chief  des  cheva- 
liers que  j'ai  ocis,  fors  que  d'un  sol,  fussent  enmi  ceste  sale,  si  i 
fussent  les  lestres  sééllées  que  il  fussent  oèis  par  moi.  Adonc 
croiriez- vos  ce  que  vos  ne  volez  croire,  por  les  envieus  qui 
cuident  mieuz  valoir  de  moi,  et  si  ne  vos  ont  mie  si  bien  servi 
conme  moi  **.  » 


«  A.  ex,  Jet  li  rois,  venez  avant,  tout  ce  n'a  mestier.»  Misires 
Kex,  li  saneschaus,  vient  au  dois,  devant  le  roi,  sor  quoi  li  coffres 
estoit,  et  le  prant  mout  hardtement  et  met  l'une  de  ses  mains 


i  Ces  quatre  derniers  mots  manquent.  —  »  Tonx  arosés  d'aiguë.  —  »  Aprèt  i  mist  sa 
main  messire  G.  —  *  Essaié  et  esprové  au  coffre.  —  *  Avant  manque.  —  «  Oblié.  — 
•  Semons.  —  •  Fors  moi.  —  »  Et  antreii  poissans  doi-je  estre.  —  10  Les  mou  placé* 
entre  crocheté  sont  empruntés  au  Ms.'de  Berne.  —  «  Ore  moult  joiaos.  —  u  Gist  de- 
dans. —  »  Car  li  cbe?aliers  ne  fa  onques  si  porres  qu'il  n'éust.  —  "  Si  bien  serri  qae  j'ai. 


# 


—  221  — 


desoaz  et  l'autre  desus.  Li  coffres  ouvri  lantost  conme  il  le  sacha, 
et  vit  dedanz  le  chief  tôt  en  apert.  Une  odour  roout  très  souef 
oulant  et  mout  douce  en  oissi 4,  si  qu'il  n'ot  chevalier  en  la  sale 
qui  ne  la  santist.  «  Sire,  fet  Kex  au  roi,  or  povez-vos  bien  savoir 
que  aucune  proaice  et  aucun  hardement  ai-je  fet  en  vostre  servise, 
ne  nus  de  Vos  chevaliers  que  vos  prisiez  tant 2  ne  porent  hui  le 
coffre  ouvrir,  ne  par  eus  ne  séussiez-vos  hui  qu'il  éust  dedanz. 
Mès  or  le  savez-vos  par  moi  et  de  tant  me  devez  3  vos  bon  gré 
savoir.  » 


ire,  fet  la  damoisele  qui  le  coffre  ot  aporté,  feites  les 
lestres  lire  4,  si  saurez  qui  li  chevaliers  fu  et  de  quel  lignage  et 
par  quele  achoison  il  fu  morz  3.  »  Li  rois  sist  dejouste  la  réine, 
et  fist  apeler  un  sien  chapelein,  puis  le  fist  asséoir  et  teire  touz  les 
chevaliers  6  de  la  sale,  et  conmanda  au  chapelein  7  que  les  lestres 
d'or  devisast  tout  en  apert,  ensint  conme  il  les  trovoit  escriptes.  Li 
chapeleins  les  resgarde;  quant  il  les  ot  pourvéues,  si  conmença  à 
soupirer,  c  Sire,  fet-il  au  roi  et  à  la  réine,  entendez-moi,  et  tuit 
li  autre  vostre  chevalier. 


es  lestres  dient  que  li  chevaliers  dont  li  chiés  gist  eh  cest 
veisseil  ot  non  Lohouz  et  fu  fiuz  le  roi  Artus  et  la  réine  Gueniévre  ; 
il  ot  oeis,  à  un  jor  qui  passez  est,  Logrin  le  jaiant,par  son  harde- 
ment. Misires  Kex,  li  seneschaus,  trespassoit  par  ilec,  si  trouva 
dormant  Lohout  sor  Logrin,  car  tiex  estoit  sa  coustume  que  il  s'an- 
dormoit  sor  l'orne  quant  il  l'avoit  ocis.  Misires  Kex  trancha  à  Lohout 
la  teste,  si  leissa  le  chief  et  le  cors  en  la  pièce  de  terre.  Il  prist  la 
teste  del  jaiant,  si  l'an  porta  à  la  cort  le  roi  Artus  ;  il  fist  entendre 
au  roi  et  à  la  réine  et  à  tous  les  barons  de  la  cort  qu'il  l'avoit  ocis; 
mès  non  fist,  ainz  ocist  Lohout,  par  les  escript  et  par  le  tesmoignage 
de  ces  lestres.  Quant  la  réine  oi  ces  lestres  et  ces  nouveles  de  son 


i  Une  odors  moult  très  sués  et  moult  douce  en  oissi.—  *  Ces  quatre  derniers  mots 
manquent.  —  *  Si  m'en  dorés.  —  «  Qui  sont  dedens.  —  »  Il  fu  ocis.  —  •  Puis  ist  asséoir 
tous  les  cfemliers.  —  7  Ici  s'arrête  la  dernière  page  du  mamscrit  de  Berne. 


fil,  qui  ainsint  esloit  mort,  ele  chéi  pasmée  desor  le  coffre.  Après, 
prist  le  chief  entre  ces  deus  mains  et  le  connut  bien  à  une  plaie 
qu'il  ot  el  viaire  d'anfance.  Li  rois  méimes  en  fet  si  grant  deul 
que  nus  ne  le  peut  conforter  ;  car  il  cuidoit  devant  ces  noveles  que  . 
ses  fiuz  fust  encor  en  vie  et  quç  il  fust  li  mieudres  chevaliers  del 
monde,  et,  quant  les  noveles  vindrent  en  sa  cort  que  li  chevaliers 
au  Cercle  d'or  avoit  ocis  le  chevalier  au  Dragon,  si  cuida-il  que  ce 
fust  Lohouz,  ces  fiuz,  por  ce  que  Tan  ne  nonmoit  mie  Perceval  ne 
Gauvain  ne  Lancelot.  Et  tuit  cil  de  la  cort  sont  mout  dotant  por  la 
mort  de  Lohout,  et  misires  Kex  s'en  est  partiz,  et,  se  la  damoisele  4 
n'éust  pris  jor  trèsqu'à  la  quarenteinne  après  la  revenue  le  roi,  la 
venchance  de  Keu  fust  prise  ainz  qu'il  s'an  tornasl.  Car  nus  ne 
vit  onques  feire  plus  grant  deul  en  cort  de  roi,  que  cil  de  la  Table 
Réonde  démoignent  por  le  damoisel.  Li  rois  Artus  et  la  réine 
estoient  si  adolez  que  nus  ne  les  osoient  semondre  de  joie  feire. 
La  damoisele  qui  le  coffre  aporta  se  fut  bien  vengièe  de  la  honte 
que  misires  Kex  li  seneschauz  li  fist  un  jor  qui  passa,  car  ceste 
chose  ne  fust  pas  si  tost  séue  se  par  lui  ne  fust. 


vouant  li  deus  fu  resfroidiez  del  fil  le  roi,  Lanceloz  et  li  plu- 
sors  autres  li  distrent  :  <  Sire,  vos  savez  bien  que  Diex  veust  que 
vos  ailliez  el  chastel  qui  fu  le  roi  Peschéor,  en  pèlerinage  au  sein- 
time  Graal  ;  car  l'en  ne  doit  mie  chose  déloier  à  feire  que  l'en  ait 
en  couvant  à  Dieu.  »  —  <  Seignor,  fet  li  rois,  je  irai  mout  volen- 
tiers  et  bien  en  sui  entalentez.  »  Li  rois  s'apareille  de  l'errer  et  dit 
que  misires  Gauvains  et  Lanceloz  iront  avec  lui,  sans  plus  de  che- 
valiers, et  mena  un  vallet  por  son  cors  servir;  et  la  réine  méime  i 
eust-il  menée  se  ne  fust  por  le  deul  qu'ele  démenoit  por  son  fil, 
dont  nus  ne  la  pooit  reconforter.  Mès,  ainçois  que  li  rois  s'an 
partist,  fist-il  le  chief  porter  en  Fille  de  Valon,  en  une  chapele 
qui  estoit  de  Nostre  Dame,  où  il  avoit  un  seint  hermite  preudome 
qui  mout  estoit  bien  de  Nostre  Seignor.  Li  rois  se  parti  de  Kardeil 
et  prist  coogié  à  la  réine  et  à  touz  ces  chevaliers.  Lanceloz  et 
misires  Gauvains  s'an  vont  ensemble  0  lui,  et  un  vallet  qui  les 
armes  porte.  Kex  li  seneschaus  fu  partiz  de  la  cort  por  la  doutence 
del  roi  et  de  ses  chevaliers  ;  il  n'osa  demourer  en  la  Grant  Bre- 


—  293  — 

teigne,  si  s'an  ala  en  la  petite.  Brians  des  iiles  estoit  de  grant 
povoir  à  ces  tens,  et  chevaliers  de  grant  force  et  de  grant  harde- 
mant;  car  toute  la  Grant  Breteigne  a  voit  mainz  contens  éaz  entre 
lui  et  le  roi  Artus.  Sa  terre  estoit  mout  forz  de  chastiax  et  de  forez 
et  mout  planteine;  il  avoit  mou V  de  bons  chevaliers  en  sa  terre. 
Quant  il  sot  que  Kex  li  seneschaus  se  fu  partiz  en  tel  manière  de 
la  cort  et  qu'il  estoit  passez  la  mer,  il  le  menda  et  le  tint  de  sa 
mainiée,  et  dist  qu'il  le  garantirait  envers  le  roi  et  envers  loz 
homes.  Quant  il  sot  que  li  rois  s'en  fu  partiz,  il  conmença  la  terre 
à  gerroier  et  ses  homes  à  ocirre  et  à  chalongier  ses  chastiaus. 


contes  dit  que  li  rois  Artus  s'an  vet  et  Lanceloz 
et  misires  Gau vains  aveques  lui ,  et  orent  tant 
chevauchié  un  jor  qu'il  anuita  en  une  forest,  et 
ne  porent  nul  recet  trover.  Misires  Gauvains  se 
merveilla  mout  conment  c'estoit  qu'il  avoienl  che- 
vauchié au  loncdel  jor  et  n'avoient  trové  recet  ne 
hermitaje.  La  nuit  fu  parvenue  et  li  airs  fu  ocurs  et  la  forest 
onbrage.  Il  ne  sorent  quel  part  revertir  por  la  nuit  trespasser. 
c  Seignors,  fet  li  rois,  où  porrons-nos  descendre  anuit?  » — «  Sire, 
nos  ne  savons,  quar  cesle  forest  est  mout  anieuse.  »  Il  font  monter 
lor  valet  desor  un  grant  arbre  et  dient  qu'il  resgart  tant  loing 
•  conme  il  porra,  savoir  se  il  porroit  choissir  recet  ne  meson  où  il 
péussent  herbergier.  Cil  esgarde  toutes  parz,  puis  lor  dit  qu'il  voit 
I  feu  mout  loig,  autresint  conme  en  une  gaste  meson  ;  mès  il  n'i 
voit  se  feu  non  et  la  meson.  c  Pran  bien  garde,  fet  Lanceloz,  quel 
part  ce  est  que  tu  nos  i  saches  bien  mener.  »  Cil  dit  qu'il  les  menra 
bien. 


iiLlant  est  descenduz,  si  remonte  sor  son  ronein  ;  il  s'en  vont 
grant  aléure  et  chevauchent  tant  qu'il  choisirent  le  feu  et  le  recet. 


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—  224  — 


Si  passèrent  outre  parmi  I  pont  de  eloie  ;  il  trovèrent  la  cort  en- 
hermie  et  la  meson  par  dedanz  grant  et  large  et  hideuse  ;  mès  grant 
feu  avoit  dedanz  où  l'en  se  povoit  bien  ehaufer  de  loing.  Il  descen- 
dirent de  lor  chevax  et  li  valiez  les  trait  d'une  part  enmi  la  sale  et 
li  chevalier  s'asistrent  dcjoute  le  feu,  tuit  armé.  Li  valiez  voit 
une  chanbre  en  la  meson  ;  il  i  est  entrez  por  savoir  s'il  i  trouve- 
roit  point  de  viende  por  les  chevaus  ;  mès  il  s'an  r'oissi  fors  au 
plus  tost  qu'il  pot  et  réclama  mout  doucement  la  mère  au  Savéor. 
Il  li  demandent  que  il  a  et  il  dit  qu'il  a  trovée  la  plus  déloial 
chanbre  qu'il  onques  trovast.  Car  il  i  avoit  senti,  que  testes,  que 
poinz  d'omes  morz,  plus  de  IIC,  et  lor  dit  qu'il  n'ot  onques  mès  si 
grant  péor.  Il  s'asist  touz  esfraez.  Lanceloz  entra  en  la  chanbre 
por  savoir  se  il  disoit  voir  ;  il  santi  les  homes  qui  gisoient  morz, 
si  les  portata  de  chief  en  chief,  et  senti  qu'il  en  i  avoit  I  grant  tas. 
Il  revint  séoir  au  feu,  tout  riant.  Li  rois  li  demanda  se  li  valiez 
avoit  dit  vérité.  Lanceloz  li  respont  :  oïl ,  n'onques  mès  n'avoit 
tant  trovez  d'omes  morz  ensanble.  «  Je  cuit,  fet  misires  Gauvains, 
quant  il  sont  morz,  que  n'avons  garde  d'eus  ;  ce  nos  garisse  Diex 
des  vis  !  » 


V^/ue  que  il  parloient  einsint,  atant  ez-vos  une  damoisele  qui 
entre  dedanz  le  manoir  à  pié  et  toute  soûle;  si  se  vient  pleingnant 
mout  doulereusement  :  «  Ha,  Diex  !  fet-ele,  conme  ci  a  longue 
pénitence  à  mon  eus  !  et  quant  faudra-ele  ?  »  Ele  voit  les  chevaliers 
enmi  la  meson  séoir  :  «  Biau  sire  Diex,  fet-ele,  est  cil  ça  dedanz 
par  qui  je  doi  oissir  de  ceste  grant  dolor?  »  Li  chevalier  l'escoutent 
à  grant  merveille,  il  se  regardent  et  la  voient  entrer  dedanz  l'uis, 
et  avoit  robe  qui  toute  estoit  descirée  des  espinnes  et  des  ronces  de 
la  forest.  Li  pié  li  estoient  tuit  sanglant,  car  ele  estoit  desehauce. 
Ele  avoit  le  viaire  de  très  grant  biauté.  Ele  aporte  la  moitié  d'un 
home  mort  et  le  giète  en  la  chanbre  avec  les  autres.  Ele  connut 
Lancelot  tantost  conme  ele  le  voit  :  «  Ha,  Diex,  fet-ele,  je  sui  quite 
de  ma  pénitence.  Sire,  fet-ele,  bien  puissiez-vos  venir  "et  vostre 
eonpaignie!  »  Lancelot  la  regarde  à  merveilles  :  «  Damoisele, 
fet-il,  estes-vos  chose  de  par  Dieu?  »  —  c  Certes,  sire,  fet-ele, 
oïl  ;  n'en  doutez  de  nule  chose.  Je  sui  la  damoisele  del  chastel  des 


Barbes,  qui  si  soloie  durement  maumestre  les  chevaliers,  si  conme 
vos  véistes.  Vos  aquitastes  les  trespas  des  chevaliers,  si  jéustes 
dedanz  le  trespas  del  chastel.  Mès  vos  m'éustes  en*convant  que,  se 
li  sainz  Graax  s'aparoit  à  vos,  que  vos  revendriez  à  moi  ;  car  autre- 
ment ne  vos  en  voil-je  leissier  partir.  Vos  ne  revenistes  mie,  por 
ce  que  vos.  ne  véistes  mie  le  Graal.  Por  la  vileinnie  que  je  feisoie 
aus  chevaliers,  me  fu  chargiée  ceste  pénéance  en  ceste  forest  et  en 
cest  manoir,  très  qu'à  icele  hore  que  vos  i  viendriez;  car  la 
cruiauté  estoit  mout  granz  que  je  lor  feissoie.  Car  Tan  ne  m'an- 
menast  jà  chevalier  à  qui  je  ne  féisse  les  nés  tranchier,  les  euz 
crever  ;  et  de  tiex  i  avoit,  si  conme  vos  véistes,  qui  les  pîez  avoient 
tranchiez  et  les  poinz.  Or  l'ai  puis  chièrement  conparé  ;  car  il  me 
couvient  porter  dedanz  ceste  chanbre  toz  les  chevaliers  qu'an  ocit 
en  ceste  forest,  et  dedanz  cest  manoir  les  me  couvenoit  gieter,  par 
coustume,  seule  sanz  conpaignie;  et  cil  chevaliers  que  je  aportai 
ores  a  tant  jéu  dedanz  la  forest  que  les  bestes  sauvages  en  ont 
mengié  la  moitié  del  cors.  Or  sui  quite  de  ceste  vileinie  pénitence, 
Dieu  merci  et  la  vostre,  fors  tant  que  me  couvendra  aler  arrières, 
quant  il  iert  ajorné,  aussint  conme  je  ving  ci.  *  a 


«  JJamoisele,  fet  Lanceloz,  il  m'est  mout  bel  de  ce  que  nos 
venftnes  herbergier  ennuit  ça  dedanz,  por  amor  de  vos  ;  car  je  ne 
vi  onques  mès  damoisele  qui  si  cruel  pénitence  féist.  »  —  «  Sin», 
fet-ele,  encor  ne  savez-vos  que  ce  est  ;  mès  vos  le  sauroiz  bien 
encore  anuit,  et  vos  et  vostre  conpaignon  ;  et  Damediex  vos  escre- 
misse  de  mort  et  de  doumage  !  Il  vient,  chaucunne  nuit,  une  route 
de  chevaliers  qui  sont  noir  et  lait  et  hideus,  si  ne  sel  l'en  dont  il 
sordent  ;  et  se  conbatent  les  uns  aus  anstres  mout  très  durement,  et 
dure  la  mellée  mout  grant  pièce  ;  mès  uns  chevaliers  qui  vint  ça 
dedanz  par  aventure,  la  première  nuit  que  je  i  ving,  autresint 
conme  vos,  me  fist  I  cerne  de  s'espée,  et  m'aséoie  dedanz  tantost 
conme  je  les  véoie  venir,  si  n'avoie  garde  d'eus,  car  j'aboie  en 
remenbrance  le  Sauvéor  del  mont  et  sa  très  douce  mère.  Et  vos 
ferez  autressint,  se  vos  m'en  créez,  car  ce  sont  chevaliers  anemis.  » 
Lanceloz  trait  s'espée  et  fet  I  grant  cerne  environ  la  meson  et  il 
forent  dedanz. 


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—.226  — 

A  ta  ni  ez-vos  les  chevaliers  qui  viennent  parmi  la  forest,  de 
si  très  granl  ravine  que  il  sanble  qu'il  Parafassent  toute;  après, 
entrent  dedanz  le  manoir  et  tiennent  granz  tisons  ardanz  dont  li 
uns  giète  à  l'autre.  Il  entrent  dedanz  la  meson  en  conbatant  et  sont 
aati  d'à  1er  vers  les  chevaliers;  mès  il  ne  pèvent;  il  lor  ruent  de 
loing  les  tisons,  mès  il  tiennent  les  escuz  et  les  espées  nues.  Lan- 
celoz  fet  senblant  de  saillir  vers  eus  et  moul  li  sanble  estre  grant 
couardise  de  ce  qu'il  ne  se  meut.  «  Sire,  fet  la  damoisele,  gardez 
que  vos  n'issiez  fors  del  cercle,  car  vos  seriez  en  grant  aventure 
de  mort,  Car  vos  véçz  bien  quel  maie  gent  ce  sont.  »  Lanceloz  ne 
se  veust  tenir  que  il  ne  voist  vers  eus  l'espée  traite,  et  il  li  courent 
sus  de  toutes  parz,  mès  il  se  desfant  viguereusement  et  tranche  les 
tisons  ardanz  si  que  li  charbon  en  volent,  et  lor  porte  l'espée  enmi 
les  viaires.  Li  rois  Artus  et  misires  Gauvains  saillent  sus  por  Lan- 
celot  aidier,  et  fièrent  desus  ces  maies  genz,  si  les  détranchent,  et  il 
braient  conme  anemi  si  que  tote  la  forest  en  retantit.  Et,  quant  il 
chiéent  à  terre,  il  ne  pèvent  plus  durer,  ainz  deviennent  fiens  et 
cendre,  et  lor  cors  çt  lour  chevaus  si  deviennent  déables,  tuit  noir 
en  guisse  de  corneilles  qui  lor  issent  des  cors.  Il  se  merveillent 
mout  durement  que  ce  peut  estre  et  dient  que  tiex  hostiex  est  mout 
anieus. 

Quant  il  les  orent  touz  maumis,  il  se  rasistrent  et  se  repo- 
sent, et  n'orent  geires  sis  quant  une  autre  tourbe  de  plus  noires 
genz  lor  vint,  et  aportoient  glaives  ardanz  et  flanbanz  ;  et  plusor 
d'eus  aportoient  chevaliers  morz  que  jl  a  voient  ocis  en  la  forest; 
il  les  deschargenl  enmi  la  meson,  puis  dient  à  la  damoisele  qu'ele 
les  port  avec  les  autres,  et  ele  rëspont  qu'ele  est  fors  de  lor  con- 
mandemanz  et  de  lor  servise,  ne  jà  mès  ne  doit  feire  riens  por 
eus;  car  ele  a  feite  sa  pénitence.  Il  aloignèrent  lor  glaives  vers  le 
roi  et  vers  les  II  chevaliers  conme  cil  qui  venuz  estoient  por  ven- 
gier  lor  conpaignons  ;  mès  il  saillirent  ensenble  tuit,  si  les  requis- 
trent  par  moult  grant  vigor.  Mès  cele  meute  estoit  greingdre  que 
l'autre  et  de  plus  hideus  chevaliers  ;  il  conmencièrent  le  roi  mout 
à  destreigdre  et  ses  chevaliers  ;  il  ne  les  porent  mie  si  malmestre 


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—  887  — 


conrae  il  firent  les  autres.  Si  connue  il  estaient  el  greigdre  contanz, 
si  oïrent  le  glai  d'une  cloche  souner  ;  atant  se  départent  li  cheva- 
lier aneroi  et  s'en  vont  grant  aléure.  «  Seignors,  fet  la  demoisele, 
se cist  sons  ne  fust  oïz,  à  poigne  péussiez-vos  durer;  car  il  venoit 
encor  si  grant  route  de  ceste  gent  que  nus  ne  les  povoit  soufrir  et 
cest  son  ai-je  oï  chaucune  nuit,  qui  ma  vie  m'a  garentie.  » 

Josephus  nos  dit  que  à  cest  tens  n'avoil  éu  cloche  en  la 
grant  fireteigne  ne  en  la  petite  ;  ainz  apeioil  l'an  la  gent  à  un  cor,  et 
en  plusors  leus  avoit  tinbres  d'acier  et  en  autres  leus  batiaus  de 
fust.  Li  rois  Artus  se  merveilla  mout  de  cest  son  qui  si  estoit  biax 
et  douz,  et  li  sanbloit  bien  que  il  venist  de  par  Dieu,  et  mout  fust 
bone  la  closche  à  véoir  s'estre  péust.  Il  furent  la  nuit  trèsqu'à  len- 
demain en  la  meson,  si  conme  je  vos  di.  La  damoisele  pristcongié 
d'eus,  si  s'an  parti.  Si  con  il  issoient  del  recel,  si  encontrèrent 
III  hermiles  qui  lor  dislrenl  qu'il  aloient  querre  les  cors  qui 
estoient  en  cel  manoir,  si  les  enterreroient  en  une  gasle  chapele 
qui  estoit  près  d'ilec;  car  tel  chevalier  i  avoient  jeu,  par  quoi  li 
hantemenz  des  mauveisses  genz  estoit  demourez,  par  quoi  il 
n'auroient  mès  povoir  de  nullui  mal  feire;  si  jnettroient  laienz 
I  preudome  hermite  qui  édefieroit  le  leu  en  seinteé  et  por  Dieu 
servir.  Li  rois  en  fu  mout  liez  et  lor  dist  qu'il  avoit  esté  trop 
périlleus.  Il  se  partirent  des  hermiles,  si  s'an  entrèrent  en  la 
fbrest;  ne  onques  puis  ne  fu  jor  tant  conme  li  rois  Artus  erra, 
ce  dit  ceste  estoire,  que  il  n'oïst  le  son  d'une  soûle  cloche,  chau- 
cune houre,  dont  il  estoit  moul  joieus.  Il  dist  à  monseignor  Gau- 
vain  et  à  Lancelot  que  il  célassent  son  non  partout  et  que  il  ne  le 
clamassent  mie  seignor,  mes  conpaignon.  Il  en  oslroièrenl  sa 
volenlé  et  prièrent  à  Nostre  Seignor  que  il  les  conduisist  et  menast 
en  tel  chastel  et  en  tel  oslel  où  il  fussent  bien  herbergié  honora- 
blement. Il  chevauchièrent  tant  que  li  vespres  aproucha,  si  trou- 
vèrent un  mout  bel  recet  en  la  forest,  si  entrèrent  anz  et 
descendirent.  La  damoisele  del  recet  lor  vint  encontre,  si  lor 
fist  mout  grant  joie;  puis  les  fist  désarmer;  après,  lor  aporle 
mout  riches  robes  à  vestir;  ele  regarde  Lancelot,  si  le  recon- 
noist. 


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—  238  — 


ire,  fet-ele,  vos  éustes  jà,  un  jor  qui  passez  est,  mout 
grant  pitié  de  moi  el  si  me  sauva  s  tes  honor,  de  quoi  je  sui  à  grant 
meschief.  Mès  je  ain  mieuz  soufrir  mesaise  en  honor  que  planté 
ne  abondance  avoir  en  honte  ne  en  reproche  ;  car  honte  dure  et 
doulor  est  tost  trespassée.  »  Atant  ez-vos  le  chevalier  del  recet  où  il 
vient  de  la  forest  d'archoiier,  et  fet  aporter,  à  mout  grant  foison, 
venoison  de  cerf  et  de  cengler.  Il  descendi  por  conjoiir  les  cheva- 
liers et  conmança  à  rire  quant  il  vit  Lancelot.  «  Par  mon  chief, 
fet-il,  je  vos  connois  bien.  Car  vos  me  desvoiastes  de  la  riens  el 
monde  que  je  plus  amoie  et  me  féisles  espouser  ceste  damoisele 
qui  onques  puis  n'ot  joie  de  moi,  ne  jà  mès  n'aura.  »  —  c  Biau 
sire,  fet  Lanceloz,  vos  en  feroiz  vostre  pleisir,  car  ele  est  vostre  ; 
véritez  est  que  je  la  vos  fis  espouser,  quar  vos  li  voliez  feire 
vileinnie  et  honte,  si  que  ses  lignages  éust  honte  de  lui.  »  — 
c  Par  mon  chief,  fet  li  chevaliers,  la  damoisele  que  je  amoie  avant 
ne  vos  en  ainme  mie  mieuz,  ainz  porchaceroit  volentiers  vostre 
ennui  et  vostre  domache  et  vostre  honte  se  ele  povoit,  et  ele  a 
grant  povoir  en  ceste  forest.  »  —  c  Sire,  fet  Lanceloz,  j'ai  puis 
parlé  à  li  et  ele  à  moi,  si  me  dist  sa  volenté  et  son  vouloir.  »  Atant 
conmanda  li  chevaliers  à  prandre  Fève,  et  la  dame  prant  les 
bacins  et  présente  Fève  aus  chevaliers.  *  Avoi,  damoisele,  fet  li 
rois,  ostez!  Il  n'avendra  jà,  fet  li  rois,  se  Dieu  plest,  que  nos 
preignons  itel  servise  de  vos.  »  —  e  Par  mon  chief,  fet  li  sires  de 
Fostel,  si  vos  couvient  à  feire,  car  autre  que  ele  ne  vos  servira 
ennuit  de  cest  mestier,  ou  vos  ne  menjeroiz  anuil  ça  dedanz.  » 

Lanceloz  entant  que  li  chevaliers  n'est  mie  gramment 
courtois  et  il  voit  la  table  garnie  de  bones  viendes,  si  se  porpensse 
que  il  ne  fet  mie  bon  perdre  tele  eise;  quar  il  avoient  eslé  à  maleise 
la  nuit  devant.  Il  fet  prandre  le  roi  Fève  de  la  dame;  ele  les  servi 
touz  de  cest  mestier.  Li  chevaliers  les  conmande  à  seoir;  li  rois 
vost  feire  séoir  [la  dame]  dejouste  lui  à  la  table,  mès  li  chevaliers 
dist  qu'ele  n'i  serroit  mie.  Ele  se  vet  séoir  avec  les  escuiers,  ausint 
conme  ele  seust  feire.  Li  chevalier  en  sont  mout  dolant,  mès  il 
n'osent  contredire  la  volenté  au  seignor.  Quant  il  orent  mangié ,  li 


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chevalier»  ditt  à  Lancetot  :  «  Or  povez~vos  véoir  qu'ele  a  gaemgnié 
en  moi  de  ce  que  vos  la  me  féistes  prandre  à  force;  ne  jà  mès,  se 
m'ait  Diex,  tant  eonme  ele  vive,  n'iert  jà  mès  autrement  onorée 
par  moi,  car  je  le  créantai  à  cele  que  j'ain  plus  assez.  »  —  c  Sire, 
fet  Lanceloz,  il  m'est  avis  que  vos  feites  mal  et  péchié,  et  si  cuit 
que  vos  en  aurez  graat  blasme  de  ceus  qui  le  sèvent;  et  vostre 
vileinnie  soit  à  vos,  car  je  n'itn  trai  noiant  à  moi.  » 


JJanceloz  dist  au  roi  et  à  monseignor  Gauvain  que,  s'il  ne 
se  fust  berbergiez  en  son  ostel  et  il  le  tenist  hors  del  recet,  il  i 
méist  aineois  del  sanc  del  cors  qu'il  nu  conquéist  si  que  la  dame 
fustàgreignor  honor  maintenue,  ou  par  force  ou  par  prière,  autre- 
sint  conme  il  fist  quant  il  fespousa.  11  furent  la  nuit  moult  bien 
berbergiez  et  jurent  el  recet  trèsqu'à  l'endemain  que  il  s'an  par- 
tirent, et  chevauchièrent  à  grant  esploit  par  lor  jornées  tant  qu'il  ' 
vindrent  en  une  terre  mout  diversse  qui  n'estoit  geires  hantée  de 
gent,  et  trouvèrent  1  petit  chastel  en  I  destor.  Il  vindrent  cele 
part,  et  virent  que  la  clôture  del  chastel  estoit  fondue  trèsqu'an 
ablnme,  ne  n'estoit  nus  qui  aprochier  i  péust  de  cele  part;  mès  il  i 
avoit  une  mout  bele  entrée  et  une  porte  grant  et  large  par  où  l'en 
i  entroit.  i\  regardèrent  une  chapele  qui  mout  estoit  bele  et  riche, 
et  par  desouz  une  grant  sale  encienne;  il  virent  un  provoire 
enmi  le  chastel  aparoir,  chanu  et  encien,  qui  estoit  oissuz  de  la 
chapele.  Il  sont  venuz  cele  part,  puis  descendirent,  si  demandèrent 
au  provoire  qui  cist  ehastiax  estoit,  et  il  lor  dist  qu'il  iert  li  grant 
Tintainel.  c  Et  conment  est  ceste  terre  fondue  environ  cest 
chastel?»  —  «  Sire,  fet  li  prestres,  je  le  vos  dirai.  Sire,  fet-il,  li 
rois  Uter  Pefedragon,  qui  pères  fu  le  roi  Artu,  tint  une  grant  cort 
et  manda  touz  ces  barons.  Li  rois  de  cest  chastel  qui  adonc  i  estoit 
avoit  non  Galbés;  il  ala  à  la  cort,  si  mena  sa  famé  avec  lui,  qui 
avoit  à  non  Yguerne,  si  estoit  la  plus  bele  dame  qui  fust  en  nul 
réaume.  Li  rois  Uter  Pacointa  por  sa  grant  biauté  et  l'esgarda  plus 
et  honora  que  toutes  celés  de  la  cort.  Li  rois  Galoès  s'en  parti,  il 
fist  la  réine  revenir  arrières  en  cest  chastel,  por  la  doutence  del 
roi  Uter  Pendragon.  Il  s'an  corrouça  mout  à  li  et  li  conmanda  qu'il 
remandast  la  réine  sa  Dame.  Li  rois  Galoès  dit  qu'il  npu  feroit.  Li 


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—  230  — 


rois  Uter  Pendragon  le  desfia  tantost,  pais  raist  le  siéje  environ 
cest  chastel  là  où  la  réine  estoit.  Li  rois  Galoès  estoit  alez  por 
secors  querre.  Li  rois  Uter  Pendragon  avoit  Merlin  avec  lui,  dont 
vos  avez  oï  parler,  qui  si  fu  enginneus.  Il  se  fist  muer  en  la  san- 
blance  le  roi  Galoès,  si  entra  çà  dedanz  par  Fart  de  Merlin  et  jut 
cele  nuit  avec  la  réine,  si  engendra  le  roi  Artu,  an  une  grant  sale 
qui  estoit  environ  l'enclos  là  où  cil  abinmes  est.  Et  por  itel  péchié, 
est  la  terre  fondue  en  tel  manière.  »  Il  les  envoie  vers  la  chapele 
qui  estoit  mout  bele,  si  i  avoit  I  sarqueu  moût  riche.  «  Seignors, 
en  cest  sarqueu  fu  mis  li  cors  de  Merlin  ;  mès  onques  he  le  pot 
l'en  mestre  par  dedanz  la  chapele,  ainz  le  covint  demorer  par 
defors.  Et  sachiez  tôt  de  voir  que  li  cors  ne  gist  mie  dedanz  le  sar- 
queu; car,  tantost  conme  il  i  fu  mis,  en  fu  il  partiz  et  fu  raviz  de 
par  Dieu  ou  de  par  l'anemi,  nos  ne  savons  lequel.  > 

c  Sire,  fet  li  rois  Artus,  et  li  rois  Galoès  que  devint?  •  — 
c  Sire,  fet-il,  li  rois  l'ocist  lendemain  qu'il  ot.jéu  à  sa  famé  la 
nuit,  si  espousa  tantost  la  réine  Ygerne,  et  d'itant  conme  je  vos  di, 
fu  li  rois  Artus  concéuz  en  péchié,  qui  est  ores  li  mieudres  rois 
del  monde.  »  Li  roi  Artus  a  oie  sa  nessence  qu'il  ne  savoit  mie,  si 
en  fu  I  poi  hontex  et  enbrons  por  monseignor  Gauvain  et  por  Lan- 
celot.  Il  méimes  s'an  merveilla  mout  et  li  pesa  mout  de  ce  que  li 
provoires  en  ot  tant  dit.  Il  jurent  la  nuitel  recet,  si  s'an  partirent 
ï'andemain  quant  il  orent  la  messe  oïe.  Lanceloz  et  misires  Gau- 
vains,  qui  les  forez  cuidèrent  connoislre,  trovèrent  la  terre  si 
muée  et  si  diverssse  qu'il  ne  savoient  où  il  èrent  enbatu;  et  tiex 
venoit  en  la  terre  qui  fu  le  roi  Pesehéor,  dedanz  XL  jors,  se  il 
venoit  revenir  autre  foiz,  il  ne  troveroitmie  le  chastel  dedanz  un  an. 

Josephus  nos  tesmoigne  que  les  senblances  des  illes  se 
mouvoient  par  les  diverses  aventures  qui,  par  le  pleisir  de 
Dieu,  i  avenoient,  et  si  ne  pléust  mie  tant  as  chevaliers  la  queste 
des  aventures  se  il  ne  les  trovassent  si  diversses.  Car,  quant  il 
avoient  entré  en  une  forest  ou  en  une  ille  où  il  avoient  trouvé 
aucune  aventure,  se  il  i  venoient  autre  foiz,  si  trouvoient  il  recez 
et  chastiax  et  aventures  d'autre  manière,  que  la  poigne  et  li 


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travaus  ne  lor  ennuiast,  et  por  ce  que  Diex  vouloit  que  la  terre 
fust  confermée  de  la  novele  loi.  Et  il  furent  li  chevalier  el  mont 
devant  cens,  qui  plus  orenl  poigne  et  travail  por  querre  aven- 
tures et  que  por  ce  tenir  que  il  avoient  en  convant,  ne  de  nule 
cort  à  nul  roi  qui  fust  ei  monde  n'oissirent  tant  de  bon  chevalier, 
conme  il  oissirent  de  la  cort  le  roi  Artus,  et,  se  Damediex  tant  nés 
«mast,  il  ne  péussent  pas  tant  endurer  poinne  et  travail,  conme  il 
feisoient  de  jor  en  jor  ;  car  sanz  faille  il  estoient  bon  chevalier, 
mès  ce  n'estoit  mie  soulement  por  férir,  ainz  estoient  loial  et  verai 
et  créoient  el  Sauvéor  del  monde  et  en  sa  douce  mère,  si  dotoient 
honte  et  amoient  honor.  Li  rois  Artus  s'en  vet  et  misires  Gauvains 
et  Lanceloz  ensanble  o  lui  ;  il  trespassent  maint  estrange  païs,  si 
entrèrent  en  une  grant  forest.  Il  manbra  à  Lancelot  des  chevaliers 
qu'il  avoit  ocis  en  la  gaste  cité  où  il  devoit  aler,  et  savoit  bien  que 
li  jors  aprochoit  de  son  venir.  Il  le  conta  aussint  au  roi  Artu, 
puis  li  dit  que,  se  n'i  aloit,  il  mentiroit  sa  convenance.  Il  chevau- 
chent tant  que  il  vindrent  en  une  croiz,  là  où  voie  forchoient. 
c  Sire,  fet  Lanceloz,  il  me  convient  aler,  por  aquiter  ma  fience, 
en  grant  aventure  et  en  grant  péril  de  mort;  ne  je  ne  sai-se  je 
i  vecrai  jà  mès  ;  car  je  i  ocis  I  chevalier,  dont  je  fui  mout  dolant  ;  si 
me  couvint  jurer,  ainçois  que  je  l'océisse,  que  je  iroie  mestre  mon 
chief  en  autretel  abandon  conme  il  avoit  le  sien  mis.  Ore  est  li  jors 
approchiez  que  je  en  doi  aler,  si  ne  veil  mie  fausser  de  convant, 
quar  je  en  seroie  blâmez;  et,  se  Diex  m'en  leisse  eschaper,  je  vos 
suivrai  hastivement.  »  Li  rois  racole  et  beisse  au  départir,  et  misires 
Gauvains  ausint,  et  prient  au  Sauvéor  qu'il  li  gart  son  cors  et  sa 
vie  et  le  puissent  revéoir  prochiennement.  Lanceloz  éust  mout 
volentiers  mandé  salut  à  la  réine  se  il  osast,  car  ele  li  gist  plus  el 
cuer  que  nule  autre  chose  ;  mès  il  ne  vost  que  li  rois  ne  misires 
Gauvains  à  amor  fausse  n'i  penssassent,  qu'il  ne  l'en  portassent 
covrinne.  L'amor  li  est  si  enraciuée  el  cuer,  an  quel  péril  qu'il 
voit,  qu'il  ne  se  peut  partir;  ainz  prie  Dieu  chaucun  jor,  si  dou-  • 
cernent  conme  il  peut,  qu'il  puisse  sauver  la  réine  et  qu'il  puisse 
délivrer  son  cors  de  cest  péril.  Il  a  tant  chevauchié  que  il  vint  à 
bore  de  midi  en  la  Gaste  Cité  et  trouva  la  cité  viude,  conme  la  pre- 
mière foiz  que  il  i  fu. 


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—  232  — 


cele  cité  où  Lanceloz  fu  enbatuz,  avoit  mainte  meson 
gaste  et  maint  riche  palès  déchéu;  il  n'ot  geires  esté  dedanz  la  cité 
quant  il  oi  1  grant  cri  et  un  doulousement  de  dames  et  de  damoi- 
seles,  mès  il  ne  sot  quel  part  ce  fu  ;  et  dient  :  «  Ha,  Diex  !  conme 
nos  a  traies  li  chevaliers  qui  le  chevalier  ocist,  quant  il  ne  revient! 
Jà  est  hui  li  jors  venuz  qu'il  doit  aquiter  sa  fiance;  jà  mès  ne 
devra  l'an  croire  chevalier,  quant  il  ne  revient.  Li  autre  devant 
cestui  nos  ont  failli;  aussint  nos  fera  cist,  por  péor  de  mort;  car 
il  trancha  la  teste  au  plus  biau  chevalier  et  au  meillor  qui  fust  en 
cest  réaume,  si  li  devoit  l'en  la  seue  tranchier  ausint;  mès  il  s  en 
est  bien  gardez,  se  il  peut.  »  Ainsint  disoient  les  damoiseles.  Lan- 
celoz se  merveilla  où  eles  estoient,  car  il  n'en  pot  nule  choisir;  et 
vient  devant  le  palès  là  où  il  avoit  ocis  le  chevalier  ;  il  descendi, 
puis  areinna  son  cheval  à  un  anel,  qui  estoit  fichiez  el  perron  de 
marbre.  Il  n'i  out  geires  esté  quant  uns  chevaliers  descent,  granz 
et  biaus  et  fors  et  délivres,  et  estoit  escourciez  en  1  bliast  de  soie 
mout  haust,  et  tenoit  la  hache  en  sa  main,  de  quoi  Lanceloz  avoit 
tranchiée  la  teste  à  l'autre  chevalier;  il  la  venoit  aguisant  d'une 
cueuz,  por  mieux  .tranchier.  Lanceloz  li  demande  :  c  Que  feroiz 
de  cele  hache?  »  —  c  Par  mon  chief,  fet  li  chevaliers,  ce  sauroiz-vos 
autresint  con  mes  frères  le  sot,  qui  vos  en  tranchastes  le  chief,  se 
je  puis  esploitier.  »  —  c  Conment,  fet  Lancelot,  occirois-me-vos 
donc?  i  —  «Ce  sauroiz-vos,  fet  cil,  ainçois  que  vos  partoiz  de  ci. 
Dont  ne  créantastes-vos  loiaument  que  vos  métriez  vostre  chief  en 
autretel  abandon  conme  li  chevaliers  mist  le  sien  sanz  desfans, 
que  vos  océistes?  ne  autrement  ne  vos  en  povez-vos  partir.  Or  si 
venez  avant  sans  arest  et  si  vos  ajenoilliez,  et  estendez  le  col  aussint 
conme  mes  frères  fist;  si  vos  trancherai  la  teste;  et,  se  vos  ce  ne 
volez  feire  de  vostre  gré,  vos  troveroiz  bien  qui  le  vos  fera  feire  à 
force,  se  vos  estiez  XX  chevaliers  autretel  con  vos  estes  uns.  Mès 
je  sai  bien  que  vos  n'estes  ci  venuz  por  el  mès  que  por  aquiter 
vostre  fience  et  que  vos  n'i  melroiz  nul  contenz.  •  Lanceloz  cuide 
mourir  et  veust  atendre  san  faille  ce  qu'il  ot  en  convenant  ;  si  se 
couche  à  terre  en  croiz  et  crie  à  Dieu  merci.  Il  li  menbre  de  la 
réine  et  crie  à  Dieu  merci  et  dit  :  c  Ha,  dame,  fet-il,  jà  mès  ne 


—  333  — 


vos  Terrai  ;  car,  se  je  vos  énsse  une  foiz  véue  ainçois  que  je  fusse 
raorz,  ce  me  fost  mout  grant  confort,  et  si  s'en  partist  m'àme  plus 
à  eise.  Mès  ce  que  je  ne  vos  verrai  jà  mès,  si  com  moi  est  avis,  si  me 
desconforte  plus  que  la  mort,  dont  morir  me  couvient;  par  mourir 
couvient-il  quant  l'an  a  tant  vescu.  Mès  je  vos  créant  bien  que 
m'amor  ne  vos  faudra  jà  et  jà  ne  sera  que  m'àme  ne  vos  aint  autre- 
tant  en  l'autre  siècle  conme  li  cors  a  fet  en  cestui,  se  ele  en  a 
povoir.  »  Àdonc  li  chéirent  les  larmes  des  euz,  ne  onques,  puis 
qu'il  fu  chevaliers,  ce  dit  li  contes,  ne  larmoia  por  riens  qui  li 
avenist  ne  por  pesence,  que  cele  foiz  et  une  autre.  Il  prant  trois 
pens  cPerbe,  si  s'aconmenia,  et  puis  si  s'est  seigniez  et  bénéiz; 
puis,  se  dresce,  si  se  met  à  jenoillons  et  estant  le  col.  Li  chevaliers 
entoise  la  hache;  Lanceloz  ot  venir  le  cop,  si  beisse  le  chief  et  la 
hache  passe  outre.  Il  li  dist  :  «  Sire  chevaliers,  ainsint  ne  fist  miè 
mes  frères  que  vos  océistes,  ainz  tint  le  chief  et  le  col  tout  quoi,  et 
ausint  vos  couvient-il  feire.  »  Deus  damoiseles  s'apèrent  aus 
fenestres  del  palès,  de  mout  très  grant  biauté,  et  connurent  bien 
Lancelot.  Si  conme  li  chevaliers  ot  entesé  l'autre  cop,  l'une  des 
damoiseles  li  escrie  :  «  Si  vos  volez  avoir  m'amor  à  toujorS  mès, 
gitez  jus  la  hache  et  si  clamez  quite  le  chevalier,  ou,  ce  non,  vos 
avez  à  moi  failli.  »  Li  chevaliers  giète  tantost  la  hache  jus  et  chiet 
à  Lancelot  au  piez  et  li  crie  merci  conme  au  plus  loial  chevalier 
del  monde.  «  Mès  vos,  aiez  merci  de  moi  que  vos  ne  m'ocioiz,  fet 
Lanceloz,  car  à  vos  en  doi-je  la  merci  requerre.  »  —  <  Sire,  fet  H 
chevaliers,  certeinnement  non  ferai -je;  ainz  vos  aiderai  à  mon 
povoir  à  garantir  envers  touz  homes,  encor  aiez-vos  ocis  mon 
frère.  ».  Les  damoiseles  descendent  del  palès  et  sont  venues  à 
Lancelot. 


ire  i,  font-eles  à  Lancelot,  nos  vous  devons  moult  amer  et 
plus  que  toz  les  chevaliers  del  monde.  Quar  nos  somes  les  II  damoi- 
seles serours  que  vous  véistes  si  poures  el  Gaste  Chastel  où  vous 
jéustes  chiés  nostre  frère;  vos  et  misires  Gau vains  et  1  autre  che- 


1  Ici  le  manuscrit  semble  écrit  d'une  autre  main,  et  Ton  remarquera  quelques  diffé- 
rences d'orthographe. 


—  334  — 


valiers  nous  donastes  l'avoir  et  le  recel  ans  chevalier»  robéors  que 
tous  océistes;  quar  ceste  cité  qui  gaste  est  et  U  Gastes  Chastiax 
mon  frère  ne  se  fassent  jà  mès  peuplée  de  jant,  ne  ne  béassions 
jà  més  terre,  se  ne  fast  I  Ioiax  chevaliers  venuz  si  conme  tous 
estes.  Il  se  sont  bien  anbata  là  dedanz  XX  chevaliers  an  itel 
manière  conme  vos  i  venisies,  n'i  a  celai  qu'il  ne  nous  ait  oris  ou 
frère  ou  cousin  et  tranchié  la  teste,  si  conme  vos  féistes  au  che- 
valier, et  créantoit  chascun  qu'il  revendrait  au  jor  qui  mis  i  estoit  ; 
tuit  failloient  ces  convenances;  quar  nus  (feus  n'i  ossoit  venir  au 
jour  [et,  se  vos  i  aviez  failli]  autresint  conme  li  autre,  nos  éussions 
ceste  cité  perdue,  sanz  recouvrir  les  chastiax  qui  i  apendent.  » 


Ainsiot  li  chevaliers  et  les  damoiseles  anmoinent  Lancelot 
el  palès,  puis  le  font  désarmer  ;  il  ont  [oïe]  la  plus  grant  joie  del 
mont  en  plussors  leus  de  la  forest  qui  près  de  la  cité  estoit.  «  Sire, 
font  les  damoiseles,  or  povez  oïr  les  joie  de  vostre  venue.  Ce  sont 
li  borjois  et  li  manant  de  ceste  cité  qui  sèvent  jà  les  noveles.  » 
'  Lanceloz  s'apuie  aux  fenestres  de  la  sale  et  voit  peupler  la  cité  de  la 
plus  bele  jant  del  mont  et  aanplir  les  granz  [rues]  et  le  grant  palès, 
et  venir  clers  et  provères  à  grant  processicon,  qu'il  loent  Deu  et 
aourent  de  ce  qu'il  ont  pover  de  revenir  en  lor  esglisse,  et  don- 
nent bénéicon  au  chevalier  par  qui  il  ont  pover  de  repeirier.  Lan- 
celoz fu  moult  anorez  dedanz  la  cité.  Les  II  damoiseles  se  peinent 
moult  de  lui  servir,  et  moult  Tannorèrent  tuit  cil  qui  sont  laianz  et 
tuit  cil  qui  i  viennent,  et  clers  et  prestres. 


tant  se  test  Ii  contes  de  Lancelot,  si  parole  del  roi 
et  de  monseignor  Gauvain,  qu'il  sont  de  lui  an 
grant  csfroi;  quar  moult  volentiers  il  an  oïssent 
noveles.  Il  ancontrèrent  I  chevalier  qui  venoit 
touz  armez,  et  misires  Gauvains  li  demande  dont 
il  venoit,  et  il  dist  qu'il  venoit  de  la  terre  la  réine 


au  Cercle  d'or  à  qui  grant  donmaje  est  avenue;  quar  li  fiuz  à  la 
Veve  Dame  avoit  conquis  le  Cercle  d'or,  par  le  chevalier  au  Dragon 
qu'il  avoit  ocis,  si  li  devoit  garder  et  randre  à  sa  volanté.  Or  li  a 
Nabiganz  de  la  Roche  tolu,  qui  moult  est  outrageus  et  puissanz;  si 
Ta  conmandé  à  une  damoisele  qui  le  portera  à  une  asanblée  qui 
doit  estre  de  chevaliers,  el  pré  de  la  tante  aus  II  damoiseles,  là 
où  misires  Gauvaîns  osta  la  vileine  costume.  La  damoisele  qui  le 
cercle  d'or  aportera  le  donra  au  chevalier  qui  miclz  le  fera  à 
Fasanblée.  Nabiganz  s'est  ahatiz  qu'il  le  vorroit  avoir;  autre  foiz 
l'avoit-il  jà  éu  par  armes.  Et  je  vois  pour  chevaliers  qu'il  ne  sèvent 
mie  ces  noveles,  qu'il  vandront  à  fasanblée  quant  il  le  sauront.  • 
Li  chevaliers  s'an  part  atant.  Li  rois  et  misires  Gauvains  ont  tant 
chevauchié  que  il  vindrent  à  la  tente,  là  où  misires  Gauvains  abati 
la  vileine  costume  par  les  II  chevaliers  qu'il  ocist.  Il  trova  la  tente 
ausint  garnie  dehors  et  dedanz  corne  ele  estoit  quant  il  i  fu,  et 
misires  Gauvains  fist  asoier  li  rois  desure  une  costepointe  de  paile 
moult  riche  ;  après,  le  fist  désarmer  à  1  valet,  et  il  méismfes  se 
désarma,  puis  lavèrent  lor  meins  et  lor  vis,  por  le  fer  dont  chascun 
estoit  camoissiez;  et  misires  Gauvains  trova  les  cofres  desfermez, 
qu'il  estoient  aux  chief  de  la  cosche,  et  il  fist  vestir  li  rois  blans 
dras  déliez  que  il  trova,  et  robe  de  dras  de  soie  et  d'or,  et  il  méismes 
se  vesti  en  tel  manière;  quar  li  cofres  n'estoit  mie  desgarniz; 
quar  la  tente  estoit  garnie  de  riches  aournemanz.  Quant  il  furent 
en  itel  manière  acesmé,  l'an  péust  qucrre  moult  loing  que  l'an  ne 
péust  nus  si  biax  chevaliers  trover. 


—  m  — 


Atant  es-vous  II  damoiseles  de  la  tente  qui  viennent, 
c  Daraoisele,  fet  misires  Gauvains,  bien  puissiez-vos  venir!  »  — 
«  Sire,  font-eles,  bone  aventure  aiiez-vos  amedui  !  Il  nos  est  avis 
que  vos  prenez  moult  fièremant  ce  qui  nostre  est;  ne  onques  pour 
unie  de  nous  ne  vossistes  fère  dm*  qu'il  vous  fust  requise.  »  — 
c  Misires  Gauvains,  feit  l'einée,  il  n'a  chevalier  an  cest  réaume 
qu'il  ne  se  tëist  moult  joîanz  se  U  cuidoie  que  je  l'amasse,  et  je  vos 
requis  la  vostre  amor  à  I  jor  qui  passez  est,  pour  la  valor  de  vostre 
chevalerie,  ne  onques  ne  le  m'oatroiastes.  Gonmant  ossez-vous 
avoir  an  moi  fiance  de  ndle  riens,  ne  prandre  les  moies  choses  si 
fièremant,  quant  je  ne  me  puis  fier  de  vos.  »  —  c  Damoisele,  por 
votre  cortoisie  et  por  la  bone  costume  de  la  terre;  quar  vos  me 
déistes,  quant  les  maies  coutumes  obéirent,  que  toutes  les  anors  et 
toutes  les  cortoissies  que  l'an  devet  feire  à  chevalier  seroient  apres- 
tées  çà  dedanz  à  trestouz  ceus  qui  herbergier  venroient.  »  — 
t  Misires  Gauvains,  vous  dites  voir;  mès  l'an  se  doit  bien  de  la 
eortoissie  targier  et  randre  vilennie  encontre  vilennie. 

c  L'asenblée  des  chevaliers  commencera  demein  an  ceste  lande 
qui  tant  est  bele;  il  i  aura  assez  de  chevaliers,  si  donra  l'an  le 
cercle  d'or.  Or  verra  l'an  qui  mielz  le  fera.  L'asanblée  dura 
III  jors  touz  antiers  et  de  tant  vous  povez-vous  bien  vanter,  antre 
vos  et  vostre  eonpagnon,  que  vos  avez  le  plus  bel  ostel  et  le  plus 
pleissant  et  le  plus  pesible  que  nul  ehevalier  de  l'asanblée.  »  La 
meinnée  dymoisele  regarde  le  roi  Artus  :  «  Et  vous,  fet-ele,  que 
feroiz-vous?  seroiz-vous  si  estranges  envers  nos  corne  misires  Gau- 
vains se  feit  si  privez  aux  a  us  très?  » 

t  Damoisele,  fet  li  rois,  misires  Gauvains  fera  son  plessir  et 
je  le  mien;  estrange  ne  seroie-je  jà  androit  vos  ne  vers  damoi- 
seles; ainz  seront  annorées  de  par  moi  tant  conme  je  vivrai  et  je 
méismes  seroi  an  vostre  conmandemant.  »  —  c  Sire,  feit-ele, 
moult  grant  merciz  ;  dont  vous  pri-ge  que  vos  soiez  mes  cheva- 
liers au  tornoiemant.  »  —  «  Damoisele,  ce  ne  vous  doi-je  mie 
refusser;  je  seroie  moult  liez  an  mon  cuer  se  je  povoie  feire  chosse 


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—  237  — 


qui  vous  pléust;  quar  por  les  clames  et  pour  les  damoiseles  se 
doivent  pèner  tuit  li  chevalier.  •  —  c  Sire,  feit-ele,  conmant  est 
vostre  non?  » 


c  Uamoisele,  feit-il,  je  ai  non  Artus,  si  sui  de  Tincardeul.  • 
—  t  Apartenez-vous  le  roi  Artus  de  noiant?  •  —  c  Damoisele,  jà 
ai-je  esté  à  sa  cort  par  meintes  foiz  ;  se  il  ne  m'anmast  et  je  lui, 
je  ne  fusse  mie  an  la  conpagnie  monseingnor  Gauvain.  Mès  il  est  li 
rois  el  monde  que  je  plus  aing.  »  La  damoisele  regarde  le  roi 
Artus,  mès  ele  ne  cuide  mie  que  ce  soit  il  ;  si  li  plest  moult  li 
estres  et  la  contenance  de  lui.  Or  puet  estre  li  rois  an  fiance  que 
il  aura  amie  se  an  lui  ne  demeure;  mès  il  a  moult  à  dire  antre  son 
sanblanl  et  son  pansé;  quar  il  mostre  bien  sanblant  à  la  damoi- 
sele an  quoi  ele  a  moult  grant  fiance,  mès  ses  pensez  est  an  la 
réine  Guenièvre,  an  quel  que  leu  que  il  soit.  Quar  il  n'aime  tant 
riens  corne  lui. 


JJes  damoiseles  firent  establer  les  chevaux  et  les  cors  des 
chevaliers  aissier  la  nuit  moult  richemant;  et  jurent  en  II  moult 
riches  costes,  la  nuit,  anmi  la  sale,  et  furent  lor  armes  aprestées 
devant.  Les  damoiseles  ne  s'an  vostrent  partir  très  qu'à  cele  heure 
qu'il  furent  andormi.  Li  hernois  des  chevaliers  qui  venoient  à 
l'asanblée  vindrent  Fandemain  de  toustes  parz  ;  il  firent  lor  loges 
et  tandirent  lor  pavillons  anviron  la  lande  de  la  forest.  Li  rois 
Artus  et  misires  Gauvains  furent  levé  à  la  matinée  et  Tirent  les 
chevaliers  venir  de  toustes  parz.  La  damoisele  ainznée  vint  à  mon- 
seingnor Gauvain  et  li  dit  :  «  Sire,  feit-ele,  je  veuil  que  vos  por- 
toiz,  huimès,  armes  vermeilles  que  je  vous  bailleroi,  por  Famor 
de  moi  ;  et  gardez  qu'eles  soient  bien  anploiiées,  ne  je  ne  veuil  que 
vos  ne  soiiez  mie  connéus  aux  armes,  ainz  dira  Tan  que  vous  estes 
li  vermeulz  chevaliers  et  vous  Fotroiiez  ausint.  »  —  t  Damoisele, 
moult  grant  merciz,  feit  misires  Gauvains  ;  je  me  pènerai  d'armes 
au  mielz  que  je  porroi,  por  Famor  de  vos.  >  La  meinnee  damoi- 
sele vint  au  roi  Artus  :  «  Sire,  feit-ele,  ma  damoisele  a  feit  son  don, 
et  je  feroi  le  mien.  Je  ai  unes  armes  d'or,  les  plus  riches  que 
chevaliers  puisse  porter,  que  je  vous  bailleroi.  Quar  il  m'est  avis 


• 


—  238  — 


qu'eles  seront  mielz  anploiiées  an  vos  qu'an  t  autre  chevalier;  si 
vos  pri  que  il  vous  souviegne  de  moi  à  l'asanblée,  autresint  me 


«  Uamoisele,  fist  li  rois,  grant  merciz;  il  n'est  nul  chevalier, 
s'il  vos  véoit,  qu'il  ne  vous  déusl  avoir  an  remanbrance  eu  son 
cuer,  por  vostre  cortoissie  et  pour  vostre  valor.  »  Li  chevalier 
furent  venuz  par  les  tantes.  Li  rois  et  misires  Gauvains  furent 
armez  et  ont  feit  couvrir  lor  chevax  moult  richemant.  La  damoi- 
sele  qui  le  cercle  d'or  dut  doner  fu  venue.  Nabiganz  de  la  Roche  ot 
grant  routes  de  chevaliers  amenées  ansanble  o  lui.  L'asanblée 
estoit  dévisse.!  Li  rois  Artus  fiert  des  espérons  corne  bon  chevalier 
et  abat  II  chevaliers  en  son  venir,  et  misires  Gauvains  s'abandone 
antre  II  rans  por  mielz  connoistre.  Li  plussor  dient  :  «  Vez  là 
monseignor  Gauvain,  li  bons  chevaliers  qui  niés  est  le  roi  Artus. 
Nabiganz  de  la  Roche  vient  vers  lui  quant  que  li  chevaus  puet 
randre,  le  glaive  anpoingné.  Misires  Gauvains  le  voit  venir  vers  lui, 
mout  arami;  si  giète  son  escu  jus  à  la  terre;  et  se  mestent  à  la  fuie 
au  plus  tost  que  il  pueent;  cil  qui  le  virent,' XL  ou  plus,  s'an 
merveillièrent  et  dient  :  c  Que  ore  me  resanble  cest  couardisse 
outrée!  >  Nabiganz  dist  que  chevalier  qui  veincuz  est  et  chevalier 
si  fcit  ne  suivra  il  jà,  quar  ce  ne  seroit  jà  grant  pris  de  lui  prandre 
ne  de  gahangnier  son  cheval.  Autre  chevalier  viennent  joster  à  lui; 
et  misires  Gauvains  les  fuit  et  ganchist  au  mielz  qu'il  puet  et  fet 
sanblant  qu'il  n'en  ost  nul  atendre.  Il  se  trest  vers  le  roi  Artus  à 
garisson.  Li  rois  an  a  grant  vergongne  de  ce  que  il  li  voit  feire;  il  a 
moult  grant  poine  de  monseingnor  Gauvain  desfandrè;  quar  il  se 
tient  ausint  prés  de  lui  comme  la  pie  feit  del  buisson  quant  li  fau- 
cons la  velt  prandre.  An  tel  honte  et  an  tel  vergoingne  fu  misires 
Gauvains  tant  corne  l'asanblée  dura,  et  disoient  li  chevalier  que 
il  avoit  assez  pris  greingnor  que  il  ne  déservi  ;  quar  onques  més 
ne  virent  si  couart  chevalier  à  asenblée  de  tournoiemant  corne  il 
estoit,  ne  jà  més  ne  le  douteront  si  corn  il  l'ont  fet  dusqu'à  hore. 
Dessoremés  se  pouront  bien  vanchier  li  plussor  de  lor  parenz  et  de 
lor  amis  qu'il  lor  a  ocis  par  les  forez.  L'asanblée  parti  à  l'avesprir, 
de  coi  il  fu  moult  bel  le  roi  et  monseignor  Gauvain.  Li  chevalier 


ramenberra  il  souvant  de  vos.  > 


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—  239  — 


se  désarment  à  lor  ostiex  et  li  rois  et  misires  Gauvains  à  la  tente 
ax  damoiseles. 


iLtant  ès-vous  I  nein  qui  vient  :  c  Par  mon  chief,  damoisele, 
vostre  chevalier  vont  de  mal  an  pis.  De  celui  aux  armes  bloies  se 
puet  Tan  auques  passer  ;  mes  misires  Gauvains  est  li  plus  couarz 
que  jé  onques  mès  véisse,  et,  se  il  me  coroit  demein  sus  et  fusse 
armez  autresint  conme  lui,  je  me  cuideroie  moult  très  bien  anvers 
lui  desfandre.  Déable  le  font  aler  an  leu  où  il  a  foison  de  cheva- 
liers, quar  corne  plus  i  a  de  jant,  mielx  connoist  Tan  la  manière  et 
la  mauvestié.  Et  vous,  sire,  îeit-il  au  roi,  por  quoi  tenez-vous  sa 
conpagnie?  Vous  l'éussiez  hui  assez  mielz  feit,  se  il  ne  fust.  11  se 
tapissoit  autresint  près  de  vous,  por  les  cox,  corne  li  lièvres  feit  au 
bois  por  les  chiens.  Il  n'afiert  mie  à  bon  chevalier  qu'il  tiegne 
conpaignie  de  couart.  Je  ne  le  di  mie  por  ce  que  je  ne  vossise  qu'il 
fust  assez  pires  qu'il  n'est,  pour  les  II  chevaliers  qu'il  ocist  devant 
ceste  tante.  •  La  damoisele  oi  ce  nein  parler,  si  an  sorist;  ele 
antendi  bien  que  misires  Gauvàins  ot  éu  assez  blasme  A  l'asenblée. 
Li  chevalier  distrent  à  leur  ostiex  c'or  ne  savoient  il  à  qui  doner 
le  cercle  d'or,  puis  que  li  chevaliers  aus  armes  d'or  et  cil  aux 
armes  vermeilles  n'i  estoient.  Quar  il  furent  li  mielz  feissant  le 
premerein  jor  de  l'asanblée.  [Li  tourmoiemenz]  fu  repris  à  lende- 
mein.  —  c  Gauvains,  feit  li  rois,  moult  avez  hui  éu  de  blasme  et 
je  méismes  ai  esté  touz  vergongniez  por  l'amor  de  vous.  Je  ne 
cuidoie  mîe  que  nus  si  bons  chevaliers  corne  vous  estes  séust  si 
contrefère  le  mauvès  comme  vous  le  féistes.  Vous  avez  moult  feit 
pour  l'amour  à  la  damoisele,  et  ele  s'est  moult  bien  vangiée  de 
vous,  se  vous  li  éussiez  grant  annui  feit  ;  et,  se  vos  estes  demein  à 
la  coardisse  où  vous  avez  hui  esté,  jà  mès  n'iert  jor  que  vous  n'an 
soiiez  blâmez.  » 


c  Xar  foi ,  fet  misires  Gauvains,  il  me  couvendra  fère  le 
pleissir  à  la  damoisele,  puis  que  nos  somes  anbatu  en  son  pover.  » 
II  se  couchièrent  la  nuit  et  repossèrent  puis  que  il  orent  mapgié, 
et  l'endemein,  quant  il  se  levèrent,  la  damoisele  vint  à  monsein- 
gnor  Gauvain  :  «  Je  veul,  feit-ele,  que  vous  soiiez  couverz 


—  240  — 


d'autretex  armes  corne  vostre  conpeins  fu  le  premerein  jor,  que 
je  vous  bailleroi  moult  riches,  et  si  veul  que  vous  soiiez  si  bons 
chevaliers  corne  vous  fustes  onques  meilleurs  nul  jor.  Mès  je  vous 
«mmant,  sur  la  foi  que  nous  féistes  le  jor,  la  gaisse  que  vous  ne  vos 
festes  connoistre  à  nullui  ;  et  se  nus  del  monde  vous  demande 
vostre  non,  diroiz  que  vos  estes  le  chevalier  aux  armes  d'or.  »  — 
c  Damoisele,  feit  misires  Gauvains,  grant  merciz,  je  feroi  vostre 
plessir.  »  La  meinnée  damoisele  revint  au  roi  :  «  Sire,  feit-ele,  je 
vous  veul  renouveler  vos  armes  ;  vos  les  porterez  vermeilles,  iteles 
corne  misires  Gauvains  les  porta  le  prumier  jor,  et  si  vous  prie  que 
vous  soiiez  autiex  corne  vos  fustes  le  prumier  jor,  ou  mieudres.  > 


<  JL/amoisele,  d'amender  moi  et  mon  afeire  auroi-ge  mestier 
et  je  vos  soi  moult  bon  gré  de  ce  qu'il  vous  plest  à  dire.  »  Lor 
chevax  furent  couverz  et  li  chevaliers  montèrent,  tuit  armé.  II 
viennent  à  l'asanblée  del  tornoiemant,  par  si  très  grant  aïr  que 
trespassèrent  les  rostes  toutes  les  greingnors  et  abatirent  chevaliers 
et  chevaux  et  quant  qu'il  ancontrent.  Li  rois  Artus  choisi  Nabigant 
qui  venoit  moult  cointemant  couverz;  li  rois  le  fiert  de  si  très 
grant  air  anmi  le  piz  que  il  l'abat  de  son  cheval,  si  qu'il  li  brisse 
la  chanolle  del  col,  et  présante  le  destrier,  par  son  valet,  à  la 
mainsnée  damoisele  qui  an  feit  grant  joie.  Et  misires  Gauvains 
cerche  les  ranz  de  toustes  pars  et  le  fist  si  bien  que  à  poines  le 
puet  nus  andurer  ses  cox.  Li  rois  Artus  n'est  mie  oisseus,  ains  troe 
escuz  et  anbare  hiaumes  ;  tuit  [l']esgardent  à  merveilles  et  mon- 
seignor  Gauvain.  Li  contes  dist  que  ancore  l'éust  mielz  feit  li  rois, 
mès  il  se  déléa  à  son  pover  de  bien  feire  d'armes,  por  ce  que 
misires  Gauvains  l'avoit  feit  si  mauveissejnant  le  jor  devant,  et  ore 
voloit  bien  qu'il  an  éust  le  pris. 


JJa  damoisele  qui  le  cercle  d'or  tenoit  estoit  anmi  l'asenblée 
des  chevaliers  et  l'avoit  mis  an  mout  riche  vessel  d'ivoires  à  pières 
précieusses,  moult  annoréemant.  Quant  la  damoisele  vit  que 
l'asenblée  failli,  ele  fist  arester  touz  les  chevaliers  et  lor  pria  qui 
déissent  le  jugemant  vrai,  ne  qui  le  cèlera,  qui  doit  avoir  le  cercle 
d'or  avoit  le  mielz  deservi  par  armes.  Il  ditrent  tuit  par  droit 


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—  241  — 


jugeraant  que  li  chevaliers  aux  armes  d'or  et  cil  aux  armes  ver- 
meilles an  dévoient  avoir  le  pris  desur  touz  les  autres,  mès  de  ces 
II  devoit  avoir  le  pris  cil  aux  armes  d'or,  quar  il  le  fist  le  prume- 
rein  jor  si  bien  conme  nus  chevaliers  le  povet  mielz  feire  et  au 
derrian  autresint,  et,  se  cil  aux  armes  vermeilles  ne  se  fust  deloiez 
au  derrian  jor,  il  l'éust  autresint  bien  feit  ou  mielz.  L'an  aporta  à 
monseingnor  Gauvain  le  cercle  d'or,  mès  Tan  ne  sot  mie  que  ce 
fust  il  ;  et  misires  Gauvains  vossist  volantiers  que  Tan  l'éust  doné 
à  monseingnor  le  roi  Artus.  Li  chevalier  se  partirent  de  l'asanblée; 
li  rois  et  monseingnor  Gauvains  revindrent  à  la  lente,  il  aportèrent 
le  cercle  d'or,  de  quoi  les  demoiseles  firent  grant  joie.  Atant 
ès-voas  le  nein  qui  revient  :  c  Damoisele,  itiex  chevaliers  font 
mielz  à  herbergier  que  misires  Gauvains  li  couarz,  li  mauvès,  qui 
tant  de  honte  out  à  l'asanblée.  Vous  méismes  an  fustes  moult 
blâmées  de  ce  que  vous  l'aviez  herbergié.  Cist  conquist  le  cercle 
d'or  par  armes,  et  misires  Gauvains  honte  et  blâme.  >  La  damoisele 
rit  de  ce  que  li  neins  dist;  après,  li  conmende,  sur  les  ielz  de  son 
chief,  que  il  s'an  voist. 


-Lii  rois  et  misires  Gauvains  furent  désarmé.  «  Sire,  feit  la 
damoisele,  que  feroiz-vos  del  cercle  d'or?  »  —  c  Damoisele,  feit 
misires  Gauvains,  je  le  porteroi  celui  qui  premièremant  le  conquist 
an  grant  péril  de  mort,  si  an  aquita  la  réine  qui  garder  le  devoit, 
à  qui  l'an  le  toli.  »  Li  rois  et  misires  Gauvains  jurent  an  la 
tente  la  nuit.  La  meinée  damoisele  si  vint  au  roi  :  «  Sire,  vous 
avez  moult  feit  d'armes  an  l'asenblée,  ce  m'a  l'en  dit,  pour  î'amor 
de  moi,  et  je  sui  preste  de  gerredoner.  »  —  t  Damoisele,  moult 
grant  merciz;  vostre  gerredon  et  vostre  servisse  ai-ge  moult,  et 
vostre  anor  et  ancor  plus,  dont  je  voroie  que  vous  éussiez  autre- 
tant  corne  nule  damoisele  pouroit  avoir;  quar  an  damoisele  sanz 
anor  ne  doit  nus  avoir  fiance.  Damediex  vous  doint  bien  garder  la 
vostre!  »  —  tDamoiàele,  fet-ele  à  l'autre  qui  siet  devant  mon- 
seignor  Gaùvain,  cist  chevaliers  et  misires  Gauvains  ont  pris  par- 
lemant  ensanble;  il  n'a  an  eus  ne  soulaz  ne  conpagnie.  Lessons-les 
dormir  ;  que  mal  repos  aient-il,  et  Damedex  nos  desfahde  à  tos- 
jormès  de  tex  ostes!  »  —  «  Par  mon  chief,  feit  l'einée  damoisele, 


16 


—  242  — 


se  ne  fust  pour  le  cercle  d'or  dont  il  doit  aquiter  la  réine  qui 
l'avoit  an  garde,  qui  ma  dame  est,  il  ne  se  partissent  mie  an  tel 
manière  de.ceste  terre  corne  il  feront.  Mais,  ancore  c'est  misires 
Gau  vains  ni  ces  an  vers  les  damoiseles,  si  soi-ge  bien  qu'il  est  loiax 
an  autre  manière  qu'il  ne  fauseroit  mie  la  parole.  » 

Les  damoiseles  s'en  partirent  atanl  ;  autresint  fist  li  rois  et 
misires  Gauvains,  quant  il  virent  le  jor.  Nabiganz  an  fu  portez  an 
litière,  qui  fu  bléciez  au  tornoiemant,  Mélioz  de  Logres  aloît  querre 
monseingnor  Gauvain  ;  il  ancontra  les  chevaliers  et  les  hernois  qui 
venoient  de  l'asenblée;  il  demande  aux  plussors  se  il  savoient  dire 
noveles  del  neveu  le  roi  Arlu,  monseingnor  Gauvain  ;  et  li  plusor 
dient  :  «  Oïl,  assez  moult  mauvès.  »  Après,  li  demandent  pourquoi 
il  le  quiert.  «  Seingnors,  feit-il,  je  sui  ses  hons  liges,  et  il  me  doit 
garentir  ma  terre  anvers  toz  honmes,  que  Nabiganz  me  tost  sanz 
resson,  que  l'an  anporte  de  cilec  en  litière  ;  si  volote  monseignor 
Gauvain  requarre  qui  m'aidast  ma  terre  à  secorre.  »  —  t  Par  foi, 
sire  chevalier,  font-il,  nos  ne  savons  cornent  il  puisse  autrui  valoir 
qui  soi  méime  ne  puet  aidier.  Misires  Gauvains  fu  à  l'asanblée, 
mès  nos  vos  dissons  pour  voir  que  ce  fu  cil  qui  pis  le  fist.  »  — 
«  Ha,  las!  fist  Melios  de  Logres,  dont  ai-je  ma  terre  perdue,  se  il  est 
tex  devenuz  conme  vos  me  dites.  »  —  «  Vos  nos  en  créissiez  bien, 
font-il,  se  vos  l'éussiez  véu  à  Fasanblée.  »  Melyos  s'an  torna  arrière, 
touz  dolanz. 

Li  rois  Artus  et  misires  Gauvains  se  partent  de  la  tente,  si 
s'an  viennent  grant  [aléure]  corn  il  porent  eschaper,  pour  apro- 
ihier  la  terre  là  où  il  voloient  aler  ;  si  dèsiroient  moult  la  venue 
de  Lancelot.  Il  chevauchèrent  tant  qu'il  vindrent  une  nuit  el 
gaste  manoir  où  li  brachez  mena  monseingnor  Gauvain,  qui  le 
chevalier  trova  mort  que  Lanceloz  avoit  ocis.  II  se  herbergent  la 
nuit,  si  frovent  chevaliers  et  damoiseles,  de  qui  il  furent  connéu. 
La  dame  del  gaste  manoir  menda  secors,  que  tenoit  le  roi  Artus 
qui  les  autres  chevaliers  ociet,  et  misires  Gauvains,  ses  niés,  estoit 
là  dedans  ;  mès  ele  amast  bien  que  Lanceloz  fust  ^vec  eus  qui 
son  frère  avoit  ocis.  Chevalier  li  vinrent  à  grant  foisson  por  le 


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roi  Artus  grever  et  monseignor  Gauvain;  mès  ele  ot  tant  de  cor- 
toissie  an  lui  qu'ele  ne  le  vest  soufrir  que  l'an  lor  féist  mal  dedanz 
son  recest;  [inès  ele  a  relenu  VII  chevalier]  plein  de  grant  harde- 
mant  por  garder  l'anlrée  del  pont  et  que  li  rojs  et  misires  Gauvains 
ne  s'an  partissent  se  parmi  les  fers  de  lor  glaives  non. 


Ijist  haust  estoires  nous  tesmoigne  que  Lanceloz  ce  fu  partiz 
de  la  gaste  cité  où  il  fu.  moult  onorez,  et  chevaucha  tant  qu'il  vint 
à  une  forest  où  il  ancontra  Mélion  de  Logres  qui  moult  estoit  esfréez 
des  noveles  qu'il  ot  oies  de  monseignor  Gauvain.  Lanceloz  li  de- 
mande dont  il  venoit,  et  il  dist  de  querre  misire  Gauvain  de  qui  il 
avoit  oies  noveles  de  quoi  il  estoit  moult  dolanz.  «  Conmant,  feit 
Lanceloz,  a-il  donc  se  bien  non?  »  —  «  Oïl,  feit-il,  si  corne  je  oi 
dire,  quar  il  soulet  estre  bons  chevaliers  et  ore  est  devenuz 
mauvès;  il  fu  à  l'asenblée  des  chevaliers  dont  j'ancontré  le  har- 
nois  et  les  rostes,  si  me  distrent  que  onques  mès  tant  de  couar- 
disse  ne  fu  an  I  chevalier;  mès  I  chevaliers  qui  avecques  lui  fu  le 
fist  moult  bien.  Conmant  que  il  l'aient  esploitié,  le  troveroie 
moult  volantiers  ;  quant  que  Tan  m'a  dit,  je  ne  puis  croire  que  il 
puisse  estre  si  mauvès.  »  —  «  Sire,  fet  Lanceloz,  je  le  vos  querre, 
si  vous  en  povez  venir  avesques  moi  se  biax  vos  est.  »  Meslions  de 
Logres  s'an  revêt  avesques  Lancelot;  il  chevauchent  tant  qu'il 
s'a ii bâtent  sus  le  gaste  manoir  où  li  rois  et  misires  Gauvains  furent 
herbergié,  et  estoient  armez,  si  s'an  voloient  essir.  Mès  li  VII  che- 
valier gardoient  l'essue,  tout  armé.  Li  rois  et  misires  Gauvains 
virent  que  léanz  ne  fessoit  mie  bon  demorer,  si  trespassent  le 
pont  et  vindrent  par  force  là  où  li  VII  chevalier  guestoient;  lors 
lièrent,  luit  armé,  si  se  fièrent  an  eus  et  li  chevalier  les  recon- 
nurent ax  fers  des  lances. 


ixtant  ès-vos  Lancelot  et  le  chevalier  ovec  lui,  qui  ne  s'an 
donnent  garde.  Lanceloz  choissi  le  roi  et  monseignor  Gauvain  ; 
puis  escrient  les  chevaliers  et  se  fièrent  antr'ex  autresint  corn  li 
espreviers  se  fiert  antre  les  aloes,  et  les  feit  esparpeillier  d'une  part 
et  d'autre.  Il  an  a  consuit  I  an  son  venir,  il  le  fiert  de  son  glaive 
parmi  le  cors,  et  Mèlyos  de  Logres  an  ocist  I  autre.  Li  rois  Artus 


—  2-M  — 


connut  Lancelot,  si  lu  moull  liez  quant  il  le  vit  seins  et  h  estiez,  et 
misires  Gauvains  autresint.  Lanceloz  et  Mélyos  de  Logres  lor  déli- 
vrèrent le  pasage;  li  chevalier  s'an  partirent,  que  plus  n'i  ossèrent 
demorer.  La  damoisele  del  chastel  tint  un  valet  par  la  main,  qui 
moult  estoit  de  grant  biauté;  ele  conut  Lancelot  et,  tantost  corne 
ele  le  vit,  si  l'a  pela. 


c  JUancelot,  vos  océistes  cestui  son  Frère;  se  Dex  plest,  ou  il 
ou  autres  an  prendra  vengance.  »  Lanceloz  se  test  quant  il  oî  la 
dame  parler;  il  se  parti  del  gaste  recet.  Mélyos  de  Logres  connut 
misire  Gauvain  et  misires  Gauvains  lui;  si  s'antrefirent  moult  grant 
joie.  <  Sire,  feit  Mélios,  je  m'an  sui  venuz  à  vos  pleindre  de  Nabi- 
gant  de  la  Roche  qui  me  chalenge  la  terre  de  quoi  je  sui  vostre 
hom,  et  dist  qu'il  ne  la  desfandra  anvers  nullui  s'envers  vos  non. 
Sire,  li  jors  est  assez  procheins  et,  se  vos  [ne]  venez  au  jor,  je 
aurai  perdue  ma  querele;  et  vous  le  m'éustes  en  convenant,  quant 
je  deving  vostre  homs.  »  —  «  Je  iroi  moult  volentiers,  »  feit  mi- 
sires Gauvains.  Il  i  vet  par  le  congié  del  roi  et  de  Lancelot  et  dist 
qu'il  revandra  à  eus  aux  plus  tost  qu'il  poura. 

Li  rois  Artus  et  Lanceloz  s'an  vont  aux  plus  tost  que  il 
pourent  vers  la  terre  qui  fu  au  roi  Peschéor.  Misires  Gauvains  che- 
vauche tant  que  il  vint  à  la  terre  Nabigant  de  la  Roche.  Mélios  li 
fist  savoir  que  misires  Gauyains  estoit  venuz  et  que  il  estoit  prest 
de  son  droit  desrenier  par  lui  qui  ces  avoez  estoit.  Nabiganz  fu 
guériz  de  la  ploie  qu'il  ot  à  l'asanblée;  il  prissa  moult  petit  mon- 
seingnor  Gauvain,  pour  la  couardisse  que  il  li  vit  fère;  et  conmenda 
à  ses  chevaliers  qu'il  ne  se  meslassent  d'eus  II  ;  quar,  s'il  an 
avoit  JIII,  si  les  cuideroit-il  toz  conquarre.  Il  essi  hors  de  son 
chastel,  touz  armez,  et  est  venuz  là  où  misires  Gauvains  Catendoit. 
Misires  Gauvains  le  voit  venir,  si  se  tret  à  une  part,  et  Nabiganz, 
qui  moult  estoit  outrageus,  aloingne  son  glaive  et  vient  vers  mon- 
seingnor  Gauvain,  sans  plus  dire;  si  le  Sert  sour  son  escu  si  que  il 
fist  son  glaive  voler  an  pièces.  Et  misires  Gauvains  le  consuit  très 
parmi  le  piz,  si  le  point  del  glaive  parmi  le  gros  del  cuer,  et  cil 
chiet  à  terre  morz,  et  li  chevalier  corurent  sus  à  monseingnor  Gau- 


yain,  et  il  s'an  délivre  moult  bien  d'eus  et  Mélios  de  Logres  autre- 
sint.  Misires  Gauvains  antre  el  chastel  à,  force,  tout  conbatant  avec 
les  chevaliers,  et  les  tient  an  tel  destroit  que  il  lor  fist  fère  oumage 
è  Méliot  de  Logres,  et  rant  les  clés  del  chastel,  il  le  fist  asanbler  de 
toute  la  terre  que  tolue  lui  ont  ;  puis,  s'an  parti  et  s'an  vet  après  le 
roi  Artus.  Il  aconsuit  une  damoisele  an  la  forest,  qui  s'an  aloit 
grant  aléure. 


«  JL/amoisele,  feit  misires  Gauvains,  Damedex  vous  conduie; 
où  iroiz-vous  à  tel  esploit?  »  —  c  Sire,  feit-ele,  je  vois  à  la  grein- 
gnor  assanblée  de  chevaliers  que  vous  véissiez  onques.  »  — 
«  Quele  asanblée?  »  feit  misires  Gauvains.  cSire,  feit-ele,  el  pré  del 
pales,  mès  je  vois  quarre  le  chevalier  aux  armes  d'or  qui  conquis!, 
el  pré  de  la  tente,  le  cercle  d'or.  Sauriez-m'en  vos  dire  noveles, 
biau  sire?  »  feit-ele.  c  Damoisele,  feit  misires  Gauvains,  qu'an 
voriez-vous  feire?  i  —  c  Certes,  sire,  je  le  vodroie  moult  volen- 
tiers  trover.  Ma  dame,  qui  le  cercle  d'or  gardoit  au  fuil  à  la  Veuve 
Dame  qui  le  conquist  avant,  le  m'anvoie  quarre.  »  —  t  Por  quel 
besoingne,  damoisele?  >  feit  misires  Gauvains.  c  Sire,  ma  dame  li 
mande  et  requiert  par  moi,  pour  le  Sauvéor  del  mont,  que,  se  il  ot 
onques  pitié  de  dame  ne  de  damoisele,  que  il  prangne  vangance  de 
Nabigant  qui  ces  honmes  li  a  ocis  et  destruite  sa  terre  ;  quar  l'an  li  a 
dist  que  cil  qui  le  cercle  d'or  a  reconquis  en  doit  prandre  vangence.  » 


«  JJamoisele,  feit  misires  Gauvains,  ne  vos  tra veilliez  por 
ceste  chosse  plus  ;  quar  je  vous  di  que  li  chevaliers  qui  le  cercle 
d'or  conquist  par  pris  d'armes,  a  Nabigant  mort.  »  —  c  Sire, 
feit-ele,  conmant  le  savez -vous?  i  —  c  Je  conçois  bien,  feit-il,  le 
chevalier  et  si  le  vi  ocirre,  et  vez  ici  le  cercle  d'or  que  je  ai  à  an- 
seingnes,  par  ce  que  il  le  port  à  celui  qui  le  Graal  a  conquis,  pof 
aquiter  vostre  dame.  »  Misires  Gauvains  li  mostre  le  cercle  d'or  an 
I  vessel  d'y  voire  que  il  a  voit  moult  près  de  soi.  La  damoisele  fu 
moult  joieusse  de  ceste  afeire  ;  <ele  s'an  revêt  arrières  pour  conter 
la  joie  à  sa  dame.  Misires  Gauvains  s'an  vet  vers  l'asanblée,  por  ce 
que  il  set  bien  que,  se  li  rois  Artus  ne  Lanceloz  an  ont  oï  noveles, 
qu'il  i  seront.  Il  s'an  vet  cele  part  aux  plus  tost  que  il  puet  et  aux 


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plus  droit,  et  il  n'a  guères  chevauchié  que  il  ancontra  I  valet  qu'il 
sanbloit  estre  moult  las  et  ses  roncins  moult  travailliez.  Misires 
Gauvains  li  demanda  dont  il  venoit,  et  li  valez  li  dist  :  c  De  la  terre 
le  roi  Artus  où  il  a  grant  garre  ;  quar  l'an  ne  set  que  il  est  devenuz. 
Li  plussors  vont  dissant  que  il  est  morz,  quar  onques  [nouveles 
n'en  éust  nus,]  puis  qu'il  se  parti  de  Cardeuil,  et  misires  Gauvains 
et  Lanceloz  avec  lui,  et  [lessa]  la  roïnne  à  Cardeuil  pour  le  roi  et 
pour  la  mort  de  son  fil,  que  li  plusors  dient  qu'elc  an  mora. 
Brianz  des  Illes  a  monseingnor  Kex  avec  lui,  si  art  sa  terre  et 
prant  sa  proie  devant  toz  les  chastiax.  De  tous  les  chevaliers  de 
la  Table  Ronde  n'a-il  mès  que  XXXV;  si  an  sont  li  X  navré  dure- 
mant;  il  sont  dedanz  Cardeuil,  si  garantissent  la  terre  çu  mielz 
qu'il  pueent.  > 


Vouant  misires  Gauvains  ot  ces  noveles,  si  li  atendroie  li 
cuers  moult  duremant,  si  s'an  vet  aux  plus  droit  qu'il  puet  vers 
l'asanblée  et  li  valez  avec  lui,  qui  moult  traveilliez  estoit.  Misires 
Gauvains  trova  le  roi  Artus  et  Lancelot,  et  li  chevalier  furent 
venuz  an  la  pièce  de  terre,  de  tout  le  réaume.  Quar  uns  chevaliers  i 
estoit  venuz,  qui  amené  avoit  un  blanc  destrier  et  porté  une  moût 
riche  corone  d'or,  et  fu  séu  par  toutes  les  terres  qui  marchissoient 
à  celui,  que  li  chevaliers  qui  mielz  le  feroit  à  l'asanblée  auroit  le 
destrier  et  la  corone  dont  la  réine  avoit  esté  morte,  et  li  couva n- 
droit  à  garder  la  terre  et  desfandre,  dont  ele  avoit  esté  dame.  Por 
ces  noveles  i  ot  venue  grant  planté  de  jant  et  de  jant.  Li  rois  Anus 
et  misires  Gauvains  et  Lanceloz  se  mistrent  d'une  part.  Li  contes 
dist  que  li  rois  Artus  out  à  cele  asanblée  F  escu  vermeil  que  la 
damoisele  li  dona;  misires  Gauvains  out  le  sien  tel  corne  il  souloit 
porter, et  Lanceloz  ot  I  escu  vert  que  il  porta  por  l'amor  del  cheva- 
lier qui  fu  "ocis  por  lui  aidier  en  la  forest.  Il  se  férirent  en 
l'asanblée  autresint  corne  lyon  deschaanné;  il  abalent  III  chevaliers 
an  lor  venir;  il  cerchenl  les  rans  de  toustes  parz,  il  abalent  cheva- 
liers et  cravantent  chevax. 


JJi  rois  Artus  ne  consuit  chevalier  qu'il  ne  fande  son  escu 
trèsqu'an  la  boucle;  tuit  l'eschivrent  et  resoingnent  ses  cox.  Et 


—  947  — 


misires  Gauvains  et  Lanceloz  ne  sont  mie  oisseuz  d'autre  part, 
ainz  i  tindrent  bien  chascun  son  leu  :  mès  li  piussors  regardent  le 
roi  à  merveilles,  quar  il  tient  autresint  estai  corne  feit  li  lyons  que 
Ii  viaufres  volent  aprocheir.  L'asanblée  dura  an  tel  manière  et, 
quant  ele  failli,  li  chevalier  distrcnt  et  jugièrent  que  li  chevaliers 
au  merveill  escu  les  avoit  touz  passez  de  bien  feire.  Li  chevaliers 
qui  la  corone  avoit  aportée  vint  au  roi,  si  ne  le  conut  raie.  «  Sire, 
feit— il,  vous  avez  conquis  par  bien  fère  d'armes  ceste  corone  d'or 
et  cest  destrier,  dont  vous  devez  fère  grant  joie  se  vos  avez  tant  de 
valor  en  vos  que  vous  puissiez  desfandre  la  terre  et  la  meillor 
réine  terriane  qui  morte  est,  ne  ne  set  Tan  se  li  rois  est  morz  ou 
an  \ie;  si  iert  granz  anors  à  vostre  eus  se  vos  povez  avoir  vigor 
de  la  terre  meintenir,  quar  ele  est  mout  grant  et  moult  riche  et  de 
haute  seingnorie.  > 


.  c  ix  qui,  feit  li  rois  Artus,  fu  la  terre?  conmant  ot  non  la 
roiine  dont  je  voi  la  corone?  »  —  «  Sire,  li  rois  ot  non  Artus  et 
fu  li  mieudres  rois  del  monde;  mès  li  piussors  dient  an  son  réiaume 
qu'il  est  morz  ;  et  cest  corone  fu  la  réine  Geneièvre  qui  morte  est  et 
anterée,  de  coi  il  est  granz  dolors.  Li  chevalier  qui  volent  lessier 
Cardeull  por  Briant  des  Mes,  qu'il  ne  le  sesist,  il  me  mandèrent  el 
roiaume  de  Logres,  si  me  chargièrent  la  corone  et  le  destrier,  por 
ce  que  je  soi  les  illes  et  les  fors  estranges;  si  me  proient  que  je 
alasse  par  les  asenblées  des  chevaliers  por  oïr  noveles  de  mon- 
seingnor  le  roi  Artus  el  de  monseingnor  Gauvain  et  de  Lancelot,  et 
que  je  lor  déisse,se  je  les  pouroie  trover,  que  la  terre  est  an  grant 
dolor  chéue.  »  Li  rois  Artus  oi  noveles  de  coi  il  estoit  moult  dolanz  ; 
il  se  trest  d'une  part  et  si  chevalier  en  moinent  le  greingnor  duel 
del  monde.  Lanceloz  ne  set  que  il  puisse  feire  et  disi  antre  ses 
danz  qu'ore  estoit  sa  joie  faillie  et  sa  chevalerie  demorée,  puisqu'il 
a  perdue  la  haute  roiine,  la  vaillant,  qui  cuer  li  dounet  et  confort  et 
anortemant  de  bien  feire.  Les  lermes  li  corent  des  biaux  ielz  très 
parmi  la  face  et  parmi  la  ventaille  et,  se  il  ossast  autre  duel  feire  et 
mener,  encores  le  féit-il  grengnor.  Del  duel  que  li  rois  démoine  ne 
feit-il  mie  à  paler,  quar  cele  dolor  ne  resanble  à  autre;  il  tient  la 
corone  d'or  et  regarde  le  destrier  por  Tamor  de  lui  moult  souvant, 


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quar  il  li  avait  donné;  et  misires  Gauvains,  ne  se  pi^çt  assazier  de 
duel  feire. 

c  Certes,  feit-il,  or  puis-ge  bien  dire  que  la  mieudre  roiine 
et  la  plus  sage  del  monde  est  morte,  ne  jà  mès  n'an  i  aura  mès 
nule  de  sa  valor.  »  —  c  Sire,  feit  Lanceloz  au  roi,  se  il  vous 
plessoit  et  misires  Gauveins  le  voloil,  je  m'an  iroie  arière  vers 
Cardeull,  si  aideroie  vostre  terre  à  desfandre,  à  mon  pover,  qui 
moult  est  desconseilliée,  trèsqu'à  cele  ore  que  vos  seroiz  venuz 
del  Graal.  »  —  c  Certes,  feit  misires  Gauvains  au  roi,  Lanceloz  a 
moult  bien  dit,  se  vos  le  créantez.  »  —  c  Je  Tan  sai  moult  bon 
gré,  feit  li  rois,  et  si  li  pris  moult  que  il  i  voit  et  que  il  soit  garde 
de  ma  voie  et  de  ma  terre  trèsqu'à  cele  bore  que  Dex  m'aura 
ramené.  »  Lanceloz  prant  congié  au  roi,  si  s'an  vet  arrières,  tant 
dolanz  et  touz  coreciez. 


e  Lancelot,  se  test  ici  li  contes,  si  conmance  une 
autre  branche  del  Graal,  el  non  del  père  et  del 
fiuz  et  del  seint  esperit.  Vos  povez  bien  savoir 
que  li  rois  Àrtus  n'est  mie  joieus  ;  il  feit  le  blanc 
destrier  aler  après  lui,  et  ot  la  corone  d'or  moult 
près  de  soi.  Il  chevauche  tant  qu'il  sont  venuz 
à  I  chastel  qui  fu  le  roi  Peschéor,  et  le  trovèrent  si  riche  et  si  bel 
corne  vous  avez  oï  meintes  foiz  reconter.  Perceval,  qui  là  dedanz 
estoit,  feit  moult  grant  joie  de  lor  venue,  et  tuit  li  provère  et  li  che-  . 
valier  ancien.  Perceval  moine  le  roi  Artus  en  la  chapele,  quant 
l'an  Tôt  désarmé,  là  où  li  Griax  estoit,  et  misires  Gauvains  feit 
présant  à  Perceval  del  cercle  d'or  et  dist  que  la  roiine  li  anvoie  et 
li  conte  ensint  conme  Nabiganz  li  avoit  toluz  et  einsint  corne  Nabi- 
ganz  estoit  morz.  Li  rois  offre  la  corone  qui  fu  la  réine  Çuenièvre. 


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—  24;9  — 


Quant  Perceval  sot  qu'ele  fu  morte,  si  an  fu  moult  dolanz  en  son 
cuer  et  il  la  pleint  et  regrete  moult  doucemant.  Le  mostra  [la 
sépoulture]  au  roi  Peschéor  et  dient  que  nus  n'i  mist  le  sarqueu 
fors  que  li  conmandemanz  Nostre  Seingnor,  et  li  mostrent  un 
riche  paile  qui  est  par  deseure,  si  li  dient  que  chascun  jor  en  i 
véoient  un  novet,  autresint  riche  corne  cil  Test.  Li  rois  Artus  regarde 
la  poulture  et  dist  que  il  n'en  vit  onques  mès  nule  de  tel  valor.  Une 
oudor  en  ist,  moult  très  soève  et  moult  douce.  Li  rois  séjorna  el 
chastel  et  fu  moult  onorez  ;  puis  esgarde  la  richece  et  la  seingnorie 
et  la  grant  abondance  qui  el  chastel  revient  ;  quar  il  n'es  toit  riens,  el 
monde  qui  i  faussist,  qui  covenist  as  cors  des  bones  janz.  Per- 
ceval ot  feit  mestre  les  cors  des  chevaliers  morz  an  un  charnier, 
dejoste  une  vielz  chapele  qui  estoit  an  la  forest,  et  le  cors  de  son 
oncle  qui  ocis  s'estoit  mauvessemant.  Il  avoit  derrière  le  chastel 
un  fiùns,  ce  tesmoingne  l'estoire,  par  coi  touz  li  biens  venoit  el 
chastel;  icil  fiunz  estoit  moult  biax  et  moult  planteureus.  Josephus 
nos  tesmoingne  qu'il  venoit  de  paradis  terrestre  et  avironoit  le 
chastel  et  corroit  trèsqu'an  la  forest  chiés  un  prodome  hermite  et 
illec  perdoit  son  cors  et  euroit  an  terre  pès;  partout  là  où  il 
s'espandoit,  estoit  grant  plantez  de  toz  luès,  el  riche  chastel  que 
Perceval  ot  conquis,  ne  failloit  nule  rien  ;  li  chastiax  avoit  III  nons, 
ce  dist  li  contes. 

Edein  estoit  li  uns  des  nons,  et  li  autres  :  Chastiax  de  Joie, 
et  li  tierz  :  Chastiax  des  Armes.  Orre  dist  Josephus  que  onques  n*i 
desvia  nus  que  l'âme  n'alast  en  paradis.  Li  rois  Artus  estoit  I  jor 
aux  fenestres  del  chastel  et  misires  Gauvains.  Li  rois  esgarde  de- 
vant lui  venir,  outre  le  pont  del  chastel,  une  grant  profession  de 
janz,  li  un  avant  l'autre;  et  estoit  tuit  blanc  vestuz  cil  qui  devant 
venoit  et  portoit  une  croiz  moult  grant  et  li  autre  chascuns  une 
petite,  et  li  plussors  venoient  chantant  à  douce  [voiz]  et  portoient 
chandeles  ardanz,  et  il  an  i  avoit  un  par  derrière  qu'il  aportoit 
une  closse  atout  I  batel  à  son  col.  «  Ha,  Dex!  feit  li  rois  Artus, 
quex  janz  sont-ce  là?  »  —  «  Sire,  feit  Perceval,  je  les  connois  touz 
forz  le  derrian.  Ce  sont  li  hermite  de  ceste  forest  qu'il  viennent 
chanter  çà  dedanz  devant  le  seint  Graal  III  jorz  en  la  semeine.  » 


—  250  — 


Vouant  li  hermite  aprochièreat  le  chastel,  li  rois  ala  ancontre 
et  li  chevalier  aorent  les  croiz  et  anclinèrent  les  prodeshomes. 
Tantost  corne  il  furent  anlré  an  la  seinte  chapele,  il  otèrent  au 
derrian  la  cloche,  si  le  férirent  à  l'autel  et  puis  le  mirent  à  terre  ; 
puis  commencèrent  le  servisse  moult  saintisme  et  moult  glorieus. 
Li  estoires  nos  tesmoigne  qu'an  la  terre  le  roi  Artus  n'avoit  an  cel 
tans  nul  calice.  Li  Graalx  s'aparut  el  secré  de  la  messe,  en 
V  manières  que  l'an  ne  doit  mie  dire  ;  quar,  les  secrées  chosses 
del  seremant  ne  doit  nus  dire  an  apert,  se  cil  à  qui  Dex  an  a 
donée  [la  puissance].  Li  rois  Arlus  vit  toutes  les  muances;  la 
dariane  si  fu  el  calice;  et  trova  li  hermites  qui  la  messe  chan- 
toit  I  brief  desouz  le  corporal,  et  dissoit  les  lestres  que  Damedex 
voloif  que  an  icel  fîcssel  fust  sacreficiés  ces  cors  et  que  Fan  le 
méist  an  remanbrance.  Li  estoires  ne  dit  mie  que  il  n'en  fust 
aillors  ;  mès  en  toute  la  Grant  Breteingne,  ne  an  tout  le  réaume 
n'en  avoit  nul.  Li  rois  Artus  estoit  moult  liez  de  ce  qu'il  ont  véu 
et  ont  an  remanbrance  le  non  et  la  forme  del  seintime  calice,  dont 
demanda  à  Termite  qui  la  close  avoit  aportée,  dont  cele  chosse 
venoit.  «Sire,  feit-il  à  monseingnor[Gauvain],  je  sui  li  rois  por  qui 
vos  océistes  le  jaiant  de  coi  vos  éustes  l'espée,  dont  saint  Jahanz  fu 
descolez,  que  je  voi  sor  cel  autel.  Je  me  fis  bautissier  devant  vos  et 
touz  cens  de  mon  réaume  et  torner  à  la  novele  loi,  et  puis  en  aloi 
an  1  hermitage  desor  la  mer,  loing  de  jant,  où  j'ai  esté  grant  pièce. 
Je  me  relevai  une  nuit  aux  matines  et  regardai  desouz  mon  her- 
mitage, si  vi  que  une  nef  i  avoit  pris  port;  je  i  alai  quant  la  mer 
fu  retreste,  si  trovai  dedanz  la  nef  III  provères  et  lors  clers;  il  me 
distrent  lor  non  et  cohmaut  il  estaient  apelé  en  bautesme.  Gri- 
goire  avoient  non  tuit  III,  et  venoient  de  la  terre  de  promission,  et 
me  distrent  que  Salemons  avoit  fondu  III  cloches  pour  le  Sauvéor 
del  mont  et  pour  sa  douce  mère  et  pour  ces  seins  honorer  ;  si 
avoient  ci  esté  amené  par  son  conmaodemant  en  cesle  [il le]  por  ce 
que  nulle  n'en  i  avons.  Il  me  distrent  que,  se  je  la  portoie  en  cest 
chastel,  il  portoient  touz  mes  péchiez  sur  eus,  par  le  pleissir  Nostre 
Seingnor,  en  tel  manière  que  je  an  seroie  quites,  et  je  autresint  et 
por  ce  l'ai-ge  ci  aportée,  por  le  conmandemant  que  Dex  vclt  que  ce 


—  251  — 


soit  essanplères  de  toutes  celés  que  l'an  contre  fera  el  réaume  de 
cest  ille  cù  il  n'en  ot  onques  mès  nule.  »  —  «  Par  foi,  feit  misires 
Gauvains  à  Termite,  je  vous  connois  moult  bien  corne  prodome, 
quar  vos  me  tenist  convenant  véritablemant.  »  Li  rois  Artus  fu 
moult  liez  de  la  closse,  et  tuit  cil  de  là  dedanz;  si  li  sanble  bien 
que  ce  soit  sanblant  de  son  à  ce  qu'il  oï  sonner,  puis  que  il  mut 
de  Cardeull.  Li  hermite  s'an  alèrent  en  lor  hermitages  chascuns, 
quant  il  orent  feit  le  servisse. 

Si  corne  li  rois  séoit  un  jor  au  mangier  en  la  sale,  et  Per- 
ceval  et  misires  Gauvains  et  li  ancian  chevalier,  atant  ès-vos  Tune 
des  III  damoiseles  del  char  qui  vient,  et  estoit  férue  très  parmi 
le  braz  destre  :  «  Sire,  feit-ele  à  Parceval,  aiiez  merci  de  vostre 
mère  et  de  vostre  sereur  et  de  nos.  Aristoz  de  Moreines,  qui 
cousins  fu  le  seingnor  des  Mores  que  vos  océistes,  guerroie  vostre 
mère,  si  an  a  menée  vostre  seror  en  I  chaslcl  d'un  suen  vavasor,  à 
force,  et  dist  que  il  la  prandra  à  famé  et  aura  toute  la  terre,  maugré 
vostre,  que  vostre  mère  doit  tenir.  Mès  onques  chevaliers  n'ot  si 
cruel  coutume  corne  lui  ;  quar,  quant  il  aura  la  damoisele  espossée, 
quex  qu'ele  soit,  jà  tant  ne  l'aura  amée  que  ne  il  méismes  li  tranche 
la  teste;  après  en  requiert  I  autre  en  tel  manière.  Mès  d'itant  a-il 
bonc  costume  que  jà  nule  n'en  vergoignera  trèsqu'à  icele  hore  que 
il  l'aura  esposée.  Sire,  je  estoie  avec  mademoisele  vostre  sereur, 
quant  il  me  navra  en  tel  manière.  Si  vos  mande  et  prie  vostre  mère 
que  vos  la  secoroiz;  quar  vos  li  éusles  an  convenant  que  si  feriez- vos 
se  ele  an  avoit  mestier  et  vos  le  saviez;  quar,  se  vos  consantez  sou 
annui  et  son  doumage,  la  honte  an  iert  vostre.  »  Perceval  ot  les  no- 
vêles,  si  an  fu  moult  dolanz.  «  Par  mon  chief,  feit  li  rois  à  Perceval, 
je  et  mes  niés  irons  an  \ostre  aide,  se  il  vos  plest.  »  —  c  Sire,  feit  il, 
raout  grant  merciz;  mès  alez  achever  vostre  afeire  ausint;  quar 
il  vos  est  mestiers  ;  et  si  vos  pri  et  requier  que  vos  soiiez  garde 
del  chaslel  de  Camaalot,  se  ma  dame  ma  mère  vient  à  cel  chas  tel  ; 
quar  je  vos  an  faz  seingnor  et  avoé  ;  encores  vos  soit-il  lointeinz, 
garnissiez-le  et  si  le  gardez,  quar  il  siet  an  mout  bon  leu.  » 


'eingnors,  ne  cuidez  mie  que  ce  soit  cist  Camaloz  de  coi 


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—  352  — 


cist  contéor  content,  là  où  li  rois  Artus  tenoit  si  souvant  sa  cojrt. 
Cil  Camaaloz  qui  fu  à  la  Veuve  Dame  séoit  au  derrian  chief  de  la 
plus  sauvage  ille  de  Gales  près  de  la  mer,  devers  Ocidant;  il  n'i 
avoit  que  le  recest  et  la  forest  et  Tève  qui  l'aviroient.  Li  autres 
Kamaaloz  le  roi  Artus  séoit  à  l'entrée  del  réaume  de  Logres,  si 
estoit  pueplez  de  jant  et  estoit  assis  au  chief  de  la  terre  le  roi, 
por  ce  que  il  joistissoit  toutes  les  terres  qui  de  cele  part  marchis- 
soient  à  la  seue. 


e  Perceval  se  test  ici  li  contes  et  dist  que  li  rois 
Artus  el  misires  Gauvains  ont  pris  congié  à  Per- 
ceval et  à  touz  ceus  del  chas  tel.  Li  rois  li  lest  le 
bon  destrier  que  il  consuit  avec  la  corone  d'or.  II 
ont  tant  chevauchié,  antre  lui  et  monseingnor 
Gauvain,  qui  sont  venu  an  I  gaste  chastel  ancian 
qu'il  séoit  an  une  forest.  Li  chastiax  fust  moult  biaux  et  moult 
riches  s'il  fust  hantez  de  janz  ;  mès  il  n'i  avoit  c'un  provère  ancian 
et  son  clerc  qui  vivoi[en]t  là  dedanz  de  lor  labor.  Li  rois  et  misires 
Gauvains  i  herbergièrent  la  nuit,  et  l'andemain  entrèrent  en  une 
moult  riche  chapele  qui  là  dedanz  estoit,  pour  oïr  la  messe,  et 
estoit  pointe  environ  de  moult  riche  color  d'or  et  d'azur  et  d'autres 
colors.  Les  images  estoient  moult  bêles,  qui  pointes  i  estoient,  el 
les  figures  de  ceus  por  qui  les  figures  furent  festes.  Li  rois  et 
misires  Gauvains  les  esgardèrent  volentiers.  Quant  la  messe  fu 
dijte,  li  prestres  vint  à  eus  et  lor  dist  :  «  Seingnor,  fet-il,  ces  escri- 
tures  sont  moult  bêles  et  cil  qui  fère  les  fist  est  moult  loiax  et  si 
ama  moult  la  dame  et  son  fill  pour  qui  il  le  fist  fère.  Sire,  fet  lî 
prestres,  ce  est  unes  es  foires  vraies.  »  —  t  De  qui  est  li  estoires, 
biax  sires?  »  feit  li  rois  Artus.  t  D'un  prodome  vavasor  qui  cist 
recez  fu,  et  de  monseingnor  Gauvain  le  neveu  le  roi  Artus  et  de  sa 
mère.  Sire,  feit  li  prestres,  misires  Gauvains  fu  çà  dedanz  nez  et 
levez  et  bautissiez,  einsint  corne  vos  le  povez  là  veoir  escrist;  et  ot 


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—  253  — 


non  Gauvain  pour  le  seingnor  de  cest  chastel  qui  tel  non  avoit.  Sa 
mère,  qui  Tôt  del  roi  Loth,  ne  vost  mie  qu'il  fust  séu;  ele  le  mist 
en  I  moult  bel  vessel,  si  pria  au  prodome  de  ça  dedanz  qu'il  le 
portast  là  où  il  fust  périz,  et,  se  il  ce  ne  feissoit,  ele  le  feroit  fère  à 
autrui.  Icil  Gauvains,  qui  loiax  estoit  et  ne  vost  mie  que  cil  anfes 
fust  périz,  fist  sééler  à  son  chevez  qu'il  estoit  del  réal  lignage 
d'une  part  et  d'autre,  et  si  mist  or  et  argent  pour  l'anfant  norir  à 
grant  plenté,  et  coucha  desour  l'enfant  une  moult  riche  pane.  Il 
l'enporta  an  I  moult  lointcingne  païs;  puis,  vint,  à  un  ajornant,  an 

I  petit  pleisseiz  où  il  avoit  I  moult  prodome  manant  ;  il  le  bailla  à 
lui  [et]  à  sa  moillier  et  lor  dist  qu'il  le  gardassent  et  norissisent 
bien,  qu'il  lor  en  poroit  venir  granz  biens.  Li  vavasors  s'en  retorne 
arières  et  cil  gardèrent  l'anfant  et  le  norirent  tant  que  il  fust  grant  ; 
puis,  le  menèrent  à  Rome  à  l'apostèle,  si  li  mostrèrent  les  lestres 
séélées.  Li  apostèles  les  vit  et  sot  que  il  estoit  fiuz  le  roi.  Il  an  ot 
pitié,  si  le  fist  garder  et  li  fist  antendre  qu'il  estoit  de  son  lignage; 
puis,  fu  esléuz  à  estre  anperière  de  Rome.  Il  ne  le  voloit  estre,  por  ce 
que  Tan  ne  le  reproschast  sa  nessance  que  l'an  li  avoit  célée  avant. 

II  s  an  parti,  et  puis  fu  il  ça  dedanz.  Or  dist  l'an  qu'il  est  uns  des 
meillors  chevaliers  del  monde,  si  n'osse  nus  cest  chastel  séoir,  pour 
la  doutance  de  lui,  ne  ceste  grant  forest  qui  ci  est  anviron.  Quar, 
quant  li  vavasors  fu  morz  de  çà  dedanz,  si  leissa  à  monseingnor 
Gauvain,  son  filleull,  cest  chastel,  et  moi  an  fist  garde  trèsqii'à  cele 
hore  que  il  revandroit.  » 


JUi  rois  regarde  monseingnor  Gauvain,  et  le  vit  bronchir 
vers  terre  de  vergongne.  «  Biax  niés,  ne  soiiez  pas  honteqs,  quar 
autretel  me  povez  reprochier;  ce  fu  grant  joie  de  vostre  nessance, 
et  moult  doit  l'an  aimer  le  leu  el  anorrer,  où  si  bons  chevaliers 
corne  vos  estes  naqui.  »  Quant  li  prestres  entendi  que  c'estoit  misires 
Gauvains,  si  an  feit  moult  grant  joie  et  an  est  touz  honteus  de  ce 
qu'il  li  a  einsint  recordée  sa  nessance.  Mès  il  li  dist  :  c  Sire,  moult 
n'an  devez  avoir  blâme,  quar  vos  fustes  confermcz  en  la  loi  que 
Dex  a'establie  et  an  loiauté  de  mariage  del  roi  Loth  et  de  vostre 
mère,  tceste  chosse  set  bien  li  rois  Artus,  et  Damedex  estoit  aourez 
quant  vous  estes  çà  dedanz  venuz. 


—  254  — 


i  se  U  si  li  contes  del  réiaume  et  del  roi  Artus  et  de 
monseingnor  Gauvain,  qu'il  demorent  el  chastel 
por  le  mtiotenir  et  por  garder  tant  qu'il  l'auront 
garni  de  jant.  Ici  parole  del  fill  au  chevalier  del 
gaste  manoir,  là  où  li  bradiez  mena  monseingnor 
Gauvain,  que  Lanceloz  ocist.  II  ot  I  fuiz  qu'il  ot  non 
Mélianz;  cil  n'ot  mie  oublié  la  mort  de  son  père,  einz  l'an  estoit 
l'ire  enracinée  el  cuer.  Il  oi  dire  que  Brians  des  Mes  avoit  grant 
force  et  grant  povoir,  et  qu'il  guerroioit  la  terre  le  roi  Artus,  si 
avoit  jà  assez  de  ses  chevaliers  ocis.  Il  s'an  va  cele  part  et  est  venuz 
là  où  Blians  estoit  en  un  sien  chastel.  Il  li  conta  cinsint  corne 
Lanceloz  avoit  son  père  ocis;  il  li  pria  moult  doucemant  qu'il  le 
féist  chevalier,  quar  il  vancheroit  son  père  moult  volantiers,  et 
si  li  aideroit  la  guerre  à  meintenir,  à  son  povoir.  Bliax  an  fist 
grant  joie,  il  le  fist  chevalier  moult  richemant,  et  il  fu  li  plus  biax 
et  li  plus  preuz  qui  fust  en  la  cort  Briant,  de  son  aage,  et  désiroit 
moult  Lancelot  à  ancontrer.  Il  se  merveillièrent  moult  an  la  terre 
et  el  réaume  que  il  estoit  devenuz;  li  plusor  quidoient  que  il  fust 
morz;  mès  non  estoit;  ainz  estoit  seinz  et  délivres  et  hestiez,  ne 
fu»t  por  a  m  or  la  réine  Guenièvre,  de  quoi  la  doulor  li  gissoit  si  el 
cuer  qu'il  ne  la  povoit  oublier.  U  chevauchoit  I  jor  parmi  une 
forest,  si  aconsuit  un  chevalier  et  une  damoisele  qui  menoient 
moult  grant  joie  ensanble  de  chanter  et  d  esbanoier.  <  Par  Deu, 
feit  la  v  damoisele,  se  cest  chevaliers  qui  ci  vient  si  demore,  il 
sera  moult  bien  herbergiez  ;  ausint  est-il  près  de  Tavesprir  ;  et  il 
ne  trovera  mès  hui  si  bon  ostel.  >  —  «  Damoisele,  feit  Lanceloz, 
de  bon  ostel  aurai-je  bien  mestier,  quar  je  sui  auques  travailliez.» 
—  t  Aussint  sont  tuit  cil,  fet-ele,  qui  viennent  de  la  terre  au  riche 
roi  Peschéor,  que  nus  n'an  puet  la  poine  ne  le  travail  sofrir  se  il 
n 'estoit  bons  chevaliers,  i 


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t  ix  !  damoisele,  feit  Lanceloz,  où  est  la  voie  au  chastel  que 
vos  distes?  »  —  c  Sire,  feit  li  chevaliers,  vos  iroiz  par  cele  croiz 
que  vos  véez  devant  vous  et  nos  irons  par  cele  autre  voie  à  un 
recest.  Par  aventure  nos  nos  troverons  au  chastel  ainz  que  vos  an 
partoiz.  •  Lanceloz  s'an  vet  son  chemin,  si  s'esloingne.  «  Par  mon 
chief,  feit  la  damoisele  au  chevalier,  cil  qui  là  s'an  vet  est  Lan- 
celoz; il  ne  me  connoist  mie  et  je  le  connois  bien  ;  par  son  annui 
et  par  sa  doulance,  oi  je  grant  destourbier.  Mès,  se  Dex  plest,  je 
an  aurai  vangence  ançois  qu'il  se  parte  del  chastel  où  il  vet  pour 
herbergier.  Il  fist  le  mariage  à  force  d'un  chevalier  qui  .m'amoit 
plus  que  nule  riens,  et  d'une  damoisele  que  n'amoit  mit»;  tant 
ancore  le  puet  l'an  bien  apercevoir,  quar  onques  puis  ne  manga  à 
sa  table,  ainz  siet  avec  les  escuiers,  ne  ne  feroit  l'an  riens  el  chastel 
pour  lui.  Mès  li  chevaliers  ne  la  vost  guerpir  pour  s'onor  et  por 
ce  que  je  an  fusse  blâmée.  »  Li  vespres  est  aprochiez  et  Lanceloz 
s'an  vet  vers  le  chastel,  qui  moult  estoit  crieus  et  resongniez;  il  le 
choissist  au  chief  de  la  forest;  il  voit  large  et  fort  la  clôture  grant 
et  les  barba  juanes  fors  et  baleilliées;  et  avoil  à  l'anlrée  de  la  porte 
XV  testes  de  chevaliers  pendues.  Il  trova  par  defors  I  chevalier 
qui  venoit  de  la  foresl,  il  li  demande  quex  chastiax  cestoif,  et  il  li 
respondi  que  l'an  l'apeloit  le  chastel  del  Cripe.  t  Et  porquoi  sont 
ces  tesles  pendues  à  cele  porte?  t  —  «  Sire,  feit-il,  la  fille  au  sein- 
gnor  del  chaslel  est  la  plus  bele  del  monde  et  que  Fan  sache  an  un 
réaume;  si  la  couvient  rouver  à  famé  à  touz  les  chevaliers  qui  là 
dedanz  herbergent.  Cil  qui  pourra  sachier  une  espée,  qui  est  fichiée 
an  une  colonbe  anmi  la  sale,  et  traire  fors,  il, l'aura,  par  droit 
guiemant. 

«  Tuit  cil  sont  esprové,  dont  vos  véez  les  chief  pandre  à  la 
porte,  n'onques  nus  d'eus  ne  puet  Pespée  remuer,  et  par  cele 
achoisson  onl-il  les  tesles  tranchiées.  Or  dist  Tan  que  nus  he  l'an 
poura  trère,  fors  que  cil  qui  l'an  trèra  n'est  mieudres  chevaliers 
d'autre,  et  de  ceus  qui  ont  esté  au  Graal  le  couvandra  estre.  Mès, 
se  vos  me  volez  croire,  biaux  sire,  feit  li  chevaliers,  vos  iriez  en 
autre  leu;  quar  il  feit  mauvès  herbergier  an  leu  où  il  convient 


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—  256  — 


mestre  son  cors  et  sa  vie  an  aventure  de  mort,  et  nus  ne  doit  avoir; 
blâme  de  son  annui  eschever.  Sire,  li  chastiax  est  moult  fel,  quar 
il  a,  desouz  terre,  à  Foissue  (f  une  citerne  qui  là  est,  un  lion  et 
une  gripe  qui  dévoré  ont  plus  de  L  chevaliers,  i  —  «  Sire,  feit 
Lanceloz,  il  est  vespres,  ne  je  ne  sauroie  mès  hui  où  aler,  quar  je 
ne  soi  mie  où  aler,  que  je  ne  sé  mie  les  leus  ne  les  estres  de  la 
forest.  t  —  t  Sire,  feit  li  chevaliers,  je  ne  vos  le  di  se  por  bien 
non  ;  et  Damedex  vous  an  lest  partir,  sauve  vostre  anor.  t  Lan- 
celoz trove  la  porte  del  chastel  toute  ouverte,  il  antra  dedanz,  touz 
armez  ;  il  descendi  devant  la  mestre  sale.  Li  rois  estoit  aus  fenestres 
apoiiez,  si  conmenda  son  cheval  à  estaler. 


JUanceloz  est  antrez  an  la  sale  et  trova  chevaliers  et  damoi- 
seles,  aux  tables  et  aux  eschès  jouant  ;  mès  il  ne  trova  onques  celai 
qui  le  salua  ne  qui  joie  li  fist  à  son  venir,  fors  que  le  seingnor 
seulemant  ;  quar  itiex  estoit  le  costume  del  chastel.  Li  sires  le  j 
conmanda  à  désarmer.  «  Sire,  feit-il,  je  puis  moult  bien  sofrir  les 
armes  ;  quar  ce  sont  li  plus  bel  garnemant  et  li  plus  riche  que  je 
aie.  »  —  t  Sire,  feit  li  sires  del  chastel,  nus  chevaliers  ne  manguë 
çà  dedanz  armez;  mès  qui  çà  dedanz  vient  armé,  si  se  désarme 
par  congié.  Il  repuet  bien  prandre  ses  armes  sans  contredit,  se  je 
ne  autre  li  veul  mal  feire.  »  Atant  l'ont  li  dui  valet  désarmé.  Li 
sires  del  chastel  li  fet  aporter  une  moult  riche  robe  por  vestir. 
Les  tables  furent  misses  et  les  viandes  prestes.  La  damoisele  issi 
hors  de  ses  chanbres,  si  l'adestreièrent  dui  chevalier  jusqu'an  la 
sale;  ele  esgarde  Lancelot,  si  le  vit  moult  bel  chevalier  et  moult  li 
sist  bien  ses  estres  et  sa  contenance,  et  pansa  à  soi  méime  que  ce 
sera  moult  granz  doumages  se  si  biaux  chevaliers  avoit  la  teste 
tranchiée. 


JUanceloz  salua  la  damoisele  et  fist  moult  grant  joie  et,  quant 
Tan  ot  mangié,  an  la  sale,  atant  ès-vous  la  damoisele  qu'ele  vient, 
que  Lanceloz  aconsut  an  la  forest  avec  le  chevalier.  «  Sire,  feit- 
ele  au  seingnor  del  chastel,  vos  avez  annuit  herbergié  vostre 
anemi  mortel;  cist  ocist  vostre  frère  el  gaste  manoir.  »  —  c  Par 
foi,  feitli  sires  del  manoir,  je  ne  le  cuide  mie,  quar  je  ne  l'éusse 


j 


—  257  - 


nedoiiiî  mie  herbergié;  ne  je  ne  le  croi  mie  très  bien  trèsqa'à  cele  hore 
»aJ(  W,  que  je  |»aj  esprové.  »  —  «  Sire,  Jeit-il  à  Lancelot,  feites  la  demande 
»  m |  h.  que  li  autre  font.  »  —  c  Quex  cst-e|e?  »  feit  Lanceloz.  «  Vez  illec 
1  ^  ma  fille,  rovez-la  moi;  se  vos  estes  tex  que  vos  la  deviez  avoir, 
'er>  W  je  vos  la  donrai.  »  —  «  Sire,  feit  Lanceloz,  il  n'a  si  bons  cheva- 


estresi 


lier*  el  monde  qui  ne  s'an  dust  cointoiier  se  il  l'avoit,  mès  que  ele 
5  P0^  le  vosist;  et,  se  je  cuidoie  que  vos  la  me  vossisiez  doner,  je  la  vos 
)r-  }k  demanderoie  volantiers.  »  Lanceloz  dissoit  autre  qui  il  ne  pansoit, 
dflM  por  el  partir,  et  la  dolor  de  la  réine  li  gissoit  si  el  cuer  qu'il 
>/eneSif  n'estoit  nule  amors  el  monde  à  qui  il  se  poïst  apoiier  de  dame  ne 
;  de  damoisele.  Il  demanda  la  fille  au  chevalier  del  chastel  et  vint 
devant  lui  por  la  coutume  sauver  que  il  n'an  fust  blâmez.  Et  il  li  a 
t^tf  mostré  l'espée  qui  est  an  la  colonbe,  néelee  d'or,  c  Alez,  feit-il,  si 
m(n  festés  la  costume  que  li  autre  chevalier  ont  feste.  »  —  c  Quex 
MWP*'.  est -ele?  »  feit  Lanceloz.  c  H  ne  porent  sachier  l'épié  de  cele 
sire  colonbe,  si  faillirent  à  ma  fille  et  à  lor  vies.  »  —  c  Damedex,  feit 
rfrirte  Lanceloz,  me  gart  de  ceste  costume  !»  Et  est  venuz  vers  la  coulonbe 
90e  *j  aux  p|us  tost  que  il  puet  et  sésist  l'espié  à  II  poinz.  Tantost  corne 
iaDF;  il  la  toucha,  si  la  trest  hors  par  tel  aïr  que  toute  la  colonbe  en 
crola.  La  damoisele  an  fust  moult  joieusse,  se  ne  fust  la  félonie  et 
*  »/!  la  cruauté  de  son  père;  quar  ele  ne  vit  onques  mès  chevalier  qui 
li  pléust  tant  à  amer  corne  lui.  «  Sire,  feit  l'autre  damoisele,  je  le 
estir j  vos  dissoie  bien,  cist  est  Lanceloz,  li  outrageus,  qui  vostre  frère 
ocîst.  Mès  ce  n'est  pas  mançogne  que  il  ne  soit  uns  des  meillors 
chevaliers  del  monde;  mès,  par  la  vigor  de  sa  chevalerie  et  par  sa 
bonté,  a  il  feit  meint  outrage  et  fera  ancore  s'il  vos  eschape;  et, 
se  vous  m'an  créez,  vous  ne  l'an  lérez  mie  einsint  partir.  Quar,  se 
vos  le  tuez  ou  ociez,  vos  sauverez  à  meint  chevalier  la  vie.  >  La 
fille  au  seingnor  del  chastel  set  maugré  à  la  damoisele  de  ce  qu'ele 
dist,  et  regarde  Lancelot  d'eures  an  autres,  an  soupirant;  mès  ele 
n'an  osse  plus  fère.  Ele  se  merveille  moult,  puisque  Lanceloz  a 
l'espié  tret  de  la  colonbe  fors,  qu'il  ne  la  demande  à  son  père  corne 
la  seue  lige;  mès  il  pansoit  à  autre  chose,  que  il  ne  fu  onques  si 
dolanz  por  dame  corne  il  estoit  pour  la  réine.  Mès,  quel  pensé  et 
quel  talant  qu'il  an  ait,  il  dist  au  seingnor  del  chastel  que  il  li 
tiegne  le  convant  dès  icele  hore  que  li  espiez  fu  fichiez  en  la 

17 


?  m 

iliï 
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—  868  — ■ 


colonbe.  €  Je  ne  le  vos  doi  mie  contretenir,  feit  li  sires  dd 
chastel,  ne  je  n'ai  mie  mon  veu  anfreint  se  je  tos  an  faill  ;  quar 
Tan  ne  doit  mie  [sa]  fille  douner  à  son  annemi  mortel.  Puisque  tos 
avez  mon  frère  ocis,  vos  estes  mes  anemis  mortex,  et,  se  je  tos 
donnoie  à  lui,  ne  le  devroit-ele  mie  voler,  et,  s'ele  l'ostroie,  ele 
feroit  que- foie  et  qu'anragiée.  »  La  damoisele  est  mout  dotante  de 
ee  qu'ele  ot  à  son  père  dire;  ele  vossist  bien  que  Laneeloz  et  lui 
fussent  an  la  fores t,  bien  au  parfont.  Mès  Laneeloz  n'i  vodroit  mie 
estre  einsint  eome  ele  panse.  Li  sires  del  chastel  fet  bien  garder 
l'antrée  del  chastel,  que  Laneeloz  ne  s'an  puist  issir  par  nule  part 
Après,  dist  à  ses  chevaliers  privéemant  que  il  gardassent  sur  lor 
vies  que  il  fussent  l'andemein  tuit  prest  et  tuit  garni  de  lor  armes; 
quar  il  vora  à  Lancelot  la  teste  cosper  et  pandre  desur  toutes  les 
autres. 


JJa  fille  au  seingnor  sot  ceste  nbvele,  si  an  fu  moult  dotante, 
quar  ele  ne  cuidoit  jâ  mès  avoir  joie  à  son  cuer  se  il  iert  ocis  an 
tel  manière.  Ele  li  do'une,  par  I  sien  privé  mesage,  saluz  corne  cele 
qui  plus  l'aime  que  nule  riens  vivant  el  monde  ;  et  si  li  mande  et 
prie  que  il  soit  garniz  de  ses  armes  et  aprestez  por  garentir  sa  vie. 
Quar  ses  pères  li  velt  fère  tranchier  la  teste.  «  Sire,  feit  li  mesage, 
vostre  force  ne  vous  vauroit  noiant  encontre  monseingnor,  quar  il 
sera  demain  soi  Xlliesmes  de  chevaliers,  touz  armez,  à  l'oi&ue  de 
la  porte  par  où  vous  antrastes  annuit;  et  dist  qu'il  vos  vodra 
tranchier  la  teste  là  où  il  les  tranche  aux  autres  chevaliers.  Par 
dehors  la  porte,  an  aura  touz  einsint  XII  touz  armez.  Il  n'a  si  bon 
chevalier  el  monde  qui  de  cest  chastel  poist  essir  parmi  les 
XXUII  chevaliers  ;  mes  ele  vous  mande  qu'il  i  a  une  citerne  desous 
cel  chastel,  qui  vest  par  desouz  terre  trusqu'en  la  forest;  si  i  puet 
bien  I  chevaliers  aler,  touz  armez  ;  mès  il  i  a  I  lion,  le  plus  fier  et 
le  plus  orible  del  monde  et  II  serpanz  que  l'an  apele  gripes,  qui 
ont  vière  d'ornes  et  bés  d'oisiax  et  ielz  de  cuète  et  danz  de  chien  et 
oreilles  d'anes  et  piez  de  lion  et  ceue  de  serpant,  et  ont  faonné  U 
dedanz;  mès  nus  ne  vit  onques  tant  crieusses  bestes  ne  tant  Télo- 
nesses.  Si  vos  mande  la  damoisele  que  vos  an  ailliez  par  illec,  par 
a  riens  que  vos  «onques  plus  amez,  et  que  vos  ne  l'an  faillies  mie; 


—  SI9  — 


quar  ele  tondra  paler  à  vos  à  Tissue  de  la  citerne,  en  I  vergier 
qui  est  près  (Tune  rivière  moult  large  et  près  de  cest  chas  tel; 
et  fera  mener  rostre  destrier  après  vos,  par  desouz  terre.  »  — 
c  Par  mon  chief,  feit  Lanceloz,  s'ele  me  m'éust  congoré  en  itel 
manière  et  pour  la  seue  amor  ne  fust,  go  me  méisse  an  aventure 
aux  chevaliers  que  aux  bestes  sauvages;  quar  je  auroie  moult 
greîngnor,  se  je  me  povoie  délivrer  d'eus,  que  aler  an  tel  manière.  » 
—  c  Ele  vos  mande,  feit  li  mesage,  que,  se  vos  einsint  ne  le  testes, 
qu'ele  ne  prendra  nul  conroi  de  vos.  Ele  le  feit  pour  la  doutance 
de  vostre  amor,  et  vez-ci  I  brachet  qu'ele  vos  tramet  par  moi,  que 
vos  anporterez  an  la  citerne.  Tantost  corne  vos  verrez  les  serpant 
gripes  qui  là  dedanz  ont  faoné,  si  lor  mosterroiz  et  giteroiz  devant 
eus;  les  gripes  l'aiment  tant  corne  bestes  puet  plus  l'autre  amer; 
eles  auront  tele  joie  et  tele  antente  au  brachet  eonjoïr  qu'eles  vos 
lesront,  einsint  vos  an  sauront  bon  gré  que  jà  ne  vos  regarderont 
por  mal  feire.  Si  n'est  home  el  monde,  tant  fust  bien  armez  ne 
poissanz  de  soi  meimes,  mès  se  il  passoit  autremant,  que  il  ne 
fust  dévorez.  Mès  del  lion  ne  povez-vos  avoir  garantisse  se  de 
par  Deu  non  et  de  vostre  hardemant.  »  —  c  Dites  à  ma  damoisele, 
feit  Lanceloz,  que  je  feroi  tout  son  conmandemant;  mès  ceste 
couardisse  ne  resanble  à  autre  plus,  que  je  m'iroi  eonbatre  as 
bestes,  si  leroi  la  mellée  des  chevaliers.  »  II  fu  einssint  recordé  è 
la  damoisele,  ele  se  merveilla  moult  et  dist  que  il  estoit  li  plus 
hardiz  chevaliers  del  mont. 


JUanceloz  s'arma  anvers  la  jornée  et  ot  c'espée  ceinte,  son 
escu  à  son  col,  et  son  glaive  an  sa  mein  ;  si  antra  an  la  citerne 
touz  honteus,  et  li  brachez  le  suit  après,  que  il  ne  le  desgna  porter; 
et  s'an  vient  de  cele  part  où  les  gripes  estoient.  Tantost  corne  ele 
l'oïrent  venir,  ele  se  drécièrent  an  piez  et  se  drescent  corne  ser- 
vant, puis  giétent  tel  feu  et  si  gmnt  flanbe  parmi  la  roche  que 
toste  la  citerne  en  esclarcist  ;  et  virent,  à  la  clarté  de  lor  bouche, 
le  brachet  venir  ;  tantost  corne  ele  l'ont  choissi,  ele  le  portent  avec 
lor  fcons,  si  an  moinent  la  greignor  joie  del  mont;  Lanceloz  s'an 
passe  outre  sanz  contredist,  et  choissi,  vers  l'essue  de  la  citerne, 
le  lion  qui  venuz  estoit  de  la  forest,  touz  fameiUeus.  Il  est  venue 


—  850  — 


cele  part,  moult  hardiemant,  l'espée  sachiée;  li  lions  vient  vers 
lui,  la  geule  bahée  et  les  ongles  alongniez  et  li  cuide  fichier  en  son 
bauberc;  mès  Lanceloz  le  haste  et  le  fiert  de  si  très  grant  aïr  qne 
il  li  tranche  la  cuisse  atout  la  ganbe.  Quant  li  lions  se  sant  afolez, 
il  Tari  aux  danz  et  aux  ongles  de  son  pié  devant,  si  anporta  la 
moitié  del  pan  de  son  haubert.  Adonc  se  coroça  Lanceloz  ;  il  out 
gité  son  escu  à  terre  et  aprocha  le  lyon  au  plus  près  ;  il  vit  qu'il 
ot  la  geule  baée  por  lui  revanchier,  il  li  fiche  l'espée  au  plus  droit 
qu'il  puet  el  palès  ;  li  lyons  chéi  mort,  si  gita  I  bret.  La  damoisele 
qui  venoit  parmi  la  citerne  oï  que  li  lyons  fu  morz. 

Lanceloz  ist  forz,  si  vint  el  vergier  dejoste  la  forest  et  terdi 
l'espée  à  la  freschor  de  l'erbe  vert.  Atant  ès-vos  la  damoisele  qui 
vient.  «  Sire,  feit-ele  à  Lancelot,  estes-vos  bléciez  én  nul  leu?  > 
—  «  Damoisele,  Dex  merci,  nennil.  •  Une  autre  damoisele  li 
amoine  un  cheval  el  vergier.  La  damoisele  del  chastel  regarde 
Lancelot  :  «  Sire,  feit  la  damoisele,  il  me  sanble  que  vos  n'estes 
mie  très  bien  joieus.  »  —  «  Damoisele,  feit-il,  je  ai  droit  se  je  ne 
le  sui;  quar  j'ai  perdu  la  riens  el  mont  que  je  plus  amoie.  >  — 
<  Et  vous  m'avez  gahangnie,  feit-ele,  se  an  vous  ne  demeure,  qui 
sui  la  plus  bele  damoisele  de  cest  réaume;  et  por  ce,  vos  ai-je 
garanti  la  vie,  que  vos  m'otroiiez  vostre  amor  ;  quar  je  vos  veuil 
doner  la  moie.  »  —  «  Damoisele,  feit  Lanceloz,  mout  grant  merciz, 
vostre  amor  veu-ge  bien  et  vostre  bienvoillant;  mès,  vous  ne  les 
autres  damoiseles,  ne  devriez  avoir  fience  an  moi,  se  je  metoie  si 
tost  en  nonchaloir  l'amor  à  qui  mes  cuers  estoit  obéissanz  pour  la 
valor  et  pour  la  cortoissie  qui  estoit  herbergiez  en  lui.  Ne  jà  mès, 
fant  conme  je  vive,  n'en  ameroi  nule  an  tel  manière;  ainz  conmant 
toustes  les  autres  à  Deu;  et  à  vous  méimes  pour  le  congié,  conme  à 
cele  à  qui  servir  je  vouroie  estre,  se  vos  aviez,  mestier  de  moi,  por 
ce  que  je  Tusse  an  leu  et  an  esse  par  quoi  je  péusse  sauver  vostre 
anor.  » 

.a  ,  Dex,  feit  la  damoisele,  con  je  sui  traie  quant  je 
départi  del  meillor  chevalier  del  monde!  Lanceloz,  vous  avez  fet 
ce  que  onques  chevaliers  ne  pout  mès  fère.  Or  sui  dotante  quant 


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—  961  — 


vos  m'eschapez  en  tel  manière  et  que  vostre  vie  est  sauvée  en  tel 
manière  par  moi;  je  vous  amasse  mielz  mort  à  mon  heus  que  vis 
anvers  I  autre.  Or  voi-ge  que  vos  éussiez  la  teste  tranchiée,  si  fust 
pandue  avec  les  autres,  adonc  me  souleroi-je  de  l'esgarder.  »  Lan- 
celoz  ne  prissa  riens  quant  qu'il  ot,  por  la  dolor  qui  li  gist  el  cuer 
de  la  réine.  Il  monte  sor  son  cheval  et  ist  hors  del  vergier  par 
I  potiz,  et  antre  an  la  forest,  si  se  conmande  A  Deu.  Li  sires  del 
chaslel  aux  Gripes  se  merveille  moult  que  Lanceloz  demore  tant; 
il  cuide  qu'il  n'ost  venir  aval  et  dist  à  ses  chevaliers  :  «  Alons  li 
lasus  tranchier  la  teste,  que  il  n'osse  descendre  aval.  •  Il  le  feit 
quarre  par  toute  la  sale  et  par  les  chanbres  ;  mès  il  ne  le  trove 
mie.  €  Il  s'au  est  alez,  feil-il,  parmi  la  citerne,  si  l'ont  gripes 
mangié.  »  Si  envoie  de  ses  chevaliers  II  des  plus  hardiz  por  voier. 
Mès  li  brachez  estoit  revenuz  après  la  damoisele,  de  coi  les  gripes 
estoient  coreciez  et  ardent  tantost  les  II  chevaliers  qui  antrèrent 
an  lor  citerne,  si  les  ocirent  et  dévorèrent. 


vouant  li  sires  del  chastel  le  sot,  si  antra  an  la  chanbre  là 
où  sa  fille  estoit,  si  la  trova  plorant;  et  cuide  que  ce  soit  les 
II  chevaliers  qui  sont  niorz.  L'an  li  aporte  noveles  que  cest  lyons 
est  morz  à  l'oissue  de  la  citerne,  adont  sot  il  bien  que  Lanceloz 
s'an  fu  alez  et  dist  à  ses  chevaliers  qu'il  le  sivent;  mès  il  n'i  ot  si 
hardi  qui  suivre  l'ossast.  La  damoisele  voloit  bien  qu'il  fussent 
alez  après,  parsi  que  l'an  le  ramenast  el  chastel  ;  qu'ele  estoit  si 
esprisse  à  mort  de  s'araor  qu'ele  ne  pansoit  à  autre  chosse.  Mès  à 
Lancelot  ne  sovenet  à  autre  de  lui  ;  s'an  aloit  pensis  très  parmi  la 
forest  et  regardoit  d'eures  à  autres  son  hauberc  que  li  lyons  a 
despané.  Il  chevauche  tant  qu'il  est  venuz,  à  l'avesprir,  à  une 
grant  valée  où  il  avoit  forest  d'une  part  et  d'autre,  et  duroit  la 
valée  X  granz  lyeues  galesches.  Il  esgarde  à  destre  desus  la  mou- 
teingne  de  la  valée  et  voit  une  chapele  novelemant  feste,  qui  mout 
estoit  bele  et  riche,  si  estoit  couverte  de  plonc  et  avoit  par  derrière 

II  coinz  qui  sanbloient  estre  d'or.  Dejoste  cele  chapele,  avoit 

III  messons  moult  richemant  herbergiées,  et  estoit  chascune  par  soi 
et  ainz  [tenant]  à  la  chapele.  Il  avoit  moult  biau  cimetire  à  la  pha- 
pele  anviron,  qui  clos  estoit  à  la  ronde  de  la  forest,  et  descendoit 


—  «62  ~ 


Une  fottteïne,  moult  dère,  de  It  hauteœ  de  ta  forest,  par  devint  la 
chapele,  et  coroit  an  la  valée  par  grant  ravine;  et  chascune  des 
messons  avoit  son  vergier,  et  li  vergier  avoit  son  clos.  Lanceioz  oï 
vespres  chanter  à  la  chapele,  il  vit  I  santier  qui  celé  part  tornoit; 
mès  la  monteingne  estoit  si  roiste  que  il  n'i  pot  mie  aler  à  cheval, 
ainz  descend i,  si  le  trest  par  la  rêne  après  lui  tant  qu'il  vint  près 
de  la  chapele. 

Il  i  avoit  III  hermites  là  dedanz  qui  Ior  vespres  avoient 
chantées  et  vindrent  ancontre  Lancelot,  si  l'anclinèrent,  et  il  les 
salua;  puis,  lor  demanda  quex  leus  c'estoit  iceuc,  et  il  distrent 
que  c'estoit  ilec  li  leus  d'Avalon.  Il  li  font  son  cheval  establer  ;  il 
let  ses  armes  par  defors  la  chapele  ;  puis,  est  antrez  dedans  et  dist 
que  il  ne  vit  onques  mès  si  bele  ne  tant  riche.  Il  avoit  léanz 
ni  autres  lieus  moult  biaux  et  moult  bien  aournez  de  riches  dras 
de  soie  et  de  riches  coinz  d'or  et  de  fillandières.  Il  voit  les  images 
et  les  crocefiz  touz  novelemant  fez  et  la  chapele  anluminée  de 
riches  colors;  et  or  i  avoit  el  mileu  II  sarquex,  l'un  dedanz  l'autre, 
et  avoit  aux  IM  chiés  IIII  estavaus  ardanz  qui  riche  estoient,  en 
im  chandeliers  moult  riches.  Li  sarquex  èrent  covert  de  II  pailes  ; 
si  verseillent  clers  d'une  part  et  d'autre.  «  Sire,  feit  Lanceioz  à  l'un 
des  hermites,  por  qui  furent  cil  sarquex  fet?  »  —  «  Por  le  roi 
Artus  et  por  la  réine  Guenièvre.  »  —  c  Jâ  n'est  mie  morz  li  rois 
Art  us,  »  feit  Lanceioz.  c  Nennil,  sire,  se  Dex  plest;  mès  li  cors  de 
,  la  réine  gist  an  cest  sarquex  devers  nos,  et  an  l'autre  est  li  chiés 
de  son  fill,  trèsqu'à  icele  hore  que  li  rois  soit  finiz,  à  qui  Dex 
prest  longue  vie  ;  mès  la  réine  dist  à  la  mort  que  l'an  méist  le  cors 
dejoste  le  suen  quant  il  fineroil.  De  ce  avons-nos  les  lestres  et  son 
séel  en  ceste  chapele,  et  cest  leu  fist-ele  renoveler  an  tel  manière 
ançois  que  ele  morust.  » 

Quant  Lanceioz  ot  que  c'est  la  réine  qui  gist  el  sarquex,  il 
a  le  cuer  si  estreint  et  la  parole,  que  il  ne  puet  mot  dire.  Mès  il 
n'osse  fère  nul  sanblant  de  dolor  autre,  que  l'an  ne  l'apercève,  et 
ce  li  fist  moult  grant  conforz  qu'ele  avoit  I  ymage  de  Nostre  Dame 
an  son  chevez.  Il  s  ajenolla  au  plus  près  que  il  puet  del  sarquex, 


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—  968 


autresint  oome  pour  l'image  aourer,  et  misi  son  vière  et  sa  bouche 
à  la  pièredol  sarquex,  et  la  regrete  mout  doucemant.  «  Ha,  dame, 
feit-il,  se  je  ne  doutoie  le  blâme  de  la  gent,  je  ne  querroie  jà  mès 
partir  de  cest  lea  et  i  sauveroie  m 'âme  et  priroie  pour  la  vostre,  si 
me  serait  grant  reconforz  que  je  seroie  si  procheins  et  que  je  verroie 
la  sépouture  an  coi  vostre  cors  gist,  qui  tant  ot  de  douçor  et  de 
bien.  Dex,  consentez-moi,  par  vostre  pleisir,  que  je  puisse  estre  à 
la  mort  procheins  et  que  je  muire  en  tel  manière,  en  tel  leu,  que 
je  puisse  estre  anseveliz  et  enterrez  an  ceste  sein  te  chapele  où  cest 
cors  gist.  »  La  nuit  fu  aprochiée  ;  I  clerc  vint  aux  hermites  et  dist  : 
€  Onques  mès  nus  chevaliers  ne  pria  Dieu  si  doucemant  merci,  ne 
sa  douce  mère,  conme  cil  chevaliers  feit,  qui  dedanz  la  chapele 
est.  »  Et  li  hermites  respondirent  que  li  plussor  chevalier  croient 
bien  en  Deu.  11  viennent  à  la  chapele  por  lui  et  dient  qu'il  s'an 
vienne,  que  la  viande  est  preste  et  que  il  viegne  mangier;  après 
ira  dormir  et  reposser,  quar  il  an  est  bien  tans.  Il  lor  dist  que  de 
son  mangier  est  il  huimès  noianz;  quar  talanz  li  est  prise  et 
rolantez  de  veillier  an  la  chapele  devant  uns  de  vos  images  de 
Nostre  Dame.  Il  ne  s'an  vodroit  mès  partir  devant  le  jor  et  vodroit 
que  la  niiit  durast  assez  plus  qu'ele  ne  dura.  Li  prodome  ne 
fossent  esforcier  de  sa  volante,  ainz  dient  que  li  prodons  est  de 
bone  vie,  qui  an  tel  manière  veillera  cele  nuit  sans  boivre  et  sanz 
mangier,  et  si  sanble  estre  moult  travailliez. 


JJanceloz  fu  à  la  chapele,  jusqu'à  I'andemain,  devant  le 
sarquex.  Li  hermile  s'apareillèrent  de  fère  le  servisse,  que  il  chan- 
toient  chascun  jor  messe  pour  l'âme  la . reine  et  pour  la  son  fill. 
Lanceloz  les  oi  moult  volantiers.  Quant  les  messes  furent  chantées, 
il  prist  congié  aux  hermites  et  regarda  le  sarquex  moult  douce- 
mant ;  il  conmanda  le  cors  qui  dedans  estoit  à  Deu  et  à  sa  douce 
mère;  puis,  trova  defors  la  chapele  son  cheval  apareillié  et  s'est 
montez  tantost,  si  s'an  part,  et  regarda  le  leu  et  la  chapele  tant 
conme  il  la  puet  voier.  Il  a  tant  chevauchié  qu'il  aproche  à  Car- 
deuil  et  trova  la  terre  gastée  et  essillée  et  les  villes  arses,  dont  il  li 
poisse  moult.  Il  ancontre  I  chevalier  qui  venoit  de  cele  part  et 
estoit  navrez  moult  duremant.  Lanceloz  li  demanda  dont  il  vient 


—  864  — 


et  il  li  dist  :  <  Sire,  devers  Cardeull.  Si  anmoine  Kex  li  senes- 
chaux, li  tiers  chevaliers,  monseignor  Yvein  l'Anoutre  vers  le 
chastel  de  Dore  Roche.  Je  le  cuidoie  aidier  à  rescorre,  si  m'ont 
navré  an  tel  manière  corne  vous  véez.  •  —  c  Sont-il  onques 
loing?  i  feit  Lanceloz.  c  Sire,  il  passeront  jà  au  chief  de  cele 
forest  et,  se  vos  i  volez  aler,  je  retorneroi  avesques  vous  moult 
volenliers,  si  vos  aideroi  à  mon  pooir.  •  Lanceloz  fiert  le  cheval 
des  espérons  tantost,  et  li  chevaliers  après  lui,  et  choissi  Keu,  li 
seneschax,  qui  anmenoit  grant  aléure  monseingnor  Yvein,  et  l'avoit 
mis  desor  un  roncin  trotant,  quar  il  ne  cuidoit  mie  que  Tan  le 
sivist.  Lanceloz  le  consuit,  si  li  escrie  :  «  Par  mon  chief,  Kex  li 
seneschaux,  vous  vous  déussiez  bien  tenir  à  tant  de  honte  conme 
vos  avez  feit  au  roi  Artu,  que  son  fill  li  avez  mort  ;  si  le  guerroiiez 
ancorre.  •  Il  fiert  chevax  des  espérons,  le  glaive  alongnié,  et  Kex, 
li  seneschaux,  tome  vers  lui,  si  s'antrefièrent  des  glaives  sor  les 
escuz,  si  qu'il  sont  perciez,  et  passe  chascun  outre  une  aune  de  la 
hantes. 


Jjes  lances  furent  forz,  si  ne  brisièrent  mie;  il  les  resachent 
à  eus  par  grant  aïr  et  s'antreviennenl  si  duremant  que  li  chevaux 
chanceloient  et  que  il  perdent  les  estriés.  Lanceloz  consit  Kex  H 
seneschaux  au  passer  outre,  enmi  le  piz,  et  li  anferre  son  glaive  tant 
conme  li  fers  dura  an  la  char,  et  Kex  brisa  li  suen,  et  mout  fu 
dolanz  quant  il  se  santi  bléciez.  Li  chevaliers  qui  navrez  estoit 
abati  I  des  II  chevaliers.  Kex  est  à  terre  et  Lanceloz  prist  le  cheval 
et  mist  sus  monseingnor  Yvein  l'Anoutre,  qui  moult  estoit  navrez 
duremant,  si  que  à  poines  se  pooit-il  soffrir.  Kex,  li  seneschaux, 
feit  son  chevalier  remonter  et  tient  Pespée  anpongniée  autresint 
conme  se  il  fust  enragiez.  Lanceloz  voit  les  II  chevaliers  navrez 
moult  duremant;  il  se  panse  que,  se  il  areste,  pora  bien  demorer 
el  champ;  il  les  feit  aler  devant  soi,  et  Kex  li  seneschaux  les  consuit 
par  derrière,  soi  tiers  de  chevaliers,  qui  moult  est  iriez  de  la  ploie 
qu'il  sent  et  del  sanc  que  il  voit.  Lanceloz  anmoine  ses  chevaliers 
autresint  conme  li  sangliers  vet  vers  les  chiens,  et  Kex  li  doune  de 
Pespée  granz  cox,  quant  il  le  puet  consivre,  et  Lanceloz,  lui;  si 
•'an  part,  desfandant  en  tel  manière. 


—  965  — 


Vouant  Kex,  li  seneschaux,  vit  qu'il  ne  le  poaret  doumagier, 
si  ^an  torna  arière,  de  grant  ire  plainz,  et  s'aastist  bien  que  il  s'an 
vangera  se  il  le  puet  a  teindre;  quar  c'est  li  chevaliers  de  la  cort 
que  il  plus  het.  Il  est  venuz  arière  el  chastel  de  Dure  Roche. 
Brians  des  Ules  li  demande  qui  l'a  si  navré  et  il  dist  qu'il  en 
menoit  Yvein  l'Aoutre,  que  Lanceloz  li  a  rescous.  c  Et  li  rois, 
feit  Brians,  est-il  repériez?  »  —  c  Je  n'an  oi  onques  noveles,  feit 
Kex.  Quar  je  n'oi  loissir  del  demander.  »  Brians  et  si  chevalier  se 
consirassent  bien  de  la  venue  Lancelot;  il  cuident  bien  que  Lan- 
celoz est  venuz  parsi  que  li  rois  soit  mort  et  misires  Gauvains.  De 
ce  font  moult  grant  joie.  Kex,  li  seneschaux,  fist  désarmer  et 
gardent  à  sa  ploie;  Fan  li  dist  qu'il  n'avoit  garde  de  mort,  mès  il 
estoit  bléciez  moult  duremant. 


Jjanceloz  est  antrez  dedanz  le  chastel  de  Cardeull  atouz 
ses  chevaliers  navrez  et  treuve  la  gant  mout  esfréée  ;  il  démeinent 
moult  grant  deul  en  plnssors  leus,  et  regretent  le  roi  Artus,  et 
dient  que  ore  n'aient  il  mès  nul  secors  de  nullui  se  il  est  morz  et 
misires  Gauvains.  Mès  il  convient  Lancelot  qui  monseignor  Yvein 
l'Aoutre  avoit  rescox,  si  furent  auques  reconfortez  et  démenèrent 
moult  grant  joie.  Les  noveles  an  vindrent  aux  chevaliers  qui  el 
chastel  estaient;  il  vindrent  tuit  ancontre  lui,  fors  cil  qui  navré 
furent,  et  le  moinent  el  chastel  contremont,  et  monseingnor  Yvein 
aveques  lui  et  l'autre  chevalier  qui  navrez  estoit.  Tuit  li  chevalier 
del  chastel  furent  moult  joiant,  et  li  demandèrent  noveles  del  roi 
Artus  et  se  il  estoit  morz  ou  non.  Et  Lanceloz  lior  dist  que  c'estoit 
partiz  de  lui  el  pré  del  palès  où  il  consuit  le  blanc  destrier  et  la 
corone  d'or,  là  où  l'an  li  aporta  la  novele  que  la  réine  Guenièvre 
estoit  morte. 


«  JL/ont,  nos  distes  par  vérité  que  li  rois  est  en  vie,  et  misires 
Gauvains?  •  —  c  Tuit  en  soiiez  certeins,  »  fet  Lanceloz.  Adonc 
furent  plus  joiant  que  devant.  Il  contèrent  la  meschéance  d'eus, 
einsint  conme  Brianz  des  Ules  les  maumetoit  et  conmant  Kex,  li 
séneschaux,  estoit  aveques  lui,  por  eus  gréver.  Quar  c'est  celui  qui 


—  906  — 


plus  se  pénoit  d'eus  mal  fère.  c  Par  mon  chief,  feit  Lanceloz,  Kex, 
li  séneschaux,  se  déust  bien  garder  et  targier  de  mal  fère  à  vos  ; 
raès  il  se  parti  del  chanp  anferrez  de  mon  glaive,  quant  je  resquex 
monseingnor  Yvein.  > 


JJi  chevalier  sont  moult  reconforté  de  la  venue  Lancelot  ; 
mës  il  est  moult  dolanz  de  plussors  que  il  trove  navrez.  Méiiaas 
del  Gaste  Manoir  est  el  chastel  de  Dure  Boche  et  sont  bien  conpa- 
gnon  antre  lui  et  Kex  le  séneschal.  Il  est  moult  liez  des  noveles 
qu'il  a  oï  de  Lancelot  qui  est  venuz,  et  dist  que  il  est  li  chevaliers 
el  monde  que  il  plus  het;  or  vengera-il  son  père  se  il  le  puet 
ancontrer.  U  vint  devant  le  chastel  de  Cardcuil  un  jor  soi  Xiesine 
de  chevaliers  armez,  et  acollirent  la  proie  entre  la  forest  et  le 
chastel.  Lanceloz  issi  hors,  touz  armez,  et  ot  VII  des  raeillors  del 
chastel  avec  lui.  Il  vint  après  ce  qu'il  la  proie  anmenoient;  il  con- 
suit  I  chevalier  et  le  féri  del  glaive  très  parmi  le  cors,  et  li  autre 
chevalier  s'eslessent  aux  autres  ;  si  brissièrenl  li  plusor  des  glaives 
et  fu  granz  li  chapléiz,  et  il  chéirent  à  l'asanblée,  que  d'une  part 
que  d'autre,  IIII  chevaliers;  si  an  ot  de  navrez  moult  duremant. 
Mélians  del  Gaste  Manoir  choissi  Lancelot  et  feit  moult  grant  joie 
de  ce  qu'il  le  voit,  et  le  fiert  desus  son  escu,  si  grant  cop,  qu'il  li 
brisse  son  glaive. 


JLianceloz  le  fiert  très  parmi  le  piz  par  tel  air  qu'il  le  fet 
soviner  souz  l'arçon  de  la  sele  derrière,  si  le  porte  à  terre,  janbes 
levées,  par  desus  la  crope  del  cheval,  et  le  démarche  aux  piez  de 
son  cheval.  Lanceloz  volet  descendre  à  terre  por  lui  prandre,  quant 
Brians  des  Mes  vint,  qu'il  le  fist  remonter  à  force.  La  force  crut 
d'une  part  et  d'autre  de  chevaliers,  qu'il  vindrent  de  Cardeull  et 
de  Dure  Boche.  Li  froisséiz  des  lances  fu  moult  granz  el  li  chapléiz 
des  espées  et  li  abatéiz  des  chevax  et  des  chevaliers.  Brians  des 
Ules  et  Lanceloz  s'antreviennent  einsint  très  duremant  qu'il  percent 
les  escuz  et  fausent  lor  hauberc;  si  se  consivent  des  fers  des  glaives, 
que  les  chars  sont  parties  desouz  les  costes,  et  les  hantes  froissiées. 
U  s'entrehurtent  si  très  duremant,  au  passer  outre,  que  li  eulz  lor 
estancèlenl  ès  testes,  que  li  cheval  chanceloient  desouz  elz.  Il 


967  re- 


tinrent les  espées  sachiées,  si  retorâe  Ii  ans  yers  l'autre,  si  eonme 
lyon.  Il  se  donent  si  grant  cox  desor  les  hiaames.  qu'il  les  font 
anbatre  et  le  feu  saillir,  par  la  force  des  cox  del  fer  et  de  l'acier. 
Et  Mélyanz  venoit,  toz  armez,  vers  Lancelot,  por  aidier  Bruiant  des 
Illes;  mès  li  fiouteilliers  li  vient  à  l'ancontrer  et  le  Sert  de  son 
glaive  si  duremant  que  il  le  fet  passer  très  parmi  l'escu,  si  li  a 
tort  le  braz  au  costé,  si  brisse  son  glaive  au  passer  outre,  et 
Meslianz  le  sien  ;  mès  il  estoit  navrez  mout  duremant. 


Atant  le  sessi  par  le  frein  qu'il  l'an  cuide  mener;  mès  les 
chevalier  et  la  force  Bruiant  le  rescost.  Li  chapléiz  dura  grant 
pièce  antre  Briant  des  Illes  et  Lancelot,  que  moult  estoit  chascun 
iriez  de  ce  qu'il  estoit  chascuns  bléciez.  Li  uns  sessist  l'autre  meintes 
foizpar  le  frein  ;  chascun  anmenast  son  par  volontiers  au  sien  recet; 
mès  la  force  des  chevaliers  les  dessevrèrent  d'une  part  et  d'autre. 
Einsint  dura  liestors  trèsqu'à  l'avesprir,  tant  que  la  nuit  les  départi. 
Hés  Brianz  ne  s'an  puet  mie  vanter  au  départir;  quar  Lanceloz  et 
li  sien  menèrent  à  force  IIII  des  siens,  mout  duremant  navrez, 
estre  ceus  qui  demorent  mort  en  la  chanpangne.  Brianz  des  Illes 
et  Mélianz  s'en  repérièrent  arrières,  tait  dolanz  de  lor  chevaliers 
qui  sont  pris  et  mort.  Lanceloz  s'en  revient  à  Cardeull,  et  font 
mout  grant  joie  cil  del  chastel,  des  chevaliers  qu'il  anmoinent  pris, 
et  dient  que  la  venue  del  bon  chevalier  Lancelot  lor  iert  grant 
confort,  trèsquà  cele  eure  que  li  rois  Artus  iert  repériez  et 
misires  Gauvains.  Li  navré  chevalier,  qui  el  chastel  estoient,  tor- 
nèrent  à  garison,  de  quoi  Lanceloz  fu  moult  joieus.  Il  estoient 
trèsqu'à  XXXV  dedanz  le  chastel  ;  de  touz  les  chevaliers  le  roi, 
n'i  avoit-il  plus  fors  Lancelot  et  le  chevalier  navré  qu'il  anmena 
ensanble  o  lui. 


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^  268  — 

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i  se  lest  li  contes  de  Lancelot  et  des  chevaliers 
qui  sont  à  Cardeull;  si  dist  que  li  rois  Ârtus  et 
misires  Gauvains  sont  el  chastel  où  li  prestres  dist 
à  monseingnor  Gauvain  conmant  il  nasqui;  mès  il 
ne  s  an  puéent  mie  partir  à  lor  volanté;  qnar  Anu- 
rez  li  batarz,  qui  frères  fu  Nabigant  de  la  Roche  que 
misires  Gauvains  ocist  por  Méliout  de  Logres,  seit  bien  qu'il  sont  là 
dedanz,  si  a  chevaliers  asenblez  et  les  tient  là  dedanz  si  corz  que 
il  ne  s'an  puéent  partir  sanz  grant  doumage.  Quar  il  a  par  dehors 
trop  grant  foisson  de  chevaliers,  et  li  rois  et  misires  Gauvains  n'en 
ont  avec  eus  que  V  del  pais  et  de  la  forest  qui  sont  à  lor  acort,  et 
il  les  tiennent  si  corz  par  dedanz  qu'il  n'an  puéent  essir  ;  ainz  jure 
li  frères  Nabigant  qu'il  ne  s'an  partira  trèsqu'à  icele  hore  qu'il 
aura  monseingnor  Gauvain  pris  et  de  son  conpagnon  prisse  van- 
joison  de  son  frère  que  il  a  mort.  Li  rois  dist  à  monseingnor  Gau- 
vain que  il  a  moult  grant  vergongne  de  ce  que  il  sont  si  longuement 
enclos  là  dedanz  et  mielz  aime  il  à  morir  à  anor  que  vivre  à  honte 
dedanz  le  chastel.  Et  essirent  hors,  les  glaives  eslongniez;  et 
Anurez  et  si  chevalier  dont  il  i  avoit  grant  foisson  si  an  firent 
moult  grant  joie. 

Li  rois  et  misires  Gauvains  se  fièrent  antr'ex  et  abat  chas- 
cuns  le  suen  ;  mès  Anurez  avoit  grant  vergongne  de  ce  que  il  vit 
ces  chevaliers  par  si  po  de  jant  maumener;  il  aloingne  son  glaive 
et  fiert  I  chevalier  le  roi  Artus  parmi  le  cors,  si  l'abat  mort;  après, 
revient  à  monseingnor  Gauvain,  si  le  fiert  de  tel  vertu  qu'il  li 
perce  son  escu  ;  il  le  fet  desarmer  et  perdre  les  estriers  ;  et  misires 
Gauvains  s'en  aire  et  le  fiert  de  tel  vertu  si  très  duremant  que  il 
le  fet  cliner  sor  l'arçon  de  la  sele  derrière.  Mès  Anurez  fu  fort  et 
de  grant  vertu,  si  ressailli  ès  arçons  et  vint  vers  le  roi  Artus  que 


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—  909  — 


il  vit  devant  lai,  mès  il  ne  le  connut  mie.  Il  lessa  monseing- 
nor  Gauvain,  et  li  rois  le  fiert  de  si  très  grant  aïr  qu'il  li  tran- 
cha le  braz  atout  le  glaive.  La  force  des  chevaliers  fu  grant,  si 
lor  corent  sus  de  toustes  parz;  il  ne  s'an  fussent  jà  parti  sein  ne 
antier,  quant  Mélyot  de  Logres  i  vint,  soit  XViesmes  de  cheva- 
liers; qu'il  avoit  oies  noveles  de  monseingnor  Gauvain  que  l'an 
avoit  asis  an  I  chastel,  là  où  il  estoient  en  tel  manière  antre  lui 
et  le  roi  Artus,  que  il  avoient  perdu  lor  V  chevaliers,  si  n'estoient 
que  dui,  si  se  desfandent  à  lor  pover  corne  cil  qui  bien  cuidoient 
demorer  ;  quar  si  n'estoit  nule  partisséure  de  II  chevaliers  à  XXX. 


iltant  ès-vos  Mélyot  de  Logres  atout  XV  chevaliers  et  vient 
là  où  li  rois  estoit  et  misires  Gauvains  en  tel  meschief,  et  se  fièrent 
par  tel  vigor  et  resceuent  le  roi  Artus  et  monseingnor  Gauvain  à 
cens  qui  les  avoient  pris  ax  freins,  si  an  ocient  bien  dusqu  à  X  et 
li  autre  s*an  fouirent,  si  ameinent  lor  seingnor  afolé.  Et  monsein- 
gnor Gauvains  mercie  moult  Méliot  de  Logres  de  la  bonté  qu'il  li  a 
feite,  quar  il  lor  a  garenti  lor  vies,  et  il  li  doune  le  chastel  et  velt 
qu'il  le  tiegne  de  lui;  quar  il  nel  sauroit  an  nul  leu  si  bien  anploiier, 
et  il  l'a  bien  déservi  à  cest  besoing.  Mélyoz  l'an  mercie  moult,  si 
prie  moult  monseignor  Gauvain,  se  il  ot  que  il  ait  raestier  d'aide, 
qu'il  le  viegne  secorre  autresint  conme  il  feroit  lui  partout.  Et 
misires  Gauvains  li  dist  que  de  ce  ne  li  couvient-il  mie  fère 
proière;  quar  il  est  I  des  chevaliers  el  monde  que  il  doit  plus 
amer.  Li  rois  et  misires  Gauvains  pranent  congié  à  Méliot,  si  s'en 
partent,  et  Mélioz  garni  le  chastel  qui  moult  estoit  biaux  et  riches 
et  bien  assis. 


e  Méliot  se  test  li  contes  et  dist  que  li  rois  Artus 
et  misires  Gauvains  ont  tant  chevauchié  qu'il 
sont  venuz  en  l'île  d'Avalon,  là  où  la  roïne  gist. 
Il  herbergent  la  nuit  avec  les  hermites  qui  lor 
firent  moult  grant  joie.  Mès  vos  poez  bien  dire 
que  li  rois  ne  fust  mie  joieus,  quant  il  vit  le 


sarquex  où  la  réine  gissoit  et  celui  où  li  chief  de  son  fuiz  gissoit; 
adonc  li  renovela  ses  deus,  et  dist  que  cest  seint  leu  de  cele  seinte 
chapele  doit-il  plus  amer  que  touz  les  autres  de  sa  terre.  Il  s'an 
partirent  l'andemain  quant  il  orent  oï  la  messe.  Li  rois  s'an  vet 
aux  plus  tost  que  il  puet  vers  Cardeull  et  trove  la  terre  gastée  et 
essilliée  en  plussors  ïeus,  dont  il  estoit  moult  dolanz,  et  set  que 
Kex,  li  séneschaux,  le  garroie  avec  les  autres.  Il  se  merveille  moult 
conment  il  l'osse  fére.  Il  est  venuz  à  Cardeul.  Quant  cil  del 
chaslel  le  sorent,  si  vindrent  ancontre  lui  à  moult  grant  joie. 
Les  noveles  an  alèrent  par  toute  sa  terre  et  cil  de  sa  contrée  an 
furent  mout  joiant  ;  quar  li  plussors  cuidoient  qu'il  fust  morz. 
Cil  del  chastel  de  Dure  Roche  le  sorent,  s'il  n'an  furent  mie 
joiant.  Mès  Kex,  li  séneschaux,  fu  gariz  de  la  ploie,  si  se  pansa 
que  il  feroit  grant  folie  se  il  demoroit  plus  illec  pour  le  roi  guer- 
roiier  ;  quar  il  savoit  bien,  se  li  rois  le  tenoit  et  ses  conmandemanz, 
sa  fin  seroit  venue.  Il  s'est  parliz  del  chastel  où  il  avoit  grant 
pièce  esté  et  repassa  lanier,  et  vint  an  la  petite  Bretaingne  et  fist 
fermer  I  chastel,  por  la  poor  del  roi,  que  l'an  apèle  Chinon,  et  fu 
illec  grant  tans  que  il  ne  fu  guerroiié  del  roi  ;  quar  il  avoit  assez 
autres  aventures. 


Xi.  Cardeull  fu  li  rois  repériez  et  misires  Gauvains;  vous 
povez  bien  savoir  que  sa  terre  an  fu  moult  resbaudie  et  tuit  li 
chevalier  reconforté;  et  revint  à  sa  cort  chevaliers  de  toutes  parz. 


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—  m  — 


Ql  qui  narré  avoient  esté  forent  gari.  Brias  des  nies  ne  délaia  mie 
son  orgeull  ne  son  outrage,  ainz  esforça  la  guerre  de  quant  qu'il 
pot,  Melyanz  et  il  ancore  moult,  et  dist  qu'il  ne  li  faudra  jà  trèsqu'à 
la  mort,  ne  jà  mès  n'aura  repos  trèsqu'à  icele  heure  qu'il  iert 
vanchiez  de  Lancelot.  Li  rois  estoit  I  jour  à  Cardeull  au  mangier, 
et  avoit  an  la  sale  grant  planté  de  chevaliers,  et  misires  Gauvains 
séoit  dejoste  le  roi.  Lanceloz  séoit  à  la  table  et  misires  Yveins  le 
fuilz  le  roi  Urian  et  Sagramors  li  Desréez  et  Yveins  li  Aostres  et 
autres  chevaliers  assez,  anviron  la  table;  mès  il  n'en  i  avoit  mie 
tant  conme  il  soulet.  Misires  Lucans  li  Bouteilliers  servoit  devant  le 
roi  de  la  coupe  d'or.  Li  rois  regarda  anviron  la  table,  si  li  souvint 
de  la  réine,  il  conmença  à  panser  et  petit  à  mangier,  et  vit  que  la 
cort  estoit  moult  à  gaste  et  enpiriée  pour  sa  mort.  Andemantres 
que  li  rois  pansoit  de  tel  manière,  atant  ès-vos  I  chevalier,  dedanz 
la  sale  venu,  tout  armé,  devant  le  roi  ;  et  s'apuie  sur  l'arestaill  de 
son  glaive  :  «  Sire,  feit  li  chevaliers,  antendez  à  moi  par  vostre 
pleissir  et  toit  cil  autre.  Madeglanz  d'Oriante  m'envoie  ci  à  vos,  si 
vous  mande  que  vous  li  guerpissiez  la  Table  Ronde  ;  quar  vos  n'i 
avez  droit,  puis  que  la  réine  est  morte  ;  que  il  est  li  plus  prochiens 
de  son  lignage  et  cil  qui  mielz  la  doit  tenir  et  avoir  ;  et,  se  vos  ce  ne 
testes,  il  vos  desfie  conme  celui  qui  le  deshirre  ;  quar  il  est  vostre 
anemis  an  II  manières;  por  la  Table  Ronde  que  vos  tenez  à  ton 
et  por  la  novele  loi  que  vous  tenez.  Mès  il  vos  mande  par  moi 
que,  se  vous  volez  guerpir  vostre  créance  et  prandre  la  roïne 
Jandrée  sa  seror,  que  vos  clamera  tôt  quite  la  Table  Ronde  et 
sera  de  vostre  aide  partout,  et,  se  vous  ce  ne  festes,  onques  n'aiiez 
an  lui  fiance  ;  se  vos  mande-il  bien  par.  moi.  > 

Li  chevaliers  s'en  part  atant,  et  li  rois  demore  touz  pensis, 
et  après  mangier  se  leva  des  tables  et  tuit  li  chevalier.  Il  parole  à 
monseingnor  Gauvain  et  à  Lancelot  et  prant  conseul  à  touz  ses 
autres.  «  Sire,  fet  misires  Gauvains,  vous  desfendroiz  au  mielz 
que  vous  pourez  et  nous  vos  aiderons  à  plessier  vos  anemis. 
La  Grant  Breteingne  est  toute  à  vostre  volenté,  vous  n'avez 
ancore  perdu  chastel  ne  desrochié  ne  arsse  que  plaine  terre  et 
les  bordiax  et  les  messons,  ce  n'est  mie  grant  doumage  à  vostre 


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eus  ;  mès  la  honte  feit  bien  à  amender.  Li  roi  Hadeglanz  est  de 
grant  [hardemant]  ;  s'il  guerroie  vostre  terre  par  devers  Ocidant, 
tremetez  I  des  meillors  chevaliers  de  vostre  cort  qui  la  guerre  puisse 
meintenir  et  la  terre  desfandre  envers  lui. 


Jui  rois  séjorna  à  Cardeull  grant  pièce,  il  crut  an  Deu  et  an 
sa  douce  mère  moult  bien.  Il  i  aporta  l'essample  de  feire  des  galices, 
del  chastel  où  li  Graax  estoit;  il  les  conmanda  à  feire  par  toute  sa 
terre  pour  le  Sauvéor  del  mont  servir  plus  annorableraant.  Il 
conmanda  ses  cloches  fondre  an  toute  sa  terre  par  Fan  et  que 
•hascun  an  éust  soulonc  sa  chière.  Il  plot  mout  à  ceuls  de  son 
réaume,  quar  la  terre  an  estoit  auques  amendée.  Les  noveles  li 
vindrent  un  jor  que  Blians  et  Mélianz  chevauchoient  par  sa  terre 
à  grant  rostes  de  jant  et  vouloient  aler  asoier  Panenisousa  ;  et  li  rois 
essi  de  Cardeull  à  grant  planté  de  chevaliers  touz  armez,  et  che- 
vaucha tant  qu'il  choissi  Briant  et  sa  gent,  et  Brianz  lui.  Il  ran- 
gèrent lor  batailles  de  tousles  parz,  si  s'antrevienent  de  si  grant 
vertu  et  de  si  grant  aïr  que  ce  sanbloit  que  la  terre  crolast;  si 
s'antrefièrent  à  l'asanblée,  des  glaives,  si  très  duremant  que  l'an 
povet  oïr  le  froisséis  de  moult  loing.  Tel  XIIII  chéirent  an  l'asen- 
bler  qu'il  onques  puis  ne  relevèrent.  Mélianz  del  Gaste  Manoir 
cerche  Lancelot  parmi  l'estor  tant  qu'il  Ta  trové,  et  li  cort  sus 
moult  vigreussemant  et  li  troe  son  escu  de  son  glaive.  Lanceloz  le 
fiert  de  si  très  grant  aïr  parmi  le  piz  qu'il  li  anferre  son  glaive 
trèsqu'anmi  l'espaule,  si  l'anpeint  par  tel  vertu  que  la  hante  brisse 
et  li  tronçon  demore  ès  cors;  et  Mélianz  li  cort  sus,  touz  anferrez, 
et  li  passe  son  glaive  très  parmi  l'escu  et  parmi  le  braz,  si  que  il 
l'a  consu  au  costé.  Il  passa  outre  et  brisse  son  glaive;  après, 
retorne  vers  Lancelot,  l'espée  el  poing,  et  li  doune  si  grant  cop 
desus  son  hiaume  qu'il  li  a  tout  anbaré.  Lanceloz  s'en  aire  moult 
et  plus  li  poisse  de  ce  que  il  se  sant  navré  :  il  vient  vers  Méliant, 
l'espée  traite,  enbronchiez  en  son  escu  et  anbronchiez  an  son 
hiaume;  il  fiert  Mélyant  de  si  grant  vertu  qu'il  li  tranche  l'espaule 
desi  au  costé,  si  que  .li  tronçons  an  chiet,  de  quoi  il  estoit 
anferrez.  Mélianz  se  santi  à  mort  navrez,  si  se  trest  arrières,  touz 
dolanz,  et  autre  chevalier  corent  sus  à  Lancelot  et  li  livrèrent 


—  «a  — 


antente,  Misires  Yveins  et  Sagramors  li  Desréez  et  misîres  Gau- 
vains  furent  d'autre  part  à  grant  meschief;  quar  jant  cressent 
duremant  Brians  des  nies  et  venoient  de  toutes  parz;  H  mieudre 
chevalier  an  avoient  de  toutes  parz  le  greingnor  fès.  Li  rois  Àrtus 
et  Brians  des  illes  estoient  anmî  la  bataille,  [et]  s'entredounoient 
moult  granz  cox.  Les  janz  Brians  i  viennent  et  prirent  le  roi  Artus 
par  le  frein,  et  K  rois  se  desfanl  eonme  bons  chevaliers -et  fessoit 
cerne  autresmt  anvafr  come  feit  li  sangliers  antre  les  chiens.  Misires 
Yveins  i  est  venuz  et  Lucans  li  Bouteilliers,  et  dêronpent  la  presse 
à  force.  Atant  ès-vous  Sagramors  li  Desréez  qui  vient  tant  conme 
cheval  puet  trère  desouz  lui,  et  fiert  Briant  des  Illes,  très  devant 
sa  gent,  de  si  grant  aïr  que  il  le  porte  à  terre  an  I  mont,  et  li  et 
le  cheval.  Brianz  se  brissa  la  cuisse  au  choir  qu'il  fist.  Sagramors 
tint  fespée  treite,  si  li  vost  bouter  el  cors,  quant  li  rois  li  escrie 
que  il  ne  Pocie  mie. 


lies  genz  Brianz  dorent  mie  pover  de  lor  seingnor  secorre; 
ainz  se  traient  arières,  de  toutes  parz  ;  quar  li  estons  avoit  grant 
pièce  duré.  Si  antendirent  aux  morz  et  aux  navrez,  dont  il  i  avoit 
assez  d'une  part  et  d'autre.  Li  rois  Artus  an  fist  porter  Briant  des 
Illes  â  Cardeull  et  mener  austres  chevaliers  que  si  chevalier  avoient 
pris.  Les  janz  furent  moult  joianz  à  Cardeull,  quant  li  rots  revint. 
L'an  a  porta  Méliant  del  Gaste  Manoir  sor  son  escu,  à  Dure  Roche  ; 
mès  ne  vesqui  guères  puis.  Li  rois  fist  garir  Bruiant  des  Illes  et  le 
tint  grant  pièce  en  sa  prisson,  tant  que  Brians  l'aséura  de  toute  sa 
terre  et  devint  ses  hons.  Li  rois  le  fist  séneschal  de  tonte  sa  terre 
et  Brianz  le  servi  moult  bien. 


JLianceloz  fu  guériz  de  sa  ploie  et  tuit  II  chevalier  des  lor. 
Li  rois  Artus  fu  touz  raséurez  et  doutez  et  crémuz  par  toutes 
terres  et  de  sa  terre  autresint  come  il  souloit  estre.  Brianz  fu  del 
toit  oubliez  et  ohéissanz  aux  conmandemanz  te  roi  et  plus  est 
privez  de  son  conseull  que  nus  des  chevaliers,  si  an  metoit  auques 
les  autres  arrières,  de  coi  il  lor  pessoit  moult.  La  félenie  de  Kex, 
le  séneschal,  gissoit  moult  au  roi  el  cuer,  et  dist  qu'il  an  anaeroit 
moult  celui  qui  vangence  Pan  prendront  ;  quar  H  et  si  destoiaumant 


18 


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ouvré  an  vers  lai  que  il  n'an  ossc  feire  eseondist;  et  est  moult 
grant  doleurs  au  siècle  quant  hom  de  si  poure  pooir  a  ocis  si  haut 
home  couine  son  fill,  sanz  nul  mesfeit  ;  et  autresint  an  devrait 
prandre  vangeuce  li  estrange  conme  li  privé  et  come  il,  por  ce 
que  li  autre  se  gardassent  de  tel  desloiauté  feire. 

Brians  fu  doutez  et  crémuz  par  toute  la  Grant  Bretaingne  ; 
li  rois  Artus  lor  avoit  dist  que  tuit  fussent  an  son  conmandemant. 
Si  come  li  rois  estoit  un  jor  à  Kardeull,  atant  ès-vous  une  damoi- 
sele  qui  vient  an  la  sale  et  li  dist  :  «  Sire,  la  roiine  Jandrèe  m'a 
tramisse  à  vos,  si  vous  mande  que  vous  feroiz  ce  que  ses  frères  vos 
manda  por  son  chevalier;  ele  veust  estre  dame  et  roiine  de  vostre 
terre  et  que  vos  la  prangnoiz  à  mollier,  quar  ele  est  de  haut  lignage 
et  de  grant  povoir;  si  vos  mande  par  moi  que  vos  guerpissiez  la 
novele  loi  et  que  vous  créez  el  Deu  là  où  ele  croit,  et,  se  vos  ce  ne 
festes,  vos  ne  povez  avoir  fiance  an  vostre  terre;  quar  li  rois  Made- 
glanz  a  jà  aprestées  ses  olz  por  antrer  el  chief  de  vostre  terre  et  a 
juré  son  seremant  que  il  ne  finera  si  aura  passé  toutes  les  bones  des 
illes  qui  marchissent  an  vostre  terre  et  vanra  an  la  Grant  Breteingne 
à  tout  son  pooir,  si  sessira  la  Roonde  Table  qui  seue  doit  estre  par 
droit.  Et  ma  dame  méimes  i  vendrait  ce  n'estoit  pour  une  chosse  ; 
mès  ele  a  en  lui  tel  desdeing  de  ceus  qui  croient  la  novele  loi  qu'ele 
n'an  daingne  nul  véoir;  quar,  tantost  conme  ele  fust  establie,  fist 
ele  ses  ielz  couvrir  por  ce  qu'ele  ne  voloit  mie  voier  celz  qui  an 
estoient.  Mès  li  Deu  an  qui  ele  croit  firent  tant  pour  lui,  por  ce 
qu'ele  les  aime  et  aheure,  qu'ele  descovre  ses  ielz  et  son  vière  et 
qu'el  ne  voit  goûte,  dont  ele  est  moult  joieusse,  et  si  an  a  les  ielz 
el  chief  bîaux  et  janz.  Mès  ele  a  grant  fiance  an  son  frère,  qui 
moult  est  puissanz,  quar  il  li  a  an  convenant  qu'il  destruira  touz 
ceus  qui  croient  an  la  novele  loi,  à  touz  les  leas  où  il  les  poura 
ateindre,  et,  quant  il  les  aura  destruiz  en  la  Grant  Breteingne  et  • 
ès  a  us  très  illes,  si  que  ma  dame  n'an  pouroit  mès  nul  voier,  ele 
est  si  bien  des  Deus  an  qui  ele  croit  qu'ele  r'aura  sa  veue  tout 
antèremant;  ne  trèsqu'à  cele  bore  ne  velt  ele  voier  nule  riens.  » 


t  JJamoisele  feit  li  rois,  j'ai  bien  oï  que  vous  distes  ce  qui  vos 


est  anchargiez;  mès  distes  à  vostre  dame  de  par  moi  :  que  la  loi 
que  li  Sauvierres  del  mont  a  establie  par  sa  mort  et  par  son  cro- 
œfiement  nel  guerpirai-je  jà  pour  amor  que  je  aie  an  lui.  Mès 
distes-lui  qu'ele  croie  an  Deu  et  an  sa  douce  mère,  et  qu'ele  croie 
la  novele  loi  ;  quar,  par  Cause  créance  an  qoi  ele  meint,  est  ele 
avolglèe  an  itel  manière,  ne  jà  mès  n'en  verra,  cler  trèsqu'à  cele 
heure  qu'ele  créra  an  Deu.  Si  li  distes  que  je  li  mant  que,  tant 
corn  je  vivroi,  il  n'i  aura  mès  roiine  an  ma  terre  s'ele  n'est  d'au- 
tretel  valor  come  fu  la  réine  Guenièvre.  »  —  t  Dont  vos  di-ge 
bien,  feit-ele,  que  vos  orez  par  tans  tex  noveles  que  bones  ne  vos 
seront  mie.  »  La  damoisele  se  part  de  Cardeul  et  vient  arières  là 
où  la  roiine  estoît  et  li  conte  que  li  rois  ArtusJi  mande.  «  Voire, 
feit-ele,  je  l'eim  plus  que  touz  ceus  del  mont,  et  il  refusse  mon 
voler  et  mon  conmandemant.  Or  ne  puet-il  mès  durer.  •  Ele 
tramet  à  son  frère  le  roi  Madeglant  et  si  li  mande  qu'ele  méismes 
le  desfie  se  il  ne  prant  vangance  del  roi  Artus  et  se  il  ne  li  anmoine 
an  prisson. 


peste  esioiie  dist  que  la  terre  à  icelui  roi  estoit 
moult  loinicingne  de  la  terre  le  roi  Artus  et  que  il 
li  convient  passer  II  mers  ançois  qu'il  aprochast 
le  prumier  chief  de  la  terre  le  roi  Artus.  II  ariva 
an  Arbanie  à  grant  force  de  jent,  à  grato  navie. 
Quant  cil  de  la  terre  le  sorent,  si  se  garnirent 
ancontre  et  desfandirent  lors  terres  aux  mielz  qu'il  porent;  puis 
mandèrent  au  roi  Artus  que  li  rois  Madeglanz  estoit  venuz  an  tel 
manière  en  la  terre,  à  grant  plenlé  de  jant,  et  que  il  les  voist  pro- 
cheinemant  secorre,  ou  qu'il  li  anvoit  si  bon  chevalier  qui  les 
puisse  garantir,  et,  se  il  ne  feil,  la  terre  sera  perdue.  Quant  li  rois 
Artus  sot  les  noveles,  si  ne  li  fu  mie  bel  ;  si  demanda  à  ses  cheva- 
liers qui  il  i  poura  tramestre.  Et  il  li  dient  qui  il  i  anvoiast  Lan- 


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celot;  quar  il  estoit  dînes  chevaliers  et  seufranz  et  si  saisît  assez 
de  guerre,  et  si  avoit  an  lui  autretant  de  loiauté  com  an  nul  che- 
valier que  il  séussent.  Li  rois  le  fist  devant  lui  venir. 


c  Jjancelot,  fieii  li  rois,  je  me  fie  tant  an  vos  et  an  vostre  ehe- 
valerie  que  je  vos  veull  tramestre  au  derrian  chief  de  ma  terre  por 
le  garent,  par  le  los  de  mes  chevaliers  ;  si  vos  prl  et  requier  que 
vos  an  façois  vostre  pover  autresint  corne  vos  avez  feit  meintes  foiz 
an  mon  servisse.  Et  je  vos  charcheroi  XL  chevaliers.  •  —  «  Sire, 
feit  Lanceloz,  contre  vostre  volenté  ne  veu-ge  mie  estre;  mès  il  i  a 
an  vostre  cort  autresint  bons  chevaliers  ou  mieudres  conme  je  sui, 
que  vos  i  poissiez  bien  tramestre.  Mès  je  ne  voloie  mie  que  vos  le 
teingniez  à  couardisse,  si  an  feré  vostre  pleissk  moult  volontiers; 
quar  nullui  ne  doi-ge  plus  volentiers  servir  de  vos.  *  Li  rois  le 
mercie  moullde  ce  qu'il  dist,  Lanceloz  s'en  part  de  la  cort,  si  anmoine 
XL  chevaliers  avesques  lui;  si  est  venuz  an  la  terre  d'Arbanie, 
là  où  li  rois  Hadeglanz  estoit  arivez.  Quant  cil  de  la  terre  sorent 
que  Lanceloz  estoit  venuz,  si  an  orent  moult  grant  joie  en  lor 
cuers  ;  quar  il  avoient  meintes  foiz  oï  parler  de  lui  et  de  sa  bone 
chevalerie.  Il  furent  tuit  an  son  conmandemant  et  le  reçurent come 
avoé  et  conme  garant. 


JJi  rois  Madeglanz  oissi  un  jor  hors  de  ses  nés,  à  bataille 
contre  Lancelot  et  contre  cens  de  la  terre.  Lanceloz  le  reçut  moult 
vigreussemant  et  ocist  moult  de  sa  gent,  et  li  plussor  s'a»  fouirent 
et  se  vostrent  trère  vers  les  nés  ;  mès  Lanceloz  et  sa  gent  les 
alèrent  péçoiier  une  partie.  Li  rois  Mandeglanz,  à  tant  de  jant 
come  il  pot,  s'en  est  alez  céléemant  à  la  seue  nef,  si  se  fist  an- 
peindre  an  mer  au  plus  tost  qu'il  pot.  Cil  qui  ne  porent  venir 
aux  nés  demorent  à  la  pleine  terre,  si  furent  tuit  détranchié  et 
ocis.  Mandeglanz  s'an  ala  desconfiz  ;  de  X  navées  de  jant  que  il 
ont  amené,  n'en  ramena  que  II.  La  terre  fu  an  pès  et  raséurée  ; 
Lanceloz  i  demora  grant  pièce.  Cil  des  païs  l'amèrent  moult  et  se 
loèrent  de  sa  valor  et  de  sa  grant  bonté  ;  si  dient  li  plussor  meintes 
foiz  que  il  voudraient  avoir  I  autretel  chevalier  à  roi,  com  M  estoit, 
par  la  volenté  le  roi  Ajrtus;  que  la  terre  estoit  trop  lointeingne,  et, 


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s'il  i  raetat  chevalier  oh  autre  home  fui  la  lerrê  poïst  garent^,  il 
l'as  sauroient  moult  bon  gré,  si  tenist  cil  la  terre  de  lai  ;  quar  U 
ne  la  pouroient  mie  à  lor  voleûié  garantir  sanz  avoé  ;  la  jterre  sanz 
seingnor  ne  puet  guères  valoir.  Cil  de  la  terre  amèrent  moult 
Lancelot  si  conme  je  vos  di.  Li  rois  Artus  eatok  à  CardeuII  et 
estaient  si  chevalier  ansanble  o  loi.  II  ouidoit  estre  assèurez  et 
vivre  pessiblemant;  més,  ai  corne  il  séoit  I  jor  au  mengier  à  Car- 
deuil,  atant  ès-vos  un  chevalier  qui  vient  devant  la  Table  Roonde 
sans  lui  saluer  :  «  Sire,  fait-il,  où  est  Lanceloz?  »  —  «  Sire,  feit 
li  rois  au  chevalier,  il  n'est  pas  an  ceste  contrée.  »  —  «Par  mon 
chief,  feit  li  chevaliers,  ce  poisse-moi;  où  que  il  soit,  il  est  vostre 
chevalier  et  de  vostre  hostel  ;  si  vos  mande  li  rois  Glaudas  que  il 
est  ses  annemis  mortieus  et  vous,  pour  l'amour  de  lui,  se  vos  le 
recevez  de  cest  jor  an  avant  ;  quar  il  li  a  ocis  le  fuilz  de  sa  seror, 
Mélioz  del  Gaste  manoir,  et  si  ocist  le  père  Méliant  autresint;  mes 
li  pères  appartient  pas  le  roi  Glaudas. 

«  Mélianz  fu  fuilz  de  sa  seror  germeinne,  si  li  poisse  moult 
de  sa  mort.  »  —  «  Sire  chevaliers,  feit  li  rois,  je  ne  sé  eonmant 
il  lor  est  en  convenant  de  ce  que  vos  me  dites  ;  més  je  soi  bien  que 
li  rois  Claudas  tient  meint  chastel  qui  le  roi  Glaudas  ne  déust  estre, 
dont  il  désérita  son  père;  si  s'en  conviegne  bien  chascun  de  son 
droit  conquarre.  Mès  tant  vos  di-ge  bien  que  à  mon  chevalier  ne 
faudré-ge  jà,  se  il  est  tex  que  il  s'ost  de  murtre  desfandre,  et,  se  il 
ce  ne  velt  fère,  je  souferé  bien  ce  que  droit  an  aporte.  Blés  puis 
qu'il  n'amera  sa  mort,  ne  je  ne  autre  ne  le  devroit  granmant 
amer,  se  il  ne  velt  adrecier  son  tort.  Quant  Lanceloz  saura  ces 
noveles,  je  connois  bien  tant  sa  valor  et  sa  loiauté  qu'il  respondra 
bien  resson  et  fera  quant  que  Fan  doit  fère  de  tel  blâme.  »  — 
«  Sire,  feit  li  chevaliers,  vo6  avez  bien  oï  ce  que  je  yos  ai  dit. 
Toutes  heures  vos  di-ge  bien  que  li  rois  Glaudas  vos  mande,  se  vos 
recétez  son  anemi,  dès  ore  an  avant  et  de  tant  conme  vos  an  avez 
feit,  ne  vos  an  set-il  point  de  gré.  » 


Alant  s'an  part  li  chevaliers,  et  li  rois  demora  à  GardeuII. 
II  manda  Briant  des  Mes,  son  séneschal,  et  une  grant  partie  de 


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ses  chevaliers  ;  si  lor  demanda  consenti  que  il  poura  fère.  Misires 
Yvains  li  dîst  qu'il  a  mort  celui  an  son  servisse,  conme  celui  qui 
sa  terre  guerrooit,  sans  ce  qu'il  li  éust  mesfeit,  et  s'estoit  mis  avec 
ses  anemis  sanz  droit  demander  an  sa  cort.  Ne  onques  Mélianz 
n'avoit  apelé  Lancelot  de  murtre  ne  de  traïsson,  ne  requis  la  mort 
son  père  ;  ainz,  l'avoit  ocis  de  guerre  plénière,  corne  celui  qui  son 
seingnor  guerroiet  à  tort.  «  Sire,  feit  misires  Yvains  au  roi,  con- 
mant  que  Lanceloz  éust  esploitié  envers  Méliant,  vostre  terre  n'i 
déust  avoir  garde;  quar  vos  n'estiez  mie  el  roiaume,  ne  ne  saviez 
mie  que  li  uns  éust  riens  mesfet  à  l'autre;  et  por  ce  vos  di-ge  que 
li  rois  Claudas  aroit  grant  tort  se  il  vos  an  portoit  groinz  ne  guer- 
roiet. »  —  «  Misires  Yvains,  feit  Brianz  des  Itles,  il  est  bien  chosse 
séue  que  Lanceloz  ocist  le  seingnor  del  Gaste  manoir  et  Melyanz  son 
fuillz,  après  el  contant  qui  fu  del  roi  Artus  et  de  moi.  Mes,  quant 
il  avoit  ocis  le  père,  il  déust  bien  garder  soi  del  fuiz  mesfère;  ainz 
'  déust  quarre  la  pès  et  l'acorde.  » 


rianz,  feit  misires  Gauvains,  Lanceloz  n'est  mie  ci;  ains 
est  an  la  besoin gne  le  roi.  Si  savez  bien  que  Melyanz  vint  à  vos  et 
que  vos  [le]  féistes  chevalier,  et  après  guerroia  la  terre  le  roi  sans 
resnable  achoisson.  Li  rois  estoit  esloingniez  de  sa  terre  corne  cil 
qui  s'an  aloit  au  Graal.  L'en  li  conta  les  noveles,  que  sa  terre 
estoit  maumenée;  il  anvoia  Lancelot  por  lui  garentir  ;  il  meintint 
la  guerre  au  mielz  qu'il  pot  trèsqu'à  cele  heure  que  li  rois  fu 
repériez.  Mélyanz  sot  bien  que  li  rois  estoit  revenuz  et  que  l'an  ne 
feisoit  è  nului  tort  à  sa  cort,  qui  droit  i  vossist  demander.  II  n'i  vint 
ne  n'i  anvoia,  por  droit  fère  ne  por  droit  demander,  ou  por  despit 
ou  por  ce  qu'il  ne  le  sot  fère.  Endemantres  guerroia  le  roi  qui  riens 
ne  li  avoit  mesfet  ne  droit  refussé  à  fère.  Lanceloz  l'ocist  en  la 
guerre  le  roi  et  sur  sa  terre  desfandant.  Il  fu  pès  de  la  guerre,  si 
estes  asséurés  antre  vos  et  le  roi,  et,  se  l'an  veust  Lancelot  sur  ce 
ancorper  de  la  mort  Mélyant,  il  me  sanble  que  l'an  ait  tort.  Quar 
li  autre  ne  sont  mie  ancorpez  de  ceus  qu'il  ocistrent;  et,  se  vos 
voliez  dire  que  Lanceloz  ne  Féust  ocis  resnablemant,  conmant  qu'il 
éust  esploitié  devant  de  son  père,  je  le  monterroi  ore  an  droit  de 
mon  cors  an  vers  le  sien.  • 


c  iflisires  Gauvains,  feit  Brianz  des  Mes,  vos  ne  troverez  ore 
jè  qui  vostre  gage  an  recève  por  cest  afère,  ne  ne  doit  mie  fère  de 
ses  amis  ses  anemis,  ne  vos  ne  li  devez  mie  conseillier.  Li  rois 
Mandeglanz  le  guerroie  et  li  rois  Claudas  li  feit  guerre  ausint;  il 
liverront  assez  antanle.  Mès  je  li  loeroie  bien,  pour  sauver  sa  terre 
et  por  tenir  ses  amis,  que  il  sosfrist,  I  an,  Lancelot  hors  de  sa  corl, 
tant  que  les  noveles  venissent  au  roi  Claudas  que  Fan  Féust  congéé, 
si  Tan  sauroit  bon  gré  et  si  aurait  s'amor.  »  Sagramors  li  Desréez 
sailli  avant  :  c  Brianz  des  Mes,  feit  Sagramors,  mal  dahaz  ail  qui 
jà  mès  donra  tel  conseull  au  seingnor  de  son  chevalier,  se  li  che- 
valiers a  son  seingnor  bien  servi,  et  il  ocist,  el  servisse  son  seingnor 
et  an  sa  guerre,  I  chevalier,  sanz  murtre  et  sanz  traïsson,  si  li  donra 
congié  ;  moult  aura  ore  mauvessemant  anploiié  son  servise  Lan- 
celoz,  se  li  rois  por  ce  li  doune  congié  ;  après  viegnc  li  rois  Claudas, 
si  le  face  guestier  et  ocierre,  et  moult  i  aura  granz  anor  li  rois 
Art  us.  Je  ne  le  di  mie  por  ce  que  Lanceloz  ait  garde  del  roi  Claudas 
cors  è  cors,  ne  dcl  meillor  chevalier  de  sa  terre;  mès  meinte 
chosse  aviennent  de  coi  Fan  ne  se  done  garde,  et,  se  li  rois  Àrtus 
done  congié  à  Lancelot  de  sa  cort,  Fan  le  tendra  à  couardie,  ne  je 
ne  vos  ne  autres  chevaliers  n'i  devra  jà  mès  avoir  fiance.  »  — 
«  Seingnor,  feit  Brianz,  mielz  vauroit  le  roi  qu'il  donast  congié  à 
Lancelot  I  an  que  il  an  fù  por  lui  guerroier  X  anz  ne  que  sa  terre 
fu  gastée  ne  maumisse.  > 


XLtant  ès-vos  FOrgueilleus  de  la  Lande  venuz,  qui  n'out  esté 
à  la  cort,  grant  tans  avoit  ;  et  Fot  Fan  li  conté  de  coi  les  paroles 
estoient.  c  Brianz,  fet  li  Orgueil leus  de  la  Lande,  mal  dehez  ail 
chevalier  qui  velt  grever  ne  nuire  envers  son  seingnor  cens  qui 
Font  bien  servi!  Se  Lanceloz  n'est  pas  ici,  ne  distes  pas  chosse  de 
lui  qui  à  dire  ne  face  :  autretant  à  esté  renomée  la  cort  le  roi  Artus 
et  annorée  par  Lancelot  conine  par  nul  chevalier  qui  i  soit,  et,  se 
n'i  estoit,  sa  cort  ne  serait  mie  si  redoutée  conme  ele  est.  Quar  il 
n'a  si  cruel  chevalier  ne  si  redouté  an  toute  la  Grant  Bretaingne 
corne  est  Lanceloz,  et,  se  li  rois  vos  aime,  ne  feistes  mie  qu'il  hée 
ses  chevaliers  ;  quar  il  i  a  tex  MI  ou  tex  VI  an  son  chastel,  9e  il 


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—  «0  — 

s'an  partoient  sanz  revenir,  dont  il  n'auroit  mie  si  bon  reilor  an 
nos.  Lanceloz  a  pièça  le  roi  servi,  si  set  bien  li  rois  oonbien  il 
vaust,  et,  se  li  rois  Claudas  velt  guerroiier  le  roi  Àrtus  por  Lan* 
celot,  selonc  ce  que  je  ai  antendu,  sanz  nule  resson,  se  li  rois 
Artus  n'est  plus  acouardiz  que  il  ne  souloit,  il  poura  bien  soufrir 
sa  guerre  et  son  estrif,  se  traïsson  ne  li  nuit.  Quar  autretant  a 
ancore  li  rois  Artus  de  bons  chevaliers  corne  nus  chevaliers  ne  nus 
rois  que  l'an  sache  el  monde.  » 


ist  contes  dist  que  Brianz  se  fust  coreciez  volen- 
liers  envers  l'Orgueilleux  de  la  Lande,  se  pour  le 
roi  ne  fust,  et  li  Orgueilleus  envers  lui,  qui 
n'estoit  en  nului  dangier  quant  ire  et  mautalanz 
le  sorportoit.  Les  paroles  demorèrent  atant.  Quant 
li  rois  sot  les  noveles  que  Mandeglanz  fu  des- 
confiz  et  que  la  terre  d'Arbanie  estoit  en  pès,  si  manda  Lancelot 
que  il  revenist  arière.  Cil  de  la  terre  furent  moult  dolant  quant  il 
s'en  parti;  quar  il  avoient  grant  fiance  an  sa  chevalerie*  Si  s'an 
revint  arières  là  où  li  rois  Artus  estoit.  Tuit  cil  de  la  terre  firent 
grant  joie,  car  il  estoit  moult  amez  de  plussors,  et,  se  nus  le.haoit, 
se  n'estoit  se  par  anvie  non.  L'en  li  conte  les  noveles  del  roi 
Claudas,  et  einsint  corne  Brianz  des  Ules  avoit  palé.  Lanceloz  n'an 
fist  nul  sanblant  corne  cil  qui  bien  savoit  venir  &  chief  de  toutes 
ses  grevances.  U  fu  à  la  cort  grant  pièce,  por  ce  que  li  rois  Claudas 
i  dèust  tramestre  aucun  de  ses  chevaliers.  Brianz  des  Ules  vossist 
bien  que  li  rois  li  dounast  congié,  quart  il  le  haoit  plus  quenus 
chevaliers  de  la  cort;  quar  c'esloit  cil  qui  plus  l'avoit  doîJP^ié 
meintes  foiz.  Par  le  conseull  Briant,  tramist  li  rois  Claudas  son 
chevalier  à  la  cort  le  roi  Artus;  il  ne  fist  mie  que  sage,  quar  il 
renovela  tel  chosse  de  quoi  il  vint  puis  moult  grant  maus,  ci 
corne  cil  titres  tesmoingae. 


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—  281  — 


luadeglanz  d'Oriante  oi  dire  que  Lanceloz  esloit  repériez 
arière  et  que  la  terre  d'Arbanie  esloit  toute  vide,  fors  que  de  oeus 
del  pais.  Il  out  apresté  sa  navie  moult,  et  revient  an  la  terre  à 
grant  [force].  Il  art  la  terre  et  essille  de  toutes  parz  et  pis  i  fist 
assez  qu'il  ne  fist  pas  à  l'autre  foiz.  Cil  de  la  terre  tramirent  au 
roi  Artus,  si  li  mandèrent  que  mal  lor  estoit,  convenant,  se  il  ne 
lor  envéoit  par  tens  secors,  il  leront  la  terre  et  rendront  les  chas- 
tiax  ;  quar  il  ne  puéent  plus  tenir.  11  prist  conseull  li  rois  à  ses 
chevaliers  qu'il  i  pouroit  anvoiier  et  il  distrent  que  Lanceloz  i 
avoit  esté,  ore  i  anvoiast  l'an  I  autre  chevalier.  Li  rois  i  envoia 
Briant  des  Mes,  si  li  bailla  XL  chevaliers.  Brianz,  qui  n'amoit 
mie  le  roi  de  cuer,  vint  an  la  terre,  si  l'aida  à  desfandre  fainte- 
mant.  Il  vindrent  un  jor  à  bataille  antre  Mandeglant  et  Briant  et 
toutes  lor  janz.  Brianz  fu  desconfiz,  si  an  ot  moult  de  ses  cheva- 
liers morz.  Mandeglanz  et  ses  genz  s'espandirent  par  la  terre,  si 
peçoient  les  viles  et  destruissent  les  chastiaus  qui  garni  n'estoient, 
et  touz  ceus  qui  ne  voloient  croire  an  lor  Dieu  fesoient  morir  et 
tranchoient  les  testes. 


Xuit  cil  del  païs  et  de  la  contrée  regretoient  Lancelot,  et 
distoient  que,  se  il  i  fust  demorez,  la  terre  ne  fust  mie  einsint 
destruite,  ne  jà  par  chevalier  n'auront  garantie  se  par  lui  non. 
Briant  des  Ules  revint  arières  conme  cil  qui  voldroit  que  la  guerre 
créust  au  roi  Artus  de  toutes  parz  ;  quar,  que  bien  que  il  li  (ace, 
il  ne  l'eime  mie,  ne  jà  mès  ne  fera,  tant  corne  il  vive.  Mès  ne  l'an 
osse  mostrer  nul  sanblant,  por  ce  que  si  chevalier  les  meillor 
furent  ocis  an  la  bataille ,  si  n'avoit  nul  pover  anvers  lui  por 
Lancelot  et  por  les  bons  chevaliers  que  il  a  de  sa  mesnie,  dont  il 
voroit  que  il  n'éast  nul. 


JUi  rois  Artus  estoit  à  Cardeull  à  I  jor  de  la  Pentecoste. 
Moût  ot  de  chevaliers  venuz  à  icele  cort  que  je  vos  di.  Li  rois  fu 
assis  au  mengier  et  li  jorz  fu  biaux  et  clers  et  li  aires  purs 
et  nez.  Sagramors  li  Desréez  et  Lucans  li  Bouteilliers  servirent 
devant  le  roi.  Si  que  l'en  ont  servi  del  premerein  mès,  atant 


—  38*  — 


ès-vos  no  quatre!,  autresint  corne  se  il  deseoehast  d'âne  arfaaieste, 
et  Sert  eo  la  coulonbe  de  la  sale  devant  le  roi  si  très  duranaat 
qoll  n'ot  chevalier  an  la  sale  qu'il  ne  Foïst  quant  il  i  ficha.  Il 
l'esgardèrent  tait  à  grant  merveille  ;  li  carriaux  estoit  autres!  conme 
(for  et  afoit  anviron  de  moult  riches  pières  précieusses.  Li  rois 
dist  qoe  si  riches  carriai  ne  fient  mie  de  poure  leo.  Lanceloz 
et  misires  Gauvains  distrent  qu'il  n'avoient  onqoes  mès  ? éo  nal  si 
riche.  Il  ficha  de  tel  vertu  an  la  coulonbe  que  Tan  ne  pot  riens 
voier  del  fer,  et  de  la  flèche  i  ot  antré  assez.  A  tant  ès-vos  une 
damoisele  de  moult  très  grant  biauté  qui  vint,  et  sist  desus  une 
moult  riche  mule,  moult  bien  afeutrée.  Ele  avoit  frein  doré  et  sele 
dorée  ;  ele  méismes  estoit  vestue  (Ton  moult  riche  drap  de  soie. 
Uns  valiez  la  suif  oit  par  derières  qui  chasçoit  la  mule  par  derrière. 
[Ele  vint]  devant  le  rois  Artus  au  plus  droit  qu'ele  pot,  si  le  salua 
moult  hautemant ,  et  li  rois  li  respont  au  plus  bel  que  il  pot  : 
c  Sire,  feit-ele,  je  vos  sui  venue  dire  et  demender  I  don,  ne  je  ne 
descendrai  mie  jusqu'à  cele  hore  que  vous  le  m'aiez  donné.  Quar 
ilex  est  ma  coutume,  et  por  ce  sui-ge  venue  i  vostre  cort  que  je  ai 
oï  tex  noveles  et  tesmoignent  an  meint  leus  où  j'ai  esté  que  vos  nés 
oiez  escondire.  » 


c  Uamoisele,  dites-moi  quel  don  vos  volez  avoir  de  moi.  » 
—  c  Sire,  fet-ele,  je  veull  proiier  et  requarre  que  vos  festes  aler 
le  chevalier  qui  cel  carrel  poura  sachier  de  cest  coulonbe,  là  où  il 
est  grant  besoing.  »  —  <  Damoisele,  feit  li  rois,  distes-moi  la 
besoingne.  »  —  «  Sire,  feit-ele,  je  la  diroi  bien  quant  je  verai  le 
chevalier  qui  sachié  l'an  aura.  »  —  c  Damoisele,  feit  li  rois, 
descendez,  de  ma  cort  n'irez-vos  jà  escondite,  se  Dex  plest.  > 
Lucans  li  Bouteilliess  la  prant  entre  ses  braz  et  la  mest  à  terre,  et 
l'an  mena  sa  mule  establer.  Quant  la  damoisele  ot  lavé,  Tan  la 
fist  séoir  dejoste  monseingnor  Yvein  qui  moult  l'annora  et  servi 
volentiers.  Il  la  regardoit  d'eures  en  autres,  quar  ele  estoit  bele  et 
sage  et  de  bone  contenance.  Quant  l'an  ot  mengié  ax  tables,  la 
damoisele  prie  le  roi  qu'il  les  hastast  de  fère  sa  besongne.  c  Sire, 
feit-ele,  il  i  a  assez  de  bons  chevaliers  çà  dedanz,  et  cil  poura  estre 
moult  liez  qui  forz  l'an  sacbast  ;  quar  je  vos  di  qu'il  est  moult  bous 


—  383  — 


chevaliers,  ne  nus  n'an  poara  fère  sa  besongne  se  cil  non .  » — «  Biaux 
niés,  feit  li  rois,  or  metez  rostre  mein  à  cel  qnarrel,  si  le  rendez  à 
la  damoisele.  »  —  c  Ha,  sire,  feit-il,  ne  me  festes  mie  honte.  Par  la 
foi  qne  je  vos  doi,  je  n'i  metroi  hui  mein  avant,  se  vos  ne  vos  an 
devez  corecier.  Vez  ci  avesqoes  vous  Lancelot  et  tant  de  bons  cheva- 
liers, que  je  n'i  aurai  point  cTanor  se  je  m'an  avençoie  devant  eus.  » 
—  c  Misires  Yveins,  feit  li  rois,  metez  i  voslre  mein.  Porroit-il 
estre  feit  que  vos  i  aillisiez.  »  —  <  Sire,  feit  misires  Yveins,  il 
n'est  riens  el  monde  que  je  ne  féisse  por  vos  ;  mès  je  vos  pri  que 
vos  me  relâchiez  de  cestui.  »  —  c  Sagramors,  et  vos  li  Orgueilleus 
de  la  Lande,  qu'an  feroiz-vos?  >  feit  li  rois,  c  Sire,  font-il,  quant 
Lanceloz  i  aura  essoiié,  si  ferons  vostre  plessir;  mès  devant  lui 
n'irons-nos  mie,  se  il  vos  plest.  » 


c  JJamoisele,  feit  li  rois,  priez  Lancelot  que  il  i  voist,  et  puis 
si  iront  li  autre  après  lui,  se  mestiers  est.  »  —  c  Lanceloz,  feit  la 
damoisele,  par  la  riens  que  vos  plus  amez,  ne  me  tolez  mie  ma 
besoingne;  mès  metez  vostre  mein  el  carrel,  et  après  feront  li 
autre  ce  que  il  devront  fère.  Quar  je  n'ai  mie  loisir  de  demorer  ci 
longuemant.  »  —  «  Damoisele,  feit  Lanceloz,  vos  festes  mal  et 
pechié,  qui  de  nule  riens  me  congurez;  quar  il  i  a  tant  dedanz  de 
bons  chevaliers  que  Tan  me  tendra  à  fol  et  bobancier  se  je  m'en 
avant  devant  touz  les  austres.  »  —  «  Par  mon  chief,  feit  li  rois, 
non  fera;  ençois  vos  tenra  l'en  à  cortois  et  à  sage  et  à  bons  che- 
valiers autresint  conme  Fan  doit  fère  ore  ;  et  si  iert  grant  anor  à 
vostre  eus,  se  vos  poez  sachier  le  carrel,  et  grant  cortoissie  sera 
d'aidier  à  la  damoisele.  Si  vos  requier,  par  la  foi  que  vos  me  devez, 
que  i  metez  vostre  mein,  puisque  la  demoisele  le  vos  an  prie,  avant 
les  antres.  » 


Jjanceloz  ne  veull  mie  trespasser  le  conmandemant  le  roi; 
si  H  menbra  que  la  damoisele  l'avoit  conjuré  par  la  riens  que  plus 
amoit ,  ne  il  n'estoit  riens  el  monde  que  il  amast  tant  corne  la 
réine,  encores  fust-ele  morte,  et  ne  pensoit  onques  à  chose  nule  se 
&  lui  non.  Puis,  est  levez  tous  droiz,  si  se  desfuble  et  vient  au 
quarrel,  tout  droit,  qui  fichiez  estoit  el  la  colonbe;  il  i  mist  sa 


—  984  - 


me»,  si  l'an  sache»  par. moult  très  .grant  air,  si  duremant  fue  il 
fist  la  colunbe  tranhler.  Après  le  doune  à  la  d&moisele.  c  Sire, 
feit-ele  an  roi  Artus,  or  vos  doi-je  bien  dire  ma  besoingne.;  ne  nus 
chevaliers  de  ça  dedanz  ne  péust  sacbier  le  quarrel  se  i\  non  ;  et 
vos  m'éustes  en  convant  que  li  chevaliers  qui  saoherok  me  ferait  ce 
que  je  li  requarraie,  se  il  le  povoit  fère  ;  ae  je  ne  li  veull  requarre 
ne  proiïer  se  resson  non.  Il  li  convandra  à  aler  -en  la  Chapele 
Périlleuse,  au  plus  test  que  il  poura,  et  trovera  là  un  chevalier 
enseveli,  qui  gist*nmi  la  chapele;  si  prendra  del  drap  en  coi  il  est 
anseveli  et  «ae  espée  qui  fist  dejoste  lui  el  sarquex  ;  il  l'an  apor- 
tera  an  Chastel  Périlleus,  et,  quant  il  aura  là  esté,  si  revanra  au 
chastel  là  où  il  ocist  le  lion  en  la  citerne  où  il  i  a  II  gripes,  si 
an  prandra  la  teste  de  l'un  et  la  m'aportera  el  Chastel  Périlleus; 
quar  uns  chevaliers  i  gist  malades  qui  ne  puet  guarir  autremant.  » 


t  JL/amoisele,  feit  Lanceloz,  je  voi  bien  que  vos  ne  doutiez 
guères  de  ma  vie,  mès  que  vostre  volonté  fust  acojuplie.  >  — 
«  Sire,  feit-ele,  je  sai  bien  oeste  afére  conme  vos,  ne  vostre  mort 
ne  désir-ge  mie.  Quar,  se  vos  estiez  mort,  li  chevaliers  ne  geerroit 
mie,  por  qui  vos  festes  ceste  besoingne.  Et  si  verrez  la  plus  bele 
damoiaele  qui  soit  an  nul  réaume  et  cele  qui  plus  vos  désire  à 
voier  ;  et,  se  an  vos  ne  demeure,  par  lui  aurez~vos  vostre  afeire  ais- 
siéemant.  Or  esgardez  que  vos  ne  le  prolongiez  mie;  mès  festes 
hativemant  la  besoingne,  puisqu'ele  est  sur  vous  misse  ;  quar,  cou 
plus  targeroiz,  plus  si  vos  en  pouret  bien  mésa  venir.  »  Ladamoi- 
sele  s'en  pari  <ie  la  cort  et  prant  congié  et  s'en  vet  au  plus  test 
qu'ele  pot  arières,  et  diflt  à  soi  raéismes  :  c  Lanceloz,  et  oeste  poine 
et  cest  travail!  avez-vous  par  moi,  ne  je  ne  voudroie  mie  vostre 
mort;  mès  je  doi  bien  johir  vostre  annui;  quar  vos  irez  an  li 
des  plus  périlleux  leus  del  monde.  Je  vos  doi  moult  haïr,  quar 
vos  me  tolites  mon  ami,  si  Je  dounastes  à  1  autre,  ne  jà  mès  ne 
l'oblierai  tant  corne  je  vive.  »  La  damoisele  s'en  vet,  et  Lanceloz 
se  part  de  la  cort  et  prent  congié  au  roi  et  à  touz  les  autres.  11 
essi  hors  de  Cardeull,  touz  armez,  et  antra  an  la  forest  qui  graaz 
es  toit;  ai  s'an  vet  grant  aléure  et  prie  Deu  qu'il  le  conduie  à 
sauveté. 


—  m  — 


tant  se  test  li  contes  de  Lmeelot  et  dist  firians 
"des  Illes  est  repériez  à  Cardeull  ;  de  XL  eheva- 
liers  qu'il  anmena  n'an  i  ramène  que  XV.  De 
coi  li  roi  Artus  est  moult  dolanz  et  dist  c'or  a  il 
mains  d'amis.  Cil  de  la  terre  d'Arbanie  ontanvoié 
au  roi  Artus  et  si  li  mendent  que,  se  il  ne  velt 
perdre  la  terre  à  toz  jorz  mès,  que  il  lor  anvoiast  Lancelot  ;  quar  il 
ne  virent  onques  mès  chevalier  qui  mielz  séust  ses  anemis  vangier 
et  domagier,  que  il  feit.  Li  rois  demande  à  Briant  des  Illes  conment 
ce  est  que  si  chevalier  sont  mort  en  itel  manière,  c  Sire,  feitBrianz, 
Mandeglanz  a  grant  force  de  janz,  si  font  chastel  de  lor  navie  quant 
force  de  jant  li  cort  sus,  si  ne  puet  nus  durer  ancontre  eus,  ne 
nules  janz  ne  sot  onques  tant  de  guerre  comme  il  font.  La  terre 
vos  esloingne,  si  vos  coûtera  plus  à  détenir  qu'ele  ne  vos  vaura,  et, 
se  vos  me  volez  croire,  vos  la  metrez  nn  nonchaloir,  si  an  con- 
viengne  bien  à  cens  del  pais.  »  —  c  Brians,  feit  li  rois,  ce  seroit 
granz  blâmes  à  mon  heus.  Nus  prodons  ne  doit  estre  péreceus  de 
garder  ne  de  retenir  ce  qui  sien  est.  Li  prodons  ne  doit  mie  détenir 
les  chosses  tant  por  lor  preu  corne  pour  lor  honneur,  et,  se  je  lais 
la  terre  desgarnie  de  m'eide  et  de  mon  conseill,  il  m'en  prisseront 
meins,  si  diront  que  je  n'ai  mie  cuer  de  ma  terre  guarentir;  et 
ore  mesmes  est-ce  grant  blâme  à  mon  heus  que  il  i  sont  embatu  et 
il  veulent  ceis  de  la  terre  atrère  à  lor  mauvesse  loi.  Et  je  voroie 
que  Lanceloz  éust  acompli  ce  qu'il  a  anpris,  si  l'i  trametroie;  quar 
nus  ne  garentiroit  la  terre  mielz  de  loi,  et,  se  il  estoit  ore  atout 
XL  chevaliers  et  avec  ceus  del  païs,  Mandeglanz  n'i  anroit  guères 
de  durée.  >  —  c  Sire,  feit  Brianz,  cil  del  païs  ne  prisent  ne  vau- 
roient  ne  vos  ne  autrui  se  Lancelot  non,  et  dient  que,  ce  vos  li 
trametez,  que  il  le  feront  roi.  »  —  c  II  puet  bien  estre  qu'il  le 
dient,  feit  li  rois,  mès  Lanceloz  ne  ftroit  mie  chosse  qui  contre  ma 
volenté  fast.  »  —  «  Sire,  feit  Brianz,  puisque  vos  ne  me  vote* 


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-  986  - 

croire,  je  ne  vos  an  diroi  plus;  mès  sa  chevalerie  vous  nuira  an 
la  fin  plus  qu'ele  ne  vos  aide,  se  vos  ne  vos  an  prenez  garde  mielz 
que  vos  n'avez  feit  dusqu'à  ceste  heure.  » 


e  Brianz  des  Mes  se  (est  li  contes,  que  li  rois 
croit  trop  de  plussors  chosses  ;  et  dist  que  Lanceloz 
s'en  vet  très  parmi  la  forest,  moult  pensis.  Il  n'ot 
guères  chevauchié  quant  il  anconlra  un  chevalier 
qui  navrez  estoit  moult  duremant;  il  li  demanda 
dont  il  venoit  et  qui  l'avoit  an  cele  manière  navré, 
c  Sire,  feit-il,  je  vieng  de  la  Chapele  Périlleusse,  dont  je  ne  me 
poi  desfandre  d'une  maies  janz  qui  s'i  apèrent  ;  si  m'ont  navré  an 
tel  manière  corne  vos  véez,  et,  se  une  damoisele  ne  fust  qui  là 
dedanz  vint  de  la  forest,  je  n'an  fusse  mie  eschapez  vis.  Mès  ele 
m'aida  par  si  que,  se  je  véoie  un  chevalier  que  l'an  apele  Lancelot 
ou  Perceval  ou  monseingnor  Gauvain,  je  diroie  auquel  que  je 
ancontroie  premier  que  il  alast  à  lui  sanz  déloiier;  quar  ele  se 
merveille  moult  conmant  aucuns  d'eus  ne  vient  ,  an  la  chapele, 
quar  il  n'i  doit  antrer  se  bons  chevaliers  non.  Mès  je  me  merveille 
moult,  sire,  couinent  la  damoisele  i  osse  antrer;  quar  c'est  li  plus 
merveillex  leus  qui  soit  et  la  damoisele  est  de  moult  grant  biauté, 
et  si  i  vient  par  meintes  fois  toute  seule  an  la  chapele.  I  che- 
valiers gist  an  la  chapele  qui  novelemant  est  ocis,  qui  fu  fel  et 
crieus  et  hardiz  chevaliers.  »  —  c  Conment  out-il  non  ?  »  feit 
Lanceloz.  «  Il  ot  non  Anurez  li  batarz,  feit  li  chevaliers  ;  si  n'avoit 
que  un  braz  et  une  mein,  et  li  autres  li  fu  trenchiez  à  un  chaste! 
que  migres  Gauvains^douna  à  Méliot  de  Logres,  quant  il  le  secorul 
vers  cel  chevalier  qui  gist  en  cel  sarquex.  Et  Méliot  de  Logres  a 
ocis  le  chevalier  qui  avoit  assis  le  chastel  ;  mès  li  chevaliers  le  navra 
duremant  si  que  ne  puet  estre  guariz  se  il  n'a  l'espée  de  quoi  il  le 
navra,  et  ele  gist  el  sarquex  joste  lui,  et  del  drap  de  quoi  il  est 


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—  987  — 

anseveli  ;  et,  se  Dex  me  lessoit  un  des  chevaliers  [ancontrer],  je 
fourniroie  volentiers  le  mesage  à  la  damoisele.  »  —  <  Sire  cheva- 
liers, vos  en  avez  un  trové,  je  ni  non  Lanceloz,  et,  por  ce  que  je 
vos  voi  navré  et  à  mescbief,  le  vos  di-ge  si  abendonnéemant.  »  — 
c  Sire,  feit  li  chevaliers,  or  garisse  Dex  vostre  cors  ;  quar  vos  alez 
an  grant  périll  de  mort.  Mès  la  damoisele  vos  désire  moult  à  voier, 
je  ne  soi  por  quoi,  qui  bien  vos  aidera  s'ele  velt.  » 

c  Sire  chevaliers,  Dex  nos  a  gitez  de  meint  péril  ;  ausint  fera-il 
cestui  par  son  pleissir  et  par  sa  volenté.  »  Lanceloz  se  part  atant 
del  chevalier  et  a  tant  chevauchié  qu'il  est  venuz,  à  l'avespir,  à  la 
Chapele  Périlieusse,  qui  siet  an  une  graçt  valée  de  la  forest,  et  avoit 
I  petit  cimetire  anviron,  qui  bien  estoit  clos  de  toutes  parz,  et 
avoit  une  croiz  anciane  par  defors  l'antrée.  La  chapele  et  li  cyme- 
tires  estoit  aonbrez  de  la  forest,  qui  moult  iert  grant.  Lanceloz 
antra  là  dedan2,  touz  armez;  il  se  seigna  et  benéie  et  coumenda  à 
Deu.  Il  vit  el  cymetire  sarquiex  an  plussors  leus  et  li  sembla  qu'il 
véist  genz  anviron  qui  paroloient  ansanble  li  uns  aus  austres.  Més 
il  ne  pooit  entendre  que  il  dissoient.  Il  ne  les  pooit  mie  voier  en 
apert,  mès  il  H  sanbloient  moult  granz.  Il  est  venuz  vers  la  cha- 
pele et  descendi  de  son  cheval,  et  vi,t  un  couvertiz,  par  dehors  la 
chapele,  où  il  avoit  viande  à  chevax  ;  il  i  ala  mestre  le  seun,  puis 
apuia  son  escu  à  son  glaive  à  l'entrée  de  la  chapele  et  antra  là 
dedanz  où  il  fessoit  moult  ocurs;  quar  il  n'i  avoit  clarté  que  d'une 
seule  lanpe  qui  clarté  rendoit  moult  oscuremant.  Il  voit  le  sarqueu 
qui  anmi  la  chapele  estoit,  là  où  li  chevaliers  gissoit. 

Quant  il  out  fete  s'ouroisson  devant  un  ymage  de  Nostre 
Dame,  si  vient  au  sarquex  et  l'euvre  le  plus  tosî  qu'il  puet,  et  voit 
le  chevalier  grant  el  hideus,  qui  là  dedanz  gisàoit  morz.  Li  dras 
en  qui  il  estoit  enseveliz  estoit  touz  sanglariz  desploiés  ;  il  prant 
Pespée  qui  dejoste  lui  gisoit  et  prant  le  suère  à  descoudre;  puis 
prist  le  chevalier  par  le  chief  pour  haucier  contreraonl,  et  le  trova 
si  pesant  et  si  malotru  que  à  grant  poine  le  puet-il  remuer.  Il 
trencha  la  moitié  del  drap  en  quoi  il  estoit  anseveliz  et  li  sarquex 
conmença  à  croistre  si  très  duremant  que  ce  sanbloit  que  la  chapele 


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—  2S8  — 


chétst.  Quant  il  ot  del  drap  et  l'espée,  il  reclot  le  sarquex;  tantost 
»  il  Tient  A  Fois  de  la  chapele  et  voit  monter,  el  mileu  del  cimetire,, 
ce  li  est  avis,  granz  chevaliers  et  ombles,  et  sont  apareïïliez  ausint 
corne  de  conbatre  ;  et  il  li  est  avis  que  il  Pagaitent  et  espient. 

A  tant  és-vos  une  damoisele  secorciée  très  parmi  le  cymetire 
grant  aléore,  et  dist  à  cens  qui  là  estoient  :  «  Gardez  qoe  vos  ne 
vos  movez  trèsqu'à  cele  heure  que  l'an  sache  qui  li  chevaliers  est.  • 
Et  ele  est  venue  à  la  chapele.  c  Sire  chevaliers,  metez  jus  Pespée 
et  ce  que  vos  avez  pris  de  cel  [drap]  an  mort  chevalier.  •  — 
c  Damoisele,  que  vos  nuit  ce  que  je  Pai?  »  feit  Lanceloz.  «  Por  ce, 
feit-ele,  que  vos  avez  pris  sanz  mon  congié  ;  quar  je  Pai  an  garde, 
et  li  et  la  chapele.  Et  je  veull,  feit-ele,  savoir  conment  est  voslre 
non.  »  —  «  Damoisele,  feit-il,  que  gaangnerez-vos  en  mon  non 
savoir?»  —  c  Je  ne  soi,  feit-ele,  se  je  i  auroi  ou  perte  ou  gaang; 
més  il  fu  jà  tele  heure  que  je  vos»  le  demandasse  moult  à  anviz, 
dont  je  fui  meintes  foiz  décéue.  »  —  c  Damoisele,  feit-il,  Tan 
m'apele  Lancelot  del  Lac.  »  —  c  Vos  devez  bien,  feit-ele,  avoir 
Pespée  et  le  drap  ;  més  vous  an  venez  avec  moi  an  mon  chastel  ; 
quar  je  vos  ai  meintes  foiz  désiré,  et  Pereeval  et  monseingnor 
Gauvain,  si  verrez  les  trois  sarquex  que  je  ai  feit  à  votre  eus.  » 

c  Damoisele,  feit-il,  je  ne  veull  mie  voier  si  par  tens  ma 
sépoulture.  »  —  «  Par  mon  chief,  feit-ele,  se  vos  n'ï  venez,  vos  ne 
povez  istre  de  çà  dedanz  sanz  annui,  et  cil  que  vos  véez  là  sont 
déable  terrian  qui  gardent  cest  cimetire  et  sous  mon  conmande- 
mant.  »  —  c  Jà,  se  Dex  plest,  damoisele,  feit  Lanceloz,  vostre 
déable  n'auront  pover  de  mal  fère  vers  crestian.  »  —  <  Ha,  Lan- 
celoz, feit-ele,  je  vos  requier  et  pri  que  vos  venez  avec  moi  en  mon 
chastel  et  je  vous  sauveré  jà  vostre  vie  ici  de  cele  jant  qui  jà  vos 
couront  sus  ;  et,  se  vos  ce  ne  volez  feire,  rendez-moi  Pespée  que 
vos  avez  prisse  el  sarquex,  si  vos  an  alez  atant.  »  —  «  Damoisele, 
feit  Lanceloz,  an  vostre  chastel  ne  pui-ge  mie  aler  ne  ne  veull  ; 
si  ne  m'en  priez  plus,  quar  j'ai  autre  besoingne  à  feire;  ne  l'espée 
ne  vos  rendroie-je  mie,  conment  qui  m'en  aviegne;  quar  uns  che- 
valiers ne  puet  guarir  autremant,  de  quoi  il  seroit  grant  doumages 


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—  289  — 


s'il  an  mouroit.  •  —  «  Ha,  Lanceloz,  feit-ele,  com  je  vos  truis  dur 
et  cruel  anvers  moi,  et  si  me  doit  moult  peser  de  ce  que  vos  avez 
l'espée,  et  à  vos  doit  estre  mout  bel;  se  vos  ne  l'eussiez  devers  vos, 
vos  ne  l'anportissiez  mie  à  vostre  volenté  de  céans;  ançois  éusse-je 
tout  mon  pleissir  de  vos  et  si  vos  en  féisse  porter  an  mon  chastel, 
dont  jà  mès  ne  vos  méussicz  por  nul  pover;  si  fu-je  quite  de  la 
garde  de  ceste  chapele  et  de  venir  çà  dedanz  en  tel  manière  corne  je 
i  vieng  souvent. 


c  \Jv  sui-ge  anguignie,  quar  nus  ne  vos  puet  mal  feire  ne 
retenir  qui  çà  dedanz  soit,  tant  corne  vos  aiicz  l'espée.  »  De  ce 
ne  fu  mie  Lanceloz  dolanz;  il  prant  congié  à  la  damoisele  qui  s'en 
part  anviz;  il  se  regarnit  de  ses  armes,  puis  remonte  sor  son 
cheval,  si  s'en  vet  très  parmi  le  cimetire  et  esgarde  cele  mauvesse 
gent,  qui  si  es  toi  en  t  let  et  grant  et  hideus  que  ce  sanbloit  que  il 
déussent  tout  dévorer.  Il  guerpissent  la  voie  à  Lancelot  ne  n'orent 
povoir  de  lui  mal  feire.  Il  est  issuz  del  cimetire  et  s'an  vet  parmi 
la  forest,  tant  que  li  jorz  li  aparut,  biaus  et  clers.  Il  trova  I  her- 
mite  là  où  il  oï  messe,  puis  menja  I  petit,  puis  s'en  parti  et  che- 
vaucha au  lonc  del  jor  jusqu'à  souleull  esconsant;  onques  ne  pot 
trover  recest  ne  d'une  part  ne  d'autre  où  il  péust  hcrberger,  si  li 
anuita  an  la  forest. 


JJanceloz  ne  sot  quel  part  torner,  quar  il  ne  connoissoit  pas 
ne  ne  savoit  les  estres  de  la  forest,  quar  il  ne  Iavoit  pas  souvent 
hantée.  11  chevaucha  tant  qu'il  trova  une  petite  rue,  et  avoit  un 
sentier  dejoste,  qui  l'amena  à  I  vergier  qui  estoit  au  chief  de  la 
forest,  où  il  avoit  I  poliz  par  où  l'an  i  entroit,  et  estoit  desfermez 
la  nuit.  Et  li  vergiers  estoit  bien  clos  de  murs.  Lanceloz  entra  là 
dedanz  et  referma  l'entrée,  puis  abati  le  frein  à  son  cheval,  si  le 
leissa  pestre  de  l'erbe.  Il  ne  pot  mie  choissir  le  chastel  qui  près 
d'ilec  estoit,  por  la  foisson  des  arbres  et  pour  la  nuit,  et  si  ne  sot 
où  il  s'estoit  anbatuz.  Il  mist  son  escu  à  son  chevez  et  ses  armes 
dejoste  lui,  si  s'endormi.  Mès,  se  il  séust  là  où  il  estoit  venuz,  il 
ne  se  fust  mie  andormiz;  quar  il  estoit  près  de  la  citerne  où  il  ocist 
le  lion  et  là  où  les  gripes  esloient,  qui  venuz  estoient  de  la  forest 


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toutes  saoules;  si  estoient  endormies  et  por  elles  estoit  li  potiz 
demorez  touz  desverrolliez.  Une  damoisele  s'an  ala  jus  d'une 
chanbre  parmi  I  faus  huis,  un  brachet  an  son  bras,  por  la  poor 
des  gripes.  Si  corne  ele  s'an  aloit  vers  le  potiz  por  verrollier  le, 
ele  choissi  Lancelot  qui  endormiz  estoit  enmi  le  vergier.  Ele  cort 
arières  à  sa  dame  au  plus  tost  qu'ele  pot  et  li  dist  :  «  Or  tost, 
dame,  feit-ele,  Lanceloz  dort  el  Vergier.  •  Ele  sailli  sus  inèlement 
et  s'an  vient  el  vergier  là  ou  Lanceloz  dormoit,  puis  s'asist  dejoste 
lui  et  le  conmença  à  regarder  en  soupirant,  et  se  trest  au  plus  près 
de  lui  qu'ele  pot.  «  Biaus  sire  Dex,  feit-elç,  que  feroi-je?  Se  je 
Pesveille  avant,  il  n'aura  cure  de  moi  bessier  et,  se  je  le  besse  en 
dormant,  il  s'esveillera  tantost;  et  mielz  me  vient-il  que  je  an 
prangne  ce  que  j'an  puis  avoir  apareiilemant  que  je  i  faillisse  del 
tout;  et,  se  je  Ta  voie  bessié,  espoir  por  ce  ne  me  herroit-il  mie; 
puis  si  me  pouroie  venter  que  tant  aroie-je  del  sien.  »  Ele  aprocha 
sa  bouche  de  lui,  si  le  bessa,  au  mielz  et  au  plus  bel  qu'ele  sot, 
III  foiz  ;  et  Lanceloz  s'esveilla  tantost,  si  sailli  sus  et  fist  croiz  sur 
lui,  puis  esgarda  la  damoisele  et  dist  :  «  Ha  Dex,  où  sui-ge 
donques?  »  —  c  Biaux  dous  amis,  feit-ele,  vos  estes  près  de  eele 
qui  tout  a  mis  son  cuer  an  vos  sans  r'oster.  »  —  «  Je  vos  cri  merci, 
damoisele,  feit  Lanceloz,  et  je  vos...  Quar  chosse  qui  meint,  se  Dex 
plest,  ne  harai-ge  jà,  ne  chosse  que  Tan  ait  amce  longuemant  ne 
doit  l'an  mie  tost  anchaier  de  l  amor  qui  est  anracinée  el  cuer, 
quant  l'en  la  trove  bon  et  loial,  ne  s'en  doit  l'an  mie  si  tost  partir.  » 


ire,  feit-ele,  cist  chastiax  est  an  vostre  conmandemant, 
s'en  vos  ne  demore;  de  moi  povez-vous  bien  savoir  le  penser 
anvers  vous;  je  voroie  que  vos  penssiez  ausint  anvers  moi.  — 
«  Damoisele,  feit-il,  je  quier  la  guérison  del  chevalier  qui  ne  puet 
estre  guériz  se  je  ne  li  port  le  chief  d'un  de  voz  serpenz.  »  — 
«  Certes,  sire,  si  feit  ;  mès  por  ce  le  fi-ge  dire  à  la  damoisele,  que 
je  voloie  que  vos  revenissiez  çà  dedanz  à  moi.  »  —  c  Damoisele, 
feit-il,  je  i  sut  revanuz,  si  m'an  iroi  arière  puisque  li  chief  del 
serpant  ne  li  a  mestier.  »  —  c  Ha,  Lanceloz,  feit-ele,  corne  estes 
bons  chevaliers,  et  mauvés  faiiliz  an  autre  manière.  Je  ne  cuit 
chevalier  el  mont  qui  me  refussast,  se  vos  non.  Ce  vos  vient  de 


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folie  et  d'outrage  et  de  bassesce  de  cuer.  Les  gripes  n'ont  pas  fait 
ma  volenté  qui  ne  vos  ont  ocis  ou  estranglé  qae  que  vos  dormissiez, 
et,  se  je  cuidoie  qu'eles  an  éus  ent  pover  de  vos  occierre,  je  les  feroie 
jà  venir  à  vos  ociere.  Mes  li  déabie  ont  mis  en  vos  tant  de  cheva- 
lerie qu'à  grant  poine  puet  hom  avoir  garantie  envers  vous.  Je  vos 
devroie  mielz  amer  mort  que  vif.  Par  mon  chief,  je  vorroie  que 
vostre  leste  pendist  avec  les  autres  qui  pendent  à  l'entrée  de  la 
porte,  et,  se  je  cuidasse  à  vos  faillir  an  tel  manière,  je  éusse  mon 
père  amené  ci  illec,  que  que  vos  dormissiez,  qui  moult  volentiers 
vos  éust  ocis. 


us  qui  sache  le  convenant  de  moi  et  de  vos  ne  vos  doit 
tenir  à  bon  chevalier;  quar  vos  me  deresnastes,  par  l'esgart  et  par 
la  coutume  del  chastel,  si  ne  m'ossez  avoir,  par  mavestié  et  par 
pérece.  »  —  «  Damoisele,  feit  Lanceloz,  vos  diroiz  vostre  volenté  ; 
vos  avez  tant  feit  à  moi  puis  que  je  ving  ça  dedanz  que  je  nedoi  avoir 
garde  de  vos.  Qui  Tome  besse  ne  la  Came,  se  il  lor  porchace  son 
mal,  il  est  treistres.  »  —  «  Lanceloz,  j'an  pris  ce  que  j'an  poi 
avoir  ;  quar  je  voi  bien  que  je  n'i  aurai  plus  nul  recouvrier.  »  II 
vet  mestre  le  frein  à  son  destrier,  puis  prant  congié  à  la  damoisele 
qui  s'en  part  moult  dolante;  inès  Lanceloz  n'i  vosl  plus  demorer; 
quar  il  avoit  grant  foisson  de  chevaliers  el  chastel,  ne  il  ne  se 
voloit  mie  mestre  à  meschief  por  noiant.  Il  ist  fors  del  vergier;  la 
damoisele  lesgarde  tant  corne  ele  le  pot  voier  ;  après  est  venue  à  sa 
chanbre,  dolente  et  coureciée  ;  ele  ne  set  an  quel  manière  ele  se 
puisse  conduire;  quar  la  riens  el  monde  qu'ele  plus  aime  li 
esloingne,  dont  ele  ne  puet  avoir  joie. 


JUanceloz  chevauche  très  parmi  la  forest  tant  qu'il  ajorne, 
et  vint,  endroit  l'eure  de  midi,  au  Chastel  Perillex,  là  où  Méliot  de 
Logres  gissoit.  Il  antra  dedanz  le  chastel.  La  damoisele  qui  fu  à  la 
cort  le  roi  Artus  li  vint  à  rencontre.  «  Lanceloz,  feit-ele,  bien 
puissiez-vos  venir  !»  —  «  Damoisele,  feit-ii,  bone  aventure  aiiez- 
vos!  i  II  fu  descend uz  au  perron  de  la  sale;  ele  le  feit  monter 
contremont  les  degrez,  après  le  feit  désarmer  :  «  Damoisele,  feit-il, 
vez-ci  del  drap  de  quoi  li  chevaliers  fi*  anseveliz  et  véez  ici  l'espée; 


—  292  — 


mès  vos  me  gabasles  de  la  tesle  au  serpant.  »  —  c  Par  mon  chief, 
£isl  la  damoisele,  ce  fis-ge  pour  la  damoisele  del  chastel  aus  gripes 
qui  ne  vos  hel  mie  ;  quar  ele  m'ap  avoit  prié.  Or  vous  a  véu,  si  an 
sera  plus  aisse  et  si  ne  m'en  saura  que  demender.  » 


Jja  damoisele  moine  Lancelot  là  où  Mélioz  de  Logres  gist,  en 
une  moult  riche  chanbre.  Lanceloz  s'asiet  devant  lui,  puis  li 
demande  conment  il  li  est.  c  Méliot  feit-[ele,  vez-ci]  Lancelot  del 
Lac  qui  vostre  guérison  aporle.  »  —  c  Ha,  sire,  bien  soiez-vos 
venuz!  »  —  «  Dex  vos  otroi  santé  hâtivement!  *  feit  Lanceloz. 
c  Ha,  pour  Deu,  feit  Mélyoz,  que  feit  misires  Gauvains?  Est-il 
hestiez?  »  —  c  Je  le  lessai  tout  hestiez  quant  je  me  parti  de  lui, 
feit  Lanceloz  ;  et,  se  il  savoit  que  vos  fussiez  bléciez  en  itel  manière, 
il  an  seroit  moult  dolanz  et  li  rois  Artus  autresinl.  »  —  c  Sire, 
feit— il,  li  chevaliers  qui  assis  les  avoit  me  navra  an  tel  manière,  de 
quoi  il  morust  puis.  Mès  les  plaies  que  me  fist  sont  si  crieusses  et 
si  forsenées  qu'êtes  ne  puéent  guérir  se  l'espée  n'i  atouche  et  si  n'i 
a  del  drap  en  quoi  il  fu  anseveliz,  qui  sangianz  est  desploiés,  que 
il  ot.  »  —  «  Par  foi,  feit  la  damoisele,  vez-le  ci.  »  —  «  Ha,  sire, 
feit-il,  moult  grant  merciz  de  ceste  grant  bonté.  An  toutes  manières 
pert-ii  bien  que  vos  estes  bons  chevaliers  ;  quar,  se  la  bontez  de 
vostre  chevalerie  ne  fust,  li  sarquex  où  li  chevaliers  gist  ne  fust 
mie  ouverz  si  légièrement,  ne  n'éussiez  mie Tespée  ne  le  drap;  ne 
onques  mès  nus  chevaliers  n'i  entra  qui  n'i  morust  ou  il  s'en  par- 
tist  navrez  moult  orgeilleusemant.  »  L'en  li  descouvre  ses  plaies 
et  deslie  Lanceloz,  et  la  damoisele  i  a  touchié  l'espée  et  le  suaire, 
et  eles  li  sont  asouagiées.  Et  il  dist  que  il  set  bien  ore  à  primes  que 
il  n'aura  garde  de  mort.  Lanceloz  en  est  moult  joieus  en  son  euer 
de  ce  que  il  voit  que  il  iert  par  tens  guériz  ;  et  ce  fust  granz  dou- 
mages  de  sa  mort;  quar  il  iert  bons  chevaliers  et  sages  et  loiax. 


«  Jjanceloz,  feit  la  dame,  je  vos  ai  longuemant  haï,  por  le 
chevalier  que  je  amoie,  que  vos  me  tolistes  et  mariastes  à  autrui 
qu'à  moi,  et  de  vos  grever  à  mal  feire  me  sui-ge  meintes  fois  pènée, 
por  ce  que  vos  me  féistes  ;  quar  je  ne  fui  onques  si  dolante  de 
chosse  qui  m'avenist.  Il  m'amoit  de  très  grant  amor  et  je  lui,  ne  jà 


—  293  — 


l'a  m  or  ne  faudra.  Mes  il  m'est  plus  lointeinz  assez  que  il  n'estoit 
devant  et,  por  ceste  bonté  que  vos  avez  feite,  n'avez  vos  mes 
garde  de  ma  grevance.  »  —  <  Damoisele,  feit  Lanceloz,  moult  grant 
mereiz.  »  Il  fu  la  nuit  herbergiez  el  chastel  moult  richemant  et 
hauorez,  et  l'andemein  s'an  parti  quant  il  ot  pris  congié  à  la 
damoisele  et  à  Méliot,  et  s'en  vet  arière  grant  aléure  vers  la  cort  le 
roi  Artu,  qui  moult  estoit  esfraé;  quar  Mandeglanz  conquéroit  de 
ses  illes  de  sa  terre  grant  partie.  Li  plussors  des  terres  que  il 
conquéroit  guerpissoient  la  novcle  loi,  por  poor  de  mort,  et  tenoient 
la  fausse  créance.  Et  misires  Gauvains  et  meint  autre  chevalier 
s'estoient  partis  de  la  cort  le  rois  Artus  por  ce  que  li  rois  se  créoit 
mielz  an  Briant  des  Illes  que  il  ne  fessoit  an  eus. 


V^juar  meintes  foiz  anvoia  li  rois  Arlus,  chevaliers  contre 
Mandegïant,  puis  que  Lanceloz  s'en  fu  partiz  de  la  cort,  por  sa 
terre  tanser  ;  onques  ne  vit  celui  qui  niant  s'en  venist  desconfiz. 
Li  rois  d'Oriande  s'afichoit  moult  que  il  tenroit  à  sa  seror  ce  que 
ele  li  avoit  mandé;  quar  il  li  cuidoit  par  tens  rendre  le  roi  Artus 
et  rendre  toute  sa  terre.  Li  rois  desiroit  moult  la  revenue  Lancelot 
et  dissent  par  meintes  foiz  que,  s'il  éust  esté  contre  ses  anemis 
einsint  procheins  corne  li  autre  que  il  tranmist,  il  ne  s'ossent  mie 
vers  lui  si  revoler.  En  icel  esfroi  que  li  rois  Artus  estoit,  revint 
Lanceloz  à  la  cort,  de  quoi  li  roiz  fu  moult  joieus.  Lanceloz  sot  que 
misires  Gauvains  et  misires  Yveins  n'i  estaient  mie  et  que  il  esloi- 
gnent  la  cort  plus  volentiers  que  il  ne  looient,  por  Briant  des  Illes 
que  li  rois  Artus  créoit  plus  que  nus  des  autres.  Il  s'en  vost  partir 
autresint;  mes  li  rois  ne  li  lessa,  ençois  li  dist  :  «  Lanceloz, 
je  vous  pris  et  requier,  corne  celui  que  je  moult  aim,  que  vos 
metez  peine  et  conseull  en  ma  terre  desfandre  ;  quar  je  ai  an  vos 
moult  grant  fiance.  »  —  <  Sire,  feit  Lanceloz,  m'aide  ne  ma  force 
ne  vos  faudra  jà;  gardez  que  la  vostre  ne  me  faille.  »  —  «  Je  ne 
voi  doi  raie  faillir,  feit  li  rois;  non  feroi-je  jà,  quar  je  faudroie  moi 
méime.  » 


iJi  estoires  dist  que  il  charcha  à  Lancelot  XL  chevaliers,  et 
est  venuz  en  une  illelà  où  li  rois  Mandeglanz  estoit.  Ançois  que  il 


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séust  sa  venue,  li  ot-il  despecié  sa  voie  et  les  cordes  copées  et  les 
ains  péçoiées  et  les  noies  ronpues.  Après,  se  féri  an  la  gent  Made- 
glant,  si  an  ocitrent  tant  conroe  il  vostrent,  il  et  si  chevalier.  Li 
rois  se  cuida  arrières  treire,  et  lui  et  sa  mesniée,  si  conrae  il 
soulet  à  garison;  mès  il  la  trova  moult  mal  apareilliée.  Lanceloz  le 
chaça  trèsque  vers  la  mer,  là  où  il  s'en  couret  autresint  desconfiz, 
et  il  l'ocist  entre  sa  gent,  et  luit  li  autre  chevalier  furent  ocis  et 
gité  en  la  mer.  Icele  ille  fu  aquitée  par  Lancelot,  et  il  s'en  ala  aux 
autres  illes,  quant  que  Mandeglanz  avoît  conquises  et  mis  ens  an 
la  fause  loi;  il  en  r'osta  ceus  qui  mis  estoient  por  poor  de  mort  et 
remist  la  terre  el  point  où  ele  avoit  avant  esté.  Il  herra  tant  de  ille 
à  autre  que  il  vint  en  Arbanie  où  il  les  avoit  prumereinemant 
secoruz. 

Quant  cil  de  la  terre  le  virent  venir,  si  sorent  bien  que  li 
rois  d'Oriande  estoit  morz  et  les  illes  aquitées,  si  en  firent  moult 
grant  joie.  Il  s'en  ala  an  la  terre  d'Oriende  qui  fu  le  roi  qu'il  avoit 
ocis.  La  terre  estoit  auques  vidie  des  plus  puissanz  et  des  plus  forz, 
quar  il  estoient  mort  aveques  lor  seingnor.  Lanceloz  out  amené 
avesques  lui  des  meillors  chevaliers  et  des  plus  puissanz;  il  fu 
venuz  à  grant  navie  en  la  terre  et  la  conmença  à  destruire.  Cil  de 
la  terre  estoient  mescréant,  quar  il  créoîent  en  fausses  yores  et  en 
fauses  y  mages.  Il  virent  qu'il  ne  pooient  la  terre  garentir,  puisque 
lor  sires  estoit  morz.  Li  plussors  se  lessièrent  ocirre  por  ce  qu'il 
ne  voloient  guerpir  la  mauvesse  loi  ;  et  cil  qui  se  vorent  atorner  à 
Deu  furent  gari.  Li  roiaumes  estoit  moult  riches  et  moult  granz, 
que  Lanceloz  conquist  et  atorna  à  la  loi  Nostre  Seingnor  einsint.  Il 
fist  brissier  toutes  les  fausses  ymages  de  cuivre  et  de  laton  an  coi  il 
avoient  créu  avant  et  de  quoi  li  faus  respons  lor  venoient  des  voiz 
aux  déables;  après,  i  fist  fère  crucefiz  et  ymages  à  la  senblance  de 
Nostre  Seingnor  et  an  la  senblance  sa  douce  mère,  por  ceus  des 
roiaumes  mielz  confermer  an  la  loi. 

Lij  plus  fors  et  les  mielz  vallant  de  la  terre  s'asenblèrent  un 
jor  et  distrent  qu'il  estoit  bien  sesson  que  si  riche  tente  ne  fust  mie 
sanz  roi.  Il  s'acordèrent  tuit  et  vinrent  à  Lancelot  et  li  distrent 


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que  il  voloieut  que  il  fust  rois  del  roiaume  qu'il avoit  conquis;  quar 
an  nuliui  ne  pooit-il  mielz  estre  anploiiez,  et  il  li  aideraient  assez 
des  autres  roiaumes  à  conquerre.  Lanceloz  les  an  mercia  moult,  si 
lor  dist  que  de  cele  terre  ne  d'autre  ne  seroit-il  jà  rois  se  par  le 
los  non  le  roi  Artus;  quar  toute  la  conqueste  qu'il  avoit  feite  estoit 
seue,  et  par  son  conmandemant  i  estoit-il  venuz,  si  li  avoit  ses 
chevaliers  chargiez  qui  li  avoient  aidé  à  reconquerre  les  terres. 


JJi  rois  Claudas  avoit  oï  dire  que  Lanceloz  avoit  mort  le  roi 
d'Oriande  et  que  nule  ille  ne  se  povoit  desfandre  encontre  lui  c*à 
poines.  Il  ne  li  fu  pas  bel,  ne  de  sa  bone  chevalerie  ne  de  sa 
conqueste  ;  quar  il  li  menbroit  bien  de  la  terre  que  il  avoit  con- 
quisse sor  le  roi  Ban  de  Benoyc,  qui  pères  fu  Lancelot  ;  et  por  ce. 
estoit-il  dolanz  de  la  bone  chevalerie  de  quoi  Lanceloz  avoit  par- 
tout pris  et  renon,  por  ce  que  il  estoit  tenanz  de  la  terre  son  père. 
Lt  rois  Claudas  envoia  un  privé  mesage  à  Briant  et  li  menda  que, 
se  il  pooit  tant  feire  que  li  rois  Artus  congéast  Lancelot  de  sa  cort 
et  que  il  fust  raalement  de  lui,  il  Tan  saurait  moult  bon  gré  et  si  li 
aideroit  par  tens  à  prendre  vengance  de  ses  anemis;  quar,  se  Lan- 
celoz estoit  fors  dè  sa  cort  et  misires  Gau vains,* ne  dureroient 
gueres  les  plussors,  ainz  auraient  de  la  terre  le  roi  Artus  toute  lor 
volenté.  Brianz  remenda  le  roi  Claudas  arières  que  misyres  Gau- 
vains  et  misyres  Yvains  conmançoient  la  cort  à  esloingnier  et  li 
plussor  des  autres,  si  ne  s'esmoiast  de  riens,  quar  il  pranroit  de 
Lancelot  bon  conroi  à  lor  heus,  en  po  de  tans. 


J\  la  cort  le  roi  Artus  sont  venues  les  noveles  que  li  rois 
d'Oriande  est  morz  et  ses  genz  destruites,  et  que  Lanceloz  a  conquis 
son  roiaume  et  le  roi  ocis  et  toutes  les  terres  reconquises,  où  il 
avoit  misses  la  fausse  loi  et  la  fausse  créance  par  sa  force  et  par  sa 
doutance.  Et  dient  li  plussor  en  la  cort  que  cil  del  réaume  d'Oriande 
ne  lessent  repérier  Lancelot,  ne  cil  des  autres  illes,  et  estrivent  de 
lui  faire  roi;  il  n'est  riens  el  monde,  se  il  lor  conmande,  que  il  ne 
facent,  ne  onques  ganz  ne  furent  si  obéissant  corne  cil  de  toutes 
ces  terres  sont  à  lui.  Brianz  des  Illes  vint  I  jor  au  roi  Artus  pri- 
véemani  et  li  dist  :  «  Sire,  feit-il,  je  vos  doi  moult  amer  ;  quar  vos 


—  296  — 


m'avez  fcit  scncschaux  de  voslre  (erre  ;  si  m'est  avis  que  vos  avez 
grant  fiance  an  moi,  et  je  vos  doi  bien  destorner  de  vostre  mal  et 
avencier  vostre  bien  partout,  et,  se  je  ne  fessoie,  je  ne  seroie  mie 
loial  anvers  vos. 


t  11  ovcles  me  sont  venues  procheinemant  que  cil  del  roiaume 
d'Oriande  et  d'Arbanie  et  des  autres  il  les  qui  à  vos  sont  apendanz, 
se  sont  antr'aséuré  luit  ansanble  et  ont  juré  et  fiancé  d'aidier  li  un 
à  l'autre  anvers  vos;  si  dèvent  fère  ior  roi  de  Lancelot  procheine- 
mant, por  venir  sus  voslre  terre  au  plus  losl  qu'il  poront,  là  où  il 
l'oseront  mener  ;  et  a  juré  son  seremant  de  vostre  réaume  conquarre 
tout  cinsint  conme  vos  le  tenez,  et,  se  vos  contre  ce  n'estes  par  tans 
garniz,  vous  an  pourez  avoir  grant  annui  de  vostre  cors  méisme  et 
doumage  tel  corne  je  vos  di.  »  —  «  Par.  mon  chief,  feit  li  rois 
Artus,  je  ne  cuide  mie  que  Lanceloz  ossast  ce  penser  ne  que  il 
éust  cuer  de  moi  mal  feire.  »  —  t  Par  mon  chief,  feit  Brianz,  ci  a 
piéça  que  je  m'en  sui  apercéuz  et  de  ce  et  d'el  ;  més  l'an  ne  doit 
mie  tout  dire  à  son  seingnor  quant  que  Tan  set,  por  ce  que  l'an  ne 
cuit  que  ce  soit  losange  ou  que  l'an  veullc  janz  me  lier  à  lui  par 
haine.  Mes  il  n'est  riens  ei  monde  que  je  vos  celasse  d'ore  an 
avant,  por  Tamor  que  vos  me  portez  et  por  ce  que  vos  avez  fiance 
an  moi,  et  si  povez-vos  bien  avoir,  quar  je  vos  ai  ma  terre  aban- 
donée,  qui  marchist  à  la  voslre,  par  quoi  vos  povez  moult  des- 
treindre  vos  anemis  ;  quar  vos  savez  bien  qu'il  n'a  chevalier  an 
vostre  cort  de  greingnor  pover  qne  je  sui.  » 


c  Jtar  mon  chief,  feit  li  rois,  je  vos  veull  amer  et  chier 
tenir,  ne  jà  ne  serez  ostez  de  m'amor  ne  de  mon  servisse  por  nullui 
qui  parler  en  sache,  tant  corne  je  i  voie  le  bien  et  la  loiauté.  Je 
menderoi  Lancelot,  par  mes  lettres  et  par  mon  séel,  que  il  viegne 
à  moi  parler, .quar  je  an  ai  grant  bessoing;  et,  quant  il  i  ert,  pren- 
drons conroi  de  ce  que  vos  m'avez  dit;  quar  je  ne  veull  mie  que, 
il  ne  autres  qui  mes  chevaliers  soil,  voille  par  puissance  révéler 
anvers  moi;  quar  assez  doit  avoir  puissance  li  sires  desor  son 
chevalier  et  estre  crémuz  et  doutez  de  lui,  ou  autremant  est  feible, 
sa  seingnorie  ne  vout  riens  sans  puissance.  » 


-  297  — 


Li  rois  tramist  ses  leslres  par  son  raesage  à  Lancelot.  Li 
mesages  le  quist  tant  qu'il  le  trova  el  roiaume  d'Oriande;  il  li 
bailla  les  lestres  et  le  séel  le  roi.  Tantost  corne  il  sot  que  les  lestres 
dient,  il  prist  congié  à  cens  de  la  terre,  qu'il  furent  moult  dolant; 
il  s'en  parti,  si  revint  arières  à  Cardeull  et  ramena  assez  touz  les 
chevaliers  qu'il  li  avoit  chargiez  ;  si  li  dist  qu'il  li  avoit  reconquisses 
toutes  les  il  les  et  que  li  rois  d'Oriande  es  toit  morz  et  que  sa  terre 
estoit  atornée  à  la  loi  Nostre  Seingnor.  Li  rois  manda  Briant  des 
Illes  que  il  féist  XL  chevaliers  venir,  armez  desoz  les  chapes  et  qui 
préissent  Lancelot  tantost  corne  il  le  conmenderoit.  Les  noveles  an 
vienent  à  Lancelot,  là  ou  il  estoit  à  son  ostel,  que  li  rois  avoit  feit 
venir  chevaliers  touz  armez  el  palès;  Lanceloz  s'apensa  que  il  avoit 
aucun  besoing  et  qu'il  s'armeroit  autresint;  il  se  fist  armer  et  vint 
an  la  sale  où  li  rois  estoit.  «  Sire,  feit  Brianz.  aucune  chosse  pense 
Lanceloz,  qui  s'est  armez  à  son  ostel  et  venuz  çà  dedanz  en  tel 
manière  et  an  tel  point  sanz  le  vostre  congié;  encore  vos  fera-il 
autre  chosse.  Vos  li  devriez  bien  demander  porquoi  il  vos  veult 
mal  feire,  ne  an  quel  manière  vos  l'avez  déservi.  •  Il  le  feit  mander 
devant  lui.  *  Lanceloz,  feit  li  rois,  porquoi  éstes-vos  armez?  »  — 
c  Sire,  l'an  m'a  dist  qu'il  avoit  çà  dedanz  venuz  chevaliers  armez; 
si  doutoie  que  aucuns  essoine  ne  vos  fust  créue,  quar  je  ne  voroie 
que  nus  maux  vos  venist.  »  —  «  Vos  i  venisles  por  autre  chosse, 
feit  li  rois,  si  corn  m'an  a  feit  antendant,  et,  que  la  sale  fu  vidiée  de 
jant,  espoir  que  vos  m'océissiez.  »  Li  rois  le  conmande  tantost  à 
prandre  sanz  nul  escondist  feire;  li  chevalier  qui  estoient  armé 
desfublèrent  lor  chapes  et  saillent  de  toutes  parz ,  quar  il  n'ossent 
trespasser  le  conmandemant  le  roi,  et  li  plussor  estoient  honme 
Briant  des  Illes. 

Lanceloz  les  voit  venir  vers  lui,  si  a  l'espée  tranchant  et 
dist  :  t  Par  mon  chief,  vos  me  rendez  mauvès  garredon  del  ser- 
visse que  je  vos  ai  feit.  »  Li  chevalier  li  vienent  tuit  ansanble,  les 
espées  sachiées,  et  li  corent  tuit  an  un  fès.  Il  se  vet  desfandant 
trèsqu'au  mur  de  la  sale,  de  quoi  il  fist  chastel  par  derrières; 
mès,  ançois  qu'il  i  venist,  an  ocist  VII  et  que  navrez.  Il  se  con- 


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-  298  - 


manda  à  desfandre  moult  vigreussemant  de  toutes  parz  ;  mes  il  ti 
donent  des  espées  granz  cox  et  ce  n'estoit  mie  jeus-parliz  de  XXX 
cox  ou  de  XL  contre  un  seul.  Ne  nus  ne  devroit  croire  que  uns 
seus  chevaliers  se  péust  partir  de  tant  de  jant,  porquoi  il  fussent 
antalenté  de  lui  prendre  et  de  lui  mal  feire.  Lanceloz  se  desfandi 
tant  corne  il  pot,  mès  la  force  n'estoit  pas  seue,  et  toutesvoies, 
ançois  qn'il  se  lessast  prandre,  se  vendi-il  moult  chier;  quar  des 
XL  chevaliers  damaga-il  tant  le  XX,  n'i  ot  il  celui  qui  ne  fust 
navrez  moult  dinremant  et  li  plussor  mort;  et  consivi  Briant  des 
Illes  à  lui  prandre  si  duremant  qu'il  fist  boivre  l'espée  el  sanc  de 
son  cors,  si  que  la  ploie  fu  grant.  Li  chevalier  prirent  Lancelot  de 
toutes  parz  et  li  rois  conmenda  que  Tan  mal  ne  li  féist,  mès  le 
menast  l'an  an  sa  chartre  an  prisson.  Lanceloz  se  merveilla  moult 
porquoi  U  rois  li  feisoit  ce,  ne  de  quoi  ceste  haine  estoit  venue  si 
noveleroent.  Il  est  mis  an  la  prisson  si  con  li  rois  l'avoit  conmandé. 
Tuit  cil  de  la  cort  an  sont  dotant,  fors  Briant  et  si  chevalier  ;  mès 
ancore  le  poura-il  bien  conparer  chier,  se  Dex  giète  Lancelot  de 
prisson.  Li  auquant  dient  :  «  Ore  est  la  cort  le  roi  perdue;  puisque 
misires  Gauvains  et  li  autre  chevalier  l'ont  einsint  eslongniée  et 
Lanceloz  est  mis  an  la  prisson  por  bien  feire,  mauvesse  Oance 
puéent  li  autre  avoir.  »  Il  prient  à  Deu  qu'il  an  doint  ancore 
mauvès  guerredon  à  Briant  des  Illes  ;  quar  il  sèvent  bien  que  tout 
ce  a-il  pourchacié.  A  mauvès  guerredon  ne  puet-il  faillir,  se  Dex 
garist  Lancelot  et  il  le  giète  de  prisson. 


ta  m  se  (est  li  contes  de  Lancelot  et  revient  à 
Perceval  qui  n'avoit  pas  oies  ces  noveles,  si  les 
savoit.  11  est  parliz  del  chastel  son  oncle  qu'il  ot 
reconquis  et  fu  moult  dolanz  de  la  novele,  que  la 
damoisele  li  aporta  qui  navrée  estoit,  desaserour 
que  Arisloz  en  avoit  menée  à  force  chiés  I  vava- 


sor  ;  il  la  devoit  prendre  à  moullier  et  tranchier  lui  la  teste,  au  chief 
de  l'an  ;  tex  esloit  sa  coutume  de  toutes  celés  que  il  prenoit.  Perce- 
val  chevauche  I  jor,  touz  pensis,  si  s'en  aloit  au  plus  tost  que  il  puet 
vers  l'ermitage  son  oncle  le  roi  Peschéor;  il  i  est  venuz  à  I  avesprir; 
il  vit  III  hermites  issus  hors  de  l'ermitage;  il  descendi  et  ala 
ancontre,  tantost  corne  il  les  vit.  «  Sire,  font  li  hermite,  n'entrez 
mie  là  dedanz;  quar  l'an  i  ansevelit  I  cors.  »  —  «  Qui  est-il?  • 
feit  Perceval.  <  Sire,  feit  li  hermites,  c'est  li  bon  rois  Pelles  que 
Deritez  ocist  oreins  après  la  messe,  por  I  sien  neveu  Perceval  que 
il  n'aime  mie,  et  une  damoisele  ansevelit  le  cort  là  dedanz.  »  Quant 
Perceval  oi  la  novele  de  son  oncle  qui  est  morz,  si  an  fust  moult 
dolanz  an  son  cuer,  et  fu  l'andemain  an  son  oncle  anterrer.  Quant 
la  messe  fu  chantée  et  Perceval  s'en  vost  partir,  corne  celui  qui 
estoit  an  grant  désir  de  prendre  vengence  de  lui  qui  tel  honte  li 
avoit  feite, 


iltant  es  vous  la  damoisele  qui  est  à  lui  :  «  Sire,  feit-ele, 
je  vos  ai  quis  moult  a  lonc  tans.  Véez  ci  la  teste  d'un  chevalier 
que  je  port  à  l'arçon  de  ma  scie  pendue,  en  cest  riche  vessel 
d'ivoire  que  vos  povez  voier,  qui  ne  doit  estre  vanchiez  se  par  vos 
non.  Si  m'en  deschargiez,  biaus  sire,  par  vostre  franchise;  que  je 
l'ai  porté  trop  longuemant;  et  ce  set  bien  li  rois  Àrtus  et  misires 
Gau vains;  quar  chascuns  m'a  véue  à  cort  atout  le  chief;  mès  il 
ne  me  savoient  dire  noveles  de  vos;  ne  je  ne  puis  r'avoir  mon 


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—  300  — 


chaslel  jusqu'à  cel  hore  qu'il  soit  vangiez.  »  —  t  Dont  fu  ii  che- 
valiers, damoisele?  »  feit  Perceval.  c  Sire,  il  fu  fuiz  vostre  oncle 
Brun  Brandalis  et  fu  I  des  meillors  chevaliers  del  monde,  se  il  fust 
demorez  an  vie.  »  —  c  Et  qui  l'ocist,  damoisele?  »  feit  Perceval. 
c  Sire,  li  chevaliers  de  la  parfounde  forest,  qui  le  lion  moine, 
mauvessemaot  en  traïsson  là  où  il  ne  s'an  doune  garde.  Quar,  s'il 
fust  armez  aulresint  corne  cil  esloit,  il  ne  l'éust  pas  ocis.  » 
—  c  Damoisele,  feit  Perceval,  ce  poisse-moi  qu'il  Fa  ocis,  et  de 
mon  oncle  le  roi  hermite  autresint,  que  je  vangeroie  plus  volen- 
tiers  que  toz  les  oms  del  monde;  quar  il  est  ocis  por  moi. 


«  lYlout  fu  cil  desloial  et  mauvessemant  s'en  vost  venchier, 
qui  I  sejnt  ho  m,  un  hermite,  qui  à  lui  ne  volet  mal,  ocist  por 
moi,  ne  pour  autrui.  Je  seroie  moult  joieus  se  je  povoie  trover 
le  chevalier;  ausinl  feroil-il  de  moi,  ce  cuit;  quar  il  me  het  autant 
corne  je  faz  lui,  si  conme  Tan  le  m'a  conté;  et  Damediex  otroit, 
eonmant  que  il  prangne,  que  l'un  puisse  trover  l'autre  par  tens  !  » 
—  c  Sire,  feit  la  damoisele,  il  est  si  outrageus  chevaliers  qu'il  n'a 
an  tout  le  mont  si  bon  que  il  ne  cuit  mielz  valoir  de  lui,  et,  s'il 
vos  het,  de  volent,  se  il  vos  séust  ci  yos  ou  autre  ou  voz  tierz,  si  i 
venroit-ii  jà  meintenant,  s'il  en  esloit  en  leu  ne  an  èse.  »  — 
*  Damoisele,  feit  Perceval,  à  meschief  doint  Deux  qu'il  i  viegne 
quant  il  i  venra  !  »  —  «  Sire,  fet-ele,  la  parfonde  forest  là  où  li 
chevaliers  Rous  le  lion  moine,  est  vers  le  chaslel  Arislot,  et,  ançois 
que  vos  i  veingniez  par  aventure  an  la  forest,  an  poroiz-vos  bien 
ofr  aucunes  noveles.  » 


—  301  — 


a  darianne  branche  del  Gréai  conmence  ici,  el 
non  del  père  et  del  fuilz  et  del  seint  esperit.  Li 
contes  dist  que  Perceval  s'en  ala  parmi  la  forest; 
il  vit  passer  devant  lui  II  valez,  et  portoit  chas- 
cuns  une  beste  chauvache  trossée  derrière  lui, 
qui  prises  èrent  aus  chiens.  Perceval  vint  à  ceus, 
grant  aléure,  si  les  feit  arester.  «  Scingnors,  feit-il,  où  enporterez- 
vos  ces  bestes?  •  —  «  Sire,  font  li  valet,  au  chastel  d'Arisle  de  coi 
Aristoz  est  sire.  »  —  «A-il  grant  plenté  de  chevaliers  au  chastel?» 
feit  Perceval.  <  Sire,  font  li  valet,  il  n'an  n'i  a  nul;  mès il  an  i  aura 
mil  dedanz  quart  jor,  que  missires  se  doit  marier,  si  an  feit  Tan 
grant  apareillemant.  Il  doit  prandre  la  fille  à  la  Veve  Dame  que 
il  ravi  à  force  devant  son  chastel  de  Kamaalot,  si  Ta  mise  chiés 
I  sien  vavasor  trusqu'à  icele  hore  qu'il  l'espousera.  Mès  nous 
sou  mes  moult  dolanz  de  ce  que  eie  est  de  trop  grant  hautece  et  de 
grant  biauté  et  de  la  plus  grant  valor  del  monde.  Si  est  granz  deus 
quant  il  l'aura,  quar  il  li  tranchera  la  teste  au  chief  de  l'an;  itele 
est  sa  coutume.  »  —  «  [Qui]  li  pouroit  tolir,  feit  Perceval,  dont  ne 
feroit-il  bien?  »  —  «  Sire,  oïl,  font  li  valet;  Damedeux  l'an  sau- 
roit  moult  bon  gré;  quar  ceste  cruauté  est  la  greindres  que  nus 
chevaliers  puisse  avoir;  autresi  est-il  moult  blâmez  del  bon  her- 
mite  que  il  a  ocis,  et  chascun  jor  désire-il  à  encontrer  le  frère  à  la 
damoisele  que  il  doit  prandre;  qu'il  est  uns  des  meillors  chevaliers 
del  monde.  Et  dist  qu'il  l'ociroit  plus  volentiers  que  nul  chevalier 
qui  vive.  •  —  «  Et  où  est  vostre  sires?  feit  Perceval.  Sauriez-me 
vos  dire  noveles?  »  —  «  Sire,  oïl,  font  li  valet,  nos  nos  partimes 
ore  de  li  en  cele  forest,  où  il  lenoit  mellée  à  un  chevalier,  qui  nos 
sanble  estre  moult  preuz  et  moult  vaillanz,  et  dist  qu'il  a  non  li 
Hardiz  Chevaliers.  Por  ce  que  il  dist  à  Aristot  qu'il  estoit  cheva- 
liers Perceval  et  de  sa  mesniée,  si  li  courut  sus,  puis  nos  an  cou- 


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manda  à  venir,  si  dist  que  il  l'auroit  herrant  conquis.  Encore 
oïmes-nos  ore  les  cox  des  espées,  là  où  nos  estions  an  la  forest;  et 
Aristoz  est  de  si  cruel  manière  que  chevaliers  ne  puet  passer  par 
ceste  forest,  se  il  l'ancontre,  que  il  ne  le  veulle  ocierre.  » 


v  Vouant  Perceval  oi  les  noveles,si  s'en  parti  des  valez,  et, 
tantost  corne  il  les  ot  eslongniez,  si  s'en  vet  grant  aléure,  si  conme 
il  estoient  venu.  [Il  avoil]  chevaucbié  demi  liue  galesche  quant  il 
oi  les  eox  des  espées  que  il  s'entredonoient  sor  les  hiaume,  et  li  fa 
moult  bel  de  ce  que  li  Hardiz  Chevaliers  tenoit  si  longucmant 
mêlée  à  Aristot,  en  qui  il  est  i  tant  de  cruauté  et  de  félonnie.  Més 
Perceval  ne  savoit  mie  à  quel  meschief  li  Hardiz  Chevaliers  estoit 
navrez  parmi  le  cors  d'un  glaive,  si  que  li  sanc  li  raoit  hors  de 
toutes  parz  ;  et  Aristoz  ne  restoit  mie  louz  entiers,  ençois  estoit 
navrez  en  II  leus.  Tantost  conme  Perceval  les  choissi,  il  fiert 
chevax  des  espérons,  le  glaive  anpongnié,  et  fiert  Aristot  très 
parmi  le  piz  de  si  grant  vertu  qu'il  li  feit  perdre  les  estriex  et 
an/erser  sur  l'arçon  derrière  de  la  sele.  Après  li  dist  :  «  Je  sui 
venuz  aux  noces  ma  seur;  ele  ne  doit  mie  estre  feites  sanz  moi.  » 


iiristoz,  qui  moult  estoit  hardiz,  se  remist  aus  arçons  de  la 
sele  o  grant  ire,  quant  il  vil  Perceval,  et  vint  vers  lui  autresint  corne 
il  fust  anragiez,  l'espée  an  la  mein,  et  li  doune  si  grant  cox  desus 
son  hiaume  qu'il  li  anbare  luit.  Li  Hardiz  Chevaliers  se  trest 
arières  quant  il  vit  Perceval,  quar  il  estoit  navrez  à  mort  très 
parmi  le  cors;  il  a  voit  si  longuemant  tenu  estor  qu'il  ne  le  pooit 
mès  soufrir.  Mès,  ainz  qui  s'en  partist,  ot-il  an  II  leus  navrez 
Aristot  moult  doulereussemant.  Perceval  senti  le  cop  qui  grant  fu 
et  son  hiaume  anbaré;  il  revint  vers  Aristot  et  le  fiert  si  très  dure- 
mant  qu'il  li  anbal  le  glaive  très  parmi  le  cors  et  abat  lui  et  son 
cheval  tuit  an  un  mont  ;  puis  est  descenduz  sur  lui,  si  li  osle  la 
coiffe  del  hauberc  et  deslace  la  ventaille.  <  Qu'avez-vos  en  pensé  à 
feire?»  feit  Aristoz.  «  Je  vos  trancheré  la  teste,  feit  Perceval,  si  la 
présanterai  à  ma  seror,  qui.  vos  avez  failli.  »  —  «  Non  feroiz,  feit 
Aristoz  ;  mès  lessiez-moi  vivre  et  je  vos  pardonroi  ma  haine.  »  — 
t  De  vostre  haine  me  soufferai-je  bien  d'ore  an  avant,  ce  m'est 


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avis,  feit  Percerai  ;  mès  Tan  ne  puet  plus  demorer  ao  vos,  quar 
▼os  l'ayez  bien  déservi,  et  Damedeus  ne  le  veust  soufrir.  »  Il  li 
tranche  la  teste  tout  herrant  et  la  pent  à  l'arçon  de  sa  sele,  et 
vient  au  Hardi  Chevalier,  si  li  demande  conmant  il  li  est.  c  Sire, 
feit-il,  je  sui  moult  près  de  ma  mort;  mès  je  me  resconfort  moult 
de  ce  que  je  vos  voi  ançois  que  je  muire.  »  Perceval  est  remontez 
sor  son  cheval,  puis  prant  son  glaive  et  lest  le  cors  del  chevalier 
anmi  la  lande,  si  s  an  part  tantost  et  anmoine  le  Hardi  Chevalier 
an  un  hermitage  qui  estoit  prèsd'ilec;  il  le  descendi  de  son  cheval 
aux  plus  tost  que  il. pot  ;  après  le  désarma  et  le  fist  counfesser  à 
l'ermite,  et,  quant  il  fu  confès  de  ces  péchiez  et  repentanz  et  l'âme 
s'en  fu  partie,  il  le  fist  ansevelir  à  la  damosele  qui  le  suivoit  et 
dona  ses  armes  et  son  cheval  à  l'ermite  por  s'àme,  et  le  cheval 
Âristot  autresint. 

Quant  en  out  la  messe  chantée  por  son  chevalier  qui  morz 
estoit  et  li  cors  fu  anterrez,  Perceval  s'en  parti.  «  Sire,  feit  la 
damoisele  qui  le  sivoit,  ore  avez-vos  meinz  à  feire.  Del  cruel 
chevalier  et  del  félon  avez  cest  païs  vanchié.  Ore  vous  doint  Dex 
par  tans  trouver  le  Rous  Chevalier  qui  le  fuil  vostre  oncle  a  ocis;  je 
ne  cuit  mie  que  vous  ne  le  conquérez,  mès  je  sui  del  lion  an 
grant  doutance;  quar  c'est  la  plus  cruel  beste  que  je  onques  véisse, 
et  si  aime  tant  son  seingnor  et  son  cheval  que  nule  beste  n'eime 
tant  autre,  et  aide  à  son  seingnor  à  soi  desfandre  moult  hardie- 
roant. 

Perceval  s'en  va  vers  la  grant  forest  parfonde,  sans  targier, 
et  la  damoisele  après.  Mès,  ançois  qu'il  i  venist,  encontra-il  un 
chevalier  qui  navrez  estoit  moult  duremant,  et  il  et  ses  chevaux. 
«  Ha,  sire,  feit-il  à  Perceval,  n'entrez  mie  an  cele  forest;  à  grant 
poine  an  sui-ge  eschapez.  Quar  il  i  al  chevalier  qui  m'a  â  grant 
poine  de  son  lyon  rescox,  et  autretant  redot-je  le  passage  de  çà 
devant,  quar  il  i  a  I  chevalier  que  l'an  apele  Aristot  qui  sanz 
achoisson  cort  sus  aus  chevaliers  qui  par  la  forest  trespassent.  » 
—  c  De  celui,  feit  la  damoisele  n'avez  vos  garde;  quar  vos  an 
povez  voier  le  chief  à  l'arçon  de  la  sele  à  cil  chevalier  pandre.  » 


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•  304  — 


c  Ijerles,  feil  li  chevaliers,  je  ne  fui  onqaes  mès  si  liez  de 
noveles  que  je  oïsse  et  je  soi  bien  que  il  n'est  mie  sanz  grant 
hardemant  qui  Ta  ocis.  »  Li  chevaliers  se  part  de  Perceval;  mès 
li  lions  avoit  navrez  son  cheval  si  très  duremant  an  la  cuisse 
derrière  que  à  grant  poine  pooit-il  aler.  »  Sire  chevaliers,  feit 
Perceval,  alez  à  Termite  en  la  parfonde  forest,  si  li  distes  que 
je  li  mant  qu'il  vos  doint  I  destrier  que  je  li  lessai  ;  quar  je 
voi  bien  qu'il  vos  est  grant  mestier,  et  vos  li  guerredoneriez  en 
autre  manière;  quar  il  amcra  mielz  une  autre  chosse  que  le 
cheval.  »  Li  chevaliers  Tan  mercie  moult  de  ce  que  il  li  dist;  il  est 
venuz  à  l'ermite  au  mielz  qu'il  pot  et  li  a  dist  einsint  corne  il  fu 
anchargiez,  et  il  li  conmanda  à  prandre  lequel  destrier  que  il 
vodroit  por  Tamor  del  chevalier  qui  le  maufesséor  a  ocis,  qui  tant 
maux  fessoit  parmi  ceste  forest  :  c  Et  si  les  vos  bailleroi  en  II  se 
vos  volez.  »  —  c  Sire,  feil  li  chevaliers,  je  n'an  demande  que 
l'un.  »  Il  prant  le  cheval  Arislot  qui  mieudres  li  sanbloit  et  est 
tanlost  sus  montez,  si  guerpi  le  sien  qui  mès  ne  povet  aler.  Il  prant 
congié  à  Termite,  si  li  dist  qu'il  li  guerredoneroit  moult  bien;  mès 
mielz  li  venist  que  il  n'éust  mie  pris  le  cheval,  quar  il  en  fu  puis 
ocis  sans  resson;  I  chevaliers  qui  de  Tostel  Àrisloles  es  toit  le  consivi 
au  chief  de  la  forest  et  il  connut  le  cheval  son  seinguor  et  avoit  oï 
dire  que  Àristoz  estoit  morz;  si  aloil  an  la  forest  pour  lui  anterrer  ; 
il  féri  li  chevalier  parmi  le  cors,  de  son  glaive,  si  Tocist  ;  puis 
prist  le  cheval,  si  s'en  vet  atot.  Mès,  se  Perceval  le  séust,  il  n'en 
fust  mie  joieus,  por  ce  que  il  rouva  le  chevalier  aler  pour  le 
cheval;  mès  il  ne  le  fist  se  pour  bien  non,  et  pour  ce  que  il  che- 
vauchoit  à  grant  mesesse. 


x  erceval  s'en  vet  vers  la  forest  parfonde,  qui  moult  est  granz 
et  larges  et  hideusse,  et,  quant  il  fu  dedanz  antrez,  il  n'ot  guères 
chevauchié  quant  il  choissi  le  lion  qui  gissoit  anmi  une  lande  de- 
souz  un  arbre  et  atendoit  son  seingnor,  qui  esloit  alez  loing  an  la 
forest;  et  savoit  bien  li  lions  que  c'estoit  ilec  le  trespas  des  cheva- 
liers; por  ce  s'i  esloit-il  areslez.  La  damoisele  se  trest  arières  por 
la  poor  et  Perceval  s'en  vet  vers  le  lyon  qui  jà  Tavoit  choissi  et 


—  305  — 


venoit  vers  lai  les  ielz  anflanbez  et  la  geule  baée,  et  Perceval 
l'avise  et  le  cuide  férir  de  son  glaive  el'palès  dedanz;  mès  li  lyons 
li  guenchi,  et  il  le  consivi  an  la  jambe  devant,  si  li  feit  une  grant 
ploie,  et  li  lyons  art  le  cheval  aus  ongles  destire  la  crope  et  li  abat 
le  euir  et  la  char  desure  la  queue;  et  li  chevaux,  qui  bleciez  ce 
sant,  le  consuit  des  II  piez  derrière,  ançois  qu'il  s'eslongnast,  si 
très  duremant  qu'il  li  brisse  les  mestres  danz  de  la  geulle.  Li  lyons 
gita  I  si  grant  breit  que  toute  la  forest  en  retentist.  Li  rous  cheva- 
liers oi  son  lyon  brère,  si  vient  cele  part  grant  aléure;  mès,  ançois 
qu'il  i  fust  venez,  Tôt  Perceval  ocis.  Quant  li  chevaliers  vit  mort 
son  lyon,  si  an  fu  moult  dolanz.  «  Par  mon  chief,  fcit-il  à  Perceval, 
quant  vos  océistes  mon  lyon,  si  féistes  que  treitres.  »  —  «  Et  vos, 
feit  Perceval,  vostre  mort  avez  jugiée,  quant  vos  océistes  le  fuilz 
mon  oncle,  de  quoi  ceste  damoisele  porte  le  chief.  »  Perceval  li 
vient,  sanz  plus  dire,  et  li  chevaliers  antresint  par  grant  ravine, 
débrise  lor  glaives  sor  son  escu,  et  Perceval  le  fiert  de  si  très  grant 
vertu  qu'il  li  passe  le  glaive  très  parmi  le  cors  et  le  porte  à  terre 
mort,  jus  del  cheval.  Perqeval  est  descenduz  del  sien  quant  il  ot  le 
chevalier  mort,  puis  est  montez  sur  le  cheval  au  rous  chevalier, 
quar  il  ne  se  povet  mès  del  suen  aidier. 


c  KJire,  feit  la  damoisele,  mes  chastiaux  est  anrai  ceste  forest, 
que  li  rous  chevaliers  m'a  tolu,  grant  pièce  a;  or  vos  pri-ge  que 
vos  i  veingniez  avec  moi  tant  que  je  soie  asséurée  et  tant  que  je  le 
r'oie  enterriannemant.  »  —  c  Damoisele,  feit  Perceval,  ce  ne  vos 
doî-ge  mie  vaier.  »  Il  chevauche  tant  parmi  la  forest  qu'il  sont  au 
cbastel  venu  qui  à  la  damoisele  devoit  eslre.  Il  séoit  el  plus  biau 
lieu  de  toute  la  forest  et  estoit  clos  de  haut  murs  batailliez,  si  avoit 
dedanz  riches  sales  fenestrées.  Les  noveles  furent  venues  el  chastel 
que  lor  sires  estoit  mort;  Perceval  et  la  damoisele  antrèrent  dedanz; 
il  fîst  la  damoisele  asséurer  à  ceus  qui  dedanz  esloient  et  randre 
son  chastel,  que  il  sorent  bien  que  c'estoil  ces  droiz  érilages.  La 
damoisele  Cst  le  chief  anterrer  qu'ele  avoit  porté  grant  pièce,  et 
dist  qu'ele  feroit  chascun  jor  une  messe  là  dedanz  por  l'âme  de 
lui.  Quant  Perceval  ot  léanz  esté  tant  conme  li  plot,  il  s'en  parti. 
La  damoisele  le  mercia  moult  de  la  bonté  qu'il  li  avoit  feite  de  son 


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cbastel  qu'ele  r'avoit  par  lui  ;  quar  jà  mès  ne  fust  reconquis  par 
autrui,  ce  savoit  ele  bien. 


J  osephus  nos  rfist,  par  l'escrilure  qui  le  nos  recorde  de  quoi 
cist  estoires  fu  traite  de  latin  en  rouraanz,  que  nus  ne  doit  estre 
en  doutance  que  ces  aventures  avenissent  â  cel  tans  an  la  Grant 
Breteingne  et  an  touz  les  autres  roiaumes,  et  plus  i  avint  ancore 
assez  que  je  ne  recort  ;  mès  ces  tes  furent  les  plus  séures.  L'estoire 
dist  que  Perceval  est  venuz  à  un  recest  là  où  sa  seur  estoit  chiés 
1  vavasor  qui  moult  estoit  prodons.  La  damoisele  menoit  chascun 
jor  moult  grant  deul,  por  le  chevalier  qui  prandre  la  devoit;  quar 
li  jors  estoit  jà  auques  aprochiez,  n'ele  ne  savoit  mie  que  il  fust 
morz.  Ele  regrestoit  la  Veuve  Dame,  sa  mère,  moult  souvant,  qui 
menoit  autresint  grant  deul  pour  sa  fille.  Li  vavasor  conforloit  la 
damoisele  moult  doucemantet  regretoit  son  frère  Perceval  ;  mès 
ele  ne  cuidoit  mie  estre  si  près  de  lui.  Et  Perceval  est  venuz  au 
recest,  touz  armez;  si  descendi  à  I  perron  devant  la  sale.  Li 
vavasor  li  vient  à  rencontrer,  si  se  merveille  moult  qui  il  est,  et  li 
plussor  cuidèrent  que  ce  fust  des  chevaliers  Aristot.  «  Sire,  feit  li 
vavasors,  bien  puissiez-vos  venir  !»  —  «  Bone  aventure  aiez-vos, 
sire,  »  feit  Perceval.  Il  tint  an  sa  mein  le  chief  Aristot  par  les  che- 
veux, de  coi  li  chevaliers  se  merveilla  moult,  por  ce  qu'il  portoit 
le  chief  du  chevalier  en  tel  manière.  Perceval  vint  an  la  mestre 
chanbre  de  la  sale  là  où  sa  seur  estoit,  qui  duremant  se  démentoit. 


c  JLfamoisele,  feit-il  à  sa  seror,  ne,  plorez  mie,  quar  vos  noces 
sont  faillies  ;  à  ces  enseingnes  le  povez-vous  bien  savoir.  »  Il  giète 
le  chief  Aristot  devant  lui  à  la  terre  ;  puis  li  dist  :  c  Vez  vos  ci  la 
teste  de  cejui  qui  vos  devoit  prandre.  »  La  damoisele  entendi  Per- 
ceval son  frère  qui  armez  estoit,  si  le  reconnut;  ele  sailli  sus,  si  li 
fist  la  greingnor  joie  que  damoisele  féist  onques  à  chevalier.  Ele 
ne  set  qu'ele  puisse  feire,  tant  est  joieusse,  que  tuit  cil  an  ont 
pitié  qui  la  voient,  de  la  joie  qu'ele  moine  à  son  frère  en  plorant. 
Li  contes  dist  que  il  séjornèrent  là  dedanz  et  que  li  vavasors 
l'anora  moult.  La  damoisele  (ist  giter  le  chief  del  chevalier  en  une 
rivière  qui  couroit  anviron  le  recest.  Li  vavasors  fu  moult  joianz 


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—  307  — 

de  sa  mort,  por  la  grant  félonie  qu'il  avoit  en  lui  et  por  ce  que 
il  convenist  la  damoisele  à  morir  ainz  un  an,  quant  il  1  eust 
espossée. 

Quant  Perceval  out  esté  là  dedanz  tant  conrae  li  plot,  il 
mercia  moult  le  vavasor  de  l'anor  qu'il  li  ot  feite  à  lui  et  à  sa 
seror;  il  s'en  parti  et  lui  et  sa  seror  aveques  desor  la  mule  sur 
quoi  l'an  l'avoit  amenée.  Perceval  chevaucha  tant  par  ses  jornées 
qu'il  est  venuz  à  Kamaalot  et  trova  sa  mère  moult  adolée  por  sa 
fille  qui  roïne  estoil,  et  cuidoil  bien  qu'ele  ne  la  déust  jà  mès 
voier,  et  estoit  moult  dolante  de  son  frère  le  chevalier  hermite 
qui  morz  estoit  autresint.  Perceval  vint  an  la  chanbre  là  où  sa 
mère  gissoit,  qui  ne  pooit  cesser  de  feire  deul  ;  il  tint  sa  seror  par 
la  mein  et  vint  devant  lui.  Tantost  cornue  ele  le  connut,  si  con- 
mença  à  plorer  de  joie  ;  après,  si  bessa  li  un  après  l'autre, 
c  Biaux  fuilz,  fet-ele,  bénoite  soit  l'eure  que  vos  naquistes,  quar 
par  vos  me  revient  tuit  mi  grant  joie;  or  pourroie-je  bien  finer, 
quar  j'ai  assez  longuemant  vescu.  »  —  t  Dame,  feit-il,  vostre 
vie  ne  doit  nule  annuie;  quar  ele  ne  feit  à  nului  mal;  quar  vous 
ne  fîneroiz  mie  çà  dedanz,  se  Dex  plest;  ainz  fineroiz  el  chastel 
qui  fu  à  vostre  jermein  cousint,  le  roi  Peschéor,  là  où  li  seintimes 
Gréaux  est  et  là  où  les  dives  reliques  sont.  »  —  t  Biaux  fuilz, 
feit-ele,  vos  distes  moult  bien  et  je  i  vorroie  jà  estre.  i  —  c  Dame, 
fet-il,  et  Deux  i  metra  conseull  que  vos  i  seroiz,  et  ma  seur,  s'ele 
se  veust  marier,  nos  la  métrons  en  aucun  bon  leu  là  où  ele  iert 
annoréemant.  »  —  c  Certes,  biaux  frère,  feit-ele,  je  ne  seroi  jà 
mariée  se  à  Deu  non.  »  —  c  Biaux  fiuz,  feit  la  Veuve  Dame,  la 
damoisele  del  char  vos  est  alée  quarre,  ne  ne  fineroi  jà  mès  très 
qu'à  cele  heure  qu'ele  vos  aura  trové.  »  —  c  Dame,  feit-il,  an 
aucun  leu  orra  ele  noveles  de  moi,  et  je  de  lui.  »  —  c  Biaux 
fiuz,  feit  la  dame,  la  damoisele  est  céanz  que  li  fel  chevaliers  navra 
parmi  le  braz,  qui  vostre  seror  ravi  ;  mès  ele  est  garie.  »  — 
c  Dame,  feit-ele,  je  sui  moult  bien  vangiée.  »  Il  li  a  contées  toutes 
les  aventures  trusqu'à  cele  ore  que  il  out  le  chastel  reconquis  qui 
fu  son  oncle.  Il  séjorna  grant  pièce  avesques  sa  mère  dedanz  le 
chastel  et  vit  que  la  terre  fu  toute  asséurée  et  pessible;  il  s'en  parti 


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—  30S  — 


et  prist  confié,  quar  il  n'avoit  mie  encore  tout  son  afeire  acheté. 
Sa  mère  demora  et  sa  suer  grant  pièce  à  Kamaalot  et  menèrent 
bone  vie  et  seinte.  La  dame  flst  fére  une  chapele  mout  riche  au 
sarqueu  qui  gissoit  entre  la  foresl  et  Kamaalot  et  la  fist  aorner  de 
riches  vestemanz  et  estora  un  chapelein  qui  chascun  jor  i  chantoit 
messe;  puis  fu  H  leus  si  édéfiez  qu'il  i  out  abahie  et  janz  de  reli- 
gion, et  ancore  tesmoiugnent  li  plussor  qu'ele  i  est  moult  bele. 
Perceval  fu  partiz  de  Kamaalot  et  antra  an  la  grant  forest,  si  che- 
vauche grant  pièce  tant  que  il  out  esloingoié  le.chaslel  sa  mère,  et 
vint  à  Pavespir  au  recest  d'un  chevalier  qui  estoit  au  chief  de  la 
forest.  Il  se  herberga  là  dedanz  et  li  chevaliers  l'anora  moult  et  le 
fist  désarmer,  si  li  aporta  une  robe  pour  vestir.  Perceval  voit  le 
chevalier  moult  simple  et  soupirer  d'eures  en  autres. 

c  Sire,  feit~il,  m'est  avis  que  vos  n'estes  mie  très  bien  joieus.  » 
—  c  Certes,  sire,  feit  li  chevaliers,  je  ai  droit,  quar  l'an  ocist  I  mien 
frère  vers  la  parfonde  forest  n'a  mie  grant  tans,  et  je  n'en  doi  estre 
liez;  quar  il  iert  moult  prodom  et  loiax.  »  —  c  Biaux  sire,  fet 
Perceval,  savez-vos  qui  l'ocist?  »  —  «  Biaux  sire,  jà  Pocist  uns 
chevaliers  Aristot,  por  ce  que  il  séoit  sor  son  cheval  qui  Aristot 
avoit  esté,  sur  quoi  uns  autres  chevaliers  l'avoit  ocis  ;  et  uns  her- 
miles  l'avoit  baillié  à  mon  frère  por  ce  que  li  lyons  au  rous  che- 
valier avoit  le  sien  afolé.  »  Parceval  ne  fu  mie  liez  de  ceste  novele, 
por  ce  que  il  li  avoit  tramis,  qu'il  avoit  esté  ocis  por  ce  cheval, 
c  Sire,  feit  Perceval,  vostre  frère  n'avoit-il  mort  déservie,  ce  cuit, 
car  il  n'avoit  mie  ocis  le  chevalier.  »  —  «  Sire,  non,  je  le  sai  tuit 
de  voir  ;  mès  uns  autres  qu'il  ocist  le  rous  chevalier  de  la  parfonde 
forest.  »  Perceval  se  test  alant;  il  jut  la  nuit  an  l'ostel  et  fu  moult 
bien  herbergiez,  et  l'andemein  s'en  parti,  quant  il  ot  pris  congié. 
Il  herra  tant  que  il  vint  en  un  herraitage  là  où  il  oï  la  messe.  Après 
le  servise,  vint  li  hermites  à  lui  et  li  dist  :  «  Sire,  feit-il  au  che- 
valiers, en  ceste  forest  a  chevaliers  louz  armez  qui  giièlent 
I  chevalier  qui  Aristot  ocist  et  le  Rous  au  lyon  autresint.  Si  Ren- 
contrent chevalier  an  ceste  forest  qu'il  ne  voilent  ociere  pour  le 
chevalier  qui  ces  II  a  ocis.  »  —  *  Sire,  feit  Perceval,  Dex  m'an 
gart  d'ancontrer  tex  janl  qui  mal  me  facent!  » 


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—  309 


Àtant  se  parti  de  l'ermitage  et  prant  congié  à  l'ermite  et 
chevauche  tant  qu'il  est  venuz  en  la  forest  et  choisi  ie  chevalier 
qui  séoit  sor  le  cheval  Aristot  por  coi  il  avoit  l'autre  chevalier 
ocis.  II  avoit  I  autre  chevalier  avec  lui.  11  s'arestent  quant  il  virent 
Perceval.  <  Par  mon  chief,  feit  li  uns  des  chevaliers,  itel  escu 
porloit  cil  qui  Aristot  ocist,  si  conme  il  no&  fust  conté,  et  ce 
puet-il  moult  bien  estre.  »  Il  vienent  vers  lui,  tuit  eslessié.  Perceval 
les  voit  venir,  si  n'oblie  mie  les  esporons,  ainz  les  ancontre  aux 
plus  tost  qu'il  puet.  Li  dui  chevalier  le  fièrent  sur  son  escu  et 
brisent  lor  glaives.  Perceval  consuit  celui  qui  séoit  sor  le  cheval 
qui  fu  Aristotes  et  li  passa  aune  de  son  glaive  parmi  le  cors  si  que 
mort  l'abati. 

Après,  vint  à  l'autre  chevalier  qui  foïr  se  voloit  et  li  tranche 
l'espaule  trusqu'au  costé,  et  cil  chaï  morz  dejoste  l'autre.  Il  prent 
amedeus  les  destriers,  puis  noe  les  rênes  ansanble  et  les  chace 
devant  lui  trèsqtfà  la  messon  à  l'ermite  qui  fors  iert  oisâuz  de  son 
hermitage.  Il  li  bailla  [le  cheval  Aristot  et]  l'autre  au  chevalier  par 
qui  il  i  menda.  c  Sire,  feit  Perceval,  je  sai  bien  que  vos  ne  verroiz 
nul  chevalier  sosfreslé  que  vos  ne  li  bailliez  aucuns  des  chevaux, 
se  le  vos  requiert;  quar  c'est  grant  cortoissie  d'aidier  à  preudome 
quant  l'an  le  voit  à  meschief.  >  —  «  [Sire,  feit  li  hermites]  il  avoit 
oreci  III  chevaliers;  tanlost  conme  il  sorent  que  li  dui  furent  ocis, 
.de  qui  vos  m'avez  baillié  les  chevaux,  si  s'an  partirent  an  fuiant 
aux  plus  tost  qu'il  puéent.  Je  lor  louoie  moult  l'aler  et  si  lor  dis 
que  ne  fessoit  mie  bon  morir  en  tel  point  ;  quar  les  âmes  de  che- 
valiers qui  par  armes  meurent  sont  plus  près  d'anfer  que  de 
paradis.  » 

Perceval,  qui  onques  ne  fu  sanz  granz  travaill  et  sanz  poine 
en  tant  corne  il  vesqui,  se  parti  de  l'ermitage  et  s'an  vet  à  grant 
esploit  très  parmi  la  forest;  il  encontra  I  chevalier  qui  li  venoit 
grant  aléure  à  rencontre.  Il  connut  Perceval  à  l'escu  que  il  por- 
toit.  c  Sire,  feit-il*  je  vieng  del  chastel  au  noir  hermite  là  où  vos 
troverez  la  damoisele  del  char  tantost  conme  vos  venroiz,  si  vos 


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—  310  — 


mende  par  moi  que  vos  esploiliez  vostre  herre  et  que  vos  li  alliez 
requarre  les  eschès  qui  li  furent  toluz  devant  monseingnor  Gau- 
vain,  ou  vos  ne  renterrez  jà  mès  el  chastel  que  vos  avez  conquis. 
Sire,  feit-il,  el  si  vos  haste  por  une  grant  pitié  que  j'ai  oï  an  cesle 
forest.  Je  oï  que  I  chevaliers  anmenoit  une  damoisele  contre  cheval 
bâtant  d'unes  granz  corgiées  ;  je  passoie  d'une  part  par  la  lande  et 
il  d'autre  part,  si  que  je  le  choissi  parmi  l'arbroie  qui  est  antre 
deus  ;  mès  il  me  sanbloit  que  la  damoisele  regretoit  le  fuill  à  la 
Veuve  Dame  qui  li  avoit  rendu  son  chastel,  et  li  chevaliers  dissoit 
que,  por  l'amor  de  lui,  la  melroit-il  an  la  fosse  au  serpant.  Uns 
ancians  chevaliers  el  uns  prestres  i  vont  après  le  chevalier  pour 
proiier  que  il  ait  merciz  de  la  damoisele;  mès  il  est  si  criex  que  il 
nel  veust  feire,  ainz  s'aïre  moult  de  ce  que  il  li  proient,  et  feit 
chière  et  sanblant  d'eus  deus  ociere.  «  Li  chevaliers  se  part  de 
Perceval  et  prant  congié,  et  Perceval  s'en  vet  tout  le  chemin  que  li 
chevaliers  estoit  venuz  ;  il  se  pense  qu'il  iroit  après  la  damoisele, 
quar  il  cuide  bien  que  ce  soit  ele  à  qui  il  rendi  son  chastel,  et  si 
vouldra  savoir,  se  il  puet,  qui  li  chevaliers  est  qui  en  tel  manière 
la  baillast.  II  a  tant  chevauchié  qu'il  est  venuz  el  plus  parfont  de 
la  forest  et  el  plus  espès  ;  il  s'areste,  si  ot  et  antent  la  voiz  de  la 
damoisele  qui  estoit  an  une  grant  valée  là  où  la  fosse  au  serpant 
estoit,  où  li  chevaliers  la  voloit  mestre.  Ele  crioit  moult  duremant 
merci,  an  plorant,  et  li  chevaliers  li  dounoit  de  la  corgiée  grant 
cox,  porce  qu'ele  se  téusl.  Perceval  ne  se  vost  plus  alargier,  ainz 
est  venuz  cele  part  au  plus  tost  qu'il  puet. 


Xantostconme  la  damoisele  voit  Perceval,  si  le  connut-ele; 
ele  li  joint  ses  meins  amedeus  et  dist  :  c  Ha,  sire,  feit-ele,  pour 
Deu  merci  !  Jà  me  rendistes  vous  mon  chastel  que  cist  chevaliers 
me  velt  tolir.  »  Le  cheval  sor  quoi  Perceval  séoit,  li  chevaliers  le 
connut  :  «  Sire,  feit-il,  icel  cheval  fu  monseingnor  le  Rox  de  la 
parfonde  forest.  Ore  à  primes  soi-je  bien  que  ce  fustes  vos  qui 
1  océissvs.  »  —  «  Il  puet  bien  estre,  feit  Perceval;  se  je  l'ocis,  je  le 
dui  bien  feire,  quar  il  avoit  trenchic  la  teste  à  un  fuiz  de  mon 
oncle,  de  qui  ceste  damoisele  porta  le  chief  longuemant.  »  —  c  Par 
mon  chief,  feit  li  chevaliers,  puisque  vos  l'ocèistes,  vous  estes  mes 


—  311  - 


anemis  mortieux.  »  Si  se  trest  très  anmi  la  lande  et  Perceval  autre- 
sint,  si  s  entreviennent  quant  que  cheval  puéent  randre  et  s'antre- 
donnent  si  grant  cox,  enmi  lor  piz,  des  glaives,  conme  il  plus 
puéent.  Perceval  anpeint  le  chevalier  si  très  duremant  que  il  l'abat 
à  terre  très  par  dessus  la  crope  del  cheval  ;  et,  au  choier  qu'il  fist, 
se  brisa-il  le  mestre  os  de  la  janbe,  que  il  ne  se  pot  mouver.  Et 
Perceval  descent  à  terre  et  vint  là  où  li  chevaliers  gissoit.  Il  li  crie 
merci,  que  ne  l'ocie  mie.  Et  Perceval  li  dist  que  il  n'a  garde  de 
mort,  ne,  einsint  conme  il  est,  ne  le  veult-il  mie  ocirre  ;  mès, 
autretel  si  conme  il  voloit  que  la  damoisele  féist,  li  fera-il  feire.  Il 
feit  descendre  l'autre  chevalier  ancian  et  le  proveire  ;  puis  feit  le 
chevalier  porter  vers  la  fosse  au  serpant  et  à  la  vermine  dont  il  i 
avoit  grant  planté.  La  fosse  iert  oscure  et  parfonde;  quant  li  che- 
valiers fu  dedanz,  il  ne  puet  mie  longuemant  vivre  por  la  vermine 
qui  i  estoit.  La  damoisele  mercia  moult  Perceval  de  ceste  bonté  et 
de  l'autre  que  il  li  avoit  feite.  Ele  s'en  part  et  revint  arière  à  son 
DStel,  si  fu  asséurée  de  toustes  parz,  ne  onques  puis  n'ot  garde 
de  nul  chevalier,  pour  la  cruel  jostisse  que  Perceval  ot  feite  de 
celui. 


JLii  fuiz  à  la  Veuve  Dame  s'an  vet  vivre  sanz  poine  pour  sa 
bone  chevalerie.  II  sot  bien  que,  se  il  avoit  esté  el  chastel  le  noir 
hermite,  il  avoit  auques  achevée  sa  besoingne.  Mès  il  li  con ven- 
dra^ avant  meinte  autre  chosse  feire,  dont  il  ne  se  donne  garde,  de 
coi  Dex  li  saura  bon  gré.  Il  à  tant  chevauchié  I  jor  et  autre  que  il 
antra  an  une  terre  où  il  ancontra  chevaliers  forz  et  entiers,  là  où 
Deux  n'estoit  eréuz  ne  amez  ;  ainz  aouroient  fauses  ymages  et  faux 
Daroedeus  et  déables  qui  s'aparoient.  Il  ancontra  un  chevalier  à 
l'antrée  de  la  forest.  «  Ha,  sire,  feit-il  à  Perceval,  retornez  arières; 
il  ne  vos  est  mi£  mestiers  de  plus  aler  avant  ;  quar  les  janz  de  ceste 
ille  ne  sont  mie  bien  créant  bn  Deu.  Je  ne  puis  pas  passer  parmi 
la  terre  se  par  trives  non;  la  réine  de  ceste  terre  fu  seur  le  roi 
d'Oriande;  si  Ta  Lanceloz  ocis  an  la  bataille  et  toute  sa  gent  et  sa 
terre  sessie,  qui  mescréant  estoit.  Or  croit  Fan  par  toute  la  terre 
au  Sauvéor  del  monde;  si  an  est  trop  dolante  el  het  touz  ceus 
qui  croient  an  la  novele  loi  [el  ne  vossist  cler  voier  tant  que  la 


—  312  — 


novele  loi]  seroit  abatae,  et  Dex,  qui  puissance  est  de  ce  feîre, 
l'aveugla  tantost;  ore  quide  que  ce  aient  feit  les  faux  Dex  en  qui  ele 
croit,  si  dist,  quant  la  novele  loi  chaïra,  qu'ele  r'aura  sa  veue  par  la 
noveleté  de  ces  Deux  et  par  leur  vertu,  ne  trusqu'à  cele  heure  ne 
velt  ele  mès.  Et  por  ce  le  vos  di-ge,  feit  li  chevaliers,  que  je  ne 
vodroie  mie  que  vous  jà  i  issiez,  quar  jedout  vostre  anconbremant.  » 
—  c  Sire,  grant  merciz,  feit  Perceval,  mès  il  n'est  mie  si  bele  che- 
valerie conme  cele  que  l'an  fet  pour  la  loi  Deu  essaucier,  et  pour 
lui  se  doit  l'an  raielz  esprover  que  pour  touz  les  autres  ;  autresiut 
conme  il  mist  son  cors  en  poine  et  en  travaill  por  nous,  si  doit 
chascuns  le  sien  mestre  pour  lui.  >•  Il  s'en  partiz  del  chevalier  et 
fu  moult  joieus  de  ce  qu'il  ot  oï  dire  de  ce  que  Lanceloz  avoit 
conquis  un  roiaume  dont  il  avoit  la  fausse  jant  ostée.  Mès,  se  il 
séust  les  no  vêles  que  li  rois  l'eust  mis  en  prisson,  il  n'an  fust  mie 
joianz;  quar  Lanceloz  estoit  de  son  lignage  et  si  estoit  bons  che- 
valiers, et  por  ce  l'amoit-il  plus  assez. 

Perceval  chevauche  trusqu'à  l'anuitier  et  trove  un  grant 
chastel  batailliez  à  granz  ponz  tornéiz,  et  avoit  granz  tours  ancianes 
dedanz.  Il  choissi  à  la  porte  un  valet  qui  avoit  le  cherchant  d'une 
chaanne  au  col,  et  estoit  la  chaanne  de  l'autre  part  fichiée  à  un 
grant  tronc  de  feir.  La  chaanne  duroit  tant  conme  le  pont  avoit 
de  looe.  Puis  [li  valiez]  vint  an  contre  Perceval  quant  il  le  voit 
venir,  c  Sire,  feit-il,  il  me  sanble  que  vos  créez  an  Deu.  »  — 
c  Biaux  amis,  si  faz-je  au  mielz  que  je  puis  »  —  c  Sire,  pour 
Deu,  feit  li  valez,  n'entrez  mie  an  cest  chastel.  »  —  c  Porquoi, 
biaux  amis?  »  feit  Perceval.  c  Sire,  feit-il,  je  le  vos  diroi.  Sire, 
feit-il,  je  sui  crestians  ausi  corne  vos  estes  et  sui  sougiez  çà  dedanz 
et  garde  ceste  porte,  si  conme  vos  véez.  Mès  c'est  li  plus  crieux 
chastiaux  que  je  sache,  si  l'apele  l'an  le  Chastel  Erragé.  Il  i  a 
III  chevaliers  çà  dedanz,  moult  biaux  et  moult  janes  ;  tantost 
conme  il  voient  un  chevalier  de  la  novele  loi,  si  sont  hors  del  sens 
et  tuit  erragé,  si  que  riens  nule  ne  puet  durer  antr'eus.  Si  a  çà 
dedanz  une  des  plus  bêles  damoiseles  que  je  onques  véisse;  ele 
garde  les  chevaliers  tantost  conme  il  anragent,  et  il  la  doutent  tant 
que  il  n'osent  trespasser  son  conmandemant  de  chosse  qu'ele 


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—  313  — 


teulie;  quar  il  maaraestrbient  moult  de  jant  s'de  n 'estoit.  Et,  por 
ce  que  je  sut  sou  songiez,  me  seufrent-il,  et  n'ai  garde  d'eus;  més 
il  i  sont  venu  meiiit  chevalier  crestian  qui  onques  n'en  oissirent.  » 
—  c  Biaus  dous  amis,  jè  i  enterroie,  feit  Perceval,  se  je  puis  ; 
quar  je  ne  sauroie  huimès  où  aler,  et  il  est  vérilez  que  Dex  a 
greingnor  puissance  que  li  déables.  »  Il  entre  dedans  le  cfaastel  et 
descendi  anmi  la  cort. 


lia  damoisele  estoit  ax  fenestres  de  la  sale,  qui  moult  estoit 
de  grant  biauté;  ele  descendi  aval  tantost  conme  ele  puet,  et  ele  vit 
Perceval  anz  et  la  croiz  an  son  escu  ;  adonc  sot-ele  bien  qu'il  estoit 
crestians.  »  Ha,  sire,  pour  Deu,  feit-ele,  ne  venez  mie  çà  amont; 
quar  il  i  a  III  des  plus  biaux  chevaliers  que  nus  véist  onques  qui 
jeuent  aux  tables  et  aux  dez,  an  une  chanbre,  si  sont  frère  jarmein; 
il  istront  tantost  del  sans,  conme  il  vos  verront.  » 


c  JL/amoisele,  feit  Perceval,  se  Deux  plest,  non  feront,  et 
itiex  miracles  est  bons  à  voier;  car  il  est  bien  droiz  que  tuit  cil 
qui  Dex  ne  volent  croire  soient  anragié  quant  il  voient  les  chosses 
qui  de  lui  viennent.  »  Perceval  monte  an  la  sale,  touz  armez,  que 
que  la  damoisele  die.  Ele  le  suit  aux  plus  tost  qu'ele  pot.  Li 
III  chevalier  choissirent  Perceval  tout  a^mé,  et  la  croiz  an  son 
cseu;  il  saillirent  tantost  sus  et  furent  forsené.  Il  rou lient  les  ielz 
et  se  descirent  et  braent  corne  déable.  Il  avoit  léanz  jussarmes  et 
espées  que  il  vont  sessir  ;  il  assaillent  volentiers  vers  Perceval, 
mès  il  n'en  ont  pover,  que  Dex  le  vost  einsint.  Quant  il  virent 
qu'il  ne  porent  à  lui  aprochier,  si  corurent  li  uns  à  l'autre,  si  s'en- 
tr'ocient,  c'onques  pour  la  damoisele  ne  le  vorent  lessier.  Perceval 
esgarda  les  miracles  de  ces  ganz  qui  einsint  estoient  mort  et  la 
damoisele  qui  an  menoit  moult  grant  deul  :  c  Ha,  damoisele, 
feii-il,  ne  plorez  mie  ;  mès  repentez-vous  de  cesle  fausse  créance; 
quar  cil  qui  an  Deu  ne  v.oroient  croire  morront  conme  anragié  et 
conme  déable.  >  Perceval  feit  porter  les  cors  de  la  sale  aux  valiez 
qui  léans  estoient;  quant  il  les  ot  feit  gitcr  an  une  ève  courant, 
aures  ocist  touz  les  autres  por  ce  qu'il  ne  voloient  an  Deu  croire. 
Li  chastiax  fu  touz  vidiez  de  la  gent  mescréant,  fors  que*  de  la 


—  314  — 


damoisele  et  de  ceus  qui  la  servoient  et  del  crestien  sougier  qui  la 
porte  gardoit.  Perceval  le  mist  hors  de  la  chaane,  puis  le  mena 
amont  an  la  sale,  si  se  fist  désarmer.  Il  trova  de  moult  riches 
robes.  La  damoisele  qui  estoit  de  moult  grant  biauté  l'esgarde;  ele 
le  vit  moult  biau  chevalier,  si  li  plout  moult.  Ele  l'anora  moult 
duremant,  mès  ele  ne  pooit  oublier  les  III  chevaliers  qui  si  frère 
furent;  si  an  moine  moult  grant  deul. 

«  Damoisele,  feit  Perceval,  icistdeus  à  mener  ne  vaut  notant  ; 
mès  confortez-vos  an  autre  manière.  »  Perceval  esgarda  la  sale  de 
chief  an  autre  qui  mout  est  riche;  et  [la]  damoisele,  en  qui  il  avoit 
moult  biauté,  lessa  son  duel  à  mener  pour  esgarder  Perceval  ;  ele 
le  voit  biau  chevalier  et  séur  et  grant  et  bien  fourni  de  bone  con- 
tenance ;  si  li  plest  moult,  ele  le  commance  tantost  à  amer  et  dist 
à  soi  méimes  que,  se  volet  lessier  si  Deus  por  ceus  an  qui  ele  croit, 
qu'ele  an  seroit  moult  joieusse  et  si  le  feroit  seingnor  de  son  chastel; 
quar  il  li  sanbloit  qu'ele  ne  le  pouroit  mielz  anploiier,  et,  puisque 
si  frère  sont  mort,  il  n'i  a  nul  recouvrier  ;  ainz  la  couvendra  le 
deul  oublier.  Mès  ele  ne  set  mie  le  penser  de  Perceval  ;  quar,  s'ele 
le  séust  ce  que  il  pansse,  ele  ne  cuidast  mie  ce;  quar  s'ele  estoit 
crestiane,  si  l'aimeroit-il  mout  anviz  en  cele  matière  qu'ele  panse; 
quar  il  ne  perdi  onques  sa  virginité  pour  famé,  ce  dist  Josephus; 
ainz  morut  vierges  et  chastes  et  nez  de  son  cors.  Encore  fust-il  en 
tel  manière,  ne  puet-ele  mie  refreindre  son  cuer  de  li,  ainz  cuide 
que,  se  il  savoit  qu'ele  le  vossist  amer,  qu'il  an  fust  moult  joiant 
por  ce  qu'ele  est  de  si  très  grant  biauté.  Perceval  demande  à  la 
damoisele  qu'ele  avoit  en  pensé,  t  Sire,  feit-ele,  je  ne  pansse  se 
bien  non,  se  vos  volez.  »  —  «  Damoisele,  feit  Perceval,  en  moi  ne 
demorra-il  jà,  se  Dex  plest,  que  vos  guerpissiez  ceste  mauvesse  loi, 
si  créez  en  la  bone.  »  —  c  Sire,  feit-ele,  mès  guerpissiez  la  vostre 
pour  l'amor  de  moi  et  je  feroi  vostre  conmandemant  et  vostre 
voler.  » 

c  Damoisele,  feit  Perceval,  ce  ne  vaut  noiant  à  dire.  Se  vos 
fussiez  home  autresint  conme  vos  estes  famé,  vostre  fin  fust  venue 
avec  les  autres.  Mès,  se  Deux  plest,  votre  conroi  se  panra  an  bien.  » 


—  315  — 


—  c  Sire,  fet-ele,  se  vos  me  volez  créanter  que  vos  jn'ameriez 
antresint  conme  chevaliers  doit  amer  damoisele,  je  sui  bien  pour 
panser  de  croire  an  voslre  Deu.  »  —  c  Damoisele,  je  vos  créant 
bien  einsint  conme  je  sui  crestians  que,  se  vos  volez  recevoir 
bauptesme,  que  je  vos  aimeroi  si  corne  cil  qui  Dex  croient  ferme- 
ntant doivent  amer  domoisele.  »  —  c  Sire,  feit-ele,  je  ne  vos  quier 
plus.  »  Ele  feit  mander  I  seint  home  hermite  qui  estoil  an  la  forest 
pertrine,  et  il  i  est  venuz  moult  volentiers,  quant  il  sot  les  noveles. 
11  l'ont  levée  et  baptisée,  ele  et  ses  damoiseles  aveques  lui.  Perceval 
la  leva  desuz  fonz.  Josephe  nous  tesmoigne  en  ceste  ystoire  qu'ele 
ot  à  non  Célestre.  Ele  fist  moult  grant  joie  de  son  bautesme  et  mua 
son  courage  an  bien.  Li  hermites  fu  avesques  lui  là  dedanz,  qui  li 
priast  à  connoislre  la  ferme  créance,  et  fessoit  le  servise  Noslre 
Seingnor.  La  damoisele  fu  de  moult  bone  vie  et  de  moult  sein  te  et 
fina  puis  en  mout  bonnes  euvres. 


JT erceval  se  parti  del  chastel  et  rendoit  grâces  à  Nostre 
Seingnor  et  merciz  de  ce  que  il  li  a  si  cruel  chastel  sosferl  à  con- 
quarre  et  à  atourner  à  la  loi.  II  s'en  vct  grant  aléure,  touz  armez, 
tant  que  il  vint  an  I  païs  là  où  an  démenoit  moult  grant  doulor,  et 
dissoient  li  plussor  que  cil  esloit  venuz  qui  lor  loi  destruiroit; 
quar  il  avoit  jà  le  plus  fort  chastel  conquis.  Il  est  venuz  vers 
I  chastel  encian  qui  estoit  au  chief  d'une  forest;  il  esgarde  et  voit 
à  l'entrée  de  la  porte  moult  grant  planté  de  jant.  Il  voit  un  valet 
venirde  cele  part,  si  li  demande  à  qui  li  chastiax  est.  c  Sire,  feit-il, 
il  est  à  la  roiine  Gendrée  qui  s'est  feit  amener  devant  sa  porte 
avec  les  janz  que  vos  i  véez  ;  quar  ele  a  oï  dire  que  li  chevalier  del 
Chastel  Anragié  sont  mort,  et  uns  austres  chevaliers  qui  le  chastel 
a  conquis  a  feit  la  damoisele  bauptissier,  si  se  merveille  mout 
conmant  ce  est.  Ele  est  an  grant  doutauce  de  sa  terre  perdre,  quar 
ses  frères  Mandeglanz  d'Oriande  est  morz,  si  n'aient  mès  secors  de 
nullui,  et  l'an  li  a  dit  que  li  chevaliers  qui  le  Chastel  Erragié  a 
conquis  est  li  mieudres  chevaliers  del  monde  et  que  nus  ne  puet 
durer  vers  lui.  Pour  cele  dotance  et  pour  cele  péor  de  lui,  ne  véist 
ele  à  aler  à  un  sien  chastel  qui  est  assez  plus  fort.  »  Perceval  se 
part  del  valet  et  chevauche  tant  que  cil  qui  estoient  à  l'entrée  del 


—  aie  — 


chastel  le  choisirent;  il  virent  la  crois  vermeille  que  il  portolt  an 
son  escu,  il  distrent  à  la  roiine  :  c  Dame,  uns  chevaliers  crestians 
vient  en  cest  chastel.  c  —  «  Gardez,  feit-ele,  que  ce  ne  soit  cil  qui 
doit  nostre  loi  abatre.  »  Perceval  vient  cele  part  et  descent  et  vient 
devant  la  roiine,  touz  armez.  La  roiine  li  demande  que  il  quiert. 


c  JL/ame,  feit-il,  je  ne  quier  se  bien  non  à  votre  eus,  s'en 
♦vos  ne  demeure.  »  —  c  Vos  venez,  feit-ele  del  Chastel  Anragié,  1A 
où  li  m  frère  sont  ocis,  dont  c'est  granz  doumages.  »  —  c  Dame, 
feit-il,  au  chastel  fu-ge,  si  vorroie  ore  que  li  vostre.  fust  à  la 
volenté  Jesu-Christ  autresint  conme  cil  est.  »  —  c  Par  mon  chief, 
feit-ele,  se  vostre  sire  a  si  grand  pover  conme  l'an  dist,  si  ert-il.  » 
—  c  Dame,  sa  vertu  et  sa  puissance  est  greindres  assez  que  Tan  ne 
dist.  »  —  t  Ce  vourroie-je  savoir,  feit-ele,  meintenant,  et  si  vous 
vel-ge  proiier  que  vos  ne  vos  partez  de  moi  de  si  là  que  Taie 
esprové.  »  Perceval  li  ostroie  volentiers.  Ele  retorna  dedanz  son 
chastel  et  Perceval  avec  lui.  Quant  il  fu  descenduz,  si  monta  an  la 
sale;  cil  qui  là  dedanz  estoient  se  merveillièrent  moult  de  ce 
qu'ele  se  consentoit  issi  ;  quar,  onques  puis  qu'ele  aveugla,  ne  pot 
soufrir  chevalier  de  la  novele  loi  si  prochein  de  lui  et  fessoit  ociere  \ 
touz  ceus  qui  venoient  en  son  pover,  ne  ne  vossist  mie  cler  véoir 
par  si  que  ele  en  éust  un  devant  soi;  ore  li  est  muez  ces  courages 
an  tel  manière  que  ore  voroit  bien  qu'ele  péusl  voier  celui  qui  là 
dedanz  estoit  vennz;  quar  Tan  li  dist  que  ce  est  li  plus  biaux 
chevaliers  del  monde  et  bien  sanble  estre  si  bon  conme  Tan  tes- 
moigne. 


x  erceval  fu  léanz  mout  volentiers  por  ce  que  véoit  auques 
la  cruauté  la  dame  amenuissée;  il  li  senbla  que  ce  seroit  grant  joie 
s'ele  se  voloit  à  Deu  atorner,  et  cil  qui  là  dedanz  sont  ;  quar  il  set 
bien  que,  s'ele  tenoit  la  novele  loi,  que  tuit  cil  de  la  terre  si  acor*- 
deroient.  Quant  Perceval  ot  jéu  la  nuit  el  chastel,  la  dame  menda 
l'andemein  les  plus  poissanz  de  sa  terre,  et  ele  vint  hors  de  sa 
chanbre  en  la  sale  là  où  Perceval  estoit,  [et  véoit]  autresint  cler 
conme  ele  avoit  onques  plus  véu.  Tuit  cil  qui  là  dedanz  estoient 
s'an  merveillent  mout.  c  Seingnors,  feit-ele,  ore  antendez  tuit,  si 


—  317  — 


vos  conteroi  la  vérité  einsint  canine  il  m'est  avenu.  Je  me  couchai 
en  mon  lit  hersoir  et  bien  sachiez  que  je  ne  véoie  goûte,  et  fis 
ouroissons  à  nos  Diex  que  me  rendissent  la  veue;  il  me  sanbla  que 
me  responséissent  que  il  n'en  avoient  pooir;  mès  féisse  cel  cheva- 
lier ociere  qui  c'estoit  anbatuz  céanz,  et,  se  je  einsint  ne  le  fessoie, 
il  se  coureceront  mout  à  moi.  Et,  quant  j'oi  lor  voiz  oïes  que  il  n'i 
en  auroient  noiant  ce  que  je  lor  avoie  requis,  si  me  souvint  del 
seingnor  en  qui  cil  qui  tenoient  la  nouvele  loi  croient.  Je  li  priai 
mout  doucemant,  se  il  avoit  tel  vertu  et  tel  puissance  conme  li 
plussor  dissoient,  que  il  me  fèist  voier  cler  par  si  que  je  créroi  an 
lui.  Je  m'andormi  an  icele  hore  et  me  sanbla  que  je  véisse  une  des 
plus  bêles  dames  del  monde,  si  se  délivroit  d'un  enfant  çà  dedanz 
et  avoit  anviroo  lui  aulresint  grant  clarté  conme  se  li  souleus 
luissist  en  droit  midi. 


c  vouant  li  anfes  fu  nez,  si  fu  si  très  biaux  et  si  très  janz  et 
de  si  douz  sanblant  que  li  esgarders  me  plut  mout;  il  me  sanbloit 
qu'il  avoit  à  son  délivrer  une  conpagnie  de  jant,  la  plus  bele  que 
nus  véist  onques,  si  avoient  èles  autresint  conme  oissel  et  déme- 
noient  mout  grant  joie.  II  m'iert  avis  que  uns  anciaa  honme  me 
dissoit,  qui  avec  lui  estoit,  que  ma  dame  n'a  voit  mie  perdue  sa 
virginité  pour  l'enfant.  Je  fui  mout  aisse  tant  conme  ceste  chose 
me  dura.  Il  me  senbla  que  je  la  véisse  autresint  conme  je  faz  vos. 
Après,  me  fu  avis  que  je  véisse  I  honme  lier  à  I  estache,  en  qui  il 
avoit  mout  douçor  et  humilité;  si  le  batoient  unes  maies  janz  de 
corgiées  et  de  verges  moult  très  duremant,  si  que  li  sans  an  cou- 
roit  aval.  Il  n'an  voloient  avoir  nule  merci.  De  ce  ne  me  povoi-ge 
tenir  que  je  ne  plorasse  de  pitié.  Adonques  si  m'esveillai  et  me 
merveillai  mout  d'où  ce  venoit  et  que  ce  puet  estre.  Mès  toutes 
voies  me  plessoit-il  mout  ce  que*  je  an  avoie  véu.  Il  me  sanbla 
après  ce,  que  je  véoie  icel  home,  qui  avoit  esté  liez  à  l'estache, 
mètre  en  une  croiz  et  closficbier  mout  doulerossemant  et  férir  el 
costé  d'un  glaive;  de  celui  oi-je  si  grant  pitié  que  il  me  couvint 
plorer  par  estouvoir,  de  la  grant  doulor  que  je  li  véoie  soufrir.  Je 
vi  la  dame  aux  piez  de  la  croiz  et  reconnui  que  je  l'avoie  véue 
délivrer  de  l'enfant;  mis  nul  nel  sa  voit  escrire  Le  grant  deul  qu'ele 


—  318  — 


menoit.  De  l'autre  part  de  la  croiz  avoit  un  honme  qùi  ne  senbloit 
mie  eslre  liez,  mès  il  réconfortait  la  dame  le  plus  biau  qu'il  povet. 
11  i  avoit  unes  autres  genz  qui  recoilloient  son  sanc  an  un  seintime 
vessel  que  Tan  i  tenoit. 

c  Après,  me  fu  avis  que  je  le  vi  despandre  de  la  croiz  et 
meitre  en  un  sépucre  de  pierre.  Je  an  oi  grant  pitié.  Quar,  tant 
conme  senbla  que  je  le  véisse  einsint,  ne  me  poi  onques  tenir  de 
plorer.  Tantost  conme  la  pitié  m*an  vint  au  cuer  et  les  lermes  me 
vindrent  aux  ielz,  oi-ge  ma  veue,  einsint  conme  vos  véez.  En  itel 
seingnor  doit-on  croire,  quar  il  soufri  la  mort  que  il  éust  bien 
eschivée  se  il  vossist;  mès  il  le  fist  pour  son  peuple  sauver.  En  cri 
seingnor  veulle-je  que  vos  créez  tuit,  si  relanquissiez  nos  faux 
Dex,  quar  ce  sont  déable,  si  ne  nos  puéent  ne  aidier  ne  valoir. 
Et  qui  croire  ne  vora,  je  le  feré  ocierre  ou  morir  de  vileine  mort.  » 
La  dame  se  fist  lever  et  bautissier,  et  touz  ceus  qui  ne  le  voloient 
feir'e,  si  les  fist  destruire  et  essillier.  Cist  estoires  nos  dit  qu'ele  ot 
non  Saiubre;  ele  fu  bone  dame  et  bien  créant  an  Deu  et  mena  puis 
si  seinle  vie  qu'ele  morut  an  un  hermitage.  Perceval  se  parti-  del 
chastel  et  fu  mout  joianz  an  son  cuer  de  la  dame  [et]  de  sa  gent, 
qui  croiet  an  la  novele  loi. 


près,  nos  dist  cist  tistres  que  Mélioz  de  Logres 
Vestoit  partiz  del  Chaslel  Périlleux,  seins  et 
gariz  par  l'espée  que  Lancelcz  li  ot  aportée  et 
pour  le  drap  que  il  prist  an  la  Chapele  Péril- 
leusse.  Mès  il  estoit  mout  dolanz  d'unes  noveles 
que  il  avoit  oïses  que  misires  Gauvains  iert  an 
prisson,  et  si  ne  savoit  où;  mès  qu'an  li  avoit  feit  antendant  que 
dui  chevalier,  qui  estoient  parant  cil  del  Chastel  Anragié  qui  s'en- 
tr  estaient  ocis,  Fa  voient  anserré  por  Perceval,  qui  le  chastel 


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—  319  — 


avoient  conquis.  Or  dist  Mélioz  de  Logres  que  il  n'ert  mès  aîsse 
si  saura  où  misires  Gauvains  est.  11  chevauche  parmi  une  forest 
et  prie  Deu  que  il  li  lest  par  tans  oïr  noveles  de  monseingnor  Gau- 
vain.  La  forest  estoit  estrange  et  sostive;  il  chevaucha  trèsqu'à 
l'anuitier  c*onques  ne  pot  trover  recest  ne  hermitage.  Il  esgarde 
très  anmi  la  forest  devant  soi  et  vit  une  damoisele  séoir  toute  seule 
qui  se  démantoit  mout  duremant.  La  lune  estoit  ocure  et  li  leus 
moult  hideus  et  la  forest  ounbrage.  «  Ha,  damoisele,  que  festes-vos 
ci  à  tel  heure?  »  —  c  Sire,  feit-ele,  je  ne  le  puis  amender,  de  ce 
sui-ge  mout  dolante.  Quar  li  (eux  est  plus  périlleux  que  vos  ne 
cuîdez.  Esgardez,  feit-ele,  contremont,  si  verroiz  l'achoisson  por- 
quoi  je  i  sui.  »  Mélioz  esgarde  et  voit  II  chevaliers  touz  armez 
penduz  contremont  desoz  le  chief  à  la  demoisele.  Si  s'an  merveille 
mout.  t  Ha,  damoisele,  feit-il,  qui  ocist  ces  chevaliers  si  vileine- 
ment?  »  —  t  Sire,  feit-ele,  li  chevaliers  de  la  Galie  qui  chante  an 
la  mer.  »  —  c  Et  porquoi  les  pent-il  an  tel  manière?  »  —  t  Por  ce, 
feit-ele,  que  il  croient  an  Deu  et  an  sa  douce  mère.  Si  les  me  cou- 
vint  ci  ilec  garder  XL  jorz  que  Tan  ne  les  despande;  quar,  se  il  an 
esloient  ostè,  il  perdroit  son  chastel,  ce  dist,  et  si  me  trancheroit 
la  teste.  »  —  «  Par  mon  chief,  feit  Mélioz,  itel  garde  est  vileine  à 
damoisele  et  vos  ne  demorez  plus  ci.  >  —  «  Ha,  sire,  feit  la  damoi- 
sele, donques  seroi-ge  morte,  quar  il  est  de  si  grant  cruauté  que  à 
poines  me  pouret  nus  garentir  anvers  lui.  > 


c  JL/amoisele,  feit  Mélyoz,  ce  seroit  grant  honte  se  je  lessoie 
ici  ces  chevaliers'en  tel  manière  pour  la  reproche  d'autres  cheva- 
liers. »  Mélioz  fist  les  fosses  en  terre  à  s*espée,  si  les  anterra  aux 
mielx  qu'il  pot.  «  Sire,  feit  la  damoisele,  se  vous  ne  pensez  de  moi 
garentir,  li  chevaliers  m'ociera;  quant  il  ne  troverra  demein  les 
chevaliers,  il  cerchera  toute  la  forest  por  moi  quarre.  »  Entre  Méliot 
et  la  damoisele  s'en  vont  parmi  la  forest  tant  que  il  viennent  à  une 
chapele,  où  il  soulet  avoir  I  hermite,  que  li  chevaliers  de  la  Galie 
avoit  destruit.  Il  descendi  la  damoisele  de  son  cheval;  après,  en- 
trèrent an  la  chapele  où  il  avoit  grant  clarté,  et  une  damoisele  i 
gardoit  I  chevalier  mort.  Mélioz  se  merveille  moult  :  «  Damoisele, 
feit  Melioz,  quant  fu  morz  ce  chevaliers?  »  —  c  Sire,  ier  à  la  marine 


—  320  — 


Pocist  li  chevaliers  de  la  Galie,  si  le  me  couvient  einsint  garder  et 
demein  doit  einsint  venir  et  aler  au  chastel  où  niisires  se  doit 
demein  coobatre  à  I  lyon,  touz  désarmez,  et  ma  damoisele,  à  qui 
nos  sonmes  entre  moi  et  eele  damoisele  que  vos  avez  amenée  ici, 
ert  autresint  demein  menée  couine  li  lyons  doit  ociere  monseingnor 
Gauvain,  si  ert  ma  dame  livrée  autresint  s'ele  ne  guerpist  la  novele 
loi  en  coi  li  chevaliers  la  fist  croire,  qui  vint  el  Chastel  Aragié, 
dont  ele  est  dame;  et  nos  méimes  serions  autresint  dévorées 
avecques.  Més  cele  damoisele  éust  eneore  enpris  ma  mort  de 
respit  s'ele  gardast  les  chevaliers  encore  qui  en  tor  furent  pendu 
vileinement.  Mès,  quant  vos  les  avez  ostez  de  là  où  il  pendoient, 
vos  avez  feit  mout  grant  bien,  conmant  qu'il  aviegne,  quar  li  sires 
de  la  Vermeille  Tor  donra  au  chevalier  son  chastel  por  ce.  » 
Mélioz  est  mout  joieus  des  noveks  qu'il  a  oies  de  monseingnor 
Gauvain  qui  est  encore  vis;  quar  il  set  bien,  puisque  li  chevaliers 
de  la  Galie  venra  par  ilec,  qu'il  viendra  ençois  que  misires  Gau- 
vains  se  conbat  au  lion.  «  Sire,  feit  la  damoisele  de  la  chapele, 
pôr  Deu,  quar  amenez  ceste  damoisele  à  garisson,  quar  li  cheva- 
liers iert  si  erragiez  d'ire  et  de  mautalant,  tantost  conme  il  venra 
ci,  que  il  li  voura  trenchier  la  teste  meintenant,  et  de  vos  raéisme 
ai-ge  grant  poor.  > 


c  JJamoisele,  feit  li  chevaliers,  dont  est-il  hom  autresi  conme 
je  sui.  »  —  «  Sire,  més  il  est  plus  forz  et  plus  crieus  que  vos  ne 
sanblez  estre.  >  Mélyoz  fu  la  nuit  an  la  chapele  trusqu'à  Fende- 
mein,  et  ot  le  chevalier  venir  conme  lanpeste,  et  amenoit  avec  lui 
la  damoisele  del  ehastel  et  la  lesdangoit  d'eures  an  autres  ;  et 
Mélyoz  le  voit  venir  et  I  nein  qui  le  suit  après  grant  aléure.  Il 
li  escrie  :  c  Sire,  véez  là  la  desloial  par  qui  vos  avez  vostre. 
chastel  perdu.  Or  tost,  vengiez-vos  de  lui.  Après,  irons  à  la  mort 
monseingnor  Gauvain.  >  Mélyoz,  tantost  conme  il  l'a  choissi,  est 
montez  et  aprestez  de  ses  armes  :  «  Estes- vos  ce,  fet  li  chevaliers  de 
la  Galie,  qui  ma  jostisse  avez  anfreinte  et  mes  chevaliers  des- 
penduz.»  —  cPar  mon  chief,  vostre  n'estoient-il  mie,  ainz  estoient 
chevalier  Dieu,  si  avez  feit  grant  outrage  qui  einsint  vileinemant 
les  aviez  ocis.  i  II  vet  vers  le  chevalier,  sans  plus  dire,  il  le  iert 


-r  391  - 


si  très  duremant,  enipj  le  piz,  que  il  li  f*qsae  Je  hauberc  et  U  rout 
tout  le  fer  de  son  glaive  el  cors  et  après  le  retret  à  lui  par  grant 
atr.  Et  li  chevaliers  fiert  lui  si  duremant  sur  son  escu  qu'il  li  feit 
I  aune  de  son  glaive  passer  outre;  quar  il  iert  moult  coureciez 
qu'il  iert  navrez.  Li  neins  li  escrie  :  «  Avoi  donc,  li  chevaliers  dure 
envers  vos  qui  tant  en  avez  ocis.  >  Li  chevaliers  de  la  Galie  s'aïre 
moût  duremant,  il  prant  son  eslès  et  vient  tant  conme  cheval  li 
puet  randre,  et  fiert  Mélyot  si  duremant  qu'il  li  brisse  son  glaive 
si  qu'il  feit,  lui  et  son  cheval,  chanceler.  Mès  Mélyoz  le  consuit 
raielz,  car  il  li  anpeint  le  glaive  très  parmi  le  cors  et  au  passer 
outre  le  hurta  de  si  grant  vertu  et  de  tel  force  que  il  le  fist  choier 
"  à  terre  mort  del  cheval.  Li  neins  s'an  cuida  partir  ;  mès  Mélyoz  li 
trancha  la  teste,  de  coi  les  damoiseles  Tan  mercièrent  moult,  quar 
il  lor  ayoit  feit  meint  anui. 

Mélioz  anterra  le  chevalier  que  il  trova  an  la  chapele  mort, 
puis  dist  ax  damoiseles  qu'il  ne  povoit  plus  demorer,  ainz  iroit 
secorre  monseingnor  Gauvain  s'il  povoit.  Les  damoiseles  orenl 
chevauchéures  à  lor  volenté,  quar  l'une  ot  le  cheval  au  chevalier 
qui  morz  estoit  et  l'autre  ot  le  cheval  au  nein  ;  l'autre  damoisele 
estoit  venue  sur  une  mule;  et  distrent  que  il  s'an  iroient  arières; 
quar  li  païs  estoit  touz  asséurez  del  chevalier  qui  morz  estoit.  U 
mercièrent  mout  Méliot,  quar  il  dient  bien  qu'il  les  a  resceusses  de 
mort.  Mélioz  se  part  des4  damoiseles  et  s'an  vet  très  parmi  la  forest 
conme  celui  qui  moult  volentiers  orroit  noveles  de  monseingnor 
Gauvain.  Quant  il  out  chevauchié  grant  pièce,  il  ancontra  I  cheva- 
lier qui  s'an  venoit  grant  aléure,  toz  armez,  c  Sire  chevalier, 
feit-il  à  Mélyot,  sauriez  me  vos  à  dire  noveles  del  chevalier  de  la 
Galie.  »  —  c  Qu'en  avez-vos  à  feire?  »  feit  Mélyoz.  c  Sire,  li  sires 
de  la  Tour  Vermeille  a  fait  monseingnor  Gauvain  amener  en  une 
lande  de  ceste  forest,  si  se  doit  là,  touz  désarmez,  conbatre  à 
I  lion.  Si  atent  misires,  le  chevalier  de  la  Galie  qui  II  damoiseles 
i  velt  amener  que  li  lyons  dévorera  quant  il  aura  monseingnor 
Gauvain  ocis.  >  —  t  Iert  an  pièce  la  bataille?»  feit  Mélyoz. 
c  Oïl,  feit  li  chevaliers,  assez  par  tans;  quar  misires  Gauvains 
iert  jà  là  amenez  et  liez  là  à  une  estache  trusqu'à  icele  hore  que  li 


—  322  — 


lions  iert  venuz.  Adonques  le  deslira  l'en,  mès  il  le  gardent  ore 
androit  dui  chevalier  tuit  armé.  Mès  dites-moi  noveles  del  cheva- 
liers de  la  Galie,  se  vos  le  véistes.  >  —  «  Alez  avant,  feit-il,  si  an 
saurez  noveles.  »  Mélioz  s'en  part  atant,  grant  aléure,  et  aproche 
la  lande  là  où  misires  Gauvains  estoit  amenez.  Il  choisi  les 
11  chevaliers  qui  le  gardoient  ;  se  il  en  avoit  poor,  ce  n 'estoit  mie 
merveille,  quar  il  cuidoil  bien  que  sa  fin  fust  venue.  Mélyoz  le 
choissi  liez  â  une  a  tache  de  fer  parmi  le  cors  de  toutes  parz,  si 
que  il  ne  se  povoit  mouvoir.  Mélyoz  en  out  grant  pitié  en  son 
cuer,  il  dist  bien  â  soi  méismes  que  il  i  mora  ançois  que  misires 
Gauvains  ère  mort.  11  fiert  cheval  des  esporons,  quant  il  aproche 
des  chevaliers  ;  il  en  consui  un  de  tel  aïr  que  il  li  passe  son  glaive 
très  parmi  le  cors  et  l'abat  mort.  Li  autres  s'an  voloit  aler  au 
chastel  por  secors,  quant  il  vit  mort  son  conpagnon.  Mélyoz  l'ocist 
tantost.  Il  est  venuz  à  monseingnor  Gauvain,  si  li  deslie  et  tranche 
les  cordes  dont  il  estoit  liez.  «Sire,  feit-il,  je  sui  Mélioz  de  Legres, 
vostre  chevaliers.  » 


Vouant  misires  Gauvains  se  senti  desliez,  se. il  out  joie,  nel 
couvient  à  demander.  Les  noveles  estoient  venues  à  la  cort  ver- 
meille que  la  roiine  Jandrée  estoit  levée  et  baptizée,  et  que  li  che- 
valiers estoit  venuz,  qui  tant  avoit  force  et  pooir  en  soi  que  nus  ne 
povoit  encontre  lui  durer  por  le  Deu  en  qui  il  croient,  et  si  sorent 
autresint  que  li  chevaliers  de  la  Galie  estoit  [morz]  et  misires  Gau- 
vains desliez  et  li  chevalier  qui  le  gardoient  estoient  ocis.  Il  dient 
que  il  n'i  dutroient  pas,  si  se  partirent  del  chastel  et  distrent  que 
passeroient  la  mer  por  lor  cors  garenlir,  quar  là  n'auroient-il  garde. 


\Juant  Mélyoz  ot  misire  Gauvain  délivré,  il  fist  tant  que  il 
fu  armez  des  armes  à  I  des  chevaliers  qu'il  avoit  ocis.  Misires  Gatf- 
vains  monta  sur  I  cheval  tel  conme  li  plot  et  ot  mout  grant  joie 
an  son  cuer.  II  se  merveillent  mout  conmant  cil  del  chastel  ne 
sont  venu  après  eus;  mès  il  ne  sèvent  mie  lor  pensée  ne  eon- 
mant  il  sont  esfréé.  «  Mélyoz,  feit  misires  Gauvains,  vos  m'avez, 
délivré  de  mort  ceste  foiz  et  I  autre,  ne  onques  mès  n'oi  acoin- 
tance  â  chevalier  quj  tant  me  vausist  en  si  poi  d'eure  conme 


-  321  — 


la  Yostre  m'a  fet.  »  Il  s'en  partirent  ans  plus  tost  que  il  porant  et 
chevauchent  assez  près  del  chastel;  mès  il  n'oïrent  dedanz  ne 
raouver  ne  noise,  ne  il  n'en  virent  nului  essir,  si  s'an  merveillent 
moût  de  ce  que  Fan  ne  venoit  après  eus.  H  chevauchièrent  tant 
que  il  Tinrent  au  chief  de  la  forest  et  choissirent  la  mer  qui  lor 
estoit  assez  procheine  et  virent  à  la  rive  qu'il  i  avoient  grant  cha- 
pléiz.  1  seus  chevaliers  se  conbatoit  à  touz  ceus  qui  volloient  antrer 
an  la  nef  et  lor  rendoit  si  grant  estor  qu'il  fessoit  li  plussor  an  la 
mer  trébucher.  Il  alèrent  cele  part  aux  plus  tost  que  il  poipnt,  et, 
quant  il  orent  une  nef  aprochiée,  il  connurent  que  c  estoit  Per- 
ceval,  à  son  escu  et  à  ses  armes.  Ançois  que  il  parvenissent,  se  fu 
la  nef  esquipée  enmi  la  mer,  en  quoi  il  s'estoit  anbaluz  par  son 
grant  hardemant  et  il  s'aloient  conbatant  en  la  nef  à  ce  dedanz. 
«  Melioz,  feit  misires  Gauvains,  véez-vos  là  Perceval,  le  bon  cheva- 
lier? or  poons-nos  bien  dire  par  vérité  que  il  est  an  grant  péril!  de 
mort;  quar  cele  nef  ariva  an  tel  manière  et  an  tel  leu,  se  Dex  n'en 
panse,  que  jà  mès  n'an  ora  Tan  noveles,  et,  se  il  périst  jà  mès,  nus 
chevaliers  qui  vive  n'aura  pover  d'essaucier  la  loi  NostreSeingnor.  » 

Misires  Gauvains  voit  eslongnier  la  nef  et  Perceval  qui 
dedanz  se  desfant  envers  ceus  qui  li  corenl  seure.  II  est  moult 
dolanz  de  ce  que  il  ne  vint  avant,  ançois  que  la  nef  fust  eslongniée 
de  terre.  Il  s'en  retorne  entre  lui  et  Mélyot,  et  fu  misires  Gauvains 
moût  dolanz  de  Perceval;  quar  il  ne  savoient  an  quel  terre  il  devoit 
ariver,  et,  s'il  le  poïst  suivre,  il  aiast  mout  volentiers  après,  pour 
lui  aidier.  II  ont  tant  chevauchié  que  il  encontrent  I  chevalier. 
Misires  Gauvains  demanda  dont  il  vient  et  li  chevaliers  li  respont 
que  il  vient  de  la  corl  le  roi  Arlus.  c  Quex  noveles  m'en  savez-vos 
dire?  »  feit  misires  Gauvains.  t  Sire,  feit-il,  mauvesses  assez.  Li 
rois  Artus  a  mis  touz  ces  chevaliers  an  nonchaler  por  Briant  des 
Illes  et  si  a  mis  I  de  ces  meillors  chevaliers  an  prison.  »  —  c  Con- 
mant  a-il  non,  li  chevaliers?  »  feit  misires  Gauvains.  c  Sire,  Tan 
l'apele  Lancelot  del  Lac;  il  avoit  reconquis  toutes  les  illes  que  l'an 
a  voit  le  roi  Artus  tolues  et  si  ocist  le  roi  Mandeglant  et  conquis! 
la  terre  d'Oriande  que  il  mist  A  la  créance  le  Sauvëor  del  monde  ; 
et  tantost  le  menda  li  rois  Artus,  quant  il  ot  conquis  ces  anemis, 


si  le  misi  tantost  an  aa  prisspn  par  le  conseull  Briant  4es  Hles.  Mè* 
li  rois  Àrtus  aura  par  tans  soufrète  d'amis  ;  quar  li  rois  Claudas  a 
assenblez  janz  àgrant  plentez  por  reconquarre  le  réaume  d'Oriande 
et  por  revenir  sur  le  roi  Artus  par  le  conseull  Briant  des  llles  qui 
le  roi  traïst;  quar  il  an  a  fait  son  séneschal  et  conmandéor  de  toute 
sa  terre.  »  —  «  Sire  chevaliers,  feit  misires  Gauvaius,  il  doit  bien 
mescfeoier  au  roi  qui  le  conseull  de  ses  bons  chevaliers  esloingne 
pour  lossange  de  traïtor.  >  Atant  s'an  parti  li  chevaliers  de  missire 
Gauvaii*,  Il  est  mout  dolanz  de  ce  qu'an  li  a  dit  que  li  rois  a  mis 
Lancelot  an  prisson.  Or  ne  fist-il  onques  mès  chosse  de  quoi  il 
féist  tant  à  blâmer. 


tant  se  test  li  contes  de  monseingnor  Gauvain  et 
de  Mélyot,  et  paie  del  roi  Claudas  qui  grant  jant 
a  assenblée,  par  le  conseull  Briant  des  llles,  por 
venir  an  la  terre  le  roi  Artus;  quar  il  le  set 
desgarni  de  bons  chevaliers  qui  eslre  i  souloient, 
et  si  sel  tout  le  couvine  de  la  cort  et  quel  pover 
li  rois  Artus  a.  Il  aproche  de  sa  terre  aux  plus  qu'il  pot  et  a  le 
réaume  d'Oriande  reconquis  tout  à  sa  volenté.  Mès  cil  d'Arbanie  se 
tienent  ancontre  lui  et  li  chalehgent  la  terre  aux  mielx  qu'il  puéent. 
Les  noveles  en  vienent  à  la  cort  le  roi  Artus,  et  li  mandèrent  cil  del 
païs,  s'il  ne  lor  anvoiast  par  tens  secors,  que  il  li  rendront  la  terre 
au  roi  Claudas,  et  regrestrent  souvant  Lancelot  et  dient  que,  s'il 
éust  I  autretel  desfandéor,  que  les  il  les  fussent  toutes  an  pès^Li 
rois  i  anvoia  Briant  des  llles  par  meintes  foiz,  qui  adès  an  revenoit 
touz  desconfiz  ;  mès  il  n'i  tramist  onques  celui  qui  poor  n'éust  de 
la  terré  garentir  contre  le  roi  Claudas.  Li  rois  Artus  fu  mout 
esmoiiez  ;  quar  il  ne  set  noveles  de  monseingnor  Gauvain  et  de 
monseingnor  Yvain  ne  des  autres  par  quoi  sa  cort  devoit  estre  cré- 
mue  et  doutée  et  de  grant  renon  par  toz  les  autres  réaumes.  Li  rois 


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—  325  — 


estoit  I  jor  in  la  sale  à  Cardeuil,  mont  pensis,  et  estoit  à  une  des 
fenestred,  si  li  menbroit  de  la  réine  et  de  ses  bons  chevaliers  que  il 
soloit  plus  souyant  véoir  à  la  cort,  dont  li  plussor  esloient  mort,  et  des 
aventures  dont  avenir  i  souloit,  dont  il  ne  véoient  mès  nule.  Lucas 
li  fionteilliers  le  vit  raout  très  pensé,  si  s'est  aprochiez  pès  de  lui. 


ire,  feit-il,  vous  me  senblez  estre  sanz  joie.  »  —  c  Lucas, 
feit  li  rois,  la  joie  m'est  auques  eslongniée  puis  que  la  réine  fu 
morte  et  Gauvains  et  li  autre  chevalier  ont  eslongniée  ma  cort,  si 
n'i  daignent  mès  venir.  Et  li  rois  Claudas  me  guerroie  et  aquiert, 
si  n  ai  pover  de  moi  rescorre  par  la  défaute  de  mes  chevaliers.  »  — 
c  Sire,  feit  Lucas,  de  ce  ne  devez-vos  demander  noiant  à  nului  s'à 
vos  mesmes  non.  Quar  vos  féistes  mal  à  celui  qui  vos  a  servi,  et 
bien  à  ceus  qui  sont  tréistres  vers  vos;  vos  avez  1  des  meillors 
chevaliers  et  des  plus  loiax  qui  soit  el  monde  en  vostre  prisson, 
par  quoi  tuit  li  autre  esloingnent  vostre  cort.  Lanceloz  vos  avoit 
bien  servi  par  sa  bone  volenté  et  par  sa  bone  chevalerie,  ne  n*avoit 
chosse  déservie  par  quoi  vos  li  déussiez  feire  ceste  honte  ;  ne  jà  ne 
vos  esloigneront  vostre  anemi  ne  n'auront  doutance  de  vos  se  par 
lui  non,  el  par  bons  chevaliers.  Se  sachiez -vos  de  voir  que 
Lanceloz  et  missires  Gauvains  sont  li  meillor  de  vostre  cort.  > 
—  «  Lucas,  feit  li  rois  Artus,  se  je  cuidoie  jà  mès  avoir  fiance 
en  lui,  je  le  feroie  mestre  hors  de  ma  prisson  ;  quar  je  soi  bien 
que  je  n'ai  mie  corloisseinant  esploitié  envers  lui,  et  Lanceloz  est 
d'un  grant  cuer,  si  ne  se  sauroit  refroidir  de  l'annui  que  l'an  li  a  feit 
trusqu'à  cel  horo  qu'il  an  seroil  vangiez;  quar  il  n'est  rois  el  monde, 
tant  soit  puissanz,  envers  qui  il  n'ossast  bien  son  droit  tenir.  > 


c  Oire,  feit  Lucas,  Lanceloz  set  bien,  se  vos  n'éussiez  autre 
conseull  que  le  vostre,  qu'il  ne  fust  mie  einsint  bailliz;  et  si  sai 
bien  que  anvers' vos  ne  mesfera-il  jà,  tant  conme  il  vive;  quar  il  a 
an  soi  moult  valor  et  loiauté,  si  conme  vos  avez  esploitié  meintes 
foiz.  Mès,  se  vos  volez  estre  secoruz  ne  aidier  ne  retenir  vostre 
réiaume,  [vos  couvient  le  mestre]  fors  de  la  prisson,  ou  autremant 
n'en  venroiz-vos  jà  à  chief,  et,  se  vos  ce  ne  feites,  vos  panroiz  terre 
par  trafrson.  »  Li  rois  tint  le  conseull  Lutan  le  Bouteillier;  il  fisl 


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amener  Lancelol,  devant  lui,  enmi  la  sale,  qui  auques  estoit  eschar- 
nez  en  la  prisson  ;  mès  il  avoit  la  contenance  conme  il  souloit;  nus 
ne  l'esgardast  à  qui  il  ne  sanblast  bons  chevaliers.  «  Lanceloz,  feit 
li  rois,  conmant  vos  est-il?  »  —  «  Sire,  feit-il,  il  m'a  esté  mauves- 
semant  une  pièce;  mès,  se  Dex  plest,  il  me  sera  mielz  «Tore  an 
avant.  »  —  «  Lanceloz,  feit  li  rois,  je  me  sui  repentiz  de  ce  que  je 
vos  ai  feit  et  je  me  sui  porpensez  des  bons  servisses  que  je  aie 
trovéen  vos;  si  le  vos  amenderai  à  voslre  volenté;  mès  que  l'amor 
i  soit  aussint  enterrianne  conme  ele  iert  devant.  » 


ire,  feit  Lanceloz,  vostre  amendisse  ein-ge  mout  et  voslre 
amor  plus  que  de  nullui;  mès  jà,  se  Dex  plest,  por  chosse  que 
vos  m'aiez  feite,  mal  ne  vos  feroi;  quar  Tan  set  bien  que  je  n'ai 
mie  esté  en  la  prisson  por  traïsson  que  j'ai  feite  ne  por  folie,  mès 
parce  que  vostre  volenté  i  fu.  Il  ne  m'iert  mie  reprochié  en  vilennie, 
et,  puisque  vos  ne  m'avez  feite  chosse  de  quoi  j'aie  blâme  ne 
reproche,  je  me  doi  trère  arrière  de  vos  haïr;  quar  vos  estes  mes 
sires,  et,  se  vos  me  fêtes  mal,  sans  blanlres  s'en  ferez  vostre  ;  mès,  se 
Dex  plest,  que  que  vos  m'aiiez  feit,  m'aide  ne  vos  faudra  jà,  ainz 
metrai  mon  cors  partout  en  aventure  pour  vostre  amor,  ausint 
conme  j'ai  fet  meintes  foiz.  » 


J\n  la  cort  le  roi  Ârtus  ot  mout  grant  joie  de  plussors  quant 
il  sorent  que  Lanceloz  ert  mis  hors  de  prisson  ;  mès  Brianz  ne  ses 
janz  n'en  furent  mie  joianz.  Li  rois  conmanda  Lancelot  à  guarir 
et  à  respasser  et  que  l'an  féist  son  conmandemant.  La  cort  en  fu 
toute  resbaudie,  et  distrent  :  ore  à  primes  pooit  li  rois  garroier 
séurement.  Lanceloz  fu  en  la  cort  le  roi  plus  avant  que  nus  des 
autres  chevaliers  et  plus  douiez.  Brianz  des  Mes  vint  I  jor  devant 
le  roi  :  «  Sire,  feit-il,  vez-ci  Lancelot  qui  me  navra  an  vostre  ser- 
visse, si  veull  que  il  le  sache  que  je  sui  ses  anemis.  »  —  t  Brians, 
feit  Lanceloz,  se  vos  le  déservistes  avant,  il  vos  an  doit  bien  peser 
et,  puisque  vos  mes  anemis  volez  estre,  je  ne  sarai  mie  vostre 
•amis.  Quar  je  me  pouroi  bién  consierer  de  vostre  amor  selonc  ce 
que  j'ai  an  vos  trové.  »  —  «  Sire,  feil  Brianz  au  roi,  vos  estes  mes 
sires  et  je  sui  vostre  asséurez.  Vos  savez  bien  que  je  sui  si  riches 


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de  terres  et  d'amis  si  poissanz,  que  je  doi  bien  eschiver  mon  anemi  ; 
ne  an  vostre  cort  ne  demourai-je  mie  tant  conme  Lanceloz  i  soit. 
Ne  dites  mie  que  je  m'an  parte  vileinnemant  endroit  moi,  ainz 
m'en  part  ainsint  conme  cil  qui  me  vengerai  volentiers  se  je  an 
avoie  leu  et  èse  ;  et  je  voi  bien  et  sai  que  vos  et  la  vostre  cort  l'aime 
assez  mielz  de  moi,  si  m'en  couvient  à  consirer.  »  —  c  Brianz, 
feit  li  rois,  mès  demorez  et  je  le  vos  ferai  amender  à  Lancelot  et  je 
méismes  le  vos  feroi  amender  por  lui.  » 

«  Sire,  feit  Brianz ,  par  la  foi  que  je  vos  doi ,  de  vos  ne 
d'autrui,  trusqu'à  cele  hore  que  je  li  auroi  tret  autent  sancde  son 
cors  conme  il  fist  del  mien,  et  si  veull  bien  que  il  le  sache.  » 
Atant  s'est  Brianz  parliz  de  la  cort,  touz  iriez  ;  mès,  se  Lanceloz 
ne  doutasl  courecier  le  roi,  Brians  n'éust  mie  chevauchié  une  line 
anglesche,  quant  il  éust  sen  et  anforcié  la  guerre.  Brianz  s'en  vet 
vers  son  chastel  de  Dure  Roche  et  dist  que  mielz  venist  au  roi  que 
Lanceloz  fust  ancore  an  prisson  ;  quar  il  ii  mouvra  tel  j>leit,  se  il 
puet  esploitier,  dont  ii  perdra  le  meillor  pan  de  sa  terre.  Il  est 
alez  an  la  terre  le  roi  Claudas  et  dist  :  ore  à  primes  a-il  mestier  de 
s'aide,  quar  Lanceloz  est  issuz  de  la  prisson  le  roi  et  «st  plus  amez 
à  cort  que  nus,  si  ne  croit  li  rois  conseull  se  de  lui  non.  Li  rois 
Claudas  li  jure  et  créante  que  jà  ne  li  faudra,  et  Brians  à  lui. 


tant  se  test  ici  li  contes  de  Briant  et  parole  de 
Percival  que  la  nef  an  moi  ne  à  grant  esploit; 
mes  il  sVst  tant  conbatuz  dedanz  que  a  trestouz 
cens  o<:  i  s  qui  an  la  nef  esloient,  fors  celui  qui  la 
gouverne;  quar  il  li  a  en  cornant  que  il  croira 
an  Deu  et  guerpira  sa  mauvesse  loi.  Perceval 
esloingne  la  terre  si  que  ne  voit  se  la  mer  non,  et  la  nef  s'en  vet  à 
grant  esploit  et  Damedeu  le  conduit  conme  cel  qui  le  croit  et  eime  et 
sert  de  bon  cuer.  La  nef  a  tant  couru  et  par  nuit  et  par  jor,  einsint 


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conme  Dcu  plot,  que  il  virent  I  chastel  et  I  ille  de  mer.  Il  demanda 
é  son  marinier  se  il  savoit  quex  chastiax  e'estoit.  <  Certes,  feil-il, 
je  non  ;  que  nos  avons  tant  couru  que  je  ne  conçois  la  mer  ne  les 
estoiles.  >  Il  aprochent  le  chastel  et  virent  IIII  areines  sonner, 
aux  IIII  chief  de  la  vile,  moult  doueemant,  et  estaient  cil  de  blanc 
dras  vesluz  qui  les  sounoient.  Il  sont  venuz  cele  part. 


JLântost  conme  la  nef  ot  pris  port  desouz  le  chastel,  et  la 
mer  se  restrest  arières,  si  que  la  nef  fa  aséchierre.  Il  n'avoit  dedanz 
que  Perceval  et  son  cheval  et  le  marinier  ;  il  essirent  hors  de  la 
nef,  puis  antrent  par  devers  la  mer  el  chastel,  et  il  i  avoit  les  plus 
bêles  sales  et  les  plus  belles  messons  que  nus  véist  onques.  Il 
esgarde  desouz  I  arbre,  qui  grant  estoit  et  larges,  et  voit  la  plus 
bele  fonteine  et  la  plus  clère  que  nus  péust  dévisser,  et  estoit  toute 
avironnée  de  riches'  pilers,  et  or  scnbîoit  estre  la  gravele*ie  pières 
precieusses.  Desus  cele  fonteine,  avoit  II  honmes  séanz,  plus  blanz 
de  barbes  et  de  chevex  que  n'estoit  nef  négiée,  eTsftnbloient  à  estre 
jane  de  vière.  Tantost  corn  il  voient  Perceval,  il  se  drécent  ancontre 
lui  et  il  anclinent  et  aorent  son  escu  qu'il  aportoit  à  son  col,  et 
bessent  la  croiz  et  puis  la  boucle  là  où  les  reliques  estoient.  «Sire, 
feit-il,  ne  vos  an  merveilliez  de  ce  que  nos  fessons,  quar  nos  con- 
néusmes  bien  le  chevalier  qui  l'escij  jjqrta  çnçois*de.\os;  Nos  le 
véismes  meintes  fois  ançois  qué  Dex  fust  crocefiez.  >  Perceval  se 
merveille  mout  de  ce  qu'il  dient,  quar  il  parolent  mout  de  loing. 


c  kjeingnors,  savez-vos  donc  conmant  cil  ot  non?  >  «  [Oïl], 
fonl-il,  Jhossep  d'Arimacie  ;  raès  il  n'avoit  point  de  croiz  en  î'escu 
devant  la  mort  Jesu-Crist.  Mes  il  Pi  fîst  mestre  après  le  crocefie- 
mant  Jhesu-Crist,  pour  l'amor  del  Sauvéor  que  il  arna  mout.  » 
Perceval  osta  I'escu  de  son  col  el  un  des  prodoumes  l'apièce  à  l'erbe 
qui  florie  estoit  des  plus  bêles  flors  del  monde.  Perceval  esgarde 
outre  la  fonteinne  et  voit,  an  I  mout  biau  leu,  I  tonnel  autretel 
conme  si  fust  d'ivoire,  et  estoit  si  granz  que  il  avoit  I  chevalier 
dedanz,  touz  armez.  Il  esgarde  là  dedanz  et  voit  le  chevalier;  il 
l'aresna  meintes  foiz,  mes  onques  li  chevaliers  ne  vost  respondre. 
Perceval  le  regarde  à  merveilles,  il  revint  aus  prodeshonmes  el  lor 


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demande  qui  cil  chevaliers  est,  et  il  li  dient  que  il  nel  puet  ore  mie 
savoir.  Il  Fan  moinent  au  une  grant  sale  et  portent  son  escu  avant 
lui,  de  quoi  il  font  mout  grant  joie  et  si  l'annorent.  Il  voit  la  sale 
moût  riche,  quar  onques  mës  si  riche  ne  si  bele  ne  fa  véue.  Ele 
estoît  avironée  de  mout  riches  dras  de  soie,  et  estoit  anmi  la  sale 
li  Sauvières  del  monde  escriz,  si  conme  il  est  an  sa  majesté,  et  si 
apostre  anviron  lui;  et  avoit  là  dedanz  gauz  qui  plein  estoienl 
de  grant  janz  et  sanbloient  estre  plein  de  grant  seintété,  et  si 
estoient-il,  quar,  se  ne  fussent  prodoume,  il  n'i  péussent  mie 
demorer. 

<  Sire,  font  li  dui  mestre  à  Perce  val,  iceste  messon,  que  vos 
véez  ici  si  riche,  est  la  sale  roiax.  »  —  c  Par  foi,  feit  Perce  val,  ele 
le  doit  bien  estre;  quar  je  ne  vi  onques  de  tel  valor.  •  Il  esgarde 
tout  anviron  et  voit  les  plus  riches  tables  d'or  et  d'ivoire  qu'il  éust 
onques  mès  véues.  Li  uns  des  mestres  souna  un  apel  111  cox,  et  i 
viennent  XXXIII  honmes  en  la  sale  tuit  d'une  conpagnie.  Il  avoient 
blans  dras  vestuz  et  n'i  avoit  celui  qui  n'éust  une  vermeille  croiz 
enmi  son  piz,  et  sanbloient  estre  tuit  d'un  aage.  Tantost  conme  il 
entrent  an  la  sale,  il  annorèrent  Deu  Nostre  Seingnor  et  bâtirent 
lor  coupes,  puis  alèrent  laver  à  I  riche  lavoer  d'or,  et  puis  s'alèrent 
asséoir  aux  tables.  Li  mestre  firent  Perceval  asseoir  à  la  plus 
mestre  table  par  soi.  Il  furent  là  dedanz  servi  mout  glorieusse- 
ment.  Perceval  esgarda  plus  volentiers  que  il  ne  raenga. 

Einsint  conme  il  esgardoit,  il  voit  sur  lui  une  chaanne  d'or 
descendre,  chargiée  de  pières  précieusses,  et  avoit  el  mileu  une 
ocurone  d'or.  La  chaanne  descendoit  par  grant  conpas  et  ne  tenoit 
an  nule  riens  s'à  la  volenté  Nostre  Seingnor  ooh.  Tantost  conme 
li  mestre  la  virent  avaler,  il  ouvrirent  une  grant  fosse  large  qui 
estoit  anmi  la  sale,  si  que  Ton  puet  véoir  le  pertuis  tout  an  apert. 
Tantost  conme  l'antrée  de  cele  fosse  fu  descouverte,  il  an  issirent 
li  grant  cri  et  li  plus  dolereus  que  nus  oïst  onques,  et,  quant  li 
plus  pretadonme  les  entendent,  il  en  tendirent  les  moins  vers 
Nostre  Seingnor  et  conmencièrent  luit  à  plorer.  Perceval  oi  cele 
doulor,  si  se  merveille  mout  que  ce  puet  estre.  11  voit  que  la 


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chaanne  d'or  avale  cele  part  et  s'asiet  par  dessorre  le  pertuis,  tant 
que  Fan  ot  près  de  mangié  ;  adonc  se  retrest  en  Pair,  si  s'en  revêt 
amont.  Mès  Percevat  ne  sot  qu'ele  devint,  et  li  mestres  recovre  la 
fosse,  qui  mout  estoil  hideusse  à  véoir,  et  piteuse  à  oïr  les  voix  qui 
an  issoient. 


JJi  prodome  se  levèrent  des  tables  quant  il  orent  mangié  et 
rendirent  grâces  mout  doucemant  Nostre  Seingnor;  après,  s'en 
r'alèrent  là  dont  il  estoient  venu.  «  Sire,  feit  li  mestres  à  Perceval, 
la  chaanne  d'or  que  vos  avez  véue  est  moult  riche  et  [la]  courone 
d'or  autresint.  Mès  vos  ne  povez  jà  mès  oissir  de  çà  dedanz  se  vos 
ne  créantez  que  vos  revanroiz  lantost  conme  vos  verrez  la  nef  et  la 
voile  crocefiée  de  la  croiz  vermeill  ;  autremant  ne  vos  an  povez  dé- 
partir.» —  «  Dites-moi,  feit-il,  de  la  chaanne  d'or  et  de  la  courone 
que  ce  puet  estre.  »  —  t  Nos  vos  le  dirons,  feit  li  uns  des  mestres, 
se  vos  créantez  ce  que  je  vos  di.  b  —  «  Certes,  sire,  feit  Perceval, 
je  le  vos  créant  bien  que,  tantost  conme  je  aurai  fet  la  besoingne 
ma  dame  ma  mère  et  l'autrui,  que  je  revenrai  ici,  por  que  je  soie 
an  vie,  se  je  voi  vostre  nef  tele  conme  vos  dites.  »  —  «  Oïl,  touz 
en  soiiez  certains,  et  vos  aurez  la  couronne  d'or  el  chief  tantost 
conme  vos  revenrez,  si  en  seroiz  assis  en  la  chaière,  et  seroiz  rois 
d'une  ille  qui  près  de  ci  est,  mout  planteine  de  touz  biens  ;  quar 
il  n'est  riens  el  monde  qui  i  faille,  qui  conviegne  à  cors  d'onme. 
[Li  rois  hermites]  an  a  esté  rois  qui  einsint  la  garnie;  por  ce  que  il 
se  prova  bien  en  cel  roiaume  et  que  cil  s'en  loèrent  qui  en  l'ile 
sont,  est-il  esléuz  pour  estre  an  I  greingnor  réaume.  Or  i  vostrent 
anvoiier  1  autre  prodonme  à  roi,  qui  autretant  lor  face  de  bien 
conme  cil  flst;  mès  gardez- vos  bien  que,  puis  que  vos  ao  seroiz 
rois,  que  l'ile  soit  bien  garnie;  quar,  se  vos  ne  la  garnissiez  bien, 
vos  seroiz  mis  en  l'iie  soufresleusse,  dont  vos  oïstes  oreins  les  criz, 
si  vos  retodra  l'en  courone.  Quar  cil  qui  ont  esté  roi  de  Pille  plen- 
téureusse  et  qui  bien  ne  se  provèrent,  sont  auques  ces  genz  que 
vos  véistes  en  l'ille  soufresleusse  de  tous  biens.  Et  si.  vos  di  que  li 
rois  hermistes,  sor  qui  vos  devez  aler,  i  a  anvoiié  de  ses  janz  une 
grant  partie;  il  i  ont  le  chief  sééllé  an  argent  et  li  chief  sééllé  an 
plonc,  et  li  cors  qui  de  ces  chief  estoient  avesques,  vos  di-ge  que 


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vos  les  festes  venir  ça  dedanz  et  le  cliief  del  roi  et  de  la  réine.  Més 
de  l'autre  ?os  di-ge  que  il  sont  an  Tille  soufresleusse.  Mès  nos  ne 
saurons  se  il  en  istront  jà  mès.  » 


ire,  feil  Perceval,  dites-moi  del  chevalier  qui  est  touz 
armez  el  tonel  d'ivoire,  que  il  est  et  conmant  cist  chastiax  a  non.  » 

—  c  Vos  ne  le  povez  savoir,  feit  li  mesures,  trèsqu'à  vostre  revenue. 
Mès  distes-moi  del  seintime  Graal  noveles,  que  vos  reconquistes  ; 
est-il  anoore  en  sa  seintime  chapele  qui  fu  le  roi  Peschéor?  »  — 
«  Sire,  oïl,  feit  Perceval,  et  l'espée  de  quoi  seint  Jahan  fust  descolez 
et  d'austres  reliques  à  grant  foison.  »  —  «  Je  vi  le  Graal,  feit  li 
mestres,  avant  que  li  Rois  Peschières  Joseph,  qui  ces  onques  fu, 
receulli  le  saric  Jessu-Crist.  Sachiez  que  je  connois  bien  tuit  vostre 
lignage  et  de  quex  janz  vos  estes  nez  ;  pour  vostre  bone  chevalerie 
et  pour  vostre  bone  nestetéet  pour  vostre  bone  valor,  venistes-vos 
céanz  ;  quar  ce  fu  la  volenté  Nostre  Seingnor  ;  et  gardez  que  vos 
soiiez  apareilliez,  quant  leus  en  venra  et  verroiz  la  nef  apareilliée.  » 

—  «  Sire,  feit  Perceval,  je  revenré  moult  volentiers,  ne  jà  mès 
n'en  quéisse  partir  se  ne  fust  pour  ma  dame  ma  mère  et  por  ma 
seror;  que  je  ne  vi  onques  mès  leu  qui  tant  me  pléust.  •  Il  fu,  la 
nuit,  mout  bien  herbergiez  dedanz,  et,  la  matinée,  einz  qu'il  s'an 
partist,  oï  une  seinte  messe  en  une  seinte  chapele,  la  plus  bele 
que  nus  véist  onques.  Li  mestres  vint  à  lui  après  la  messe,  si  li 
aporte  un  escu  blanc  conme  nef',  après  li  dist  :  •  Vos  me  lérez 
vostre  escu  çà  dedanz  pour  connoissance  de  vostre  venue  et  si 
anporleroiz  ces  lui.  »  —  «  Sire,  feil  Perceval,  je  feré  vostre 
plessir.  »  Il  a  pris  congié,  si  s'en  part  de  cel  riche  manoir,  et 
trouve  la  nef  toute  apareilliée  et  oi  souner  les  areines  autresint  en 
son  aler  conme  an  son  venir.  Il  est  entrez  dedanz  la  nef  et  la 
voille  est  dreciée.  Il  esloingne  la  terre  et  li  mariniers  gouverne  la 
nef  et  Damediex  le  conduit  et  moine.  La  nef  s'en  cort  à  grant 
esploit;  quar  ele  avoit .assez  au  core;  mès  Damedex  les  fessoit  tant 
esploitier  conme  il  volet;  quar  il  savoit  la  très  bonté  grant  et 
la  très  grant  valor  del  loial  chevalier  qui  dedanz  estoit. 


iex  a  tant  la  nef  conduite  et  menée,  et  jor  et  nuit,  qu'ele 


—  332  — 


ariva  an  unè  ilie  où  il  avoit  I  chastel  mout  ancian  ;  niés  ne  parait 
ihte  estré  mout  riches,  ainz  sanbioit  bien  que  il  fttst  jadis  d'une 
grant  seingnorie.  Il  gitèrent  lor  ancre,  pais  est  venuz  vers  le  chastel 
et  antre  dedanz,  touz  armez;  il  vit  le  chastel  large  et  la  menante 
déchéue  et  la  messon  descouverte,  et  voit  une  dame  séoir  devant 
les  degrez  d'une  viee  sale.  Ele  se  dreça  tantost  conme  ele  le  vit; 
mès  ele  estoit  mout  pouremani  vestue.  Il  sanbioit  bien  à  son  cors 
est  à  sa  ehière  et  A  sa  contenance  qu'ete  fust  gentill  famé;  et  voit 
que  II  damoiseles  vindrent  avesques  lui,  qui  sont  jone  d'aage  et 
sont  ausint  pouremant  vestues  conme  la  dame  est.  «  Sire,  fet-ele  à 
Perce  val,  bien  puissiez-vos  venir  !  Je  ne  vi  mès  piéça  an  cel  chastel, 
chevalier  antrer.  >  —  c  Dame,  feit  Perceval,  Dex  vos  ostroit  joie 
et  anor.  »  —  c  Sire,  feit-ele,  mestiers  nos  en  seroit;  quar  je  n'en 
ai  guères  grant  pièce  a.  »  Ele  le  moine  en  une  grant  sale  anciane, 
qui  mout  estoit  pouremant  garnie,  c  Sire,  feit-ele,  vos  vos  herber- 
gerez  annuit  ça  dedanz  et  pranrez  an  gré  ce  que  nos  pourons  feire, 
si  sauroiz  le  couvine  del  chastel.  •  Ele  le  feit  désarmer  à  I  serjant 
qui  là  dedanz  estoit,  et  les  damoiseles  [viennent]  devant  lui,  si  le 
servent  mout  doucement.  La  dame  li  aporle  I  mentel  por  afubler. 
c  Sire,  feit-ele,  il  n'a  cèanz  plus  de  garnemanz  honorables  que  ces- 
tui.  »  Perceval  regarde  les  damoiseles,  si  an  a  mout  grant  pitié; 
quar  eles  estoient  si  bien  festes  de  cors  et  de  manbres,  conme  nature 
les  povet  mielz  former,  et  toutes  biautez  qui  povoient  estre  en 
cors  de  famés  estoient  ès  leur,  et  toute  la  douceur  et  la  simplece. 


*  JL/ame,  feit  Perceval,  dont  n'est  cist  chastiax  vostres?  »  — 
«  Sire,  feit-ele,  tant  ai-ge  de  remanant  de  toute  ma  terre,  et  vez 
ileques  mes  filles  dont  il  est  mout  grant  pitié;  quar  ele  n'ont 
autre  chosse  que  vos  véez,  si  sont  gentis  famés  et  de  haut  lignage, 
mès  il  lor  est  trop  lointeins;  si  nos  a  tolu  I  chevaliers,  qui  mout  est 
criex»  nostre  terre,  puis  que  mes  sires  fu  mort,  et  tient  I  mien  fuiz 
an  sa  prisson,  de  quoi  je  sui  mout  dolante  ;  quar  c'est  uns  des  plus 
biax  chevaliers  del  monde.  Il  n'avoit  mie  esté  plus  de  IUI  ans  che- 
valier quant  il  le  prist;  or  ne  pnis  aidter  ne  à  moi  ne  à  autrui  ; 
mès  j'ai  oï  conter  qu'il  a  un  chevalier  en  la  terre  de  Gales  qui  fu 
fuiz  Elein  le  gros  des  vax  de  Camaalol,  si  est  li  mieudres  cheva- 


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—  SS8  - 


lions  <U  monde  et  cil  Elayns  fu  fuili  Calobmtus,  qui  nellier  Je  foi» 
de  qui  j'oi  mon  fuilz  et  ces  II  filles.  Ce  sai-ge  bien,  se  li  Boas  Che- 
valiers, qui  si  lor  est  precheins,  venist  an  eest  ille  par  aucune 
aventure,  je  béasse  mon  fuill,  et  mes  filles  qui  sont  déséritées 
r'éussent  lors  terres  quites,  si  fus-ge  gitée  de  grant  poime  et  de 
grant  poireté.  Je  sui  d'an  autre  liagnage  qui  mont  m'est  loing;  quar 
li  rois  Ban  de  Benoyc  fu  mes  onqu  es,  qui  morz  est  ;  mès  il  a  un  £11 
qui  moult  est  bons  chevaliers,  ee  m'a  l'en  dit  ;  se  li  uns  de  ces 
II  m'aprechast  an  aucune  de  ces  illes,  je  an  fusse  mont  joieusse.  * 

Perceval  ot  que  les  II  damoiseles  sont  filles  son  oncle,  si  en 
ont  grant  pitié.  «  Dame,  feit-il,  conment  a  non  cil  qui  est  an 
prisson?  »  —  «  Sire,  feit-ele,  Galobruos;  et  cil  qui  le  tient  en 
prisson  a  non  Gohaz  del  chastel  de  la  Baleine.  »  —  t  Est  son 
cbastel  près  de  ci,  dame?»  feit-il.  «  Sire,  il  n'a  qu'un  bras  de  mer 
à  passer,  si  n'i  a  nullui,  en  tontes  ces  illes  de  mer,  qui  pooir  ait 
sor  lui  non;  il  est  si  asséurez  qu'il  ne  se  garde  de  nullui.  Quar 
nus  qui  soit  an  ceste  terre  n'oseroit  vers  lui  mesprandre.  Sire,  il 
m'a  mendé  une  cbosse  dont  je  sui  moût  dolante;  quai:,  se  je  ne  ti 
anvoi  une  de  mes  filles,  il  a  juré  son  sairemant  que  il  me  todra 
mon  chastel.  »  —  «  Dame,  feit  Perceval,  l'en  ne  feit  mie  quanque 
Tan  doit.  As  II  damoiseles,  se  Dex  plest,  ne  fera-il  nule  ver- 
goingne,  et,  de  tant  conme  il  lor  a  feit,  me  poisse-il  raout  dure- 
roant;  quar  ele  furent  filles  mon  oncle;  Julain  le  gros  fu  mes 
pères  et  Galobrutus  mes  oncles  et  meint  autre  prodonme  qui  mort 
sont.  » 

Quant  les  damoiseles  oïrent  ce,  eles  s'agenollièrent  devant 
lai,  si  conmencent  à  plorer  de  joie  et  li  bessent  les  moins  et  li 
prient  pour  Deu  qu'il  ait  merciz  d'eles  et  de  lor  frère.  Et  il  dist 
qu'il  ne  se  partira  de  lor  terre  si  an  aura  feit  son  pover.  Il  meint 
la  nuit  el  chastel  et  ses  mariniers  autresint.  La  dame  fist  grant  joie 
de  Perceval  et  l'anora  de  quant  qu'ele  pot.  Quant  vint  l'endemein, 
Tan  li  mostre  la  terre  à  cel  roi  qui  sa  terre  li  toloit;  mès  la  dame 
ne  li  sot  dire  où  ses  fuilz  iert  an  prisson.  Il  s'en  parti  et  revint  à 
la  nef,  quant  il  ot  pris  congté  à  la  dame  et  aux  damoiseles,  et  fu 


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mont  liez  de  ee  que  H  sot  que  ces  II  damoiseles  li  estaient  si  pro- 
cheines.  Si  pria  à  Deu  qu'il  li  consente  que  il  lor  puisse  lor  terre 
rendre  et  giter  de  la  poureté  où  il  sont.  Il  nage  tant  que  il  est 
venuz  vers  une  roche  roonde  et  estroite  et  séure  autresint  conrae 
une  petite  messon.  Perceval  esgarde  cele  part,  si  vit  seoir  I  home 
dedanz  ;  il  feit  aprochier  la  nef  de  la  roche,  puis  esgarde  et  vit  une 
tranche  d'une  voie  en  la  roche  qui  s'en  aloit  contremont.  Il  est 
issuz  hors  de  la  nef,  si  s'en  vet  la  petite  sente,  tant  qu'il  est  venuz 
en  la  petite  messon.  Il  trouve  là  dedanz  un  des  plus  biaux  cheva- 
liers del  monde.  Il  avoit  un  anniax  à  ses  piez  et  un  charchant  sur 
son  col,  de  quoi  li  chief  de  la  chaane  estoit  seselée  en  un  grant 
perron.  Il  se  dresça  ancontre  Perceval  tantost  cornue  il  le  vit. 
«  Sire  chevaliers,  feit-il,  vos  estes  bien  fermez.  »  —  «  Sire,  se 
poisse-moi,  feit  li  chevaliers  ;  je  m'amasse  mielz  aillors  que  ci.  » 
—  «  Vos  éussiez  droit,  feit  Perceval  ;  que  vos  estes  à  grant  mes- 
chief  enmi  ceste  mer.  Âvez-vos  ça  dedanz  que  boivre  ne  que  men- 
gier?  »  —  «  Sire,  feit-il,  la  fille  au  chevalier  malade,  qui  meint  an 
Fille  ci  près,  m'envoie  chascun  jor  an  I  batel  viende  tant  conme  l'an 
puet  mengier;  quar  ele  a  grant  pitié  de  moi.  Li  rois  qui  ci  m'a 
enprisonné  li  a  tolu  ses-  chastiax  autresint  conme  il  a  feit  ma  dame 
ma  mère  les  siens.  »  —  «  Pouroit-vos  nus  d'ilecques  oster?  »  — 
«  Sire,  nennil,  se  cil  non  qui  m'i  mist;  quar  il  a  la  garde  de  sa 
serréure  avec  soi,  et  me  dist,  quant  il  an  parti,  que  je  n'en  istroie 
jà  mès.  »  —  «  Par  mon  chief,  feit  Perceval,  si  feroiz;  se  vos 
fustes  fuill  Galobrutus,  vos  estes  fuilz  de  mon  oncle,  feit  Perceval, 
et  ge  del  vostre;  si  me  devroit  estre  reproché  à  touz  jors  mès  se 


\Juant  Galobrus  l'entent  qu'il  fu  fuilz  de  son  oncle,  il  an  ot 
mout  grant  joie.  11  li  vot  choier  aux  piez;  mès  Perceval  ne  volt,  si 
li  dist  :  «  Ore  soiez  touz  asséur;  quar  je  vos  quarrai  vostre  déli- 
vrance. »  Il  avale  de  la  roche,  si  entre  an  la  nef  et  nage  grant  pièce  ; 
si  regarde  devant  lui  et  vint  une  ille  moult  riche  et  mout  plentéu- 
reusse;  et  voit  d'autre  part,  en  I  petit  illet,  un  chevalier  qui  est 
montez  desor  un  haut  arbre  qui  mout  estoit  granz  et  branchuz.  II 
avoit  une  damoisele  avec  lui,  si  estoit  desor  montez  por  la  poor 


je  vos  lessoie  en  ceste  prisson.  » 


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—  335  — 


(fun  serpant,  grant  et  hideus,  qui  estoit  issuz  del  cruex  d'une 
monteingne.  La  damoisele  vit  la  nef  Perceval  venir,  si  li  escrie  : 
«  Ha,  sire,  feit-ele,  venez  aidier  à  cest  rois  qui  lasus  est  et  moi  qui 
damoisele  sui.  »  —  «De  quoi  avez-vos  poor,  damoisele?  »  feit 
Perceval.  «  D'un  grant  serpant,  sire,  feit-ele;  çà  nos  a  feit  monter, 
de  coi  je  ne  doi  mie  estre  dotante,  quar  cist  rois  m'a  rouvé  de  la 
messon  mon  père,  si  m'éust  vergondé  mon  cors  se  cist  serpanz  ne 
fust  seure  coruz.  »  —  «  Et  conment  a  non  li  rois,  feit  Perceval, 
damoisele?»  —  «  Sire,  l'an  l'apele  Gohas  del  chastel  de  la  Baleinne, 
cest  grant  terre  est  seue,  qui  si  est  plenteureusse,  et  autres  terres 
assez,  que  il  a  tolues  à  mon  père  et  autrui.  »  Li  rois  ot  grant  ver- 
gongne  de  ce  que  la  damoisele  li  dissoit,  si  ne  respondi  mot.  Par* 
cevax  entendi  que  c'estoit  cil  qui  son  cousin  tenoit  en  prisson,  il 
est  issuz  de  la  nef  tantost,  l'espée  sachiée.  Li  serpenz  le  vit,  si  vint 
vers  lui,  la  gueule  bahée,  et  gièle  feu  et  flanbe  à  grant  foisson. 
vPereeval  li  lance  s'espée  très  parmi  la  gueule,  «  Or  povez  des- 
cendre, »  feit-il  au  roi.  «  Sire,  feit-il,  la  clef  d'une  chaanne  de  coi 
uns  chevaliers  est  enserrez,  chai,  et  li  serpenz  la  sessi.  »  Perceval 
li  fant  la  gorge  et  trove  la  clef  tantost,  toute  chaude  et  toute 
enflanbée  del  feu  de  la  serpant.  Li  rois  descendi,  qui  ne  -se  dounet 
garde  de  noiant;  einz  vint,  conme  il  devoit,  mercier  Perceval  de  la 
bonté  qu'il  li  avoit  feite,  et  Perceval  le  sessi  antre  ses  braz,  si 
l'anporte  an  sa  nef. 


ire  chevaliers,  feit  Gohaiz,  gardez  que  vos  feistes  ;  quar  je 
sui  rois  de  ceste  (erre.  »  —  «  Por  ce,  fet  Perceval,  le  faz-je.  Quar, 
se  ce  fust  uns  autres,  je  ne  le  féisse  mie.  »  —  «  Ha,  sire,  feit  la 
damoisele,  ne  me  lessiez  mie  cileuc  estrarère;  mès  aidiez-moi 
tant  que  je  soie  an  la  messon  mon  père,  le  chevalier  malade,  qui 
mout  est  dolanz  de  moi.  »  Perceval  oi  que  ce  est  la  damoisele  de 
qui  Galobrus  se  looit  tant  ;  il  la  vet  descendre  de  l'arbre,  puis  l'an- 
raoine  an  sa  nef,  et  s'an  revêt  vers  la  roche  où  ses  cousins  estoit. 
«  Sire  chevaliers,  feit  Gohaiz,  où  me  metroiz-vos?  »  —  <  Je  vos 
an  metroi,  feit-il,  conme  anemi,  là  où  vos  aviez  mis  le  fttiz  mon 
oncle  en  prison  ;  si  me  vancherai  de  vos  et  il  à  sa  volenté.  »  Quant 
li  rois  oi  ce,  si  ne  fu  mie  joieus,  et  la  damoisele  n'en  fu  mie  lait, 


—  33Û  — 


que  il  désèrttok  einsint.  Il  nagent  tant  que  il  sont  venus  i  la  roche. 
Perceval  ist  hors  de  la  nef  et  moine  Gohaiz  contremont  maugré 
suen.  Galobrans  le  voit  venir,  si  en  moine  grant  joie,  et  Perceval 
li  dist  :  t  Veez  ci  vostre  anemi  mortel  ;  ore  en  feistes  vostre 
volenté.  »  Il  tint  la  clef,  si  le  déserre  de  ses  fers  de  quoi  il  estait 
enprisonez. 


t  Ualobrus,  feit  Perceval,  ore  an  festes  vostre  plessir  de 
vostre  anemi.  »  —  «  Sire,  feit-il,  mout  volontiers.  »  11  li  serre  les 
fers  ès  piez,  que  il  avoit  es  suens,  et  après  li  met  le  changnon  el 
col.  c  Or  soit  ici,  feit-il,  en  itel  manière  et  an  itel  prisson  conme  il 
m'avoit  mis.  Quar  je  soi  bien  que  il  n'iert  secouruz  de  nullui.  » 
Après,  giète  la  clef  en  la  mer  aux  plus  loing  que  il  pot,  si  senbla 
bien  à  Galobrus  que  il  se  vancha  bien  en  tel  manière  et  mielz  que 
se  il  Téust  [mort].  Perceval  en  ostroie  tout  à  sa  volenté.  Il  antrent 
an  la  nef  et  lessièrent  Gohaz  tant  dolanz  an  la  roche,  que  onques 
puis  ne  but  ne  ne  manga.  Et  Perceval  enmoine  son  cousin  el  la 
damoisele,  et  nagent  tant  que  il  vindrent  en  lor  terre,  [et  Perceval 
la  reprist  à  la  jant]  le  roi  Gahart  toute  et  l'en  fist  séure  oumage  à 
touz  le  plus  puissanz  et  aus  sereurs,  si  que  la  terre  fu  toute  à  sa 
volentè.  Il  séjorna  tant  conme  li  plot;  puis  s'en  parti  et  prist 
congié  i  la  damoisele  [et  à  Galobrus]  qui  moult  le  mercia  de  sa 
terre  que  il  r'avoit  par  lui. 


xant  a  nagié  Perceval  qu'il  est  venuz  près  d'un  chastel  qui 
moult  duremant  ardoit  à  grant  flanbe,  et  voit  un  hermitage  assez 
près  desor  la  mer.  Il  voit  l'ermite  à  l'uis  de  la  chapele.  Perceval  li 
demande  qui  li  chastiax  est,  qui  si  est  espris.  c  Sire,  feit  li  ter-  . 
mites,  je  le  vos  diroj.  Joseph,  li  fuiz  le  roi  Pelles,  i  ocist  sa  mère  ; 
onques  puis,  le  chastiax  ne  fina  d'ardoir,  et  si  vos  di  que  de  cest 
chastel  et  d'un  autre  movra  li  feus  qui  ardra  le  siècle  et  metra  £ 
fin.  »  Perceval  se  merveille  mout  et  sot  bien  que  ce  fust  li  chastiax 
le  roi  hermite  son  oncle.  Il  s'en  part  à  grant  esploit  ;  il  passe 
III  roiaumes,  et  puis  nueve  les  gastes  et  les  désertes  d'une  part  et 
d'autre  la  mer;  quar  la  nef  couroit  assez  près  de  terre.  Il  epgprde 
en  I  ille  et  voit  séoir  XII  hermites  desor  le  rivaje  <fc  la  «»er.  La 


roer  estoit  coie  et  série  et  il  feit  giter  l'ancre  pour  tenir  la  coie; 
après  salue  les  hermistes,  et  il  l'anclinent  et  responent  tuit.  Il  lor 
demande  où  il  repéraient  et  il  dient  que  il  ont  assez  près  d'illec 
XII  chapeles,  XII  messons  qui  avironent  I  cimetire  où  il  gissoient 
XII  chevaliers  morz  que  nos  gardons.  Il  furent  tuit  frère  gerraein 
et  mout  prodomes,  si  ne  vesqui  chascun  que  XII  anz  chevalier, 
fors  que  li  uns;  si  n'i  ot  celui  qui  ne  conquéist  grant  terre  et 
grant  réaumes  sor  les  mescréanz,  et  morurent  tuit  à  armes;  et 
l'einnez  ot  à  non  Vilain  le  Gros,  si  vint  en  cest  païs  des  vax  de 
Ramaalot  por  vaochier  Alibran  son  frère  de  la  Gaste  Cité  que  li 
rois  jaianz  avoit  ocis,  et  an  prist  la  vengance  ;  mès  il  an  morust 
après,  par  une  ploie  que  li  jaianz  li  fist.  «  Sire,  feit  li  uns  des 
hermites,  je  fui  A  sa  mort;  mès  nule  riens  ne  regrettoit-il  tant 
conme  un  sien  fuilz,  et  dist  que  avoit  non  Perceval  ;  ce  fu  li  der- 
rians  des  frères  qui  fina.  » 


vouant  Pérceval  oi  ce,  si  en  ot  pitié,  si  oissi  hors  de  la  nef 
et  vint  à  terre  et  ses  mariniers  avec  lui.  Il  pria  les  hermites  que  il 
le  menassent  au  cymetire  où  li  chevalier  gisoient,  et  il  si  firent 
mout  volentiers.  Perceval  i  est  venuz,  si  voit  les  sarquex  mout 
riches  et  mout  biax  et  les  chapeles  moult  bien  aornées,  et  gisoit 
chascuns  sarquex  contre  l'autel  de  chascune  chapele.  «  Seingnor, 
liquex  sarquex  est  au  seingnor  de  Ramaalot?  »  —  «  Cil  plus  hauz, 
font  li  hermites,  et  li  plus  riches;  quar  ce  fu  li  ainznez  de  touz 
les  frères.  »  Perceval  s'agenolle  devant;  après,  acole  le  sarquex  et 
pria  pour  l'âme  de  son  père  mout  doucement,  et  ala  en  tel  manière 
à  touz  les  autres  sarquex.  Il  se  herberga  la  nuit  avec  les  hermistes 
et  lor  dist  que  Viliein  le  Gros  fu  ses  pères  et  tuit  li  autre  si  oncle. 
Li  hermite  furent  moult  joiant  de  ce  qu'il  i  fu  venuz,  et  l'ande- 
mein,  ençois  qu'il  s'en  partist,  oi  la  messe  à  la  chapele  son  père  et 
aux  autres,  là  où  il  pout.  11  antra  an  la  nef,  si  s'an  vet  à  grant 
esploit;  et  la  nef  a  tant  couru  que  il  aproche  les  illes  de  la  Grant 
Breteigne.  Il  arriva  au  chief  d'une  forest,  desouz  la  Vermeille  Tour 
dont  il  avoit  le  seingnor  ocis,  là  où  Mélioz  délivra  monseingnor 
Gauvain.  Il  est  issuz  fors  de  la  nef  et  tret  fors  son  cheval  et  s'^st 
armez  et  conmanda  le  marinier  à  Deu.  Il  mont  sur  son  destrier, 


—  33S  — 


touz  armez;  si  s'en  vet  parmi  la  terre,  qui  mout  estoit  ride  de 
jant;  quar  il  mesmes  an  avoit  ocis  la  greingnor  partie,  si  n'an 
savoit  riens.  Il  chevauche  tant,  très  parmi  le  païs,  que  il  vint,  à 
l'avesprir,  à  un  recet  qui  ert  en  une  grant  forest,  et  se  pensa  qu'il 
ira  dedanz  l'ermitage;  et  est  venuz  au  recet  droit,  et  voit  I  cheva- 
lier gésir  à  l'entrée  de  la  porte  sour  une  coste  de  paile,  et  séoit 
une  damoisele  à  son  chevez,  de  mout  très  grant  biauté,  et  tenoit 
le  chevalier  an  son  giron. 

Xji  chevaliers  la  lesdengoit  d'eurres  an  autres,  et  dissoit 
qu'il  li  feroit  trenchier  la  teste  se  il  n'avoit  ce  dont  il  estoit  an 
désir,  qu'il  estoit  messiax.  Après,  esgarda  la  dame  qui  le  tenoit  et 
qui  le  servoit  moult  doucemant  ;  il  la  tint  à  bone  dame  et  à  loial. 
Li  chevaliers  malades  apela  Perceval  :  «  Sire,  feit-il,  estes-vos 
céanz  venuz  pour  herbergier?  »  —  «  Sire,  feit  Perceval,  se  il  vos 
plest,  g'i  herbergeré.  »  —  «  Dont  ne  me  blâmez  mie,  feit  li  che- 
valiers, de  ce  que  vos  me  verrez  feire  ma  famé?  »  —  t  Sire,  feit 
Perceval,  puisqu'ele  est  vostre,  vos  an  devez  fere  vostre  plessir. 
Mès  an  toutes  chosses  doit  en  sa  voie  garder.  »  Li  chevaliers  se  fet 
reporter  dedanz  son  manoir,  qu'il  out  esté  à  l'air  tant  conme  li 
plout,  et  conmande  à  sa  famé  qu'ele  face  mout  honorer  cel  cheva- 
lier qui  venuz  est  herbergier  là  dedanz.  «  Mès  gardez,  feit-il,  que 
vos  ne  soiiez  véue  à  la  table  ;  mès  mengiez,  einsint  conme  vos 
soulez,  à  la  table  ax  valiez.  Quar,  trusqu'â  cele  bore  que  je  aie  la 
coupe  d'or  que  tant  désire,  ne  vos  pardonrai-je  mon  mautalant.  » 

Perceval  se  fu  désarmez.  La  dame  li  out  aporté  un  sercot 
d'escarlate  por  vestir,  et  il  li  demandoit  de  quoi  ses  sires  la  portoit 
et  la  chaisoit  en  tel  manière,  et  ele  li  conta  tuit  einsint  conme 
Lanceloz  l'avoit  mariée  à  lui,  et  conment  ses  sires  l'avoit  puis 
désanorée.  «  Sire,  feit-ele,  ore  est  devenuz  messiax  puis,  et  a  I  frère 
autresi  malade  conme  il  est  ;  si  li  a  sa  terre  tolue  Gohaz  del  chastel 
de  la  Baleine,  de  quoi  missires  est  mout  dolant,  ne  onques  puis 
hestiez  ne  fu  que  il  le  sot.  Et  vos  savez  bien  que  tiex  genz  se  co- 
rucent  de  pou,  et  sont  moult  joiant  quant  il  ont  une  petite  chosse 
qui  lor  plest,  quar  il  mainent  tous  tens  en  désirer.  Mes  sires  a  oï 


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—  330  - 


peler  «Fine  coupe  d'or  que  une  damoisele  porté,  qu!  mout  est 
riche  et  de  gretngnor  valor  tjoe  nule  que  l'en  véisft  gront  tans  a  ; 
uns  chevaliers  vet  avec  la  damoisele  qui  la  coupe  porte  et  dist  que 
nus  ne  la  puet  avoir  si  n'est  li  nrieudres  chevaliers  del  inonde. 
Misires  m'a  dist  meintes  foiz,  puis  qu'il  an  oï  noveles,  que  jà  ses 
maux  talenz  ne  me  seroit  jà  pardonnez  tant  qu'il  auroit  la  coupe. 
Mès  il  est  si  ireus,  avesques  touz  ce,  de  son  frère,  que  perdu  a  sa 
terre,  que  je  le  conper  mout  chier,  quar  je  li  faz  toute  sa  volenté, 
et  si  ne  puis  avoir  biaux  conmandemant  de  lui  ;  ne  jà,  por  mal  que 
H  m'en  face  ne  pour  vilenie  que  il  m'en  die,  ne  sera  ancontre  lui 
de  riens  que  il  n'aille.  Quar  je  le  veull  avoir,  si  Foi  ;  bénoiet  soit 
Lanceloz  par  cui  ce  fu.  Autretant  conme  je  l'amoi  en  sa  senté, 
l'ain-ge  en  sa  maladie,  et  plus  ancore,  por  ce  que  je  veull  déservir 
que  Dex  m'en  cha  meillor  gré.  » 


ame,  feit  Perceval,  l'en  vos  doit  moult  proissier  de  ce 
que  vos  an  distes  ;  mès  vos  li  poez  bien  dire  par  vérité  que  li  rois 
malades,  ses  frères,  a  toute  sa  terre  quite  et  sa  fille,  quar  je  fui 
au  reconquarre  et  si  connois  le  chevalier  bien,  qui  le  rendi.  Mès 
de  la  coupe  d'or  ne  vos  sai-ge  à  dire  no  vêles.  »  —  «  Sire,  feit-ele, 
la  damoisele  la  doit  porter  à  une  assenblée  qui  doit  estre  de  che- 
valiers ci  près  desouz  la  Blanche  Tor  ;  là  la  doit  l'en  douner  au 
meillor  chevalier  et  à  celui  qui  mielz  le  fera  à  l'asenblée,  et  li 
chevaliers  qui  la  damoisele  suit  la  doit  porter  là  où  cil  li  conmen- 
dera  qui  l'aura  conquise,  se  il  la  velt  à  autrui  donner  que  soi.  »  — 
«  Dame,  feit  Perceval,  je  sai  bien  que  cil  qui  la  coupe  conquerra 
par  pris  d'armes  sera  mout  cortois  se  il  la  vos  tramest,  et  Dame- 
deux  ostrait  que  cil  l'ait  qui  tel  bonté  vos  an  feroit  conme  vos  en 
verroiz.  »  —  «  Sire,  feit-ele,  je  cuit  bien  que,  ce  Lanceloz  i  estoit, 
ou  il  ou  misires  Gauvains,  que  il  la  conquarroient,  et,  se  il  lor 
menbroit  de  moi,  que  il  séussent  conmant  il  m'est  convenant,  ore 
il  me  croantéroient  la  coupe.  »  —  «  Dame,  feit  Perceval,  par  l'un 
de  ces  II,  la  devriez-vos  bien  avoir;  quar  il  ont  meintenant  grein- 
gnor  conqueste  fêle.  »  Ele  s'en  vet  à  son  seingnor  et  ele  li  dist  : 
«  Sire,  feit-ele,  ore  soiiez  plus  joieus  que  vous  ne  soûliez;  que 
vostre  frère  r'a  sa  terre  toute  quite.  Quar  li  chevaliers  qui  çà 


—  340  — 


dedans  est,  fu  au  reconquarre.  »  Li  chevaliers  malades  Tôt;  si  en 
ot  mout  grant  joie  :  «  Alez,  feit-il  à  sa  famé,  si  annorez  mont  le 
chevalier;  mès  gardez  que  vos  ne  séez  autremant  que  vous  ne 
soûliez.  »  —  c  Sire,  feit-ele,  non  ferai-je.  » 


Lia  damoisele  feit  Perceval  asséoir  au  mangier  ;  quant  il 
ot  lavé,  il  cuida  que  la  dame  déust  venir  sëoir  dejoste  lui;  mès 
ele  ne  vost  trespasser  le  conmandemant  son  seingnor.  Quant  Per- 
ceval fu  assis  à  la  table  et  il  ot  esté  serviz  del  prumier  mès, 
adonques  ala  la  dame  aveques  les  valez  soier.  Perceval  fu  mout 
honteus  de  ce  qu'ele  séoit  en  bas;  mès  il  n'en  voloit  pasler;  quar 
ele  li  avoit  auxques  dist  la  manière  de  son  seingnor.  Et  jut  la  nuit 
el  recest  et,  l'endemein,  quant  il  ot  pris  congié,  s'en  parti  et  se 
pensa  an  son  courage  que  li  chevaliers  feroit  bone  chevalerie  et 
grant  auxmosne  qui  à  cel  chevalier  malade  feroit  sa  volenté  de  la 
cope,  einsint  que  la  dame  fust  ostée  de  l'anui  où  ele  estoit;  quar 
tuit  li  chevalier  qui  le  savoient  en  dévoient  avoir  pitié.  Perceval 
s'en  vet  conme  cil  qui  est  en  grant  désirrer  d'aconplir  son  afeire  et 
mout  connoistre  le  r'aler  el  chastel  où  la  chaanne  d'or  s'aparut  à 
lui,  quar  il  ne  vit  onques  mès  manoir  qui  tant  li  pléust.  Il  a  tant 
chevauehié  qu'il  est  venuz  en  la  durersse  forest  le  roi  hermite  qui 
tant  est  lède  et  hideusse  que  n'i  a  feulle  ne  verdor,  en  yver  ne  en 
esté,  ne  chanz  cPossel  n'i  fu  onques  oïz;  ainz  est  la  terre  laide  et 
arse  et  les  crevaces  grant.  Il  n'out  gaires  alé  quant  il  a  consivi  la 
damoisele  del  char  qui  mout  grant  joie  fist  de  lui  :  «  Sire,  feit-ele, 
ge  estoit  chanue  la  première  fois  que  je  vos  vi  ;  or  povez-vos  savoir 
que  je  sui  chevelue.  >  —  «  Certes,  oïl,  feit  Perceval,  si  conme  il 
m'est  avis,  en  très  grant  biauté  de  chevax.  »  —  €  Sire,  fet-ele,  je 
souloie  porter  mon  braz  i  mon  col  en  une  toaille  d'or  et  dissoie 
por  ce  que  je  cuidoie  avoir  le  servisse  emploié  mauvessemant,  que 
je  vos  fis  en  l'ostel  le  roi  Peschéor  vostre  oncle  ;  mès  voi-ge  bien 
que  non  ai  ;  ore  port  l'un  bras  autresint  conme  [l'autre],  et  la 
damoisele  qui  souloit  aler  à  pié  vet  A  cheval  ;  et  bénoiez  soiez-vos, 
qui  si  vos  estes  provez  en  bonté  par  bone  manière  de  vostre  cuer  et 
par  le  conmancemant  de  vostre  bon  lignage  qui  vos  resanblez  de 
tostes  bones  teches!  Sire,  feit-ele,  je  n'os  aprochier  del  chastel, 


quar  il  i  a  archiers  qui  traient  si  très  duremant  que  nus  n'i  puet 
durer  vers  lors  cox,  et  si  ne  cesseront,  ce  dient,  trusqu'à  icele  bore 
que  vos  i  venissiez.  Mès  je  soi  bien  por  quoi  il  cesseront  adonques  ; 
il  vos  venront  enclorre  dedanz  pour  ocierre  et  pour  destruire  ;  mès 
tuit  cil  qui  léanz  sont  n'auront  pover  ne  volenté  de  vos  mal  feire 
fors  que  li  sires  del  chastel  ;  mès  cil  se  conbatra  à  vos  mout  volen- 
tiers.  » 

Perceval  s'en  vet  vers  le  chastel  au  Noir  Hermite  et  la 
damoisele  del  char  après.  Li  archier  del  chastel  traient  et  desco- 
chent duremant.  Perceval  s'en  vet  grant  aléure  avant  ;  cil  ne  le 
connoissoient  mie  pour  l'escu  blanc;  ençois  quident  que  ce  soit 
uns  auxtres  chevaliers;  il  li  enferrent  meintes  saiètes  en  son  escu. 
Il  aprocha  I  pont  tornéiz,  [que  gardoit]  une  très  grant  vivre  laide 
et  orrible  ;  et  li  ponz  a  beissiez  tantost  conme  il  vint  et  tuît  li 
archier  lessièrent  à  treire.  Adonc  sorent-il  bien  que  c'estoit  Per- 
ceval qui  venoit.  La  porte  fu  uverte  por  lui  recevoir  ;  quar  cil  de 
la  porte  et  cil  de  léahz  cuidoient  avoir  pover  de  lui  ocierre.  Mès, 
tantost  conme  il  le  virent,  il  an  perdirent  la  volenté  et  furent  tuit 
mat  et  sans  puissance,  et  distrent  que  il  an  metroient  cest  afeire 
sor  lor  seingnor,  qui  fors  es  toit  assez  et  puissanz  d'un  honme 
ocierre.  Perceval  antra,  touz  armez,  dedanz  une  grant  sale  et  la 
trova  tout  avironée  d'une  grant  gent  qui  mout  estoient  lait  à  voier. 
Estoit  mout  grant  et  sanbloit  estre  de  noble  seingnorie  cil  que  l'an 
apeloit  le  Ner  Hermite,  et  estoit  enmi  la  sale  touz  armez.  «  Sire, 
distrent  si  onme,  se  vos  n'avez  desfanse  de  vos  méismes,  vos  n'an 
aurez  jà  conseull  ne  aide  de  nos. 

«  Los  soumes  A  vous  à  garder,  à  garentir,  et  meintes  foiz  vos 
avons  desfandu  ;  or  nos  desfendez  à  cest  grant  besoing.  »  Li  Ners 
Hermiles  séoit  sur  un  grant  chevaux  noir,  et  estoit  mout  richemant 
armez.  Tantost  conme  Perceval  le  choissi,  il  vient  de  si  grant 
ravine  vers  lui  que  il  feit  toute  la  sale  tentir  ;  et  li  Noirs  Hermites 
autresi.  Il  s'entrefièrent  de  si  grant  vertu.  Li  Noirs  Hermites  brisse 
son  glaive  sor  Perceval  ;  mèé  Perceval  [le  fiert]  de  si  très  grant 
vertu  à  senestre,  desor  l'escu,  que  il  le  porte  à  terre  jus  del  cheval, 


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«34»- 


si  que  il  li  froisa,  au  choier  que  il  fist,  II  des  mestres  eostes  el 
revire.  Et,  quant  cil  le  virent  choier,  qui  là  dedanz  estoient,  il 
oyrèrent  le  permis  d'une  grant  fosse  qui  ert  anmi  la  sale.  Tantost 
couine  il  Forent  ouverte,  la  greindre  puor  en  oissi  que  nus  sentist 
onquei.  Il  prennent  lor  seingnor,  si  le  giètent  en  celé  abisme  et  an 
cele  ordure  ;  après  vindrent  à  Perce  val,  si  li  rendent  le  chastel  et 
se  mestent  an  sa  merci  del  tuit.  Atant  ès-vos  la  damoisele  del  char 
qui  vient  ;  l'en  li  rent  les  chiés  séélez  en  or  et  le  chief  del  roi  et  de 
la  roiine;  si  s'en  est  partie  atant;  qqar  ele  set  bien  que  Perceval 
achèvera  bien  son  afère  sanz  lui.  Ele  se  part  del  chastel  et  s'en  vet, 
au  plus  tost  qu'el  pot,  vers  les  vax  de  Camaalot.  Et  tuit  cil  del 
chastel  qui  fu  au  Ner  Hermite  sont  obéissant  à  Perceval  de  fère  sa 
volenté  et  li  ont  en  convant  que  jà  mès  li  chevalier  ne  seront  tra- 
vailliez an  tel  point  conme  il  l'ont  esté  trusqu'à  hore;  ainz  i  seront 
recéuz  volentiers  li  trespassant  chevalier  autresint  conme  en  autres 
leux.  Perceval  se  parti  del  chastel,  joianz;  quar  il  Tout  atreit  à  la 
créance  Nostre  Seingnor,  et  fist  Tan  son  servise  là  dedans  chascun 
jor,  autresint  seintemant  conme  l'an  feit  aux  austres  leus. 


JL/ont  se  dout  asmer  bons  chevaliers  qui  par  la  bonté  de 
son  cuer  et  par  sa  loial  chevalerie  a  achevez  touz  les  afères  que  il  a 
anpris,  sans  reproche  et  sanz  blasme.  Perceval  ot  tant  chevauchié 
que  il  a  consivi  la  damoisele  qui  la  riche  coupe  d'or  portoit  et  le 
chevalier  qui  avesques  estoit.  Perceval  le  salue,  et  li  chevaliers  li 
respontque  bénéoist  soit-il  de  Dieu  et  de  sa  douce  mère.  «  Biaux 
sire,  feit  Perceval,  est  ceste  damoisele  de  vostre  conpagnie?  »  Feit 
li  chevaliers  :  «  Ainz  sui-ge  de  la  seùe.  Mès  nos  alons  à  une 
assenblée  de  chevaliers  qui  doit  estre  desouz  la  Blanche  Tor,  por 
esprover  liquex  vorra  mielz,  [et  sera]  à  celui  qui  le  pris  aura  de 
l'asenblée,  délivrée  ceste  cope  d'or.  »  «  Par  mon  chief,  feit  Per- 
ceval, se  iert  mout  biaux.  »  Il  se  part  del  chevalier  et  de  la  damoi- 
sele et  s'an  vet  grant  aléure,  enmi  les  prez,  desouz  la  Blanche  Tor, 
où  li  chevalier  venoient  de  toustes  parz  ;  et  s'armoient  jà  li  plussor 
por  fors  oissir.  Tantost  conme  il  fu  séu  que  la  damoisele  à  la  coupe 
an  fu  venue,  si  assenblèrent  les  rostes  de  toutes  parz  et  fu  granz 
li  fcréiz.  Perceval  se  fiert  à  l'ensenblée,  qui  meint  chevalier  abat  et 


—  343  — 


cravente  an  son  venir,  et  en  donne  tant  de  cox  et  tant  an  reçoit 
que  tuit  cil  qui  Fesgardent  se  merveillent  mont  conmant  il  le  puet 
soufrir.  L'asanblée  dura  trusqu'à  l'avesprir,  et,  quant  ele  fu  faillie, 
la  damoisele  vint  ax  chevaliers,  si  loir  pria  et  requist  que  il  li 
déissent,  par  droit  jugemant  d'armes,  liquex  l'avoit  mielz  feit.  Li 
plusor  distrent  que  cil  au  blanc  escu  les  avoit  touz  passez  d'armes 
et  tuit  si  acordoient.  La  damoisele  an  fu  mont  liée  ;  quar  ele  savoit 
bien  que  dissoient  vérité.  Ele  vint  à  Perceval  :  «  Sire,  feit-ele,  je 
vos  présant  ceste  coupe  d'or  pour  vostre  bone  chevalerie,  et  si  est 
bien  droiz  que  vos  sachiez  dont  la  coupe  vint.  L'ainznée  damoisele 
de  la  tente  où  les  maies  coustumes  souloient  estre,  la  tranmist  à 
monseingnor  Gauvain.  Misires  Gauvains  en  fist  mout  grant  joie. 
Si  avint  chosse  an  tel  point  que  Brundans,  le  fuilz  de  la  seror 
Brian  s  des  Illes,  ocist  Méliot  de  Logres,  le  plus  cortois  chevalier  et 
le  plus  vaillant  qui  fu  el  réaume  de  Logres;  si  en  est  misires  Gau- 
vains si  dolanz  que  il  ne  set  conroi  de  lui  méismes.  Quar  Mélioz 
l'avoit  rescox  de  mort  deus  foiz,  et  li  rois  Artus  une.  Il  estoit  hom 
lige  monseingnor  Gauvain.  Si  vos  requiert  et  prie  de  par  lui  que 
vos  ne  recevoiz  mès  la  coupe  se  vos  ne  le  devez  vanchier.  Quar  il 
estoit  amez  de  toute  la  cort,  et  si  n'i  avoit  gaires  hande.  Brundans 
l'ocist  en  traïsson,  que  Mélioz  ne  se  dounet  garde  de  lui.  »  — 
«  Damoisele,  feit  Perceval,  jà  n'en  fust-il  néiant  de  la  coupe,  si 
vorroie-je  fère  la  volonté  monseingnor  Gauvain  ;  quar  je  nesauroie 
amer  honme  qui  déservie  éust  sa  haine.  »  Il  prant  la  coupe  en  sa 
mein.  «  Damoisele,  feit-il,  je  vos  an  mercie  mout  et  Deux  le  me 
lest  garredouner.  »  —  «  Sire,  feit-ele,  Bruians  est  mout  orgeullex 
chevaliers,  si  porte  un  escu  parti  de  vert  et  d'argent.  Onques  sa 
connoissance  ne  vost  changier,  quar  tele  le  porta  ses  pères.  »  Per- 
ceval apela  le  chevalier  qui  de  la  conpagnie  à  la  damoisele  estoit  : 
«  Je  vos  requier,  feit-il,  an  guerredon  et  an  servise,  que  vos  ceste 
coupe  me  portez  au  recest  del  chevalier  malade  et  si  dites  è  sa 
famé  que  li  chevaliers  au  blanc  escu,  qui  là  dedanz  fu  herbergiez, 
li  tramest  par  vos.  »  —  «  Sire,  feit  li  chevaliers,  ce  ferai-je  bien 
por  vostre  volenté  aconplir.  •  Il  prant  la  coupe  pour  fornir  le 
mesage,  si  s'en  part  atant. 


—  844  — 


La  nuit,  jut  Perçeval  el  chastel  de  la  Blanche  Tor,  et  Tan* 
demein  s'en  parti  corne  cil  qui  volentiers  feroit  chosse  de  quoi 
misires  Gauvains  li  séust  gré.  Il  l'avoit  oï  meintes  foiz  paler  de 
Méliot  de  Logres  et  de  sa  chevalerie  et  de  sa  grant  valor.  Il  estoit 
antrez  an  une  forest,  si  avoit  messe  oïe  à  un  hermite,  dont  il 
s'estôit  partiz.  Il  vint  au  Chastel  Périlleux  qui  estoit  ilesques  près, 
là  où  Mélioz  jut  malades,  jut  navrez,  quant  Lanceloz  li  porta 
l'espée  et  le  drap  que  il  atoucba  à  ses  ploies.  Il  antra  dedanz  le 
chastel  et  descendi.  La  damoisele  del  chastel,  qui  menoit  mout 
grant  deul,  vint  ancontre  Perceval.  <  Damoisele,  feitril,  por  quoi 
estes- vos  si  dotante?  »  —  Sire,  feit-ele,  pour  un  chevalier  que  je 
avoie  gardé  et  gari  çà  dedanz,  que  Brundans  a  mort  en  traïsson, 
et  Damedex  nos  an  achast  encore  vanchance;  quar  je  ne  vi  onques 
si  cortois  chevalier.  »  Si  conme  ele  paloit  an  tel  manière,  atant 
ès-vos  une  damoisele  qui  vint  :  «  Ha,  sire,  feit-ele  à  Perceval, 
remontez  et  si  nos  venez  aidier  ;  quar  je  ne  truis  plus  de  chevaliers 
an  ceste  terre  ne  an  ceste  forest  fors  vos  tout  seuil.  »  —  «  Quel 
mestier  avez-vos  de  m'aide?  ».  feit  Perceval.  <  Uns  chevaliers 
enmaine  ma  damoisele  à  force,  qui  s'an  aloit  à  la  cort  le  roi 
Artus.  »  —  «  Qui  est  vostre  damoisele?  »  feit  Perceval.  t  Sire, 
c'est  la  meinnée  de  la  tente  où  misires  Gauvains  abati  les  mau- 
vesses  coutumes.  Por  Deu,  si  vos  hastez,  quar  il  la  Iesdange 
mout,  pour  l'amor  del  roi  et  de  monseingnor  Gauvain.  »  Perceval 
remonte  tantost  et  ist  hors  del  chastel  à  esporon.  La  damoisele  le 
moine  tout  ausint  conme  li  chevaliers  s'an  va.  Il  n'ont  gaires  che- 
vauchié  quant  il  les  aprocha;  il  oï  la  damoisele  crier  merci  mout 
duremant,  et  li  chevaliers  dissoit  que  il  n'en  aroit  merci,  ainz  li 
dounet  parmi  le  chief  et  parmi  le  col  del  plast  de  l'espée. 

Perceval  choissi  le  chevalier  et  connut  Pescu  tel  conme  l'an 
li  ot  dévissé.  «Sire,  feitril,  vos  menez  trop  vileinenmant  cele damoi- 
sele. Que  vos  a-ele  mesfet?  »  —  «  Qu'an  tient,  feit  Brundans,  de 
moi  et  de  lui?  »  —  «  Je  le  di,  feit  Perceval,  por  ce  que  nus  che- 
valiers ne  doit  fère  à  damoisele  vilenie.  »  —  «  Il  ne  demora  jà  por 
vos.  »  feit  Brundans.  11  hauce  l'espée  et  rant  à  la  damoisele  si 


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—  345  — 


très  graot  cop  del  plat  qu'il  la  feit  toute  anbrouehier,  si  que  li 
sanc  li  roie  parmi  la  bouche  et  par  le  nez.  «  Par  mon  chief,  feit 
Percerai,  à  cest  cop  vos  desfi-ge,  por  la  mort  de  Héliot  et  pour  la 
honte  que  vos  avez  feite  à  ceste  damoisele.  »  —  «  Que  nus  ne  vos 
pouret  trop  chier  vanter  que  vos  avez  cuer  de  moi  envaïr.  *  — 
c  Vos  le  verrez  jà,  »  feit  Perceval  ;  si  se  trait  arières  por  mielz 
anpeindre  et  muet  vers  lui  quant  que  cheval  puet  corre,  et  le  fiert 
si  très  duremant  que  il  li  troe  l'escu  et  li  fausse  son  hauberc  ;  puis 
li  anpeint  son  glaive  el  cors  par  si  grant  vertu  que  il  abat  tuit  an 
un  mont,  lui  et  son  cheval,  si  qu'il  li  froissa  an  II  les  janbes,  au 
choier;  puis  est  sor  lui  descenduz,  si  li  abesse  la  coife,  et  li  deslace 
la  ventaille;  après,  li  tranche  la  teste.  «  Damoisele,  feit-il,  tenez, 
je  la  vos  présant;  si  vos  pri  et  requier,  puisque  vos  iroiz  à  la 
cort  le  roi  Ârtus,  que  vos  li  portez,  et  si  le  me  saluez  avant  et  diroiz 
à  monseingnor  Gauvain  et  à  Lancelot  que  ce  est  ici  li  derrians 
présanz  que  je  lor  cuit  mès  fère;  quar,  je  les  cuit  jà  mès  voier,  et, 
où  que  je  soie,  je  seroi  lor  bienvollanz,  ne  je  ne  m'en  pourroie 
oster  de  l'amor,  et  je  lor  voroie  avoir  feit  autretel  prèsant  del  chief 
à  louz  lor  anemis;  mès  que  Dex  ne  m'en  séust  maugré.  »  La  damoi- 
sele l'en  mercie  de  ce  que  il  l'a  délivré  des  meins  au  chevalier,  et 
dist  qu'ele  s'an  loera  mout  au  roi  et  à  monseingnor  Gauvain.  Ele 
s'en  tel  et  anporte  le  chief,  et  Perceval  la  conmanda  à  Deu.  Il 
revint  arières  au  Chastel  Périlleux.  La  damoisele  an  fist  mout 
grant  joie,  quant  ele  sot  que  il  avoit  Brundant  ocis.  Perceval  jut 
cele  nuit  et  l'andemein  s'en  parti,  quant  il  out  la  messe  oïe.  Quant 
il  vint  hors  del  chastel,  si  enconlra  le  chevalier  par  qui  il  avoit 
tramise  la  coupe  à  la  famé  au  chevalier  malade.  Perceval  li 
demande  conment  il  li  est.  «  Sire,  feit-il,  je  ai  mout  bien  forai 
vostre  mesage,  quar  onques  chosse  ne  fu  onques  si  recéue  an  gré. 
Li  chevaliers  malades  a  à  la  dame  pardouné  son  mautalent;  ele 
menguë  à  la  table  et  feit  l'an  à  l'ostel  son  conmandemant.  »  — 
«  Ce  m'est  mout  bel,  feit  Perceval;  si  vos  mercie  de  cest  mesage.  » 
—  c  Sire,  feit  li  chevaliers,  il  n'est  chosse  que  je  ne  féisse  por 
vos  ;  quar  vos  féistes  mon  frère  hardi  chevalier  là  où  vos  le  véistes 
prumièremant  [couart.  »  —  c  Sire,  feit  Perceval,  si  ne  pensez]  que 
il  vesquist  ancore  se  il  fust  an  la  eoardisse.  »  —  c  Sire,  feit-il, 


-  346  - 


H  pot  mielz  morir,  quant  il  fust  mort  à  annor,  que  il  vesquist  à 
honte.  Ne  je  n'en  fui  mie  liez  de  sa  mort,  quar  il  estoit  bardiz 
chevaliers,  et  fust  ancore  plus  se  il  vesquit  auques.  » 

Percerai  se  part  del  chevalier  et  le  conmanda  à  Dieu.  Il  a 
tantherré  I  joret  autre  que  il  est  revenuz  à  son  seintime  chas  tel, 
et  trova  là  dedanz  sa  mère  et  sa  seror,  que  la  damoisele  del  char  i 
avoit  amenées.  La  novele  dame  i  out  feit  aporter  le  cors  qui  gissoit 
el  sarquex  devant  le  chastel  de  Kamaalot,  en  riche  chapele  que  ele 
i  avait  estorée.  Sa  seur  aporta  le  drap  qu'ele  prist  an  la  gaste  cha- 
pele, si  le  présanta  là  oà  li  Graax  estoit.  Perceval  fist  porter  le 
sarquex  de  l'autre  chevalier  qui  estoit  à  l'entrée  de  son  chastel, 
dedans  la  chapele  autresint,  et  mestre  dejoste  le  sarquex  son  oncle, 
neonques  mèsne  le  pot  remuer.  Josephus  nos  raconte  que  Perceval 
fu  an  cel  chastel  grant  tans  que  il  onques  ne  se  mut  por  nul  aven- 
ture querre;  ainz  avoit  si  son  courage  atorné  au  Sauvéor  del  monde 
et  sa  douce  mère  que,  il  et  sa  seur  et  la  damoisele  qui  là  dedanz 
estoit,  menoient  seinte  vie  et  religieuse.  Furent  là  dedanz  einsint 
conme  Dex  plot,  tant  que  sa  mère  desvia  et  sa  seur  et  trestuit  cil 
qui  là  dedanz  estoient,  fors  que  I  seul;  li  hermite  qui  procheins 
estoient  del  chastel  les  an  terrèrent  et  chantèrent  les  messes,  et  vienen  t 
chascun  jor,  si  se  conseillent  à  lui  por  la  saintéé  que  il  li  voient 
feire  et  pour  la  bone  vie  que  il  i  menoit.  Si  conme  il  estoit  un  jor  à 
la  seinte  chapele  où  les  reliques  estoient,  atant  ès-vos  une  voiz  qui 
là  dedanz  descent  :  «  Perceval,  feit  la  voiz,  vos  ne  demorez  mie 
longuemant  çoianz;  si  veust  Dex  que  vos  départez  les  reliques  aux 
hermites  de  la  forest  là  où  ses  cors  iert  serviz  et  anorez,  et  li  sein- 
times  Gréax  ne  s'aperra  plus  çà  dedanz  ;  mès  vos  sauroiz  bien 
trusqu'à  brief  terme  là  où  il  ière.  »  Quant  la  voiz  s'en  parti,  tuit 
li  sarquex  qui  èrent  là  dedanz  croissirent  si  très  duremant  que  ce 
sanbla  que  la  mestre  sale  chéist.  Il  se  saingne  et  benéie  et  con- 
manda à  Deu.  Li  hermite  vinrent  à  lui  I  jor;  il  lor  départi  les 
seintes  reliques,  il  an  édéfièrent  seinte  isglisse  et  messons  de  reli- 
gions que  l'an  an  voit  ès  terres  et  ès  illes.  Joseus  le  fuiz  le  roi 
hermite  demora  là  dedanz  avesques  Perceval  por  ce  que  il  sot  bien 
que  il  s'an  partiroit  par  tens. 


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347  — 


X  erceval  estoit  I  jor  [en  la  chapele  et  oï]  araine  soner  mont 
haut  par  defors  le  manoir  devers  la  mer.  Il  vint  aux  fenestres  de 
la  sale  et  voit  venir  la  nef  à  la  blanche  voile  et  à  la  croiz  vermeille, 
et  avoit  dedanz  les  plus  bêles  ganz  qu'il  onques  véist  ;  si  estaient 
tuit  vestu  en  itel  manière  conme  s'il  déussent  messe  chanter.  Quant 
la  nef  fu  ancrée  desoz  la  sale,  il  alèrent  orer  à  la  seintime  chapele. 
Il  aportèrent  les  plus  riches  vessiaux  d'or  et  d'argent  que  nus  véist 
onques,  autresint  conme  sarquex,  et  mirent  an,  l'un  des  III  cors  de 
chevalier  qu'il  an  ont  aporté  là  dedanz  et  le  cors  del  roi  Peschéor 
et  la  mère  Perce  val.  Mès  nule  oudor  del  monde  n'est  si  souef. 
Perceval  prist  congié  à  Joseph  et  le  conmenda  au  Sauvéor  del  mont 
et  toute  la  mena  misse  dont  il  se  partoit  autresint.  Li  prodonme  qui 
an  la  nef  estoient  les  seingnièrent  et  bénéirent  autresint.  La  nef  an 
coi  Perceval  estoit  s'eslongna  ;  I  voiz  issirent  del  manoir  qui  au 
partir  les  conmendent  à  Deu  et  à  sa  douce  mère.  Josephes  nos  regorde 
que  Perceval  s'en  parti  en  tel  manière,  ne  onques  puis  ne  sot  nus 
homes  terrians  que  il  devint,  ne  l'estoire  n'en  parole  plus  ;  mès 
l'estoire  nos  dit  que  José  demora  el  chastel  qui  fu  le  roi  Peschéor 
et  s'anserra  là  dedanz  si  que  nus  n'i  pot  antrer,  et  il  vivoit  de  ce 
que  Damedeux  li  anvoiet.  Il  i  demora  grant  tans  après  ce  que 
Perceval  s'en  parti,  et  fina  là  dedanz.  Après  la  fin,  conmença  li 
manoirs  à  déchoier.  Mès  onques  n'enpira  la  chapele,  ainz  fu  adès 
an  son  bon  point  et  est  ancore.  Li  leus  estoit  lointeins  de  janz  et 
sanbla  estre  li  leus  auques  divers.  Quant  il  agasti,  les  plussors 
gens  des  illes  et  des  terres  qui  plus  procheins  estoient  se  mer- 
veillent  que  ce  puest  estre  en  cel  manoir;  il  prisent  an  plussors 
que  il  iroient  voier  que  c'estoit  dedanz  et  il  i  alèrent  par  toutes 
les  terres,  si  n'i  ossa  nus  plus  antrer,  fors  que  dui  chevalier 
galois  qui  paler  an  oïrent.  Il  estoient  moult  biau  chevalier  et 
moult  jone  et  anvoissié.  Li  uns  fiança  à  l'autre  qu'il  iroient  par 
anvoisséure;  mès  il  i  demorèrent  puis  grant  pièce,  et,  quant  il 
revindrent  fors,  il  menèrent  vie  d'ermites  et  vestirent  les  haires 
et  aloient  par  la  forest,  si  ne  mangoient  se  racines  non,  et  menoient 
mout  dure  vie  ;  mès  il  lor  plessièrent  moult,  et,  quant  l'an  lor 
demandoit  por  quoi  il  se  duissoient  en  tel  manière  :  «  Alez, 


—  848  — 


fessoient-il  à  «eus  qui  lor  demandoient,  là  où  110s  feuroes,  si 
sauroiz  le  porquoi.  >  Einsint  respondent  aax  gens.  Cil  dui  cheva- 
lier montrent  an  cele  seinte  vie,  ne  onques  autres  noveles  n'an 
portoient  par  ceus;  cil  de  cele  terre  le  appeloient  sains. 

Ci  faut  li  contes  del  seintime  Graal.  Joseph,  par  qui  il  est 
an  remanbrance,  doneja  bénéicon  Nostre  Seingnor  à  celz  toz  qui 
l'entendent  et  honorent.  Li  latins  de  coi  cist  estoires  fust  traite  an 
romanz  fu  pris  an  Tille  d'Avalon,  en  une  seinte  messon  de  religion 
qui  siet  au  chief  des  mores  aventureusses,  là  où  li  roi  Artus  et  la 
roïne  Guenièvre  gissent,  par  les  tesmoing  de  prodomes  religieus 
qui  là  dedanz  sont,  qui  tote  l'estoire  en  ont,  vraie  dès  le  conmance- 
mant  trésq^'à  la  fin.  Après  iceste  estoire,  conmence  li  contes  si 
conine  Brians  des  Iiles  guerpi  le  roi  Artus  por  Lancelot  que  il 
n'amoit  mie  et  conme  il  aséura  le  roi  Claudas,  qui  le  roi  Ban  de 
fiénoic  toli  sa  terre.  Si  parole  cis  contes  conment  il  le  conquist 
et  par  quel  manière,  et)si  corn  Galobrus  de  la  Vermeille  Lande  vint 
à  la  cort  le  roi  Artus  por  aidier  Lancelot,  quar  il  estoit  de  son 
lignage.  Cist  contes  est  mout  Ions  et  mout  aventureus  et  poisanz  ; 
mès  li  livres  s'en  téra  ore  atant  trusqu'à  une  autre  foiz. 

Por  le  seingnor  de  Neete  fist  li  seingnor  de  Cambrein  cest 
livre  escrire,  qui  onques  mès  ne  fu  troitiez  que  une  seule  foiz  avec 
cestui  en  roumanz;  et  cil  qui  avant  cestui  fust  fez  est  si  anciens  qu'à 
grant  poine  an  péust  Tan  choissir  la  lestre.  Et  sache  bien  misires 
Johan  de  Neele  que  Tan  doit  tenir  ceste  conte  cheir,  ne  l'an  ne 
doit  mie  dire  à  jent  malentendable  ;  quar  bone  chosse,  qui  est 
espendue  outre  mauvesses  genz,  n'est  onques  en  bien  recordée 
par  els. 

ExptU  le  romanz  de  PdUsvaus  le  fuit  au  roi  Peschéeur. 


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SOMMAIRE 


Objet  du  livrât  autorité,  but,  page  1.  —  Lignage  de  Perceval,  2.  — 
Décadence  du  roi  Arthur,  ta  résolution  de  te  relevé*.  Il  part  et  tue 
le  Noir  ffermite,  4-17.  Histoire  de  la  jeunette  de  P.,  17-90.  — 
Prophétie  au  roi,  22.  —  Fête  à  la  cour..  Vécu  de  Joseph  tArimathU 
g  ett  envoyé  par  le  roi  Pécheur,  U  ett  dettiné  au  Bon  Chevalier,  93.  — 
Oauvain  te  met  à  la  recherche  du  Oraal,  il  bat  un  chev.  du  Noir  ffer- 
mite, 28-32.  —  Clamadot  cherche  P.  pour  venger  ton  père,  35-39.  — 
O.  tecourt  la  mère  de  Perceval  et  lui  rend  ton  château,  40-46.  — 
Uittoire  de  Marin  le  jaloux  gui  tue  ta  femme,  45-54.  —  Hittoire  de 
?  Orgueilleuse.  G.  lui  échappe,  55-58.  —  0.  adopte  le  fils  du  jaloux  : 
Méliot  de  Logret,  59.  —  P,  malade  après  un  échec  au  Oraal,  62.  — i 
0.  n'est  pat  reçu  au  château  du  Oraal  parce  qu'il  n'a  pat  Pépie  de 
saint  Jean.  Il  la  cherche,  63-69.  —  //  refuse  V amour  det  demoiselles 
des  Tentes,  et  la  mauvaise  coutume,  69-70.  —  //  venge  Oorgalan, 
qui  lui  donne  Vépée  de  eaint  Jean  et  se  fait  chrétien,  70-76.  — « 
G,  retourne  au  château  du  Oraal;  diverses  aventurée  V arrêtent,  il  g 
arrive,  77*79.  —  0.  voit  deux  fois  le  Oraal,  il  se  tait  et  échoue,  79-91. 

—  G  .va  au  secours  de  Lancelot.  Gladoen  est  tué  en  défendant  L.;  L.  fra- 
ternise avec  le  frère  de  Gladoen  et  lui  reconquiert  son  domaine,  92-97. 

—  Histoire  du  château  des  Barbes.  L.  en  sort  vainqueur,  97-99.  — 
Z.  cherche  le  Oraal,  U  en  est  détourné  :  par  l'aventure  du  cimetière, 
100-101,  —  par  l'aventure  de  la  ville  dévastée  102,  —  et  par  P.  qui  le 


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provoque  pour  essayer  $a  force.  Ile  sont  blessée  tous  deux,  mais  P.  moms 
quel.,  106-108. 

Clamadot  armé  chevalier  tue  le  lion  de  Méliot  et  arrive  chez  là  reine  des 
Tentes,  108-113.  —  P.  tue  Chaos  le  roux;  la  reine  des  Tentes  se  prend 
d'amour  pour^  lui.  Clamados  le  provoque  et  est  provoqué  par  Méliot 
qui  le  blesse  mortellement ,  114-121.  —  L.  défend  le  pauvre  chevalier 
contre  Matin,  121-123.  —  L.  refuse  la  royauté  d'une  ville  brûlée, 
124-125.  —  Il  pend  des  voleurs  qui  attaquent  V ermitage  de  José,  fils 
du  roi  Pelles,  125-127.  —  //  arrive  à  la  cour  de  Oraal,  il  se  confesse 
et  ne  peut  se  repentir  d aimer  la  reine,  ce  qui  V empêche  de  voir  le  Graal, 
128-131.  —  L.  force  un  chevalier  à  épouser  une  jeune  fiUe  qu'il  a  en- 
levée, 132-135. 

P.  attaque  son  oncle,  le  roi  paien  du  Château  Mortel  qui  veut  conquérir  le 
Graal  et  la  lance.  Le  roi  prend  la  fuite,  136-139.  —  La  saur  de  P. 
demande  secours  au  roi  Arthur.  P.  emporte  Vécu  de  J.  dy  A  rimât  Aie. 
G.  et  L.  vont  à  la  recherche  de  P.,  140-145.  —  G.  rencontre  P.  deux 
fois  et  le  voit  triompher  dans  un  tournoi,  sans  le  connaître,  145-155.  — 
L.  cherche  P.  chez  l'ermite  José;  aventure  du  Cercle  d'or,  danger  que  L. 
court  chez  les  voleurs  où  il  est  assiégé,  156-161.  G.  et  P.  se  ren- 
contrent et  délivrent  L.,  162-165.  —  Histoire  de  Lohot,JUs  à* Arthur, 
qui  tue  un  géant  et  est  tué  en  trahison  par  le  sénéchal  Keu,  169-170. 

P.  rencontre  sa  sœur.  Elle  va  au  cimetière  périlleux,  170-176.  —  P.  va 
chez  sa  mère.  Ils  arrivent  ensemble  chez  leur  mère.  Combats,  première 
vengeance.  Mort  du  sire  des  Mores,  177-184.  —  Le  roi  Pécheur  est  mort, 
le  roi  du  Château  Mortel  rétablit  le  paganisme  et  massacre  les  chrétiens. 
Prière  de  la  mère  de  P.  à  son  fils,  185.  —  Le  chevalier  au  Dragon 
ravage  le  royaume,  P.  pari.  Scènes  allégoriques  dans  la  foret,  186-188. 
—  P.  change  le  chevalier  Couart  en  Hardi  chevalier,  189-191.  — 
P.  marche  contre  le  chevalier  au  Dragon.  Le  Château  Tournant  :  à  la 
vue  de  P.,  tout  le  peuple  se  fait  chrétien,  192-197.  —  L'ile  des  Élé- 
phants. P.  triomphe  du  chevalier  au  Dragon;  il  reçoit  le  Cercle  (for, 
198-201.  —  Le  Château  de  Cuivre  :  P.  y  détruit  le  mauvais  culte.  Tous 
les  païens  sont  tués,  sauf  trois  qui  se  font  chrétiens,  201-203.  —  P.  chez 
le  roi  ermite.  Explication  des  scènes  allégoriques  et  de  ses  victoires. 


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Nouveauté  devoir»  :  les  sujets  du  roi  Pécheur  sont  redevenue  païens, 
204-208.  —  P.  se  met  en  campagne  avec  12  ermites.  Le  Château  Mortel  : 
P.  s'empare  des  neuf  ponte  par  force  et  par  miracle.  Le  roi  païen,  son 
oncle,  se  tue.  Te  Deum,  miracles,  209-217. 

Suite  de  V  histoire  de  Lohot.  Keu  dévoilé  prend  la/uite,  218-222. 

Le  roi  va  au  Graal  avec  G.  et  L.  Suite  de  l'histoire  du  château  des  Barbes. 
L.  triomphe,  223-228.  —  Suite  de  l'histoire  du  chevalier  marié  malgré 
lui.  Vengeance  du  mari,  228-229.  —  Naissance  S  Arthur,  229-231.  — 
Suite  de  F  histoire  de  la  ville  dévastée.  L.  en  danger  de  mort;  son  cou* 
rage  sauve  la  vUle,  231-235. 

Tournoi  pour  le  Cercle  d'or.  G.  emporte  le  prix,  236-242.  —  Le  roi  et 
G,  secourus  par  L.  et  Méliot.  Le  roi  et  L.  vont  au  Graal,  Q.  va  recon- 
quérir le  château  de  Méliot,  242-245.  —  Tournoi  pour  la  couronne  et 
le  destrier  de  la  reine  Genièvre.  Arthur  est  vainqueur  et  apprend  la 
mort  de  la  reine  et  le  danger  du  royaume.  L.  court  à  sa  défense,  245- 
248.  —  Arthur  est  reçu  au  Oraal  par  P.,  248-251.  —  P.  va  délivrer 
sa  sœur  des  mains  d*Aristot,  251.  —  Naissance  de  G.,  252-254.  — 
L.  arrive  au  château  des  Serpents,  est  sauvé  par  V amour  de  la  fille  du 
châtelain  dont  il  refuse  V amour,  25 5,- 262.  —  L.  au  tombeau  de  la 
reine,  262.  —  L.  à  Car  de  il.  Combats,  victoires,  263-268.  —  Le  roi  et 
G.  cernés  sont  secourus  par  Méliot.  Ils  s'arrêtent  au  tombeau  de  la  reine 
et  arrivent  à  CardeiL  Keu  s  enfuit,  268-270. 

Arthur  est  sommé  par  Madeglant,  roi  d'Oriande,  de  lui  rendre  la  Table* 
Ronde  ou  d?  abandonner  le  christianisme,  271.  —  La  guerre  continue, 
Priant  fait  prisonnier  se  rallie  au  roi  et  devient  sénéchal,  272-274.  — 
Nouvelle  sommation  de  la  sœur  de  Madeglant,  Gendrée.  Invasion  de 
r Albanie  par  Madeglant.  L.  la  repousse,  274-277.  —  Le  roi  Claudas 
provoque  L.  Conspiration  de  Briant.  Nouvelle  invasion,  Brian t  se  laisse 
vaincre,  277-281.  —  Aventure  de  la  chapelle  Périlleuse.  L.  en  est 
chargé.  Il  réussit,  281-289.  —  Suite  de  V aventure  du  château  des 
Serpents.  Nouveau  refus  oV amour  de  L.,  289-291.  —  Méliot  est  guéri. 
La  demoiselle  qui  aimait  le  chevalier  que  L.  a  forcé  <F épouser  sa  rivale 
pardonne  à  L.,  291-292. 

Suite  de  la  guerre  d? Albanie.  Briant  est  vaincu.  L.  tue  Madeglant,  il  tue 


—  352  — 


les  païens  qui  refusent  le  baptême  ;  le  reste  te /ait  chrétien,  293-894.  — 
Disgrâce  de  L.,  995-297. 

P.  tranche  la  tête  (PAristot,  299-303.  —  Il  tue  le  Roux  chevalier  et  son 
lion,  303-306.  —  //  arrive  chez  sa  mère,  306-307.  —  Mort  et  ven- 
geance d'un  chevalier  auquel  P.  a  donné  le  cheval  tPAristot.  Châtiment 
d'un  chevalier  qui  veut  jeter  une  demoiselle  ans  serpents,  308-311. 

Expédition  de  P.  contre  Qendrée.  Le  Château  Enragé,  miracle,  les  patène 
i entretuent.  Le  Château  de  Gendrée  :  miracle,  songe  et  conversion  de  la 
reine,  311-318. 

Cruautés  du  chevalier  de  la  Oalie;  Méliot  le  tue,  318-320.  —  Méliot 
délivre  G.  Méliot  et  0.  voient  P.  en  mer  et  en  grand  danger,  321-324. 

Expédition  de  Claudas  en  Albanie.  L.  rentre  en  grâce.  Briant  quitte  la 
cour,  324  327. 

P.  aborde  au  château  des  ermites.  Merveilles,  327-332,  —  Oalobrus  est 
délivré  par  P.  332-336.  —  Histoire  du  château  en  flammes,  336.  — 
P.  arrive  aux  tombeaux  des  rois  du  Oraal;  il  prie  sur  la  tombe  de  son 
père,  337.  — Suite  de  F  histoire  du  chevalier  marié  malgré  lui.  Détou- 
rnent de  sa  femme,  338-341.  —  Le  Château  du  Noir-Hermite  est  rendu 
au  christianisme  par  P.,  341-342. —Fin  de  flistoire  du  chevalier  marié 
malgré  lui.  Réconciliation,  342-345.  —  P.  tue  Brundans  quia  tué 
Méliot,  344-346.  —  P.  rentre  au  château  du  Oraal  et  s'y  voue  à 
Dieu  avec  sa  famille,  346.  —  Sa  mère  et  sa  sœur  mortes,  P.  quitte  le 
château  et  se  retire  dans  Vile  des  ermites  où  il  meurt.  Conclusion, 
347-348. 


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Le  roman  en  prose,  publié  dans  ce  volume,  semble  inconnu,  et  sauf 
quelques  fragments,  unique. 

Les  bibliothèques  de  l'Europe  ont  été  explorées  par  des  savants  dont 
l'attention  était  acquise  au  cycle  de  la  Table  Ronde;  aucun  bibliographe 
dans  ses  recherches,  aucun  critique  dans  ses  études,  ne  signale  une  oeuvre 
semblable.  M.  Paulin  Paris  a  consacré,  dans  son  Catalogue  des  manuscrits 
de  la  Bibliothèque  nationale  de  Paris,  une  longue  étude  à  la  Table  Ronde  ; 
il  n'en  dit  mot.  M.  Francisque  Michel,  éditeur  d'un  Graal  en  vers,  a 
visité  les  bibliothèques  d'Angleterre;  il  n'y  a  rien  trouvé  de  pareil. 
MM.  Leroux  de  Lincy,  de  la  Villemarqué,  Fauriel  et  vingt  autres  cri- 
tiques sont  dans  la  même  situation.  M.  Jonckbloet  a  publié  un  long 
poème  flamand  de  ce  cycle,  en  y  ajoutant  les  sources  françaises  en  prose  ; 
il  n'a  rencontré  rien  qui  ressemblât  à  notre  roman.  Ni  l'étude  de  Halliwel 
sur  les  Thornton  romances ,  ni  le  livre  de  lady  Guest,  consacré  aux  contes 
gallois,  ni  la  thèse  spéciale  de  M.  Heinrich  sur  Perceval,  ne  donnent  la 
moindre  indication.  , 

La  patrie  de  Wolfram  von  Eschenbach  attache  un  grand  prix  à  tout  ce 
qui  peut  se  rapporter  à  son  Parzival.  M.  Keller  a  trouvé  au  Vatican  la 
continuation  en  vers  de  Wolfram  et  le  roman  en  prose  de  Luces  de  Gast  ; 
il  n'a  pas  découvert  autre  chose  ;  M .  Ulhand  a  vu  à  Donnaueschingen  un 
autre  manuscrit  du  continuateur  de  Wolfram;  M.  San  Marte  a  étudié  et 
traduit  le  Perceval  allemand  ;  M.  Holland  a  publié  la  bibliographie  la  plus 
complète  de  Chrestien  de  Troyes  ;  presque  tous  les  savants  allemands  se 
sont  exercés  sur  ce  sujet  :  aucun,  que  je  sache,  n'a  mentionné,  ni  soup- 
çonné de  Perceval  en  prose. 

rM.  Bormans  a  analysé  ce  cycle  littéraire  et  cité  le  beau  manuscrit  de 
Gauthier  Map,  de  la  bibliothèque  de  Bourgogne  ;  M.  Moland  (Origines 
littéraires  de  la  France)  a  étudié  ces  romans  en  prose  d'après  les  plus 
anciens  manuscrits  de  Paris  ;  nul  Perceval  n'entre  dans  la  classification  de 
l'académicien  belge  ni  du  savant  français. 

Une  lettre  publiée  dans  Y  Indépendance  belge  pour  attirer  l'attention 
des  savants  sur  notre  roman,  et  les  demandes  particulières  de  renseigne- 
ments que  nous  avons  faites  en  France  et  en  Allemagne  ont  confirmé  jus* 
qu'ici  nos  conclusions. 


23 


—  354  — 


Un  seul  manuscrit  connu  ressemble  an  nôtre  ;  c'est  on  manuscrit  de 
Berne,  signalé  depuis  longtemps  par  Zinner.  Mais  il  ne  contient  que  deux 
fragments  qui  représentent  à  peine  la  septième  partie  du  roman,  et  qui  ne 
suffisent  pas  à  en  faire  comprendre  la  portée  (1). 

Ce  serait  une  tâche  immense  de  recommencer,  après  tous  ces  savants, 
l'exploration  des  bibliothèques  de  l'Europe  ;  mais,  jusqu'à  meilleure  infor- 
mation, on  peut  supposer  que,  sauf  les  précieux  fragments  de  Berne,  notre 
roman  est  inconnn  et  que  le  manuscrit  qui  le  contient  est  unique. 

Notre  manuscrit  est  complet  ;  c'est  un  petit  in-4°  sur  vélin  à  deux 
colonnes  de  40  lignes  ;  il  contient  112  feuillets  de  quatre  colonnes,  dont 
111  feuillets  pleins  et  le  dernier  feuillet  n'ayant  que  10  lignes.  L'écriture 
est  du  treizième  siècle.  La  première  lettre  est  ornée  d'une  miniature  assez 
grande,  à  demi  effacée.  Chaque  branche  commence  par  une  grande  lettre 
historiée,  rouge  et  bleue,  dont  nous  avons  donné  un  spécimen  (page  1), 
et  chaque  alinéa,  par  une  petite  lettre  historiée,  aussi  rouge  et  bleue. 

L'auteur  déclare  traduire  un  livre  latin  (pag.  306, 348, 213,  etc.),  et  il 
s'en  rapporte  à  l'autorité  de  Josephus  le  bon  clerc,  on  le  bon  chevalier 
clerc,  si  ce  passage  (page  3),  qui  n'est  pas  confirmé  par  le  manuscrit  de 
Berne,  n'est  pas  une  faute  de  notre  copiste.  Ce  Joseph,  comme  l'ermite 
Nascien  de  la  première  partie  du  Roman  du  Oraal,  écrit  la  Haut*  histoire 
sous  la  dictée  et  par  les  ordres  d'un  ange,  et  il  y  était.  Les  fragments 
de  Berne,  faisant  partie  d'un  manuscrit  qui  contient  plusieurs  œuvres, 
sont  précédés  d'un  titre  ainsi  conçu  : 

•  Ici  après  commence  li  histoires  del  saint  Graal  et  comment  il  fu  con- 

•  quis  et  quel  chevalier  l'alèrent  querre.  Si  nos  tesmoigne  Joseph,  qui 

•  ceste  hystoire  fist  par  Vanoneion  de  P  angle,  et  si  dist  que  Fercevaus  et 

•  messires  Gauvains  et  Lancelos  del  lac  furent  li  troi  chevalier  qui  la 

•  conquieste  en  firent,  et  si  nos  dist  Josephes,  qui  y/u,  que  Parcevaus  le 

•  conquist.  « 

Joseph  est  l'auteur  de  l'œuvre  latine.  Les  dernières  lignes  de  notre 
manuscrit  nous  donnent  des  indications  précieuses  : 

•  Por  le  seingnor  de  Keele  fist  le  seingnor  de  Cambrein  cest  livre 


(1)  Ces  fragments  te  trouvent  à  la  fin  du  riche  manuscrit  de  Berne,  in-folio  à  3  colonnes 
du  un*  siècle,  qui  porte  le  n*  113,  décrit  par  Zinner  (II,  354),  et  qui  contient  on  fragment 
de  9,500  vers  environ  dn  Perceval  de  Chrestien  de  Troyes  et  de  nombreuses  œuvres  en 
vers  et  en  prose  du  un*  siècle  :  à  la  suite  do  dernier  poème  :  Duremart  le  Gallois, 
se  trouvent  six  feuillets  comprenant  tout  le  début  de  notre  manuscrit,  et  un  septième 
feuillet  contenant  un  antre  fragment  qui  se  rapporte  anz  pages  909  à  SI  do  présent 
volume.  J'en  ai  donné  en  notes  les  principales  variantes. 


—  355  — 


•  escrire,  qui  onques  mès  né  fu  troitiez  que  une  seule  foiz  avec  cestui  en 

•  roumanz,  et  cil  qui  avant  cestui  fust  fez  est  si  anteus  qu'à  grant 

•  poine  an  peust  Tan  choissir  la  lestre.  Et  sache  bien  misires  Johans  de 

•  Necle,  etc.  • 

Ainsi,  ce  roman  a  été  écrit  pour  l'évêque  de  Cambrai,  pour  être  offert 
à  Jean  de  Nesle,  et  ce  sujet  n'avait  été  traité  auparavant  en  français 
qu'une  seule  fois  dans  un  manuscrit  si  ancien  qu'à  peine  pouvait-on  le 
déchiffrer. 

Ces  lignes  ne  peuvent  être  ni  de  Joseph,  ni  de  son  premier  traducteur; 
elles  doivent  appartenir  à  l'auteur  de  notre  manuscrit  ;  car  il  n'est  pas  à 
présumer  qu'un  copiste  de  seconde  main,  écrivant  pour  un  autre  seigneur  et 
copiant  un  manuscrit  plus  récent,  eût  reproduit  cette  dédicace  et  répété, 
faussement  cette  fois,  ce  que  le  premier  avait  pu  dire  de  son  texte  ancien. 

Le  nom  de  Jean  de  Nesle  nous  permettra  de  fixer  l'époque  où  cette 
copie  fut  faite  pour  lui.  Les  derniers  mots  cités  nous  empêchent  de  cher- 
cher ce  seigneur  après  l'an  1200;  car  à  cette  époque,  au  dire  de  Raoul 
de  Houdenc,  les  œuvres  de  Chrestien  de  Troyes  étaient  célèbres  et  ne 
devaient  pas  cesser  de  l'être  pendant  plusieurs  siècles.  Des  deux  Jean  de 
Nesle  qui  furent  châtelains  de  Bruges,  il  faut  donc  s'arrêter  au  père  qui 
tint  sa  charge  de  1170  à  1212.  Dès  lors,  l'évéque  de  Cambrai  doit  être 
Roger  de  Wavrin,  fils  lui-même  d'un  sénéchal  de  Flandre,  et  qu'on  voit  avec 
Jean  de  Nesle  en  Palestine,  devant  Saint- Jean- d'Acre,  en  1187.  Rien 
n'était  mieux  fait  que  ces  sortes  de  romans  pour  engager  les  seigneurs  à 
prendre  la  croix  et  l'on  peut  supposer  que  l'évêque  offrit  son  livre  au  châ- 
telain avant  de  se  croiser  avec  lui.  L'évêque  mourut  devant  Saint- Jean- 
d'Acre,  en  1189,  ou,  selon  d'autres,  en  1191.  Jean  de  Nesle  devait 
prendre  une  seconde  fois  ia  croix  avec  Baudouin  de  Coustantinople ,  le 
23  février  1200,  et  il  devait,  en  1204,  commander  la  flotte  qui  conduisit 
Marie  de  Champagne  à  Ptolémaîs.  Jean  de  Nesle  aimait  les  lettres;  des 
chansons  d'Audefroid  le  Bâtard  lui  sont  dédiées. 

Ainsi,  cette  copie,  ou  peut-être  cette  version  renouvelée  du  vieux  roman, 
peut  être  reportée  à  l'époque  de  la  rédaction  des  branches  du  Graal  de 
Luces  de  Gast  et  de  Gauthier  Map,  c'est  à  dire  à  la  £n  du  douzième  siècle, 
et  il  n'y  a  pas  de  témérité  à  faire  remonter  la  première  rédaction  gauloise 
au  commencement  du  douzième  siècle  et  l'œuvre  latine  du  bon  Joseph  au 
onzième. 

Les  fragments  de  Berne  prouvent  que  notre  copie  ne  fut  pas  unique  et, 
comme  ils  sont  plus  lisibles  et  beaucoup  plus  corrects ,  rien  ne  s'oppose  â 
ce  que  nous  en  croyions  la  note  finale  de  notre  manuscrit. 


—  356  — 


Ce  manuscrit  est  très  fautif,  et  le  copiste  semble  nous  expliquer  pour- 
quoi, lorsqu'il  dit  qu'il  peut  à  peine  distinguer  la  lettre  de  l'original.  Il 
est  à  regretter  que  les  feuillets  de  Berne  ne  soient  pas  complets  ;  nous 
aurions  dû  les  publier  de  préférence.  Si  une  version  plus  correcte  était 
découverte,  ce  roman  offre  assez  d'intérêt  pour  qu'on  en  publie  une 
seconde,  une  meilleure  édition. 

N'ayant  aucun  autre  texte  à  suivre,  nous  avons  pris  le  parti  de  publier 
le  manuscrit  avec  ses  fautes  de  grammaire  et  toute  sa  variété  d'ortho- 
grapbe.  Nous  prévenons  donc  les  lecteurs  qu'ils  ne  doivent  pas  s'attendre 
à  trouver  un  texte  correct.  Ainsi,  les  terminaisons  du  singulier  ou  du  plu- 
riel, du  nominatif  et  des  autres  cas,  sont  loin  d'être  toujours  observées, 
même  pour  les  noms  propres.  Ayant  souvent  trouvé  Lanceloz,  Mélioz, 
Gau vains,  etc.,  nous  avons  bien  orthographié  ces  noms  partout.  Mais 
pour  Perceval,  nous  avons  cru  devoir  agir  autrement  :  l'auteur  écrit  le 
nom  du  héros  de  diverses  façons  :  Pellesvaux,  Peslevaux,  Percevons, 
Percevax,  le  plus  souvent  Perceval  au  nominatif.  On  ne  sait  quand  ni 
comment  le  nom  gallois  ou  armoricain  de  Pérédwr  ou  de  Péronik  fat 
traduit  en  Perceval;  M.  de  la  Villemarqué  attribue  cette  traduction  à  la 
langue  française  et  à  Chrestien  de  Troyes  ;  mais  un  passage  de  notre 
roman  nous  met  sur  la  voie  d'une  explication  contraire;  il  donne  au 
héros  le  nom  de  Par-lui-fait;  ce  qui  semble  la  traduction  de  Per-se- 
voleta,  d'où  Perceval,  et,  si  ce  mot  ne  rend  pas  le  sens  que  les  savants 
attribuent  à  Pérédur  :  chercheur  de  bassin,  il  a  le  mérite  de  résumer  le 
caractère  du  héros  qui  ne  doit  rien  qu'à  sa  bonne  nature  :  Car  il  le  ienoit  de 
nature,  dit  Chrestien  de  Troyes.  Cependant  notre  auteur  ne  rend  pas 
Persevalens  par  Per-soi-vaut,  et  il  ne  trouve  pas  dans  Par-lui-fet  l'éty- 
mologie  de  Perceval;  il  y  voit  au  contraire  une  sorte  de  surnom  remplaçant 
le  nom  véritable  pour  ceux  qui  l'ignorent  encore  ;  et  il  donne  une  autre 
explication  du  nom  de  Perceval,  qui  nous  éloigne  singulièrement  des  noms 
gallois  et  du  nom  latin  (v.  pag.  19).  De  là,  ses  hésitations  dans  l'ortho- 
graphe du  nom  du  héros,  hésitations  assez  significatives  pour  être  con- 
servées. 

Les  fautes  du  manuscrit  ne  se  bornent  pas  là  (1).  U  emploie  tantôt  la 
terminaison  du  pluriel  pour  le  singulier,  du  régime  pour  le  sujet,  et  réci- 
proquement ;  tantôt  l'indicatif  du  verbe  pour  l'imparfait  ou  le  prétérit 


(i)  Je  ne  relèverai  pas  ces  fautes  dans  les  notes,  et  me  bornerai  i  celles  que  je  n'ai  pas 
signalées  en  général  ici. 


t 


-  357  - 


pour  le  futur.  Quelquefois  il  se  sert  des  homonymes  les  uns  pour  les 
autres  :  choses  pour  chances  (page  52),  clercs  pour  clefs  page  (184),  reco- 
vrer  pour  recovrir  (page  234),  etc.  D'autres  fois,  il  retranche  une  syllabe  : 
nuieuse,  poulture,  mes  tance,  pour  anuieuse,  sépoulture,  mèsestance;  crieux 
pour  cruieux,  ardre  pour  aërdre,  art  pour  aërt,  etc.,  ou  bien  il  ajoute  une 
syllabe  ou  une  lettre  :  anhatr,  processicon,  rerevint,  etc.  Souvent  il  em- 
ploie qui  pour  que;  gui  pour  qu'il  et  réciproquement:  puis,  *s  pour  se, 
ès  pour  el,  des  pour  del,  ces  pour  ses. 

L'orthographe  du  manuscrit  est  des  plus  variables.  Ici,  il  supprime 
des  lettres,  soit  qu'il  néglige  d'indiquer  la  lettre  supérieure,  signe 
d'abréviation,  soit  qu'il  suive  un  caprice  de  dialecte  :  loig,  besoig,  tieg, 
vteû>  fr<*'9>  poigte,  greigdre,  pour  loing,  etc.,  —  s9apartir  pour  s'anpar- 
tir,  paler  pour  parler,  traites,  pour  traîtres,  etc.  Là,  il  en  ajoute  : 
anmors  pour  amors ,  avolglée ,  eschivre,  esckwre ,  dissoit  ou  distoit, 
diversse,  oîse,  prisson,  assi  pour  à  si,  comme  on  a  fait  assavoir  de 
à  savoir,  etc.,  etc. 

Tantôt,  il  remplace  une  voyelle  par  une  autre  :  daigniez  pour  doignies; 
loians  pour  laians;  roier  pour  raier  ;  jane  poar  joue;  quarre  et  requarre 
pour  querre;  garre  pour  ^guerre,  etc.;  tantôt  une  consonne  :  esnite, 
sant,  songiez,  eslrit,  costel,  pour  ermite,  sanc,  sovgiet,  estrif,  costet. 
Il  emploie  presque  généralement  le  z  au  lieu  de  l's  à  la  fin  des  mots, 
et  cette  terminaison  semble  pour  lui  invariable.  Enfin  il  remplace  souvent 
le  j  par  le  g  :  gaianz,  serganz,ganz;  et  il  écrit  voter  et  assoier  pour  véoir 
et  asséoir,  estaler,  estauler  pour  establer,  etc.,  eto. 

Plusieurs  de  ces  formes  se  retrouvent  ailleurs  ;  la  plupart  se  rattachent 
au  dialecte  flamand  de  la  langue  d'oïl  et  pourront  être  utiles  à  l'étude 
des  dialectes.  • 

Devant  ces  fautes  nombreuses,  devant  cette  variété  quelquefois  étrange, 
nous  n'avons  pas  songé  à  suivre  une  stricte  correction  grammaticale,  ou 
une  orthographe  régulière  et  uniforme.  Le  lecteur  prévenu  rétablira  . 
facilement  le  texte,  et  nous  indiquerons  en  notes  quelques  corrections. 
Il  nous  a  semblé  préférable  de  conserver  au  manuscrit  sa  physionomie 
et  en  quelque  sorte  le  goût  de  terroir  du  cloître  de  Cambrai  ;  et  qui  sait 
si  cette  irrégularité  ne  représente  pas  moins  l'ignorance  du  copiste  que 
ses  efforts  pour  rajeunir  la  langue  à  demi  formée  et  le  dialecte  plus 
accentué  du  onzième  siècle? 

Le  même  effet  s'est  produit  dans  l'impression  de  ce  livre  :  l'irrégula- 
rité du  texte  a  passé  dans  la  correction  typographique  et  nécessite  de 
nombreux  errata.  Puisse  un  savant  découvrir  une  version  plus  correcte 


—  358  — 


de  ce  précieux  roman,  et  en  donner  une  édition  meilleure  !  U  nous  suffit 
d'avoir  ajouté  ces  nouvelles  pages,  pleines  d'intérêt,  au  cycle  si  curieax 
'  duGraal. 


NOTES  ET  CORRECTIONS  PROPOSÉES 


Page  3,  ligne  5.  Sa  mère.  Le  M  s.  porte  :  sa  mère,  son  père,  sans  quun 
des  deux  mots  soit  effacé.  Il  faut  sans  doute  lire  avec 
le  Ms.  de  Berne  :  son  père. 


-  5, 

—  3. 

La  chapelle  Saint- Augustin.  Saint  Augustin  est  le 

premier  archevêque  de  Londres,  envoyé  par  le  Pape 

Grégoire  après  la  victoire  des  Anglo-Saxons  pour 

Us  convertir. 

-  5, 

-  7. 

Porquoi  —  il  faut  sans  doute  lire  :  pour  que. 

-  6, 

—  30. 

Estavaus  :  signifie  cierge. 

-  8, 

—  20. 

Que  manroiz-vosP  lisez  :  Qui  manroiz-vos? 

-  8, 

—  14. 

*  A  Saint-Pol,  à  Londres,  car  l'iglise  était  fondée 

novelement.  •  L'église  de  S t- Paul  fut  bâtie  en  604, 

par  Vévéque  Augustin,  sur  V emplacement  du  temple 

de  Diane;  agrandie  en  674,  incendiée  et  réédifiée 

en  1003,  etc. 

-  9, 

—  91. 

Ainsint  feite  et  ainsint  doucement  —  ellipse  curieuse 9 

pour  :  ainsint  feitement,  etc. 

-  10, 

—  15. 

Estres  —  estrif. 

-  19, 

—  5. 

Loe  sa  plaie,  /.  Lève  ou  lave. 

—  24,    —  et  passim.  Où  elle,  où  il,  sont  employés  souvent  pour  qui. 

—  27,   «-13.  Bruis  —  n'est-ce  pas  buis  qu'il  faut  lire? 

—  36,    —  28.  Devant  lor  —  devant  els. 

—  38,    —  10.  Li  leus  de  son  service  repaire.  Le  copiste  aura  né' 

gligé  $  effacer  ;  service,  qu'il  remplaçait  par  repaire, 
comme  à  Berne. 

—  64,    —   1,  et  passim.  Ghéanne  employé  pour  chacune. 

—  78,   —  17.  II  damoiselcs,  /.  ni  damoiseles. 


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Page  94,  ligne  16.  Desoonforte,  le  sens  exigé  :  resconforic. 

—  100,   —   1.  Par  II  chevaliers  —  por,  etc. 

—  106,   —  32,  et  passim.  Doie,  L  Dois. 

—  113,   —  35.  Oïr  regreter  et  recorder»  —  //  faut  lire  ton*  doute  : 

Oïr  recorder. 

—  115,   —   4.  Le  oonssanti  et  le  oonssuivi.  —  Il faut  sans  doute 

effacer  les  trois  premiers  mots. 

—  120,   —  36.  Corne  i,  /.  Corne  il. 

—  129,   —  13.  Puis,  L  Pis. 

—  131,   —   5,  et  passim.  Je  Ta,  /.  Je  l'ai. 

—  134,   —   5.  Oîr,  mis  pour  Oïl. 

—  139,   —   2.  Peut,  /.  péust. 

—  140,    —  16.  Que  que,  pour  puis  que. 

—  140,    —  21.  Il  faut  sans  doute  :  De„sa  chevalerie  ne  de  son  har- 


—  141,  —  27.  Cele  part,  /.  nule  part. 

—  143,  —  36.  Le  le,  L  Le. 

—  147,  —  7.  Viennent,  /.  Venoit. 

—  165,  —  3.  Est  convenant,  /.  Est  en  convenant. 

—  194,  —  24.  Abitent,  /.  Abite. 

—  197,  —  23.  Ès  chastel,  /.  El  chas  tel.  Id.  220,  Ès  coffre  pour 

el  coffre. 

—  198,  —  6.  Respitiées,  /.  Respitiée. 

—  202,  —  26.  D'ivoire.  Le  sens  exige  :  de  coivre. 

—  230,  —  Cette  histoire  de  la  naissanoe  du  roi  remonte  haut.  Les 


conteurs  armoricains  prétendent,  dit  M.  De  la 
Villemarqué,  que  *  le  sévère  prophète  (Merlin), 
voyant  son  jeune  maître  près  de  mourir  d'amour  pour 
une  reine  de  Cornouailles,  consentit  à  jouer  près  de 
lui  le  rôle  que  joue  Mercure  auprès  de  Jupiter  dans 
Amphytrion  et  participa  de  la  sorte  à  la  naissance 
du  roi  Arthur.  *  {Merlin,  pag.  114.  )  Ce  fait 
est  aussi  raconté  dans  le  Merlin  de  Robert  de 
Borron. 


—  230, 

—  28. 

Venoit,  /.  Voioit. 

—  235, 

—  8. 

Par.  Le  sens  exige  :  sur. 

—  242, 

—  3. 

Cest,  pour  se  est. 

—  249, 

-  2. 

Le  mostra,  /.  Lors  li  monstrent.  Ce  passage  est 

évidemment  mutilé. 

dément. 


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—  860  — 


Page  251,  ligne  4.  Teniat,  le  sens  exige  :  tenistes. 

—  252,   —   4.  L'aviroient,  sans  doute  pour  :  l'avironoient. 

—  254,    —    6,  et  passif*.  Faix.  Le  second  copiste  écrit  toujours  :  fuiz. 


—  257,    —  36.  Fichiez,  il  faut  sans  doute  lire  :  Sachiez. 

—  260,    —  28.  Pour  le  congié,  le  sens  demanderait  :  prent  lecongié. 

—  265,    —  18.  Convient,  il  faudrait  lire  :  Conjoient. 

—  270,    —  18.  S'il,  lisez  :  Si.  —  Ligne  dernière  :  Revint,  lisez: 

Revinrent. 

—  270,    —  24.  Que  Tan  apele  Chinon.  —  Cette  légende  sur  C ori- 


gine du  château  de  Chinon  se  retrouve  dans  les  chro- 
niques de  Saint-Denis  :  •  Le  château  de  Chinon,  qui 
fut  apélez  Kinon,  pour  Kaion  le  maistre  le  roi  Arthur 
qui  jadis  Vot  fondé.  {Gestes  de  Phil.  Auguste \extr. 
des  G.  Ch.  de  St- Denis.  Dm  Bouquet  XVII.) 


—  281,  —   8.  Il  priât  consenti  li  rois.  Il  faut  lire  :  Si  prist,  etc. 

—  —  —  19.  Qu'il  i  pouroit,  est  mis  pour  :  Qui  il  i  pourrait. 

—  287,  —  15.  Bénéie,  il  faut,  bénéï. 

—  292,  —   9.  Ostroi,  il  faut  :  ostroit. 

—  293,  —  21.  Revoler,  pour  révéler  (rebeller). 

—  293,  —  19.  Dissent,  le  sens  exige  :  disset. 

—  297,  —  36.  Ocis  et  que  navres,  sans  doute  pour  :  tant  ocis  que 


—  298,  — -    1.  Comenda,  il  faut  lire  :  Comença. 

—  —     —    8.  Le  XX,  il faut  sans  doute  ;  les  XX. 

—  299,    —  10.  Le  roi  Peschéor.  Le  sens  exige  :  le  roi  Hermite. 

—  301,    —   5.  Chauvache  pour  sauvache,  sauvage. 

—  802,    —  18.  Feites,  la  grammaire  veut  :  feite. 

—  323,    —    6.  Àvoient,  la  grammaire  veut  :  avoit. 

—  —     —  13.  A  ce,  il  faut  lire  :  à  cens. 

—  325,    —  33.  Panroiz  terre,  le  sens  demande  :  perdroiz  voatre 

terre. 

~  320,    —  17.  Ce  passage  est  évidemment  corrompu;  le  Ms.  porte  : 
en  irez  rostre. 

—  333,   —  16.  Sor  lui  non,  il  faut  :  se  lui  non. 

—  334,    —  34.  Vint,  le  sens  demande  :  voit. 

—  335,   —  20.  La  serpant.  //  faut  lire  :  la  serpante,  ou  le  ser- 

pent. 

—  336,   —  32.  Nueve,/or**  inusitée  pour  :  Noe. 


pour  fiuz. 


navrez. 


—  361  - 


Page  338,  ligne  26  et  27.  La  portoit  et  la  chaisoit.  Le  copiste  aura 
négligé,  comme  cela  lui  arrive  souvent,  de  biffer  les 
trois  premiers  mots;  il  faut  lire  sans  doute  :  la  chai- 
soit, pour  lachosoit,  de  ckoser,  coser  (Jtldmer,  répri- 
mander). 

—  841,    —  27.  Los  somea.  Deux  ou  trois  fois  f enlumineur  s'est 

trompé  d'initiale,  et  a  mis  :  lamoisele.  pour  damoi- 
sele.  La  même  erreur  se  présente  sans  doute  ici  et  il 
faut  lire  :  Nos. 

—  343,    —  18.  Kequiert,  lisez  :  requier. 

—  344,    —  35.  Demora,  lises:  demorra.  Idem  page  347,  ligne  24  : 

demorez  est  mis  pour  dem orrez. 

—  347,    —  26.  Il  pris  an  plnssors.  Ce  passage  est  évidemment  cor- 

rompu; on  pourrait  lire  :  Il  prisent  ou  il  diatrent 
antre  plnssors. 


ERREURS  TYPOGRAPHIQUES 


Au  lieu  de  :    Lisez  : 
Pag.  3'  lig.  18.  qu'il»— qu'il. 

—  —  —    19.  les  vois— les  nons. 

primez  la  note.) 

—  4—9.  chevalier  —  [chevalière]. 
—  12.  li  roi  -  le  roi. 

—  5  —  23  et  passim,  fuis  —  fias. 

—  6—4.  conebier  —  couchier. 

—  7  note  12.  tordus  —  tortius. 

—  9  lig.  12.  chevaliers  —  chevalier. 

—  —  —  21.  escrit  —  estrit 

—  —  note  5.  panture  —  pauture. 

—  10  lig.    a  la -là. 

—  11  —  14.  prendoos  —  prendons. 

—  —  —  26.  en  droit  —  endroit.  (Id. 

p.  74.) 

—  13  et  passim.  Inès  —  lues. 

—  18.  li  pareil  —  sa  pareille], 

—  14—15.  an  commencement  —  au! 

—  17  —    5.  Un  mout  —  uu  mont. 

—  20  -    7.  li-le. 

—  —  —  15.  hlaumes  —  hiaumes. 

—  —  —  16.  Par  lor  cors  —  por  lor 

cors. 


Au  lieu  de  :     Lisez  : 

Pag.  —  lig.  25.  vit  qui  — vit  que. 

—  21  —    5  ils  orenl—  il  sorent. 

—  22  —    2.  et  26.  mont  —  mout. 

—  —  —    2.  oi  je  —  ol  je. 

—  23—    2.  et  en  note.  Ll  rois  — le  roi. 

—  —  —  16.  feistes  —  feites. 

—  24  —    6.  réaunes  —  rëaumes. 

—  —  —  H.  mes  sires  —  messires.  (Jd. 

P.  48.) 

—  —  —  20.  ans  chief  —  aus  chiés. 

—  25  —    3.  goûte  d'or  —  goûté  <Tor. 

—  —  note  5.  estole  —  estéle. 

—  28  lig.  27.  liens  —  leus. 

—  29  —  25.  aotresint  —  antresint. 

—  30  —    4.  anulx  — anvis. 

—  —  —  26.  un  aigle  —  uoe  aigle. 

—  32  et  passim.  pévent—  peuent. 

—  34  —    9.  garde  moi— garde  de  moi. 

—  —  —  29.  duisant  —  deuisant. 

—  35  —    1.  esfraement  —  esfraément. 

—  38  —    3.  rescovez  —  recoues. 
—  13.  li  servise  —  le  servise. 

—  —  note  1.  L'argesse  —  largesse. 


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-  ?,62  - 


Au  lieu  de  :     Lisez  : 
Pag.  99  Ifg.    3.  boojor  —  bon  jor. 


41 

8.  degerré  —  degeréé. 



43 



2.  me  fois  —  mes  fiuz. 

,  ■ 

_ 

4.  ne  me  perdroie  —  ne  ne. 







36.  pieca,  ore  —  pieca  ore. 



43 



5.  Orsona  —  Or  si  m'a. 

_ 

47 

19.  atant  -  à  tant. 

49 

— 

7.  n'a  dame  n'a  —  n'à  dame 

D'à. 

— 

53 

— 

25.  conqoeir— conqnier. 

— 

— 

_ 

32.  voust  —  fenst. 

_ 

58 

_ 

8.  i  a  failli  -  j'ai  failli. 

— 

— 

— 

30.  recreuassent  —  recre?as- 

senl. 

— 

63 

— 

23.  clos  —  clot. 

63 

_ 

28.  bries  —  brîés. 



66 



18.  sanx  gonte  d'or  —  samis 

gonté  d'or. 



67 



16.  tenrcis  —  tenrtis. 



74 



33.  antrelele  —  antretele. 



75 



21.  pént  —  peut. 





34.  esteiot  —  estreint. 

_ 

79 

— 

33.  traiz  —  traïz. 

80 

_ 

30.  li  chevaliers  —  li  chars. 



84 

_ 

9.  nos  —  tos. 







28.  resloigoa  —  ressoigna. 







31.  estoieos  —  estoieos  qni. 

— 

89 

_ 

22.  éches  —  écbès. 

— 

90 

— 

11.  ce  la  —  ce  est  la. 

— 

92 



7.  l'an  m'ot  —  l'an  m'oit. 







30.  an  povre  —  an  povre. 



99 

23, 24  et  26.  an  fers  —  an  fer  g. 



100 

24.  et  passim  :  as  si  —  assi. 



103 



8.  et  passim.  oi  —  oï. 

_ 

_ 



16.  mi  feites  —  m'i  foi  tes. 



102 

— 

19.  ce  qui  a  —  ce  qni  à. 







23.  vioz  —  ?uiz. 

— 

103 

— 

8.  li  chevalier—  le  cheTalier. 

— 

— 

— 

23.  Suppr.  le  point  après  : 

qni  de. 

106 

36.  vicaires—  ti aires. 

107 

30.  haine  —  haïne. 

115 

7.  vangist  —  vangast. 

117 

27.  à  eise  se  si.  Supp.  se. 

118 

28.  por  offre  —  poroffre. 

119 

27.  traïrrent  —  t  mirent. 

120 

28.  Supp.  la  virgule. 

122 

20.  si  —  se. 

124 

8.  flaieus  —  flajeas. 

125 

6.  en  cel  —  en  tel. 

Au  lieu  de  :     Lisez  : 
Pag.  126  lig.  33.  encres  —  encrés 

—  127  —  34.  ainsint  —  ansint. 

—  128  —  12.  feines  —  reines. 

—  IV  —    9.  à  noire— i  votre. 

—  —  —  23.  cestes  —  eeste. 

—  132  -  13.  léisl-leist. 

—  133  —  20.  ne  seriez  —  ne  soiez. 

—  135  —  17.  ne  lui  ost  —  ne  li  vost. 

—  137  —    2.  ès  chambre— ès  chambres. 

—  138  —  22.  par  f éoir  —  por  véoir. 

—  140  -    1.  fet-el  —  fet-il. 

—  141  —    4.  Tonst  —  venst. 

—  17.  de  li  li  brachez  —  de  li.  Li 

brachez. 

—  18.  Supp.  le  ;  après  :  l'est o. 

—  144  —  19.  Supp.  la  virgule. 

—  29.  sénst-senst./rf.l46,/.ll, 

etm>l.  33. 

—  147  —  18.  avoir —a voit. 

—  151  —  18.  del  chevalier,  ajoutez  : 

[eoquerre.] 

—  152  —  22.  a  tendre  —  ateindre. 

—  153  —  31  trahirent  —  treislrent. 

—  155  —  26.  descoannéns  —  descon- 

néos. 

—  —  —  27.  Connoistre-je  —  Coonois- 

troie-je. 

—  156  —  21  des  de  -  dès  de. 

—  157  —    1.  estrages  —  estranges. 

—  158  —  30.  ce  n'estoie— ce  n'estai  t. 

—  160  —  17.  vint  —  vnit.  Id.  voidier, 

p.  167  et  voide,  p.  331. 
—  21.  a  tel  —  à  tel. 

—  —  —  35.  la  porte  —  le  porte. 

—  161  -  25.  De  fors  -  defors. 

—  164  —  14.  Lancelot  —  Perceval. 

—  23,  et  passim.  aide  —  aide. 

—  —  —  36.  manvéise  —  mauvaise. 

—  —  —  2.  soufrez-nos— sonfrez  vos, 
 6.  â-a. 

—  169  —  19.  gasté  —  gaate. 

—  170  —    1.  cestes  —  ceste. 

—  —  —  4.  leu  —  lene. 
—  6.  par  — por. 

—  —  —  10.  s'an  dormoit  —  s'andor- 

moil 

—  171  —  29.  greigooir  —  greignor. 

—  174  —  24.  péoareos  —  péoorens. 

—  177  —  13.  remonte  —  temoate. 

—  —  —  19.  ceste  —  cest. 


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—  363  — 


Au  Heu  de  :     Litez  : 
Pag.  177  lig.  34.  recovra— reconta. 

—  183  —    7.  le»  VIII  —  les  VII. 

—  23.  loi  le -loi  et  le. 

 36.  la -là. 

—  185  —  29.  sont  fil  —  son  fil. 

—  186  —  36.  Nos  ele  —  Noie. 

—  188  —   %  veisseil  —  veissel. 

—  —  —  14.  ceurt  le  —  ceart  [Ters]  le. 
—  45.  Tara  ti  ce  ni  —  la  ratisent. 

—  191  —    5.  remuez  —  remez. 

—  192  —  24.  qui  m'est  —  qui  n'est. 

—  193—15.  vencheroit  cheTalier  — 

Tencberoil  [le]  cheTa- 
lier. 

—  196  —  17.  an  ferra  —  anferra. 

—  197  -  SB.  air  -  aïr.  Id.  p.  208, 

/.  27. 

—  200  —  13.  famt  —  fanl. 

—  —  —  15.  enrooga  —  enrouga. 

—  205  —  17.  ameurir  —  amenrir. 
—  18.  deintié  —  déilé. 

—  209  —  21.  prophétie  —  prophélié. 

—  215—20.  déçoivent  —  déçoivent. 

—  —  —  21  et  22.  traîtres  et  soudaianz 

—  traîtres  et  soaduianz. 

—  —  note  4.  ne  nan  —  ne  n'an. 


2*0 

22.  chief—  chiés. 

223 

5.  planteine  —  planléive. 

225 

17.  vileinie  —  vileinne. 

27.  anstres  —  anstres. 

231 

20.  vecrai  —  Tenrai. 

31.  covrinne  —  coorinne. 

233 

11.  péris  d'erbe—peus  d'herbe. 

19.  si -se. 

234 

21.  bénéicon  —  bénéiçon. 

236 

7.  enidoie  —  cuidoit. 

239 

21.  tourmoiemenz— tournoie- 

mena. 

240 

4.  gaisse  —  gai  lté. 

241 

27.  al-ge  —  ain-ge. 

243 

3.  chevalier  —  chevaliers. 

246 

7.  Laroïnne,q/oute?.»[mout 

dolente]. 

6.  n'en  énst—  n'en  ot. 

247 

6.  merveill  —  vermeill. 

249 

20.  mettre  un;  apr.  plan- 

tez. 

27.  profession  —  prosession. 

250 

19.  [la  puissance]  — [la  pois- 

sance  non]. 


Au  lieu  de:  Usez: 
Pag.  250  lig.  42.  dissoit  —  dissoleot. 

—  251  —  19.  neilméismes-  il  méismes 

ne.  Le  Ms.  porte  :  il 
ne  il  méismes. 

—  257  —    8.  antre  qoi  —  antre  que. 

—  —  —  13.  néelee  —  néélée. 

—  259  —    4.  s'ele  me  —  s'ele  ne. 

—  263  —  18.  nns  — nne. 

—  264  —    2.  Anootre  — ATootre. 

—  265  —  25.  lior—  lor. 

—  267  —    3.  anbatre—  anbarer. 

—  270  —  36.  revint  —  revinrent. 

—  271  —  13.  a  gasle  —  agastio. 

—  —  —  33.  vous  n'avez—vousn'i  avez. 

—  —  —  34.  desrochié  —  desrocbie. 

—  272  —    9.  Tan  —  jan[t]. 

—  280  —  25.  quart  —  quar. 

—  281  —    6.  Supp.  la  ,  après  :  estoit. 

—  282  —  19  et  20.  nés  oiez  —  ne  soiez. 

—  283  —  22.  avant— avanc. 
—  34.  el  la  -  «lia. 

—  284  —  11.  an  chastel  —  an  chas  tel. 

—  —  —  17.  ceste  —  cest. 

—  289  —    5.  fn-je  —  fuisse. 

—  290  —  21.  qni  meint  —  qni  m'eint. 

—  293  —  24.  looient  —  l'ooient. 

—  294  —    1.  saTole—  sa  noie,  pr  na vie. 

—  —  —    4.  Ains  —  ams. 

—  299  —  16.  cort  — cors. 

—  302  —  10.  i  tant  —  itant. 

—  —  —  32.  en  prnsé  —  enpensé. 

—  304  —  23.  li  cheTalier— le  chevalier. 

—  305  —  10.  venez  —  venoz. 

—  15.  antresint  —  an t retint. 

—  307  —  18.  Après  :  ne  doit,  ajoutez  : 

[estre  an]. 

—  310  —  5.  cheval  —  che  val. 
—  32.  océisses  —  océistes. 

—  312  —  11.  s'en  partiz  —  s'est  partis. 

—  —  —  14.  li  rois  l'enst—li  rois  l'énst. 

—  313  —  32  et  33.  ôve  courant,  anres 

.    ocist  —  ève  courant 
an  rès,  ocist. 

—  315  —    2  et  3.  Ponr  panser  —  pour- 

pansée. 

—  316  -  29.  si-s'i. 

—  317  —    7.  enauroienl  —  eoauroient. 

—  319—36.  marine  —  mâtine. 

—  —  —    4.  sostive  —  sostlne. 

—  320  —  10.  en  tor  —  entor. 


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—  364  — 


Au  lieu  de  :     Lisez  : 
Pag.325lig.  33.  paoroiz,a/ouli2  [rostre]. 

8.  aséchierre  —  à  séchie 
lerre. 

26.  ocorooe  —  eonrone. 
23.  la  garnie  —  Ta  garnie. 

30.  l'en  conronoe  —  l'en  la 
couronne. 

31.  an  core  —  ancoré. 
31  très  bonté  grant  —  très 

grant  bonté. 
5.  fas-ge  —  fosse. 
—  33.  J a lain  —  Vilain. 

—  335  —  27.  eslrarère  —  estraiére. 

—  340  —  10.  dorerse  —  direrse. 


-  328  - 


—  329 

—  330 


-  331  — 


-  333  - 


.  Au  lieu  de  :     Lisez  : 
Pag.  —  lig.  25.  esloil  —  esloie. 

—  343  -    7.  si  —  s'i. 

—  20.  bandé— hanté. 

—  —  _  22,  néiant  —  neiant. 

—  345  —    1.  anbroocbier  —  anbron  • 

chier. 

—  —  —    4.  que  nos—  [Jecnic]qnenos. 

—  348  —  22.  anciens  —  anlens. 

—  —  —  27.  par  els  —  par  cel«. 

—  349  —    3.  Noir  hermite  —  noir  che- 

valier. 

—  349  —  14.  et  la  mauvaise  —  et 

détruit  la  mauvaise. 

—  350  —  33.  trois  —  treize. 


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